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LA FIANCÉE DU ROI DE GRENADE OU LES AMANTS INFORTUNÉS

Guillaume II, roi de Sicile, eut deux enfants : nn garçon, nommé Roger, et une fille, appelée Constance. Roger mourut avant son père. Il laissa un fils, qui portait le nom de Gerbin, que le grand-père fit élever avec beaucoup de soin. Ce jeune lionmie devint un prince accompli. On ne parlait dans toute la Sicile que des agréments de sa personne et des heureuses dispositions de son esprit. La réputation de son mérite croissait avec son âge ; elle pénétra dans les pays étrangers ; elle fit surtout beaucoup de bruit dans la Barbarie, alors tributaire du roi de Sicile. La fille du roi de Tunis, à force d'entendre louer ce prince, et ayant un goût naturel pour les grands hommes, conçut de l'attachement pour celui-ci. Elle se plaisait à en demander des nouvelles à tous les étrangers qui venaient de Sicile. Cette princesse jouissait, de son côté, d'une grande réputation. C'était un des plus beaux ouvrages de la nature, au dire de tous ceux •[ui l'avaient vue. Esprit, grâces, beauté, douceur, politesse, elle avait tout ce qui fait admirer et adorer la grandeur. La noblesse de ses sentiments répondait parfaitement aux charmes de sa figure. Elle aimait les hommes vertueux ; et on lui dit tant de merveilles de la valeur et des autres qualités de Gerbin, que, le regardant comme un prince accompli, elle passa bientôt de l'estime à l'amour. Chercher toutes les occasions d'en entendre parler, en parler elle-même avec un ton et des expressions qui laissaient aisément apercevoir le penchant de son c(Eur, était pour elle la plus agréable des occupations.

Si le mérite du prince de Sicile faisait du bruit à la cour du roi do Tunis, la rare beauté et les vertus de la princesse sarrasine n'en faisaient guère moins à celle du roi Guillaume. A force de l'entendre louer, Gerbin s'en forma une si belle image, qu'il devint également amoureux. Il brûlait du désir de la voir, et en attendant, qu'il pût, sous quelque honnête prétexte, obtenir de son grandpère la permission d'aller à Tunis, il y envoya un courtisan qui lui était affidé. « Vous y séjournerez, lui dit-il, jusqu'à ce que vous ayez trouvé une occasion favorable pour faire mes compliments à la princesse sur son rare mérite, et pour lui peindre les sentiments d'estime, de respect et d'amour que j'ai conçus pour elle. Vous remarquerez l'effet que cette déclaration produira sur son âme, et vous repartirez aussitôt pour venir m'en rendre compte. »

L'envoyé s'acquitta à merveille de la commission. Arrivé à Tunis, il se dé-

2i0 CONTES DE BOCCA CE.

guisa en niMicliand, cl [iriu'lia jiis(|ii'ii la lillo du idi, siiiis pn'lcxli' de lui luoutrer des bijoux, l'cndaul (|u"cll(' les examinait, il Irouva iiuiyen de lui déclarer Tauiouf (|u'elle avait iiis|iii('! au célèlire (lerhin, el lui oITiit les .services et la luaiu de ce priucc, daus le cas qu'elle voulût répoudrcà ses scntiuieuts. La Sarrasiue, tlallée de celle déclaration, ré|)ondil à i'aniliassadeur que son cœur avait déjà prévenu les inlenlioiis detierhiu; (|u'cllc l'aimait tendrement, depuis (|u"ellc avait enleiidn palici' de son grand im'iilc : (jiTelle s'estimait heureuse de pouvoir lui eu donner des preuves; puis clic ôta i]t' son doigt le plus précieux de SCS anneaux, et le lui remit, avec ordre de le donner au prince, comme un gage d(i la sincerile de son estime et de sa tendresse.

Gerl)in reçut cet anneau avec la plus grande joie (pi'il soit |)ossilile d'imaginer. Il lui écrivit pour lui peindre l'excès de sa satisfaction, et lui envoya, par le même confident, des présents magnifi(|ues. Ce commerce dura quelque temps à l'insu des deux rois. Rien n'é'lail plus tendre, plus ])assiouné que les lettres de C(!s amants. Il ne manquait à leur honlieur que de se voir pour ne plus se quitter. Ils paraissaient fornu's l'un pour l'autre. Mais tandis qu'ils s'occupaient des moyens de se réunir, il arriva que le roi de Tunis promit sa fille au roi de Grenade. A la nouvelle de celte future alliance, la jirincesse faillit mourir de cliagrin. Elle était inconsolable de se voir à la veille de perdre un amant qui ])ouvait seul la rendre heureuse. Elle aurait été le joindre bien volontiers, s'il lui eût été possible de se dérober à l'aulorité paternelle ; mais le peu d'apparence du succès l'empécha de rien hasarder.

La nouvelle de ce mariage fut pareillement un coup de foudre |iourGerbin. II voyait ses plus douces espérances trompées ; mais, comme l'amour (pii l'enflammait était fondé sur l'estime, il paraissait moins touché de son propre malheur que de celui de sa maîtresse. Ce qui achevait de le désespérer, c'est iju'il ne voyait point de remède à son infortune. Il ne pouvait cependant se déterminer à renoncer à la princesse. La seule idée de la voir passer dans d'autres bras le faisait frémir. Certain de n'être heureux qu'avec elle, persuadé qu'elle ne pouvait l'être (|u'avec lui, il forme enfin la résolution de l'enlever, s'il arrive (lu'on la conduise par mer à son époux. Ce projet était sans doute extravagant ; mais les passions fortes raisomienl-clles'.' Elles ne cherchent qu'à se satisfaire, à (|iiel(pie prix que ce soit.

Le roi de Tunis ayant en veut de l'amour de Gerbin j)our sa fille, et craignant que ce prince, dont il connaissait le courage, ne se ])ortàt à quelque violence, prit le sage parti d'envoyer des ambassadeurs au roi de Sicile, pour lui notifier le mariage de sa lille cl lui demander \ni sauf-conduit qui la mit à couvert de Ionie insulte. Le vieux roi (iuillaumc, ipii ignorait parfaitement l'amour de Gerbin et qui était loin de soupçonner ipi'on demandât une sûreté par rapport à ce jeune prince, accorda volontiers le sauf-conduit,

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et pour preuve de sa bonne foi, envoya un de ses grands au roi de Tunis. Celui-ci, muni de ce gage d'amitié, ne songea plus qu'aux préparatifs du déjiart de sa lille. Il fit équiper, au port de Cartilage, un beau et grand vaisseau qu'on chargea de nnuiitions de guerre, en cas d'accident.

Pendant qu'on disposait toutes choses pour son voyage, la princesse, ipii ne pouvait se résoudre à renoncer à son amant, lui envoya secrètement un de ses confidents, avec ordre de lui retracer vivement son chagrin, de lui dire qu'elle devait partir incessamment pour Grenade, et qu'elle s'attendait qu'il ])rofiterait de cette occasion pour lui faire connaître s'il était aussi brave qu'on l'assurait, et s'il l'aimait autant qu'il le lui avait fait entendre dans ses missives.

Gerbin ne demandait pas mieux que d'enlever sa maîtresse. Tel avait été d'abord son projet ; mais le sauf-conduit que son grand-père avait donné s'o|)posait à cette entreprise. Il ne savait à quoi se résoudre. L'amour, plus fort (pie toute autre considération, joint à la crainte de paraître lâche aux yeux de la personne qu'il aimait le plus, le détermina à suivre son premier dessein. 11 pari pour Messine, fait armer promptement deux galères, et s'embarque, suivi d'une troupe de soldats d'un courage éprouvé. Il prend sa route vers la Sardaigne, persuadé que le vaisseau de la princesse passera de ce côté. En effet, à peine fut-il arrivé sur les côtes de cette île, qu'il le vit venir, à l'aide d'un petit veni, vers l'endroit où il s'était posté pour l'attendre. « Mes amis, dit-il aussitôt à ses compagnons, comme je vous connais sensibles, je suis sûr qu'il n'est aucun d'entre vous qui n'ait éprouvé ou qui n'éprouve peut-être encore l'empire de l'amour, de cette passion énergique qui a fait entreprendre et exécuter tant de grandes choses ; si donc vous avez été amoureux, ou si vous l'êtes encore, il ne vous sera pas didicile de comprendre ce que je désire et ce que j'attends de vous. Mon cœur, au moment où je vous parle, est enflammé de l'amour le |dus tendre et le plus violent; je vous avoue même que c'est uniquement celle iui'ilante passion qui m'a porté à vous conduire ici : celle qui en est l'objet est la vertu et la beauté mêmes. Vous la verrez, mes amis, cette belle princesse (|ue j'idolâtre : elle est dans le vaisseau qui paraît devant vous. Ce vaisseau est chargé de richesses; nous pouvons les actpiérir à peu de frais en l'attaquant : vous vous les parlagerez, je vous les abandonne eu entier, je ne désire pour ma pari que la lille du roi de Tunis, (jue son père veut immoler à son andjition. Sauvons cette auguste victime ; sachez qu'elle n'est pas insensible à l'amour (pu' j'ai pour elle. Allons l'arracher des mains de ses persécuteurs ; vous ferez son bonheur et le mien. Attaquons coin'ageusement ces barbares ; ils sont en petit nombre. Le ciel favorise déjn noire eulrcpiisc, piiis(prils ne pcuvcnl mèriic nous éviter, faute de veni. »

Gerbin eut pu se dispenseï' di' [larlcr si Innglcmps. Les Messinois, naturellement avides de rapine, ne demandaient pas mieux. Ils ne lui répondent donc

ôl

'JV2 CONTES DI' BOCCACl'.

que par des cris de joie. Aussitôt trompettes de sonner, et chacun de se préparer au cond)at. Les Messiliois s'avancent vers le vaisseau à l'orée de rames. Les Barbaresques, cpii se (huilent de leur [irojel el qui ne peuvent l'uir, courent soudain aux armes et se mettent en dél'euse. Gerbin, se voyant à une |)ortée de llèclie du vaisseau, détaclia une clialoupc vers l'étjuipage, ])oui- lui pioposer de se rendre s'il voulait éviter le eondjat. Les cliel's répondirent aux députés ()u'ils étaient d'autant plus étonnés de la proposition, (pi'elle était directement contraile à la loi (juc le roi de Sicile leur avait donnée, et ils niondérenl, en témoilinat^c de celle loi, le saul'-condnit et le ^ant du roi, ajoutant (ju'ils ne se rendiaient que pai- la liuce des armes. Pendant cette espèce de négociation, la princesse avait paru sur la poupe. Gerbin la trouva plus belle encore qu'il ne se l'était ligurée. C'est pourquoi, plus enflammé que jamais, il se moqua des représentations des Sarrasins, et leur lit dire, pour la dernière fois, que s'ils ne consentaient du moins .à lui livrer la future épouse du roi de Grenade, ils devaient se résoudre à combaltre. Ils prirent ce dernier parti, et commencèrenl à faire voler les flèclies et les pierres. Le condjat fut sanglant, et la perte grande des deux côtés. Le prince sicilien, désespéré de voir la victoire demeurer incertaine, ranime le courage de ses soldats, met du feu dans un petit navire, qu'il avait amené de Sardaigne, et ordonne aux rameurs de s'avancer tout près du vaisseau. Les Sarrasins, qui se voient contraints ou de périr ou de se rendre, ne consultent plus que leur désespoir; ils amènent de force, sur le tillac, la princesse, (jui s'était réfugiée au fond du vaisseau, pour caclier ses alarmes; puis, la faisant voir à Gerbin, ils l'égorgent impitoyablement à ses yeux, et la jettent aussitôt dans la mer, en lui criant : «Tiens, la voilà, puisque tu la veux; mais nous te la donnons comme tu l'as méritée. » A la vue d'une pareille férocité, Gerliin, aimant autant mourir que vivre et n'écoutant plus que son désespoir, cri(! aux rameurs de s'avancer; il s'accrodie au vaisseau, y monte, et malgré la résistance des Sarrasins, tel qu'un lion affamé, qui, s'élan(;ant au milieu d'un troupeau, assouvit sa rage plutôt (pi'il ne rassasie sa faim, il abat à coups de sabre tout ce qui se présente devant lui, et le sang ruisselle de toutes parts. Son exeiuiile est bientôt suivi par tous ses soldats, ijui aclièvent de tout exterminer. Pour ii'conipenser leur courage, il l'ail enlever ce (pi'il y a de plus pr(''cieii\ dans le vaisseau ; il y met cnsnile le l'eu, el il redescend dans la galère, peu tonclié de la victoire qu'il venait de remporter. Il fait tirer de la mer le corps de sa mailresse, (|u'il arrosa de ses larmes. De retour en Sicile, il la lit enterrer avec poin|)e dans la petite île d'Ustica, située presque vis-à-vis de celle de Urapani ; [mis il retourna à Païenne, plein de tristesse el de ilonleur.

Le roi de Tunis ne tarda pas à être informé (\v. tout ce (pu s'était passé. Il envoya iiieonlinenl an roi de Sicile des aiidiassadeins vêtus de deuil, pour se plaindre d'une vinhitinn île foi si insigne, e| l'inslruire de lout ce (pii s'é-

QUATRIÈME .lOLlRN'ÉE. 215

lait passé alin (robtcnir la vengeance qu'il était en droit d'attendre. Lo roi Guillaume, irrité de la conduite de son petil-fds et ne pouvant refuser la justice (|u'on lui demandait, fit arrêter Gerliin, et le condamna lui-même à avoir la tête tranchée, ce qui fut exécuté, malgré les prières et les sollicitations de tous les barons, qui cherchaient à le fléchir, aimant mieux n'avoir point d'héritier (pic de passer pour un prinCe injuste et sans foi.

Telle fut la fin tragique de ces deux amants fidèles, qui se suivirent de près dans le tonihcau, avant d'avoir pu goûter les fruits de leur amour.

NOUVELLE V

Lt: RASII>IC SALlvRMTMN

Il v avait autrefois à Messine trois frères, marchands, qui demeurèrent trèsriches après la mort de leur père, né à San-Geminiano. Ils avaient une sœur, jeune, helle et hien faite, nommée Isaheau, (ju'ils n'avaient pas encore mariée, quoiqu'ils en eussent souvent trouvé l'occasion. Ils avaient aussi pour garçon de boutique un jeune homme de Pise, nonnué Laurent, sur qui roulaient j)resque toutes les affaires de leur négoce. Ce commis était d'une figure agréable et d'un caractère plein de douceur. La charmante Isabeau en devint amoureuse. Laurent s'en aperçut, en fut très-flatté, et renonça, pour sa nouvelle conquête, à ses autres maîtresses. Comme ils étaient à portée de se voir et de se parler fort souvent, ils ne furent pas longtemps à se donner des preuves de tendresse. Le commencement de leur intiigue fut accompagné de tout le succès et de tout le secret qu'ils pouvaient désirer ; mais enfin le malheur voulut que l'aîné des trois frères rencontrât Isaheau une nuit qu'elle allait trouver son cher Laurent dans sa chambre. Le jeune homme, quoique irrité de la conduite de sa sœur, dont il n'avait point été aperçu, sut se contenir et attendit jusqu'au lendemain pour faire part de sa découverte à ses frères. Après s'être hien consultés, ils résolurent de supporter secrètement un affront dont ils ne pouvaient interrompre le cours sans se venger, et dont ils ne pouvaient tirer vengeance sans déshonorer leur sœur ni se couvrir eux-mêmes de honte ; ils espéraient que le moment de pouvoir remédier à ce désordre sans se compromettre ne tarderait pas à se présenter. Ils feignirent donc de tout ignorer et se conduisirent avec Laurent comme à l'ordinaire, afin qu'il ne comprît point qu'ils s'étaient aperçus de son intrigue.

244 CONTES UE lìOCCACE.

Ccpendiiiil, coiiiinc le commerce de galanterie allait toujours son train cl (jn'il poiiviiit fil résulter dos suites fncliciisps pour leur scrnr, ils se lassèrent il'iitlciKJn' et prii-cut If parti de if roinpi'f ]w\\v jamais. Dans cflte id('f, ils ciif;aj;èrenl un jour leur commis à aller se promener avec eux hors de la ville. Arrivés dans un lieu extrènn-nuMit solitaire, ils se jetèrent tout à coup sur lui et le |)oii,'uar(lèrent, sans qu'il eût le temps de l'aire la plus petite résistance. Après Tavoli' enterré sans être vus de personne, ils retournèrent à Messine, où ils lirciit courir If liiuil (pi'ils l'avaient éloigm'' pour les all'aires de lem' commerce. On le crut d'autant plus facilement, qu'il leur était souvent arrivé de renvoyer en divers emiroits. Mais comme il ne revenait pas, Tsalieau, (pii ne s'accommodait j)oint de son absence, ne cessait de demandei- à ses frères (juand est-ce qu'il serait de retour. Un jour qu'elle le demandait très-instamment : « Que signifie donc ceci? lui dit un de ses frères. (Ju'as-fu affaire de Laurent, pour te montrer si empiesséc de le revoir? S'il l'airive encore d'en parler, tu (lois t attendre à être traitée coimne tu le mérites. » Isabeau, intimidée par une réponse si brusipie et ne sachant à (|uoi attribuer cette menace, n'osa plus en demander des nouvelles. Cependant elle ne cessait de penser à lui et de gémir SUI la longueur de son absence. Elle l'appelait souvent pendant la nuit, et le conjurait de venir essuyer les larmes que le chagrin d'en être séparée lui faisait répandre. F.lle était inconsolable; mais «Ile n'osait se plaindre à personne; l'image de son amant ne la quittait pas un seul instant. Une nuit, après avoir longtemps soupiré avec larmes sur une absence aussi cruelle, elle s'endormit tout en lui faisant des reproches de son retardement à venir la consoler. Le sommeil ne se fut |ias plutôt emparé de ses sens qu'elle crut voir Laurent en persimm^, jiàle, défait, vêtu d'habits déchirés et couverts de sang, et lui entendre ilire ces propres mois : « Hélas! ma chère Isabeau, c'est vainement (juc tu m'appelles et ipic tu tf touruifiitcs en me reprochant ma longue absence. Apprends, ma chère amie, ipie je ne peux plus revenir te voir. Tes frères m'ont tué le dernier jour cpietu me vis; » et, après lui avoir indiipié le lien où ils l'avaient enterré, il dis|)arut.

La jeune fille, à son réveil, crut à son songe comme à un article de foi, et se mit à pleurer amèrement. Lorsqu'elle fut levée, elle fut tentée d'en parler à ses frères ; mais, toute rétlexion faite, elle n'en lit rien, de peur de les aigrir davantage. Elle résolut de se rendre seulement à l'endroit désigné, pour voir si celui (|ui lui avait apparu était réellement nioit. Ayant donc obtenu de ses frères la permission d aller se promener hors de la ville, avec son ancienne bonne, file va tout droit en ce lieu. Son premier soin est de chercher la terre qui paraissait le plus Iraichenient remuée. Elle s'arrête et creuse dans l'endroit où

file apcKoil petite émincnce. Elle ne fouille pas longtemps sans trouver

If corps (le son cher amant, ipii ir(''lait encore ni coriMunpii, ni déligiiré, et voit

Basilic siMri'ili l;i

OUATRIÉME JOURNÉE. 2'»?.

alors avec douleur son songe réalisé. Ce triste spectacle renouvela ses gémissements et SCS larmes; mais jugeant que ce n'était pas là un lieu à s'abandonner au chagrin, elle suspendit ses sanglots pour songer à ce qu'elle devait faire du corps de son amant. Klle l'eût enlevé, si elle l'eût pu, pour le faire enterrer lionoralilement. Dans l'impossibilité d'exécuter ce projet, elle lui coupa la lete avec son couteau, l'enveloppa d'un moucboir, la mit dans le tablier de sa domestique, et s'en retourna au logis, après avoir recouvert de terre le reste du corps. Arrivée dans sa chambre avec cette tète, elle la baisa mille fois cl l'arrosa de ses larmes. iVe sachant commeul la soustraire aux reirards de ses frères, (die

s'avisa de la mcltre dans un de ces grands vases où l'on plante de la marjidaiue ou d'autres fleurs. Elle commença par l'envelopper d'un beau mouchoir de soie, la couvrit ensuite de terre, et planta dessus lui très-beau basilii^ salernitain, dans l'intention de ne l'arroser jamais que d'eau de rose, (ui d'eau de fleurs d'oranger, ou de ses larmes. Elle ne se lassait point de regarder ce pot chéri qui renfermait les restes précieux de son cher Laurent. Elle pleurait quelquefois si abondamment, que le basilic, sur le(|uel elle se penchait, en était inondé. Les soins continuels qu'elle en prenait, joints à la graisse que la terre recevait de cette tête, le firent croître à vue d'œil, et le rendirent plus beau et plus odoriférant. Jsabeau an contraire dépérissait tous les jours. Ses yeux étaient enfoncés, son visage maigre et décharné ; en un mot, sa ligure devint aussi hideuse qu'elle avait'été agréable. Ses frères, surpris d'un si grand cban-

240 CONTES [)F. lìOCCACIv

gcnipiit, appiircnl, (l'iine de leurs voisines (|iii avait souvent a|)cr(;u de sa fenêtre cette anianle iiil'orluiiée (|vrelle ne cessait de gémir et de pleurer devant un vase (|u'elle ne (|nillail |iresi|ue point. Ils lui en lirenl des lepidciies : cl vovant (|n\'lle ne laissait pas de continuer, ils trouvèrent moyen de le lui dérolicr. La pauvre lille, ne le voyant plus, le demanda avec les plus vives instances. On ne crut pourlanl pas devoir le lui rendre ; ce qui lui causa tant de douleur, fprelle |(Miiiia dangereusement makule. Elle ne fit que demander son vase durant sa maladie. Ses frères, surpris d'un attachement si singulier, voulurent voir ce ipi'il y avait dedans. Ils ôtcnl la terre, et trouvent une tête de mort. Elle n'était pas encore assez pourrie pour ne pas reconnaître, à ses cheveux crêpés, que c'était celle de Laurent. Il est aisé de se figurer leur étonnemenl. La peur qu'ils eurent que leur crime ne fût découvert les détermina à enterrer cette tête et à sortir promptement de Messine. Ils se retirèrent secrètement à Naples, et laissèrent leur sœur fsabeau en proie à sa propre douleur. Cette pauvre lille, qui ne cessait de demander son vase, mourut hientôt après. Le genre de sa ninit, la disparition de ses frères, et quelques propos lâchés par la femme ipii l'avait accompagnée dans l'endroit où Laurent avait été enterré, rendirent la chose presque publique, et l'on fit sur cette aventure une romance (pinn chante encore aujourd'hui ; c'est celle (]ui commence ainsi :

(Jiic'l est lo mortel iiilniinaiii Qui m'a volé sur ma feuètro Le basilic salcrnitain? otc.

NOUVELLE VI

Li:s DEI'X SONGES

Il -v eut autrefois dans la ville de Bi'cscia un genlilhonunc connu sous le nom de messire Le Noir, de Ponte-Carraro, qui, entre autres enfants, avait tuie tille, nommée Andrée, (pie la nature et l'art avaient pris plaisir à (uner de leurs dons les plus précieux. Elle était dans l'âge de se marier, quand elle devint amoureuse d'un de ses voisins, nouuné Gabriel, de naissance obscure, mais dcuié de toutes les qualités qui font l'honnête honnue et l'honnue aimable. La jeune demoiselle trouva moyen de lui faire savoir l'inclination fpi'elle avait pour lui; elle se servit poiu' cet cITet du ministère d'une femme de chandjre qui lui était fort afiidée. Cette filli' lui ménagea plusieurs rendez-vous dans le jardin de

iiicssirc Le Noir, où nos amants ne tardèrent pas à se livrer à tontes les joiiissanees de l'amonr. Ponr cimenter leur union de manière que la mort seule fût capable de la rompre, ils prirent le parti de se marier secrètement, si l'on peut appeler mariage une promesse réciproque laite par serment et par écrit d'être toujours unis et de s'épouser dès qu'ils en auraient la liberté.

(Continuant donc de se voir comme mari et femme, il arriva (pie la jeune ileinoisellc rêva une nuit qu'elle était dans le jardin avec son clier Gabriel, (|u'i!lle le tenait entre ses bras; que dans cette situation elle avait vu sortir du corps de son amant quelque cbose de noir et d'affreux, dont elle n'avait pu démêler la forme ; que ce je ne sais quoi, ayant saisi Gabriel, avait, malgré ses efforts, arraclié cet amant d'entre ses bras, et (pi'ensuite cette es})ècc de fanto;n(ï avait dis[)aru avec sa proie, après s'être roulé quelcjue temps par terre. La douleur que lui causa ce songe vraiment effrayant la réveilla en sursaut. Elle eut peine à revenir de sa frayeur. Quoiqu'elle eût repris l'usage de ses sens et (prdle fût très-contente de voir que ce n'était qu'un rêve, elle ne laissait pas d'être inquiète par la crainte que ce songe ne se réalisât. C'est pourquoi elle lit tout son possible pour empêcher Gabriel, qui devait aller la voir la nuit suivante, de se rendre au jardin. Néanmoins, comme son amant s'obstinait à ne point vouloir faire le sacrilice de ce rendez-vous, et (ju'elle craignait de lui dé- [tlaire et de donner lieu à des soupçons injurieux à sa fidélité, elle consentit à le recevoir. Après s'être amusés un moment à cueillir des roses blanches, des roses vermeilles et d'autres Heurs, ils allèrent s'asseoir auprès d'une fontaine, où ils avaient coutume de se rendre pour goûter les divins plaisirs de l'amour. •Juand ds su furent assez caressés, Gabriel voulut savoir la raison pounpioi sa maitresse l'avait fait prier de remettre ce rendez-vous à un autre jour. Elle ne se lit aucun scrupule de la lui dire, et lui raconta son rêve, en lui témoignant condùen elle en avait été alarmée. Le jeune homme rit beaucoup de sa sinqdicité, lui faisant remanpier que les songes ne signilient rien, et qu'ils n'ont, le plus souvent, d'autre cause que l'excès ou le trop de sobriété dans le manger. « S'il fallait ajouter foi aux songes, continua-t-il, j'enaifail un aussi la nuit dernière, qui m'aurait empêché de venir ici. J'ai rêvé que, cliassaat dans une belle et vaste forêt, j'avais renciuilré une biche extrêmement blanche, et tout à fait jolie, (pii s'était en peu de tenqis si familiarisée avec moi, qu'elle me suivait [)arlout. Ilattc d'une telle affection, j'ai beaucoup caressé ce joli petit animal. Je m'y suis si fort attaché, (pie, de peur de le perdre, j'ai mis à son cou un collier d'or, duquel jicndait une chaîne du même métal, que je tenais à la main. Après avoir marché quelque temps, je m'arrête pour me reposer, et mets sur mes genoux la tête de la biche, (jui me paraissait également fatiguée, lorsqu'une lionne noire, affamée et liorrilde à voir, sortie de je ne sais où, s'offre tout à coup à mes regards. Ce hideux animal se jette aussitôt sur moi et me déchire le C(Jté gau-

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clic, cdiiiiiu' s il Miiiliiil iii'aiiaclier le cn'iir, sans (|uo je lasse le iiKiiiidrc nioiiveiiieiil pour fuir ou jiour lui résister. La violence ilu mal que je croyais sentir m'ayant alors éveillé, mon premier mouvement a été de porter ma main sur le côté, et le trouvant sans blessure, je ne pus in'enipêcher de rire, un moment après, de ma crédulité. Ce sonjie, continua-t-il, ne signifie absolument rien. J'en ai l'ail cent fois de pareils, et de plus affreux encore, sans qu'il m'en soit jamais rien arrivé de fàciieux. Ainsi, ma clière amie, moquez-vous de celui (juc vous avez fait comme je me ris du mien. Ne pensons qu'à nous bien aimer et qu'à jouir des plaisirs de l'amour.

Le récit de ce songe redoubla la frayeur de la belle ; mais, comme elle craignait d'attrister son amant, elle lui cacha ses craintes autant qu'il lui fut possible. Pour mieux lui donner le change sur les noirs et confus pressentiments qu'elle avait et pour tâcher de les oublier elle-même, elle l'embrassait et le caressait de temps en temps. Mais elle avait beau lui prodiguer ses caresses et en recevoir de sa part, qui n'étaient ni moins tendres, ni moins vives, son imagination alarmée lui présageait continuellement quelque malheur et lui causait des distractions. Elle regardait son amant plus que de coutume, et ne détournait ses regards de dessus lui que pour les porter de tous les côtés du jardin, pourvoir s'il ne |)araissait ricu de noir. Dans un des moments où elle était occupée de regarder de part et d'autre, elle entend Gabriel pousser un gros soupir, et lui dire d'une voix presque éteinte : « A mon secours, ma chère amie ; hélas ! je me meurs. » A peine a-t-il prononcé ces paroles, qu'il tomlie à ses pieds. Andrée se bàie de le relever, ap|)uie sa tète contre ses genoux, et l'arrosant de ses larmes, lui demande, tout éperdue, quelle est la cause de son mal. Son amant n'a pas la force de lui répondre ; une sueur froide couvre son visage, il se sent suffoquer : un moment après il rend le dernier soupir. Il serait difficile d'exprimer la douleur de sa maîtresse, qui l'aimait avec passion. Elle l'appelle, porte ses mains tremblantes sur tous ses membi-es pour s'assurer s'il vit encore ; et le trouvant sans mouvement et froid comme glace, elle gémit, elle pleure, elle se désespère. Ne pouvaiil plus douter qu'il ne fût mort, elle va, tout éplorée, appeler sa femme de chambre et lui faire part, en sanglotant, du malheur (jui vient d'arriver. Après avoir follement tenté de rappeler Gabriel à la vie et avoir répandu bien des larmes sur sou corps, Andrée dit à sa domestique d'un ton de désespoir (|ue, |)uisqu'elle avait perdu ce qu'elle avait de pins cher au monde, elle était résolue de renoncer à la vie ; mais ipi'avant de se donner la mort, elle voudrait bien trouver moyen de mettre son honneur à couvert, et de faire rendre à son cher amant les honneurs de la sépulture. « Dieu vous préserve, mademoiselh^, répondit la conlidente, de devenir homicide de vous-même! (Je serait le vrai moyc^n de .perdre votre amant dans l'autre monde comme vous l'avez perdu dans celui-ci : vous iriez didil eu enfer, oi'i je suis assurée (jue l'àme de cet lion-

QUATRIÈME JOURNÉE. -2ìd

nòie jeune lionime n'esl |)(iiiil allée. Il vaut mieux vous cdusoler el .soulager i'àme de Gai)riel i)ar vos prières et vos bonnes œuvres, si elle en a besoin. Pour ce qui est de la sépulture, cela ne doit pas vous inquiéter. Il importe peu en quel lieu on soit enterré, pourvu qu'où le soit. Nous enterrerons votre amant dans le jardin ; personne n'en sa\na rien, puisqu'on ignore qu'il y soit venu. Nous p(tuv()ns aussi le |iorter dans la rue ; les ])rcmiers qui l'y trouveront ne manqueront pas d'eu avertir ses parents, (|ui se chargeront du soin de le faire enterrer. » La jeune veuve, tout affligée qu'elle était, ne laissait jias d'écouler la scivaute. « A Dieu ne plaise, répnndil-ellc eu sanglotant, (jue je soulïre qu'un

amani qui m'a été si ciier, (|u'uu mari (pii m'aimait si fort, soit enterré connue un cliicn, ou jeté dans la lue comme une cliarogne! Il a eu mes larmes, et je veux qu'il ait celles de ses parents, s'il se peut. Je sais ce que nous avons à faire. » Elle lui donna ordre aussitôt d'aller jirendre une pièce de drap de soie qu'elle avait dans son armoire, et la lui ayant a|)portée, elles enveloppèrent le mort de ce drap, après avoir fermé ses yeux, et avoir mis sous sa tête nu |)elit carreau. Andrée dit ensuite à sa feumie de chambre : « J'ai encore besoin de Ion secours, ma chère amie. La maison de Gabriel n'est pas fort éloignée, nous pouvons l'y porter aisément; nous le placerons sur le seuil de la porte ; ou ne manquera pas de le recueillir quand le jour paraîtra. Ce ne sera pas sans doute une grande consolation pour ses jiarents ; mais c'en sera une grande pour umi de lui voir rendre les derniers devoirs. » .\|irès les mois, elle se jela de nouveau sur

250 CONTES HE lìOCCACE.

le coriis ci le liiiinna de ses laiiiios; elle ne |)iMivint s'en sqiarcr : mais, |)i'essóc par la (lomcstiiiuc, parce quo le jour approiliail , olle se leva et tira alors de son (loifit le melile anneau que Gahriel lui avait donné en l'épousant, counne un fjaj^c de sa fidélité, et le mit à relui du mort, en disant : « Si ton àme voit mes larmes, ou si quel(|ue sentiment reste au corps quand l'âme en est séparée, rerois, clier amant, avec reconnaissance le dernier ])résent que le fait celle que lu as si tendrement aimée. » A peine eul-clle lini ces mots, (ju'ello tomba évanouie. Aussitôt qu'elle fut revenue, elles prirent le drap cliacune par un boni, el se mirent en devoir de porter le mort devant sa maison. Elles furent surprises cl arrêtées en chemin par la garde du podestat, qu'un accident avait attirée dans ce quartier. A cette rencontre imprévue, Andrée eût voulu être morte. Elle prit cependant son parti sur-le-champ : « Je sais, leur dit-elle en les reconnaissant, qu'il ne me servirait de rien de prendre la fuite; me voilà disposée à comparaître devant le podestat, pour lui raconter la vérité; mais qu'aucun de vous ne soit assez hardi pour mettre la main sur moi, puisque j'obéis volontairement, ou pour ôter rien de ce qui est sur ce mort, s'il ne veut s'exposer à être sévèrement puni. » Ils la menèrent donc chez le gouverneur, (|ni la m entrer dans sa chambre, où elle lui raconta ce qui s'était passé. Après que le magistrat l'eut interrogée sur plusieurs choses, il fit visiter le mort par des médecins, pour voir s'il n'avait point été empoisonné ou tué d'une autre manière. Tous assurèrent que non, disant qu'il avait été étouffé par un abcès (ju'il avait auprès du cœur. Le gouverneur, assuré par ce rapport de l'innocence de la demoiselle, dont la beauté l'avait vivement frappé, s'avisa de vouloir lui faire entendre par ses discours qu'il était maître de son sort, qu'il ne tenait (|u'à lui de la faire enfermer, ajoutant que si elle voulait se prêtera ses désirs amoureux, il lui rendrait la liberté. Il ne négligea rien pour la séduire; et voyant que les supplications ne servaient de rien, il voulut user de violence; mais la demoiselle, que l'indignatiim rendait courageuse, se défendit avec vigueur, et le repoussa en lui parlant d'un ton fier et imposant. Il était déjà grand jour. Le père d'Andrée, qui, dans cet intervalle, avait été instruit de tout, courut au palais, accompagné de plusieurs de ses amis, pour réclamer sa fille. Il arriva assez à temps pour la délivrer des persécutions du gouverneur. Celui-ci, qui voidait prévenir les plaintes de la demoiselle, fit au père l'éloge de sa vertu, déclarant lui-même qu'il avait tâché de la séduire pour l'éprouver. H ajiHila (|u"ii était si enchanté de sa rési.stancc et si épris de ses charmes, que s'il voulait la lui donner en mariage, il était prêt à l'épouser, quoiqu'il n'ignorât pas le |)cu de naissance de son premier mari.

L(^ podestat avait à peine achevé de parler, (pi'Andrée, entendant la voix de son |)ère de la pièce où elle était restée, courut se jeter à ses pieds, et pleurant à chaudes lainies : « Il est iuuliie,lui dit-elle, iriou cher père, (pu' je vous entre-

QUATRIÈME JULKNÉE. 251

tienne de ma l'aule et de mon mallieur; vous en êtes suffisamment informé: je nie borne à vous demander très-liumblement pardon de m'ètre mariée à voire insu. Le pardon que je sollicite à vos genoux n'est pas pour prolonger ma vie; je mourrai, s'il le faut, de grand canu', |)ourvu que je meure avec votre amitié. »

Messire Le Noir, déjà vieux et naturellement bon et sensible, ne put retenir ses larmes ; il la releva, en lui disant d'une voix pleine d'attendrissement : « J'aurais sans doute aimé, ma chère enfant, que tu m'eusses marqué plus de soumission, en prenant un mari de ma main ; mais je ne suis pourtant pas fâché que tu en aies pris un à ton gré. Je ne me plains que de ton peu de confiance dans le plus tendre des pères. Pour(|Uoi m'avoir fait un secret de ton mariage? Je l'aurais certainement approuvé, puisque ton bonheur en dépendait. Ainsi, comme j'aurais reconnu Gabriel vivant pour mon gendre, je veux qu'on le reconnaisse pour tel après sa mort. «Puis, se tournant vers ses parents et ses amis, il leur dit de se préparer à lui rendre les honneurs de la sépulture.

Les parents du défunt, qu'on avait avertis de l'accident qui était arrivé, se réunirent à ceux de la jeune veuve. On mit le corps au milieu de la cour, toujours étendu dans le drap de soie. On l'exposa dans une plus grande cour, qu'on ouvrit à tout le monde, où il fut visité de presque tous les honnêtes gens de la ville, qui Thonorèrent de leurs regrets et de leurs larmes. 11 fut ensuite porté au tombeau sur les épaules de plusieurs nobles citoyens, et avec toutes les cérémonies d'usage aux funérailles des gens de distinction.

Quelque temps après, le podestat, toujours épris des charmes de la belle Andrée, revint à la charge auprès du père. Celui-ci en parla à sa iille, qui n'y voulut jamais consentir. Elle lui demandala permission de se retirer dans un couvent avec sa femme de chambre. Son père, qui ne voulait point la gêner, lui donna son consentement, et elle pratiqua les devoirs de religion avec plus d'ardeur encore qu'elle n'avait renqili ceux de l'amour.

•252 CONTKS DK iiOCCACl-:.

NOUVKLLK VII

LU CRM'.MlIt 01 l/INNOCKNCE JUSTIFIÉE HORS l)E SAISON

Il n'y a pas encore beaucoup de temps cju'il y avait à Florence une jeune lille, noHunée Simone, issue de parents pauvres, mais jolie à ravir, et assez bien élevée pour son état. Comme elle était obligée de travailler pour vivre, elle filait de la laine pour différents particuliers. Le soin de songer à gagner sa vie ne la rendait point inaccessible à l'amour. Pasquin, jeune bomme d'une condition à peu près égale à la sienne, eut occasion de la connaître, en lui apportant de la laine à filer, pour un fabricant dont il était commis, et la trouvant aussi bonnête que jolie, il ne put se défendre d'en devenir amoureux. Il lui lit assidûment la cour, et ne tarda pas à se rendre agréable à ses yeux. S'apercevant (ju'il commençait à faire impression sur le cœur de la belle, il redoubla de soins, pressa, sollicita, et aclieva de l'enflammer au point qu'elle soupirait après lui presque à cliaque fois (pi'elle tournait son fuseau. Sous prétexte de veiller à ce (pie la laine de son bourgeois fût bien filée et le fût avant toute autre, il lui rendait de fréi|ucntes visites. Le temps qu'il passait auprès d'elle lui paraissait toujours trop court. 11 l'eiiiplovait à lui parler de sa tendresse, à lui vanter les plaisirs de l'amour, à l'cxborter, à la solliciter de répondre à sa flamme, et de le rendre le plus beureux des bommes en consentant à l'être ellemême. Le cœur de Simone était de moitié dans tous les discours de son amant ; mais la timidité l'empêchait de céder à ses sollicitations. L'un devenu plus hardi, et l'autre moins honteuse, ils mêlèrent enfin leurs fuseaux, et trouvèrent tant de plaisir dans ce mélange, qu'ils s'exhortèrent mutuellement à le continuer.

Leur amour, au lieu de s'affaiblir [)ar la jouissance, devenait cluKpie jour j)lus ardent, ils ne laissaient jamais échapper l'occasion d'en goûter les fruits ; elle se présentait souvent, mais beaucoup moins qu'ils ne désiraient. D'ailleurs, la ciaiiite d'être surpris abrégeait souvent hiurs ])laisiis. C'est ce ipii lit naiire à rns(|MÌM le désir (le voir sa uuiitresse ailleurs (jue chez elle, alin de pouvoir se livrer lout à son aise à ses trans|)orls. llans cette intention, il lui indiqua un jardin dû ils scraicnl à l'abri de Ionie (•sp('(e d'alarme et de sonp(;ou. Simone accepta avec joie la jiroposition, et ])romit (.le s'y trouver le dimanche suivant, après dîner. Le j()ur arrivé, elle dit à son père qu'elle allait avec Imagine, une

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