PROLOGUE
Il faut |jlaiiulro les affligés : c'est une loi de riuimaiiilé , la compassion sied à tous, mais à personne plus qu'à ceux qui en ont eu besoin et en ont éprouvé les salutaii'es effets. Si jamais homme en ressentit les bienfaits, c'est moi. Dès ma plus tendre jeunesse, je devins éperdumeul amoureux d'une dame d'un mérite éclatant, d'une naissance illustre, trop illustre peut-être pour un homme de basse condition comme moi ; quoi qu'il en soit, les discrets conlidcnts de ma passion, loin de blâmer nies sentiments, les louèrent fort et ne m'en considérèrent que mieux ; cependant j'éprouvais un violent tourment, non pas que j'eusse à me plaindre des cruautés de ma dame, mais parce que le feu qui me dévorait excitait en moi des ardeurs inextinguibles : dans l'impossibilité de les satisfaire, à cause de leur excès, mes tortures étaient affreuses. J'en serais mort sans aucun doute, si ne m'étaient venues en aide les consolations d'un ami, qui entre- [)rit de faire diversion à mes chagrins en m'entretenant de choses intéressantes et agréables.
Mais grâce à celui dont la puissance est sans bornes et qui veut que, par une loi immuable, toutes choses en ce monde aient une fin, mon amour, dont l'effervescence était telle qu'aucune considération de prudence, de déshonneur évident ou do péiil n'en pouvait triompher ni apaiser la violence, s'amoindrit lui-même avec le temps, de manière à ne plus me laisser dans l'esprit qu'un doux sentiment. J'aime à présent
toiiiiiif il fiiut aimer |i(iur rliv liciirciK ; je rcssciiilik- ;'i cciiii (|iii sur nier se coiilciilo (runi' iiaviiialion unie cl ne se laiico pas à li'avcrs les avciilures. Toute faliguc a sa |)eine : je sens (oui ce (jiril y a de délicieux dans le repos. Mien que mes lourmenls aient cesse, je n'ai cepeudanl pas perdu la UK'uioire du bienfail (|Me j'ai l'cçu de ceux (pii, par rarieclion qu'ils iiic porlaient, soulTraient de mes douleurs. Non, jamais ce souvenir ne s'effacera : la lombe seule l'éleindi'a. Et comme la reconnaissance est, à mon sens, la plus louable de toutes les vertus, el l'ingratitude le plus odieux de tous les vices, |)our ne pas paraître ingrat, j'ai résolu, à présent que j'ai recouvré ma liberté, de domier ijuelques consolations, sinon à ceux qui m'en ont donné et qui n'en ont peut-être pas besoin, du moins à ceux à qui elles peuvent être nécessaires.
Plus on est malheui-eux, plus on souffre, mieux les consolations sont reçues : aussi dois-je adresser les miennes, encore bien qu'elles soient fori peu de chose, aux dames plutôt qu'aux hommes. La délicatesse, la pudeui-, leur font souvent cacher la flamme amoureuse qui les brûle ; c'est un feu d'autant plus violent qu'il est enseveli : ceux-là seuls le savent qui I oui éprouvé. D'ailleurs, sans cesse contraintes de renfermer en ellesmêmes leurs volontés el leurs désirs, esclaves des pères, des mères, des frères, des maris, qui la plupart du temps les retiennent prisonnières dans l'étroite enceinte de leur chambre, où elles demeurent oisives, elles sont livrées aux caprices de leur imagination, qui travaille; mille pensées diverses les assiègent h la même heure, et il n'est pas possible que ces pensées soient toujours gaies. Vienne à s'allumer dans leui' cœur l'amoureuse ardeur, arrive; aussitôt la mélancolie, qui s'empare d'elles et que chasse seul un joyeux entretien.
On doit en outie demeurer d'accord (ju'elles ont beaucoup moins de force que les hommes pour supporter les chagrins de l'amour. La condition des amants est d'ailleurs beaucoup moins misérable; : c'est chose facile à voir. Ont-ils quelque grave sujet de tristesse, ils jieuvent se plaindre, et c'est déjà un grand soulagement ; ils peuvent, si bon leur semble, se promener, courir les spectacles, prendre cent exercices divers ; aller à la chasse, à la pèche, courir à pied, à cheval, faire le commerce. Ce sont autant de moyens de distraction qui peuvent guérir en tout on en partie du moins, pour un temps plus ou moins long, le mal que l'on souffre ; puis, de manière ou d'autre, les consolations arrivent et la douleur s'en va.
PROLOGHI'. M
Pour rópaivr aiilaiil rjn'il est en niui les (oris di; la forluiie, qui a donné 1(! moins (le sujels tie dislraclion au sexe le plus l'aible, je me propose, [»our venir en aide à celles qui aiment (car pour les autres il ne leur faut que l'aijiuille et le fuseau), de raconter cent nouvelles, ou fables, ou paraboles, ou histoires, à noire choix. Ces contes sont divisés en dix journées et racontés par une iionnète société composée de sept dames et de trois cavaliers, durant la peste qui a tout dernièrement causé une si effrayante mortalité : de temps en temps les aimables dames chantent les chansons qu'elles préfèrent. On trouvera dans ces nouvelles plusieurs aventures galantes tant anciennes que modernes : les dames qui les liront y trouveront du plaisir et des conseils utiles; elles verront par ces exemples ce qu'il faut éviter et ce qu'il faut imiter. Si cela arrive (et Dieu veuille qu'il en soit ainsi), j'en rendrai grâce à l'amour, qui, en me délivrant de ses chaînes, m'a mis en état de pouvoir tenter quehpie chose qui puisse plaire aux dames.
h\TllUDLCTlOiN
Quand je songe, sexe ainiahlc, ((ue vous avez nalurollcnieiit le vtvwv sensible et coui|ialissant, je ne ilonle jxiinl (|ue celle inlrculuetioii ne vous eansc de renimi cl du déi^oiU, jiar le souvenir alïreux ([u'elle va vous retracer de cette terrilile peste (|ui lit de si cruels ravages dans les lieux où elle pénétra. Mon dessein n'est cependant pas de vous détourner, |iar ce laMean, de la lecture de cet ouvrage, mais de vous rendre |)lus agréables les choses qui suivront ee triste préliminaire. Un voyageur, (jui gravit avec peine au liant d'une UKUilagne escarpée, goûte un |dus doux plaisir loisipie, |iarvenii au sommet, il découvre devant lui une plaine vaste et délicieuse. De même, sexe charmant, j'ose vous jiromettrc (pie la suite vous dédommagera amplement de l'ennui ipie pourra vous causer ee coumieneement. Ce n'est jias que je n'eusse désiré de vous conduire. ]iar un sentier moins pénible, dans les lieux agréables que je vous annonce, et ()iie je n'eusse volontiers commencé par les histoires divertissantes que je publie ; mais l(^ récit (pie je vais faire doit nécessairement les précéder. On y apprendra ce (pii les a l'ait naitre, et (piels simt les personnages (pii vont les raconter.
1/aii 1048, la peste se lépandit dans Horence. la |ilus bi>llc de tontes les
•1 CONTKS l)K iìdccm;!:.
villes il'Italii'. Oiicl(iiii's aniK'cs aiiparavaiil. ce lléaii s'était, l'ail ressentir dans diverses contrées dOrient, nii il enleva vine (jnanlité prodigiense de monde. Ses ravages s'étendirent jus(jin' dans une partie de l'Oceident, d'où nos iniijuilés, sans doute, l'attirèrent dans noire ville, il y (it, en très-peu de jours, des proi;rès rapides, malgré la vigilance des magistrats, qui n'oublièr<'nl rien poiiimctire les lialiitants à l'ahri de la contagion. Mais ni le'soin qu'on eut de nel- |o\rr la\dle de plusieurs immondices, ni la précaulion de ii y laisser entrer aucun malade, ni les prières et les processions pul)li(pu's, ni d'autres règlenu'uts Irès-sagcs, ne purent les en garantir.
Pendant le tenq)s de cette calamité, un mardi malin, sept jeunes dames, en lial)il de deuil, comme la circonstance présente; send)lait l'exiger, se rencontrèrent dans l'église de Sainlc-Marie-la-Nouvelle. La plus âgée avait à pi'inc accompli vingt-huit ans, et la itlus jeune n'en avait pas moins de dix-huit. Elles étaient toutes unies par les liens du sang, ou par ceux de l'amitié; toutes dv bonne maison, helles, sages, honnêtes et remplies d'esprit. Je ne iva nommerai pas par leur propre nom, parce cpu; les contes que je jiuhlie étant leur ouvrage, et le> lois du plaisir et de l'aunisement étant plus sévères aujourd'hui i|u'elles ne l'étaient alors, je craindrais, par cette indiscrétion, de lilcsseï' la m(''moire des unes et l'hoimeur de celles (jui vivent encore. Je ne veux pas d'ailleurs hnirnir aux esprits envieux et malins des armes pour s'égayer sur leur couijite: mais, afin de j)ouvoir faire connaître ici ce que disait chacune de ces dames, je leiw donncMai un nom conforme, en tout ou en partie, à leur caractère et à leurs (pudités. Je nonunerai la première, qui était la plus âgée, Pampinée; la seccuule, Flamette; la ti'oisième. Philomèuc; lacpuilrième, Emilie; la cinquième, Laiirette; la sixième, Néiphile; et je domu'rai, non sans sujet, à la dernière, le nom d'Elise.
(]es dames, s'élant donc rencontrées, par hasard, dans un coin de l'église, s'aiiprochèrent l'une de l'autre, après tpu' l'office fut fini, "et formèrent nu (Cl (le. i;iles |(oussèrent d aliord de grands soupirs, en se regardant iimlih'llemenl, et conunencèrenl à s'eulictenir sur le Iléan (pii désolait leur patrie. .Madame Pampin(''e |)rit aussitôt la j)arole : « .Mes chères dames, dit-elle, vous ave/. sans doute, ainsi que moi, ouï dire que ('elni (|ui use honnêtement de son droit, ne fait injure à personne. Rien n'est plus naturel à tout ce qui respire (pic de cheicher à défendre età conserver sa vie autant (pi'il le peut. (]e sentiment est si l(îgitinu\ qu'il est souvent arrivé que, par C(! nuilil'. on a lue des hfuinnes, sans avoir été jugés criminels, ou du moins dignes de châtiment. S'il est des cas (u'i iiTie telle conduite est autoiisée par les lois, (pii n'ont pour ohjet (pu' l'or(lr(! et le honliciii- de la société, à plus l'oite raison pouv(Uis-nous. sans offenseï' personne, cherchei- et jirendre tous les moyc^ns |)ossihles pour la conservation de notre vie. (Juand je rélléchis sur ce que nous venons de faire ce matin,
PRKMIÈRE J01IïM';i:. 5
sur ce que nous avons fait les autres jours, et sur les propos que nous tenons en ce moment, je juge, et vous le jugez tout comme moi, que chacune de nous craint pour elle-même; et il n'y a là rien d'étonnant. Mais, ce qui me surprend fort, c'est que douées, comme nous le sommes, d'un jugement de femme, nous n'usions pas de quelque remède contre ce qui fait l'objet de nos justes craintes. Il semble que nous demeurons ici pour tenir registre de tous les morts (ju'on apporte en terre, ou pour écouter si ces religieux, dont le nomlirc est presque réduit à rien, chantent leur office à l'heure précise, ou pour montrer, par nos habits, à quiconque vient ici, les marques de notre infortune et de
'OOC-CLQ
l'allliclion pui)li(pie. Si nous sortons de cette église, nous ne voyons que morts ou ipu' mourants qu'on transporte çà et là; nous rencontrons des scélérats autrefois bannis de la ville pour leurs crimes, et qui aujourd'hui ])ro(itent du sommeil des lois pour les enfreindre de nouveau. Nous voyons les ])lus mauvais sujets de Florence (qui, engraissés de notre sang, se font nonnner fossoyeurs) courir à cheval dans tous les quartiers, et nous reprocher, dans leurs chansons déshonnètes, nos pertes et nos malheurs; enfin, nous n'entendons partout que CCS jiaroles : « Tels sont morts, tels vont mourir; » et, s'il y avait encore des citoyens sensibles, nos oreilles seraient sans cesse frappées de plaintes et de gémissements. Je ne sais si vous l'éprouve/, comme mbi ; mais, quand je rentre
.{ CONTKS f)E nOCflACE.
au logis, cl t|U(\jr n'y Irouvcqnc iii:i scivaiito, j'ai uno si graiulo |)('ni', quo tous nios cliovoux sr (licsscut >uv la li'Ic. En quchjup endroit (juc j'aille, il me semble (|ue je vois l'oinhre clos trépassés, non pas avec le même visage (ju'ils avaient pendant leur vie, mais avec un rcifard horrible et des traits hideux, i{iii leur soni \cnus je ne sais (l'm'i. Je ne puis goûter nulle |i;ul un moment de lian(prdlilé... »
Ses (■(unpagues l'avant inl<'ri(impui' pour lui dire ipu' leni' sort (''tait tout aussi désagréable ipu' le sien, elU' reprit aussitôt la par(de pour leur taire rcmanpu'r (jue de toutes les jiersoimes (pii avaient un endroit à pouvoir se retirer hors de la ville, elles étaient peut-être les soldes (pii n'en eusseid pas |iroliti''; ipi'il v avait iMic sorte d indéeeiu'c attaelu'us au séjnur de llorenee, depuis (jue la ('(U'rnpli(ui, l'iuil du désoidre géru''i'al, s'y était inti'odnite; (pi'elle était si grande, (|ue les religii'uses, sans respect pour leuis vo'ux, sortaient de leur couvent, et se livraient sans mesure aux plaisirs les jdus charnels, sous prétexte que ce qui convenait aux antres femmes devait leur être permis. « D'après cela, mesdames, (pie i'aisons-n(uis ici? aj(uita-t-elle avec vivacité. Qu'y attendons-nous? A quoi pensons-nous? Poni(iuoi sonmies-nons plus indolentes sur le soin de notre conservation et de notre honneui', (pu' tout le icste des citoyens? Nous jugeons-nous moins précieuses que les aidres; ou niuis croyons-nous d'une natiu'e dii'l'érente, capable de résister à la contagion? (Juellc erreur serait la nôtre 1 Pour nous délroiiqier, rappclons-nons ce (jne nous avons vu, et ce qin se? ])asse m(''me encore siuis nos yi'ux. One d(^ l'ennnes jeunes comme nous, (pie de jeunes gens aimables, Irais cl bien constitués, ont été les tristes victimes de r(''pi(lémie! Ainsi, [lour ne pas éprouver un pareil sort, (ju'il ne sera pevd-être |ias dans i\r\\\ jours en notre pcnivoir d'éviter, mon avis serait, si vous le trouve/ bon, (pu' luuis imitassions ceux qui sont sortis ou qui sortent de la ville; et que, fuyant la mort et les mauvais exemples qu'on donne ici, nous nous retirassions honnêtement dans (inelcpinne de nos maisons de campagne pour nous y livrer à la joie et au\ plaisirs, sans toutefois passer en aucune manière les biunes de la raison et île riionnenr. I.à, nous entenilrons le dnux chant des petits oiseaux; nous ciuitenqderons l'agréable verdiu'e des plaines et (les coteaux, iu)us joinrons de la beauté de mille espèces d'arbres chargés de fleurs et de fi-nils; les épis ondoyants nous offriront l'image d'une mer doucement agitée. Là, nous verrons plus à découvert le ciel, ipii, ipiiii(pie coinromé, n'élal(! ]>as moins ses Iteantés, mille fois plus agn''ables (pie les murailles de notre cité déserte. A la canqiagne, l'air est beaueonp plus pur, plus frais; nous y trouverons en abondance tout ce (pii est nécessaire à la vie. Nos yeux n'y seront pas du moins falig\u''s de voir sans cesse des morts ou des malades; car, quoique les villageois ne soient pas à l'abri de la peste, le nombi-e des pestiférés y est beaucoup plus petit, jiroportions gardées. D'ailleurs, faisons attention que
l'REMIKRE JOURNÉE. 5
nous n'abandonnons ici personne; nous pouvons dire, au contraire, que nous y sommes aliandonnées. Nos époux, nos parents, nos amis, fuyant le daiifiei-, nous ont laissées seules, comme si nous ne leur étions attachées par aucun lien. Nous ne serons donc blâmées de personne en prenant le jiarti que je vous propose. Songez que, si nous refusons de l'embrasser, il ne peut que nous arriver quelque chose de triste et de fâcheux. Ainsi, si vous voulez me croire, prenant avec nous nos servantes cl tout ce q\ii nous est nécessaire, nous irons, dès aujourd'hui, parcourir les lieux les plus agréables de la canq)agnc, pour y prendre tons les divertissements de la saison, jusqu'à coque nous voyions quel tr.iin prendront les calamités publiques. Faites attention surtout, mesdames, que l'honneur même nous invite à sortir d'une ville où règne un désordre général, et où l'on ne peut demeurer plus longtemps sans exposer sa vie ou sa réputation. »
Ce discours de niadaine Panqiinée reçut une approbation générale. Ses com- |iagnes furent si enchantées de son projet, qu'elles avaient déjà cherché en ellesmêmes des moyens pour l'exécution, comme si elles eussent dû partir sur l'heure. Cependant madame Philomène, femme très-sensée, crut devoii' U'MV comniuniquer ses observations : « Quoique ce que vient de ])roposer madame Pampinéesoit très-raisonnable et très-bien vu, dit-elle, il ne serait pourtant pas sage de l'exécuter sur-le-champ, comme il semble que nous voulons le faire. Nous sommes femmes, et il n'en est aucune, parmi nous, qui ignore que, sans la conduite de quelque homme, nous ne savons pas nous gouverner. Nous sommes faibles, inquiètes, soupçonneuses, craintives et naturellement peureuses : ainsi, il est à craindre que notre société ne soit pas de longue durée, si nous n'avons un guide et un soutien. Il faut donc nous occuper d'abord de cet objet, si nous \ oulons soutenir avec honneur la démarche que nous allons faire.
— Et véritablement, répondit Élise, les hommes sont les chefs des femmes. Il ne nous sera guère possible de faire rien de bon ni de solide, si nous sommes privés de leur secours. Mais comment pourrons-nous avoir des hommes? Les maris de la plupart de nous sont morts ; et ceux qui ne le sont pas courent le monde, sans que nous sachions où ils peuvent être actuellement. Prendre des inconnus ne serait pas décent. Il faut pourtant que nous songions à conserver notre santé et à nous garantir de l'ennui du mieux qu'il nous sera possible! »
Pendant qu'elles s'entretiennent ainsi, elles voient entrer dans l'église trois jeunes gens, dont le moins âgé n'avait poiu'tant pas moins de vingt-cinq ans. Les malheurs du temps, la perte de leurs amis, celle de leurs parents, les dangers dont ils étaient eux-mêmes menacés, ne les affectaient pas assez pour leur faire oublier les intérêts de l'amour. L'un deux s'appelait Pamphile ; lautre, l'hilostrate: et le deiuicr, Dioneo : tous trois polis, affables et bien faits. Ils l'taieut venus en ce lieu dans l'espérance d'y rencontrer leurs maîtresses, (pii
e f.ONÏKS 1)K BOCr.ACE.
cffeclivemeni se Iroinrrciit |);iriiii ces (Imiiics, dniil (|ii('l(|iios-iiiH's (''laiciit lonrs
parentes.
Matlaino PaiiiiiiiK'c ne li's eiil pas |)liitòt aperçus : « Voyez, dit-elle eu souriant, eoiiinie la l'orluiie seeouile nos projets, cl nous présente à point nomine trois aiiiialiles clievaliei's. (pii se l'eronl un vrai plaisir de nous aceonipaj^iier, si nous le li'ni pioposous. — 0 riel! vous n'y pense/ pas, s'éei'ie alors Néiphile; l'ailes-liicii alleuliiin. niaihinie, à ce (|IU' vous diles. J'avoue (pi'ou ne peut parler (pu' très-avantagcuseuieut de ces messieurs; je n'ignore pas comhien ils sont honnêtes; je conviens encore qu'ils sont très-propres à répondre à nos vœux, au delà même de tout ce que nous pouvons désirer; mais, comme personne n'ignore qu'ils rendent des soins à quelques-unes d'entre nous, n'est-il pas à craindre, si nous les engageons à nous suivre, qu'on n'eu glose, el (pu' notre réputalion n'en souffre? — N'importe, dit madame Pliilonièue eu l'iuterroinpanl, je me mo(iue de tout ce cpi'on pourra dire, pourvu ipie je me conduise honnêtement, et que ma conscience ne me reproche rien. Le ciel et la vérité prendront ma défense, en cas de besoin. Je ne craindrai donc pas de convenir haulenient, avec madame Pampinée, que, si ces aimables messieurs acceptent la partie, nous n'avons qu'à nous féliciter du sort qui nous les envoie. »
Les autres dames se rangèrent de sou avis; e! toutes, d'un commun accord, dirent cju'il fallait les. appeler, pour leur faire la proposition. Madame Pampinée, (pii était alliée à l'un d'eux, se leva, et alla gaiement leur conuuuuiquer leur dessein, et les pria, de la part de toute la eompagnic, de vouloir bien être de leur voyage, lis crurent d'abord qu'elle plaisantait; mais, voyant ensuite qu'elle parlait sérieuseuieni, ils répondirent (pi'ils se feraient un vrai plaisir lie les accompagner part(uit où bon leur senibleiait. Ils s'avancèrent vers les autres dames ; et, leur cœur plein de joie, ils prirent avec elles tous les arrangements nécessaires pour le départ, fixé au lendemain.
Tout le monde fut prêt à la poiule du jour. Chacun arrivé au rendez-vous, on partit gaiement, les dames accompagnées de leurs servantes, et les messieurs de leurs domcsli(pics. L'endroit (pi'ils avaient d'abord indiqué n'êtail (pi'à une lieue de la ville : c'élail une petite colline, un jieu ék)ignée, de tous ei'ités, des graiuls chemins, couverte de mille tendres arbrisseaux. Sur son souuuet était silm'' un (bateau magnifique. On y entrait par une vaste cour bordée de galeries. Les appartenu'uls en étaient conuuodes, riants et ornés des plus riches peintures. Autour du château régnait une superbe terrasse, d'où la vue s'étendait au loin dans la cauqiagne. Les jardins, arrosés de belles eaux, offraient le spectacle varié de toutes sortes de lleuis. Les caves étaient pleines de vins excellents, objet plus précieux pour des buveurs que pour des femmes sobres et bien élevées.
La compagnie fut à peine arrivée et réunie dans un salon garni de fleurs et d'herbes odoriféiantes, cpu' Dioneo, le jilus jeune et le plus enjoué de tous,
l'HEMIÈRK .lOURNÉK. 7
coiimiença la conversation par dire : — « Votre instinct, mesdames, en nons conduisant ici, nons a niienx servis que n'aurait l'ait toute notre prudence. Je ne sais ce que vous avez résolu de faire de vos soucis : pour moi, j'ai laissé les miens à la porte de la ville. Ainsi préparez-vous à rire, à chanter, à vous divertir avec moi ; sinon permettez (pie je retourne promptement à Florence, reprendre ma mauvaise li\iiiieur. — • Tu parles connue un ange, répondit madame Panqiinée. Oui, il faut se réjouir et avoir de la gaieté, puisque ce n'est que pour bannir le deuil et la tristesse (|ue nous avons quitté la ville. Mais comme il n'y a point de société qui puisse subsister sans règlements, et que c'est moi (pii ai formé le projet de celle-ci, je crois devoir proposer un moyen piopre à l'alfermir cl à prolonger nos plaisirs : c'est de donner à l'un de nous l'intendance de nos anniscments, de lui accorder à cet égard une autorité sans bornes, et de le regarder, après l'avoir élu, comme s'il était effectivement notre supérieur et notre maître; et afin (jne chacun de nous supporte à son tour le poids de la sollicitude, et goûte pareillement le plaisir de gouverner, je serais d'avis cpie le règne de c(^tte espèce de souverain ne s'étendît pas an delà d'un jour: cpi'du l'élût à présent, et qu'il eût seul le droit de désigner son successeui', le(piel nonnnerait paicillemenf celui on celle qui devrait le remplacer. »
Cet avis fut généralement applaudi, et tous, d'une voix, élurent madame Panqiinée |)our être Reine, cette première journée. Aussitôt madame Philoniène alla couper une branche de laurier dont elle fit une couronne, qu'elle lui plaça sur la tétc connue une marque de la dignité royale. Après avoir été proclamée et reconnue souveraine, madame Pampinée ordonna un profond silence, fit appeler les domesti(pies des trois messieurs, et les servantes qui n'étaient cpian nombre de quatre; puis elle parla ainsi :
« Pour connuencer à faire régner l'ordre et le plaisir dans notre société, et pour vous engager, Messieurs et Dames, à m'iniiter à votre tour, à me surpasser même dans le choix des moyens, je fais Parmeno, domesli(pic de Dioneo, notre maître d'hôtel, et le charge en conséquence de veiller à tout ce qui concernera le service de la table. Sirisco, domestique de Panqihile, sera notre trésorier et exécutera de point en point les ordres de Parmeno. Pour Tindaro, domestique de Philosiratc, il servira non-seulement son maître, mais encore les deux autres messieurs, (piand leurs propres domestiques n'v poiUTont pas vaquer. Ma fennne de cluunbre et celle de madame Pliilomène travailleront à la cuisine et prépareront avec soin les viandes (pii leur seront fournies par le maître d'hôtel. La domestique de madame Laurette et celle de madame Flamctte feront l'appartement de clia(|ue danu', et auront soin d'entretenir dans la jn^opreté la salle à manger, le salon de compagnie, et généralenu'ut tous les lieux fré(|iumlés du château. Faisons savoir en outre, à Ions en général, et à chacun en particulier, (pu^ quir(Uique désire de conserver nos lionnes grâces, se garde bien, en (pickpie
.s coiNTKs DK iî(k;(:a(;i;.
lien (|iril iiillc, (le (|ucl(|iic |iarl iiu'il vienne, (|iicl(Hic cIkisc (lu'il voie ou qu'il eiileiiili'. (le ii(iii> ;i|i|iorler ici (le> iiiiuvelio laiil xiil peu tristes OU (lésaiji'óabics. »
Ajuès avoli' ainsi douné ses ordres en gros, la Heine permit aux dames et aux messieurs d'aller se pi'omener dans les jardins jus(ju"à neui' heures, (pii était le temps on l'on (le\ail (liner. l,a compafi'nic se sépare : les mis vont sovis des lierceanv cliarniaiits, on ils s'entretiennent de mill(^ clioses aui'éaljles ; les autres \onl cueillir (les lleins, el l'oiiiienl de jiilis iMUKpicts (jn'ils distrihuenl à ceux ipii les aiment. (Jn court, on i'olàtre. on chante des airs tendies el amoureux.
A llieme marquée, les uns et les autres rentrèrent dans le eliàteau, où ils trouvèrent (jne l'armeno n'avad pas mal eommenei'' à remplir sa cliari;!'. Ils Turent introduits dans une salle emhanmée pai' le parlum des llems, el où la talde était dressée. Un servit liient('it i\i'i^ mets déliealement préparés : des vins excpiis l'nrenl apportés dans des vases |dns clairs (pie le eiislal, el la joie éclata pendant tout le repas.
Après le (liner, Dioneo, pour obéir aux ordres de Pampinée, [irit un luth, et l'IauH'Ile une vioU;. La Reine el toute la ('(unpanine dansèrent au son de ces inslrmncnts. Léchant suivit la danse, pis(jn à ce (|ue l'ampinée jiiuca à pr(q)os de se leposer. (iliacnn se retira dans sa cliamhi'e el se jeta sur un lit jiarscmé de roses. Vers une heure après midi, la Reine s'étant levée, lit éveiller les hommes el les l'emmes, donnanl pour raison (pie lro|) dormir nuisait à la santé. On alla dans un endroit du jardin que le fenillagc des arbres rendait impénétrable aux rayons du soleil, où la terre était couverte d'un gazon de verdure, et où l'on respirait un air frais et délicieux. Tous s'étant assis en cercle, selon Pollile de la Heine : — « Le soleil, leur dit-elle, iTesl (piau milieu de sa course, el la chaleur est encore moins vive: nous ne pourrions en aucun autre lieu être iiiicnv qu'eu cet endroil , où le doux /('phyi' semble avoir établi son s(''jonr. \ dilà des tables et des échecs pour ceux qui voudront jouer; mais si mon avis esl suivi, on ne jouera point. Dans le jeu, ramusemcnl n'est, pas réciproque : presi pie toujours I un des |( meurs s'i m pal lente et se l'àclie, ce ipii d un inné beaucdiip le plaisir de .--on adversaire, ainsi (|iie celui des speclalenrs. Xe vaiidrait-il pas mieux racmiler (piehines histoires, dire (pieliiues jcdis cimtes, en t'abriipieimême, si l'on n'en sait pas? Dans ces sortes iranmsements, celui (|ui parle el (clni (pii écoute sont (''galements satisfaits. Si ce parti vous convient, il est possible t(ue chacun de nous ait raconté sa ])elite nouvelle avant que la chaleur tin jour soit tombée; apri''s ijuoi, nous ii'ons où bon nous semblera. Je dois pomiant vous prévenir (pie je suis très-(lisposé(! à ne faire en (cci (pie ce ipii vous plaira davantage. Si vous êtes à cet égard d un senlimenl coiilrairc je vous laisse même la liberté de choisir le diverlissemeiil ipic v oiis jiiL;ere/ le meilleur. )
Les dames et les messieurs répondirent uiianimemenl qu ils n'en connaissaient piùnt de plus agréable que celui qu Cile |)roposait. (( J'aime les (Montes à
la fureur, dit l'enjoué Dioneo. Oui, niadauie, il faut dire des Contes : rien n'est [)lus divertissant.
— Puisque vous pensez tous comme moi, répliqua madame Pampinée, je vous permets de parler sur la matière qui vous paraîtra la plus gaie et la plus amusante. » Alors, se tournant vers Pampliile, qui était assis à sa droite, elle le ]iria gracieusement de conmiencer; et Pampliile obéit en racontant l'histoire ()ue vous allez lire.
NOUVELLE PREMIERE