‹ Contes;Chapitre 23 sur 56 · L'ESCLAVE INGÉNIEUX · texte numérisé non relu

L'ESCLAVE INGÉNIEUX

Vous n'ignorez pas qu'au nord, et tout auprès de la Sicile, il y a une île qu'on appelle Lipari. Vous saurez donc qu'il y eut autrefois, dans la capitale de cette petite île, une jeune fille nommée Constance, qui joignait à une naissance honnête une figure très-intéressante. Un jeune homme, à peu près de son âge, nommé Martucio Gomito, qui ne manquait ni d'esprit ni de bonne mine, en devint amoureux. La demoiselle, qui lui tiouvail des agréments infinis, se fit un devoir de répondre à son amour, et n'était jamais plus contente que lorsqu'elle le voyait ou qu'elle pouvait s'entretenir avec lui. Martucio, encouragé par ce tendre retour, se hasarda de la faire demander en mariage à son père, (pii la lui refusa net, parce qu'il le trouvait trop pauvre.

Le jeune homme, piqué du motif du refus, arma, de moitié avec quelquesuns de ses parents et de ses amis, une petite galère, et jura de ne retourner dans sa patrie qu'après avoir fait une brillante fortune. Quand le vaisseau fut prêt, il s'embarqua, dans l'intention d'exercer le métier de corsaire, t^t lit voile vers les côtes de Barbarie. Il se tint quelque temps sur cett(! terre, attaquant et pillant tous les vaisseaux qui n'étaient pas en état de lui résister. La fortune lui fut pres(pic toujours favorable. Il amassa beaucoup de biens dans très-peu de temps, plus même (ju'il n'en fallait pour figurer avantageusement dans son

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pays, s'il crii voulu v rcldiiriici'. Mnis raiiiliitinii (rMiiiiincnIcr ses liclicssrs le retint encore sur iiitT, et cette auiliilion ilciiicsurée causa son iiiallieur. Il lui attaqué il son tour par des Sarrasins; il se (lélcudil lonf,4enips, mais eniin il lallut céder à la force, il fut pris avec tout ce qu'il avait |)iraté, cl conduit à Tunis, où il demeura lonjjtemps prisonnier, dans une extrême misère. La plupart de SCS compagnons avaient été tués dans le comitat, cl son vaisseau coulé à fond, après (]ue les Bariiarcsques l'eurent pillé.

liientôt le bruit courut à Lipari que Martucio, et tous ceux (pii s'élaicnl embarqués avec lui, avaient péri sur mcv. Constance, ([uc le départ de son amaul avait fort affligée, ne pouvait se consoler de sa perle. Après avoir longtemps pleuré sur sa malheureuse destinée, elle résolut de ne plus vivre : iii;iis ne pouvant gagner sur soi de se détruire elle-même, elle s'avisa d un moyen assez singulier pour se réduire à la nécessité de mourir. Ell(> sortit un joui' secrètement de la maison de son père, et s'en alla au port, dans l'intention d'entrer dans la première barque de pécheur (|u'elle trouverait vide, pour s'abandonner ensuite à la merci des vents et des Ilots. Klle en aperçut une, séparée; de toutes les autres, qu'elle trouva fournie de màis, de voiles et de rames, parce que les matelots en étaient sortis depuis |h u. Klle v entre, in (ii'tadic, et |)rend le large à force de rames et dévoiles; lai ilic cntindiiit iiii peu la navigation, comme toutes les fenmies de cette ile. (juaiiil elle se vil en piiiin' iiiit. elle abandonna les rames et le gouvernail, persuadée, ou cpie sa bai'(|ue, ipii n'était pas lestée, serait bientôt snbmeigée, on (pi'elle irait se briser contre (jucbpie rocher, ce (pii lui procurerait une mort inévitable. Dans cette espérance, elle s'eiivelo|)pa la téle d'un manteau, et se coucha au fond de la banpie, priant Dieu d'avoir seulement pitié de son âme. Par bonheur révénemeiit ne répondit |)oinl à son attente : la mer était tranipiille, et le peu de vent qu'il faisait, poussant vers les cotes de Bai'bai'ie, conduisit le bateau, dans l'espace d'environ vingt-ipiatre heures, en un petit havre, près la vilh; de Souse, dépendante du royaume de Tunis. Connue la jeune lille n'avait point levé la téle, elle ne savait si elle était en terre on en mer. Lor.scpu' le bateau vint ;'i bord, il y avait sur le rivage mie vieille femme, occupée à |dier des filets de |iéclieurs, qu'elle avait mis sécher au soleil. Surprise de la voir ai river à pleines voiles, et donniT contre terre, sans •pie personne parut, elle crut ipu' les pécheurs s'étaient endormis. Pour s'en convaincre, elle entre dans la bar(|ue, et ne tro\ive qu'une fille, étendue tout de son long sur les |danches, empaquetée d'un giaïul manteau. Elle s'approche, et s'apercevant qu'elle dormait i)rofondémeut, elle l'appelle, et la secoue jusqu'à ce qu'elle soit éveillée. Elle reconnut à ses habits, (|ii;iii(l elle l'eut lait lever, que c'étail une chrétienne : elle lui ibnnauda aussitôt en italien par (|uelle aventure elle se trouvait là toute seule. La jeune lille, entendant parler sa langue, eiiil que le veut avait iliaiigé, et l'avait icpoussée vers l'ile d'où elle était

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partie. Elio [khIo précipitamment ses regards de tous côtés, et ne connaissant point le pays, elle demande à la vieille où elle était : « Vous êtes près de Souse, en Barbarie. » A cette réponse, Constance, plus affligée que jamais d'être encore du nombre des vivants, surprise de se trouver chez des Barbares, et craignant qu'ils ne voulussent, ou la maltraiter ou porter atteinte à son honneur, se laissa tomber sur le sable, comme pour mieux s'abandonner à sa douleur, et elle versa un torrent de larmes. La bonne femme se mit à la consoler de son mieux ; la compassion la rend clocpicnte; elle vient à bout de l'arraclier de ce lieu, et de la mener à sa chaumière, oii elle lui fit manger un morceau de pain dur et du poisson. Voyant qu'elle n'était plus si chagrine, elle la pria de lui raconter son aventure. Constance, étonnée de ce qu'elle lui parlait toujours italien, ne jugea point à propos de satisfaire sa curiosité sans savoir auparavant à (pli elle avait affaire ; elle questionna donc son hôtesse, qui lui apprit (pi'elle ('lait au service de plusieurs chrétiens (pii faisaient le métier de pécheurs ; qu'elle avait reçu le jour à Trapani, d'où elle était sortie de très-bonne heure, et qu'elle se nommait Chcreprise. Ce nom lui parut d'un bon augure; elle cnuiiiiença même, dès ce moment, à ne plus désirer la mort, soit que les tendres consolations de la bonne vieille eussent ranimé son courage, soit qu'elle eût i|uel(pie secret pressentiment qu'elle pourrait oublier ses chagrins et devenir iieureuse. Elle raconta pour lors à cette femme l'étrange résolution qu'elle avait prise, et ce qui l'y avait portée, sans cependant lui dire le nom, ni l'état de ses parents, ni la ville qu'ils habitaient. Elle termina son récit par la prier d'avoir ciimpassion de sa jeunesse, et de lui fournir quelque expédient pour mettre son honneur à l'abri des insultes des hommes. Chcreprise, qui était une trèshonnête femme, lui dit de ne point s'inquiéter, et lui promit de lui rendre tous les services qui dépendraient d'elle. « Je vous j)lacerai, ajouta-t-clle, dans une maison de la ville prochaine, où votre honneur n'aura pas le moindre danger à courir. » Elle la laisse un moment seule dans sa cabane, et va retirer le reste des filets au soleil. A son retour, elle la couvre du manteau dont elle l'avait trouvée enveloppée dans la barque, et la mène droit à Souse, en lui disant (ju'elle la conduit che/, une Sarrasine très-respectable. «C'est une dame d'un certain âge, extrêmement charitable, (pii a des bontés pour moi, je la prierai de vous prendre avec elle,- et je suis assurée d'avance qu'elle s'en fera un plaisir. Je puis vous promettre (jue si vous cherchez à la contenter et à mériter son affection, elle vous traitera comme sa propre fille, et aura pour vous toute la tendresse et tous les égards que vous pourrez désirer. »

Quand elles furent arrivées dans la ville, Chcreprise courut vers sa protec- Irici", (pi'elle aperçut de loin entrant dans une maison voisine de la sienne. Elle parla avec tant de chaleur et d'intérêt, (jue la dame, touchée des malheurs de cette pauvre petite étrangère, ne [)ut la rcgardei' sans pleurer. Elle la caressa,

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la baisa sur le Iront, cl la mena cnsuilc dans sa maison, oi'i clic ne id^ïcail (|iit' (les femmes (in'ellc (ucniiail à divers onvra^es de soie, de cnir et de |ialniier. Constance eut liieiilùl apiiris à travailler aussi liien (|ue ses eoni]iafînes; elle se eoneilia (Tautant plus aisément leur estime et leur amitié, qu'elle lit des pro^'rès ra|tiiles dans lem' laiif^ue. Sa patronne ne Taimail pas moins; enliii, elle était aussi heureusr (pi'nii peut ri'lrc paiim des élran;jcrs cl luin i\>' sa pairie

Dans le temps qu'elle ne <'oiiqilail plus revoir ses parents, (jui la ciiiyaicnl morte, le ciel préparai! un é\cncmcnl ipii devait la ramener dans sa pairie avec

son aiiianl. lu prinee de Grenade, (pii |iiélendait avoir des dioits sur le tiône de Tunis, alors occui>é |>ar Marialidel, mit une ;;rosse armée sur pied, dans le dessein d'aller s'en emparer. .Marlueio Gomito, qui savait déjà paiiaitement la langue du pays, ayant appris cette noinrilc, et les grands préparatifs (|ne le roi de Tunis faisait |iour repousser les Ion es du seigneur grenadin, <lil à un de ses

gardes ipie s'il pouvait |iarler au roi, il lui enseignerait i i\iu iidaillilile

pour le rendre victorieux de son ennemi. I.c garde rendit aiuqite de rette eonvcrsalion à son maitre, et le maître au roi. Le monaitpie envoya elierelier Marlueio, et lui ayant demandé quel moyen il avait à donner : « Sire, lui répondit l'cscUive, je me suis apcrcju, depuis «pie je suis dans vos Ltats, (pie dans vos armées vous employez plus d'archers que toute autre espèce de soldats; je pense donc que si Votre Majesté pouvait l'aire en sorte que les flèches mancpiassent à

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vos ennemis, et que vos troupes en eussent en abondance, elle serait iiifaiiiihicment' victorieuse. — La question est de le pouvoir, répondit le roi. — La chose est très-possil)ie, répliqua Martucio, et voici comment, il faut que Votre Majesté fasse faire les cordes des arcs de vos archers l)eaueoup plus déliées qu'à l'ordinaire, et que le bout du trait qui donne sur la corde soit si mince, qu'il ne puisse servir qu'à ces cordes. Cette opération doit être tenue secrète, jiour que l'ennemi ne puisse y pourvoir; par ce moyen vous êtes sûr de le vaincre ; car lorsqu'il aura lancé toutes ses floches sur vos troupes, il faudra nécessairement qu'il ramasse celles (jui lui auront été tirées par vos archers, s'il veut conlinuer le combat ; mais elles ne pourront lui servir, à cause de la minceur du bout, sur lequel les cordes trop f^rosscs n'auront pas assez de prise. Par ce moyeu, vos troupes auront des armes en abondance, et les ennemis en man- (pieront. »

Cet avis plut extrêmement au roi. 11 s'y conforma, et gagna la bataille, ce qui valut ses bonnes grâces à Martucio, dont il fit en très-peu de temps un grand seigneur.

La renommée de ce nouveau favori vola dans tout le royaume. Constance ne tarda pas à être informée que celui qu'elle croyait mort depuis longtemps, vivait encore, et était ce même Martucio que la faveur du prince avait élevé au plus haut degré de la fortune et de la grandeur. Elle reprit courage, et l'amour presque éteint se ralluma dans son cœur. Elle conte à la bonne dame toutes les aventures qui les étaient arrivées, et lui fait part de la situation oii elle se trouvait par la découverte qu'elb; avait faite, en apprenant que le favori du roi était son ancien amoureux ; elle finit par lui témoigner un grand désir d'aller à Tunis, pour se convaincre de la vérité par ses yeux. La dame, animée d'une tendresse toute maternelle, loua son dessein, voulut l'accompagner et s'embarqua avec elle. .Arrivées dans cette capitale, elle la mena chez une de ses proches parentes, qui la reçut le mieux du monde. Chereprise, qui avait été du voyage, fut envoyée pour s'informer si ce Martucio, favori du prince, était Martucio Gomito de Lipari, qui, quelques années auparavant, avait fait le métier de corsaire, avec plusieurs jeunes gens de la même ile. Les informations vinrent à l'appui de tout ce qu'on avait oui dire. .Alors la bonne dame, voulant ann(Uicer la |iremière à .Martucio l'agréable nouvelle de l'arrivée de sa maitresse, alla le trouver, et lui dit qu'elle avait chez elle une personne nouvellement arrivée de Lipari, qui désirait de lui parler en particulier. « Comme elle ne veut être vue (jue de vous, ajouta-t-elle, je me suis offerte de venir moi-même vous le faire savoir. » .Martucio la remercia de sa politesse, et la suivit incontini'nl. (Jiiaud Constance le vit, elle faillit mourir de joie; elle courut l'embrasser, et, sans pouvoir lui (lire un seul mot, elle se mit à pleurer. Martucio, de son côté, demeura qucbpie leiii|is sans jionvoir lui palier, tant il fui saisi en la reconnais-

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sani; puis jclaiit un iirolond soniiir : « Esl-cc Mon V(u:s, ma diÎTo aiiiic? lui ilil-il: lit'las ! j'avais oui dire (|uc vous étiez morto. Uuojc nio lélicitc do vous rclrouvor! » Il so jolto onsuito à son oou, ot la sonc tondreincnl dans ses bras, on vorsani dos laiinos d'attondrissomonl cl do joio. Constance lui raconta ses a\ontui'os, sans onhlior los bons Iraitonioiils i|u"(Hc avait reçus de la dame olio/. (|ui olle domouiail. Marluoio lui conta suooimtoniont los sionnos ; apiòs (|uoi, il courut inl'ormor le roi do ce qui venait do lui arriver, ol lui demanda la permission d'épouser sa maîtresse à la niauiòro dos clnótioiis. I.c mi, sni|iris do celte singulière aventure, voulut voir Constauco, ot, couvainou par ollo-mòmo de la lidélilé du rapport de son lavori, permit à Martuoio do ró|M)usor, on lui disant qu'il l'avait bien mériléo. 11 ooud)la ct's amants do dons majinillipios. Martuoio, do son côté, s'épuisa vn romorciments et en politesse au[)ròs do la oliaritalilo Sarrasino: ot, après lui avoir l'ait de riches présents, il la lit conduire houorablomont à Souso. Los nouveaux mariés retinrent avec eux (^lioropriso; ot. avalli oiitcini (!c|uiis la permission do roloiinioi' dans loiir jiavs, ils amonòront (cllo lioimo \iiillr à Lipari, où ils iiiroiil ro(,us avec mio joie d'aulaiit plus Liiaiulo, i|iriiii iio lomplait plus Ics rovoir. Ces deux époux vécurent loiif^lomps, ol passeront Ioni lo rosic do jours jiiiir> dans l'almniiaiuo cl dans uiu< parfaite tran(|uillitó.

NOLI velli: li

LKS IIKI \ FLI.ITIFS

il V riil autrefois dans lìomo, villo ipii a òli' loiij^loinps la promiòro du mondo, ol ipii est iieut-òtro aujourdluii la dornière, à causo de ses débordomonls, il y eut, dis-jo, un jouiio lionimo, noninié Pierre iìoccaniassc, d'uno famille aussi anoienno (prillnstro, ipii dovinl amoureux d'uno jeune beauté, dont lo père, d'uno naissance obscure, mais fort estimé dos Romains, s'ajipolait Ciglivosso. Comme ce jeune gentilhomme était d'une jolie ligure, et avait des manières aimables, il n'ont pas do peine à rendre Angelino sensible à son amour. La passinii dmii il élait dévoré no lit (pi'augmenler par la londiosso ipio la bollo lui témoignait. Voyant (pie tout allait au mieux, et qu'il ne |ionvait être liouroux s'il ne l'épousait, il alla trouver Ciglivosse, son père, pour la lui demander on mariage, sans s'inipiiétor si le sien consentirait à celle alliance. ISion loin d'y consentir, celui-ci l'accabla de vifs reproches au sujet de celte démarche, et lit

Les Deux fu};iti(s.

dire au père de la demoiselle de ne point se prêter à la proposition de son fils, s'il ne voulait s'exposer au ressentiment de toute sa famille, qui ne consentirait jamais à une pareille union. Le jeune homme, voyant qu'on refusait de faire son bonheur, fut dans une affliction inconcevable. 11 n'y eut point de choses fàciieuses qu'il ne dit à ses parents; et si le père d'Angeline l'eùf voulu, il l'aurait épousée en dépit du sien.

L'amour est de toutes les passions celle qui s'irrite et s'accroît le plus par les obstacles mêmes qu'elle rencontre. Pierre, désespérant de pouvoir fléchir ses parents, et ne pouvant être heureux sans Angeline, qu'on veillait de plus près depuis qu'on savait qu'il en était amoureux, forma le dessein de s'enfuir de Rome avec elle, dans le cas toutefois qu'elle voulût y consentir. Il eut le secret de l'informer de son projet, en lui promettant de l'épouser dès qu'ils se trouveraient en pays libre. La demoiselle approuva son dessein : ils conviennent du jour et de l'heure de leur départ; et, lorsqu'ils ont tout disposé, ils montent à cheval et prennent le chemin d'Alaigne, où le jeune homme avait des amis. Quelque |)assionnés qu'ils fussent l'un pour l'autre, la crainte d'être poursuivis lit qu'ils se contentèrent de se donner de temps en temps quelques baisers, espérant se dédommager amplement quand ils seraient en pleine liberté. Pierre connaissait peu le chemin d'Alaigne ; après avoir fait environ quatre ou cinq lieues, au lieu de prendre à droite, il lui arriva de prendre à gauche, et alla passer devant un petit château, d'où il sortit douze paysans de mauvaise mine qui allaient droit à eux. Angcline fut la première à les apercevoir. « Ah Dieu ! noussonnnes perdus, s'écria-t-ellc; voilà des gens qui viennent nous attaquer : sauvons-nous vite, mon cher ami ; » et en disant cela, elle détourne son cheval et gagne une forêt voisine. Son amant, surpris de ne voir personne, veut tourner la tète, et se trouve pris avant d'avoir songé à fuir. Ces hommes le fout descendre de cheval et lui demandent qui il est. Il leur dit son nom; et voyant sur sa réponse (ju'il est du parti de leurs ennemis, les Ursins, ces scélérats, complotent entre eux de le dépouiller et de le pendre à un arbre. Ils lui ordonnent donc de se déshabiller; mais, tandis que ce pauvre jeune homme, tro|) certain de son malheur, quitte ses habits et recommande son àme à Dieu, vingt cavaliers qui étaient en embuscade, courent à bride abattue .sur cette troupe de brigands, en criant: Tue 1 tue! A ce bruit inattendu, les voleurs quittent Boccamasse pour se mettre en défense. Mais, voyant qu'ils étaient en |>lus petit nombre et craignant de succomber, ils prirent promptemcnt la fuite. Tandis que les autres les poursuivent vigoureuscnu'nt, Pierre profite de; cette heureuse circonstance pour reprendre ses habits; il remonte à cheval et court au galop par le chemin qu'il avait vu prendre à sa maîtresse, bénissant le ciel d'en avoir été quitte pour la peur. Arrivé dans le bois, il rôde, tantôt d'un côté, lanlôl d'un autre; mais, n'y voyant ni sentier ni trace de cheval, il commence

•J8t ClKNTKS liK IlOCCACK.

ii s'alllificr. Il coiiit ciiloic di' còlo t't d'aulrc, mais il ii'csl pas |iliis avami'. Il iTJi' rt ai)|)elle Angolini' tic toutes ses l'orccs, lllal^ |iuiiil ile rqìoiisf. Alors lu joie (lu'il avait d'être écliappé à la mort cl de se lr(Ui\( r en si'ireté dans ce bois l'ori épais se elian^c eu iinr [irnlonde tristesse (pii lui lit pousser des sanglots et répandre des ple\n> eu alioiidance. ('ependaiil, n'osant plus retourner sur ses pas, il avaneait toujours, incertain du lieu oi'i la destinée le conduisait. Les bétes féroces, dont il savait que la lorél était remplie, se présentaient sans cesse à son imai;inalion et redoublaient ses iiupiiéludes. Il crai;.'nait pour lui-même, mais beaucoup |dus pour sa maîtresse, qu'il croyait voir atout mouu'ul dévorée par les ourset [)ar les loups, lilufiu, a|Mès avoir couru tout le reste du joiu', piiur.mt, gémissant, appelant Angeliuc, et se hnuvaul arriildi' de ralii;uc cl de l'aiiii, il s'arrêta aux approclies de la nuit, atlaclia son cheval à un gros arbre, SIN- Inpicl il mollici pnur se mettre à c<Mivcrt des bêtes sauvages. Le ciel, qui était couvert, s'éclaircit bientôt après, et laissa voir la lune, qui répandait une lumière argentine à travers les feuillages de la forêt. Quand la liistesse et la douleur n'eussent point euq)êché l'infortuné lioccamasse de dormir, la seule crainte de se laisser tomber eût écaité le sounneil de ses veux. Il se vit donc contraint de passer toute cette nuit m ((inleinplcr les astres et à maudire sa malheureuse destinée.

La belle Angeline u'étail pas plus heureuse ipu' sou auiaul. l'.iupm h'c pai- s(ui cheval, elle se réfugia, connue je l'ai dit, dans le bois, et pénétra si avant qu'il ne lui l'ut plus possible d'en scu'tir. Llle avait rôdé tout le jour, connue Pierre, se lamentant, pleurant et ai)pelant sou amant, toujours sourd à sa voix. Ijifin, ne sacliant plus que devenir, elle s'était abandonnée à son cli(\al (pii, ayant trouvé un petit sentier, le suivit à [ietils|ias. Après avoir l'ait eu\inm une lieue de clieurm, elle aperç^'ut um- petite chaumière connue le jour commençait à linii-. lille leprit alors la bride du cheval et elle dirigea sa course vers cette habitation. Elle y trouva un vieux lionmie avec une femme non moins âgée que lui. Ces bonnes gens, surpris de la voir seule à une heure si indue, lui en demandent la raison. Klle leur lépnndit en pliuraiit (pi'cllc a\ail perdu dans le boisson compagnon de voyage, et les pria de lui apprendi e à (pielie distance elle était d'Alaignc. «Ma lille, lui répondit le vieillard, ce n'est point ici la route d'.Uaignc, et vous en êtes à |)lus de six lieues. — l'aites-moi l'amitié de me dire s'il n'y a point dans le voisinage de maison on je puisse aller loger. — Il n'y en a pas une où vous puissiez, arriver avant luinuil. — Puisque cela est ainsi, oserai-je vous prier de me donner l'hospitalité pnur tette nuit'? — Trèsvolontiers, ma lille: mais je vous, préviens (|ue nous sommes souvent insultés de jour et de nuit par des bandits (pii courent ces bois : si |iar uialliciu- ils venaient cetl(,' nuil. couunr vous ilo ji'Mur cl j'dic, il> ne MiaMi|Uci aient pas de vous outrager, <'l je vou> avcrli> que mou> uc pomiions von.- dclcuilrc. » (Jnoi-

CDiOLUÈME JOURNÉE. 285

que effiayéc par l'observation du vieillard, ceiiendant, couiiiie il était fort tard et qu'elle ne savait où se réfugier, elle aima encore mieux, à tout événement, s'exposer à la merci des hommes que de devenir la [iroie des bètes féroces. « Dieu nous gardera peut-être de ce malheur, dit-elle au vieillard, et je vous aurai la plus grande des obligations. » Elle descend donc de cheval, entre dans la chaumière, soupe avec ces bonnes gens, se couche avec eux tout habillée, et passe la plus grande partie de la nuit à déplorer son malheur et celui de Pierre, qu'elle n'espérait plus revoir. Vers la pointe du jour, elle entendit force gens qui marchaient en causant. Elle se lève incontinent, gagne une petite cour qui était derrière la chaumière, et se cache en trend)lant dans un tas de foin. A |ieine fut-elle dans ce gite que ces gens étaient à la porte. Ils tirent ouvrir avec grand bruit. Le cheval de la belle qu'ils virent tout sellé, leur lit demander s'il y avait (luebiu'un dans la maison. Le vieillard, ne voyant plus la jeune lille, répondit (juil n'y avait personne, et que ce cheval s'étant égaré, il l'avait mis à couvert, de peur (pi'il ne fût mangé durant la nuit par les loups. Le chef de la bande dit alors que puisque ce cheval n'avait point de maitre, il serait bon pour eux. La troupe étant entrée dans la maison, les uns courent d'un côté, les autres de l'autre, pour voir s'il n'y avait personne de caché. L'un d'eux enfonça sa javeline dans le foin, et il s'en fallut de peu qu'il ne tuât la fille (|ui y était cachée. La javeline la toucha de si près de la mamelle gauche, 4|ue le fer perça sa robe. La fille, qui crut être blessée, faillit jeter un grand cri ; mais, considérant le lieu (u'i elle se trouvait, elle se contint et n'osa pas mémo porter sa main à la partie où elle avait été touchée. Ces gens enfin, après avoir bien bu et avoir mangé les chevreuils qu'ils étaient venus faire cuire dans cette chaumière, s'en retournèrent, emmenant avec eux le cheval d'Angeline. Lorsqu'ils lurent un peu loin, le vieux bonhomme demanda à sa femme ce que la petite étrangère était devenue. Elle lui répondit qu'elle n'en .savait rien ; mais qu'elle allait voir si elle ne -la trouverait pas cachée quelque part. Angeline, (pii entendit ces mots, comprenant que les brigands devaient élre déjà loin, sortit de dessous le foin, et ses hôtes furent agréablement surjiris de la revoir saine et sauve. Le bonhomme, touché de son tort, lui dit qu'il la conduirait, si elle voulait, à un château qui n'était qu'à deux lieues et demie delà, où elle serait en lieu de sûreté; mais qu'il fallait se résoudre à faire ce chemin à pied, parce que les bandits avaient emmené son cheval, l.a belle atcepta la propositiim avec joie ; et étant partis sur-le-champ, ils arrivèrent au château vers les sept ou huit heures du matin. Ce château appartenait à un gentilbonnne de la maison des Ursins, uonnué Lielle de Champ-Fleur. Sa feuune, (pii était une [lersonne charitable et |ileine de piété, y était alors. Elle reconnut Angeline, et la reçut le mieux du monde. Elle voulut savoir |iar (|ucllc aventure elle se trouvait dans ce canton. Après (pu' la jeune lille lui cul toni raconté, sans déguiser la moiii-

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dre circoDsliinco, clli' lui (I'imiImuI |ihis Iduclirc de son rnalliriir, (|iic l'icirc Poccamassc (''tail tics amis de son mari. (Juaiid elle (Mitciidit [larlcr du lieu où il avait clé pris, elle ne douta |>oint (|iril n'eût été tué, et elle dit à Anjj:eline : « Vous demeureiez ici avec moi jus(|u'à ce <|u"il se [nésctite une iKcasioii de vous renvoyer à Rome sans aucun ris(|uc. »

Il est temps de revenir à notre amant, (|iic iiiui> a\(ms laissé perdio sur un arlire. Il n'y avait pas encore passé inic liciiic, ipi'il \it venir an clair de la lune une vingtaine de loups (pii, apercevant smi cheval, lircnl un ci rclc autour de

lui. Le cheval, connaissant le danger tpii le menaçait, lance* des ruades à force, et se démène tant, (|u'il rompt la corde et prend la fiiitc: mais les lou|is allâmes, courent ajirès lui, renviroum'iit cl l'empêchent d'aller plus loin. Le pauvre animal se dél'cndit longtemps de la dent et du pied ; mais à la lin il l'ut renversé, mis en pièces et dévoré, l.c niailicui-cux Pierre, témoin de ce terriltle repas, treuddait de devenir, à son tour, la pâture de ces hètes affamées. M désespérait de jiouvoir jamais sortir dece hois. Les étoiles connnençaietit à pâlir, et à faire place au jour, lors(pu', transi de froid et de peur, il regarda de tous côtés, et vit un grand feu à une lionne denii-lieue de là : il attendit ipi'il fût lui peu plus jour, descendit ensuite de l'arhre, et prit son chemin vers leiidniit où était ce feu, non sans crainte d'être rencontré par (piel(|ue loup. Il ariiva lieureuscmenl dans ce lieu, où il trouva des bergers qui mangeaient et se divertissaient. Ils curent |iitié de lin, et le lirent cliaulTer, hoire et manger avec eux.

Après leur avoir raconté son avonliirc, il leur demanda s'il n'y avait point dans le voisinage de bonrg ou de château où il pût aller demander l'iiospitalité. Ils lui dirent qu'à une lieue et demie de là il y avait le château de Liellc de Champ-Fleur, que la femme du seigneur occupait, et où il serait bien accueilli, parce que cette dame était très-hospitalière. Pierre, charmé de trouver encore une ressource, les pria de l'y faire conduire par un d'entre eux, ce qu'on lui accorda volontiers.

A peine y fut-il arrivé, qu'il rencontra un ancien domesti(jue de son père; il le reconnut et l'appela pour lui conter sa mésaventure. Il entrait déjà en marché avec lui pour l'envoyer à la recherche d'Angeline, lorsque la dame du château, qui l'aperçut d'une fenêtre, le fit appeler. Il serait difficile de se former une juste idée de la joie qu'il eut de voir sa maîtresse en abordant la dame. Il mourait d'envie de se jeter à son cou ; mais la timidité l'en enqiècba. La joie d'Angeline ne fut pas moins grande à la vue de son amant. Après les premiers compliments, la maitresse du château, (|ui savait déjà son aventure, lui reprocha avec douceur d'avoir voulu se marier contre le gré de ses parents. Elle chercha à l'en détourner ; mais le voyant ferme dans son dessein, considérant d'ailleurs les aimables qualités du caractère et de la figure de la jeune (illc, et la tendresse qu'elle avait pour son amant : De quoi vais-je me mêler? se dit-elle à ellemême ; pourquoi vouloir troubler le bonheur de ces aimables enfants? ils s'aiment, ils se connaissent, ils sont également attachés aux intérêts de mon mari ; leurs vues et leurs désirs sont honnêtes : il faut donc leur laisser la liberté de suivre leur inclination; d'ailleurs, il semble que la Providence autorise ce mariage, puisqu'elle a sauvé l'un du gibet, et l'autre de la javeline, et tous deux des bêtes féroces. Et véritablement, pourquoi m'opposerais-je aux décrets du ciel? Bien loin d'empêcher cette union, je dois la favoriser. S'adressanl ensuite aux deux amants : « Puisque vous êtes résolus, leur dit-elle, de vous marier ensendde, je prétends ^'i peu vous en empêcher, que je veux que les noces se fassent céans, aux dépens de mon mari ; je me charge de vous raccommoder ensuite avec vos parents. »

Dieu sait si ces amants furent ravis d'un aussi agréable changcmcnl. Ils ne pouvaient contenir leur joie, et ils la firent éclater par mille démonstrations d'amour et de reconnaissance pour la dame. Cette vertueuse dame leur lit des noces aussi magnifiques qu'il est possible de les faire à la campagne. Le plaisir qu'elle leur procura fut pour elle la plus douce des jouissances. Quelques jours après, elle les mena à Rome. Elle trouva le jière du jeune homme fort indisposé ; mais elle sut. calmer son ressentiment et le réconcilier avec son lils et sa bru. 11 les reçut chez lui, et, voyant comliien ils étaient unis, il ne tarda pas à s'applaudir de cette alliance. Les nouveaux mariés s'aimèrent en effet jus(prau tombeau, oii ils ne descendirent (pie dans une extrême vieillesse.

2S8 CONTKS IIK BOCCA Ci:.

i\()l VKLLi: IV

LE IKlSSlCNltl,

Il n"v ;i |i;is ciu-orc liini;lciii|is i|iii' viviiil ilaiis l;i Iumii;ii;iic un Iri's-lion fjcntilluiniriie, l'ori estimé |)ar son nii'i'ilc, (|ni |i()i'tail le nom de nicssirc Litio de Vallionc. Sa fcinino Jacquemine lui donna, sur le déclin de Tàge, une lille (|ui croissait en gentillesse et en heanté, à niesnre (|n'elle grandissait ; si bien qu'elle devint une des |ilns cliiuniantes demoiselles du ])ays. Comme ils n'avaient point d'anire entant, ils rMiiiiaii'iit liiauiiin|), et la gardaient avec soin, dans l'espéraiice de la marier un jour très-avantageuscnient.

Dans le même temps, et dans la même ville, yvait un jeune iionime de lionne mine, et bien découplé, nommé Ricliai'd, de la famille des Menarci de Brellinote. Il connaissait messire i.itio, et lui rendait de iré(|utntes visites. Il était reçu et traité, par lui cl par sa femme, comme l'enfant de la maison. Il s'amusait quelquefois à badiner avec leur fille, qu'il trouvait foi1 aimable. Ces sortes de badinagc cessèrent buxpic la dcmnisclli' lut nuinlr: mais ce fut |)our faire piaceri l'amoiu-. Ricliard, en effet, devint éjterdiimeiit amoureux de la belle, et faisait tout ce qu'il ])0uvait |)our caclier sa passion. Comme les demoiscdles sont pénétrantes sur celte matière, la jeune Catberiue s'aperçut bientôt de la couquèle (ju'avail faite sa beauté; celte découverte lui (il grand |)laisir : Ricliard coiumença dès lors à lui paiaitic |diis ainialdc, clic ne tar<la pas à l'aimei' à sou tour, mais elle n'en l'iil (|iii' pin- réservée avec lui.

Cet air de n''>ervc iiiliiiildail Irlleiiienl le jcllMc li(iliiMie, (pi'd n'osait lui (iéilarer ses sentiments, (juekpie envie (pi'il en eùl : il craignait de déplaire, ou de n'èlrc pas |)ayé de retour. Las enfin desecontraindic, il rés<dut ini jourde s'ex- |)li(iuer, et pi-olila d'iin (('te-à-tète pour pcindir huilr la \i\ai ih' de smi anioni . Il fui agréablement surpris d'apprendre ipi il ne sciilail lirii |iniii' Callieriiie, que Catberiue ne sentii |"Uir lui. .\près Imit ce ipie deux aniaiit-. peuvent se dire en pareil cas, encouragé par un début si lieureux, Ricliard concini qu'il n'y a rien de plus beau dans li' monde (pie l'union de deux cœurs (pii s'aiment tendrement, qu'il ne dépendait (jiie de la Inlir de lui faire goûter et de goûter elle-méiiM' les jilaisirs les |i|ii- doux, il ipi'iin |ii'n ilr (omplaisaiice de sa part suflirait pour le leinlie le plu- lienreiix des hominem, (.'fu vois, mon (lier Ricliard, lui lépoiidil-eile, r bien je suis observée par s paieiils : il ne m'est

pas [)(issil)k', avec cette gène, de faire ce que tu désires ; mais fournis-moi les moyens de nous voir sans crainte d'être surpris, et je te promets de me prêter à tout ce qui peut augmenter ton bonheur et le mien. » Richard, après avoir un peu réfléchi, lui répliqua : «Je n'en vois pas de plus sûr, que de faire en sorte qu'on te permette de coucher dans la galerie qui donne sur le jardin, où je tâcherai de grimper, (pioique le mur en soit fort élevé. — Si tu es sur de pouvoir l'escalader, je suis certaine d'obtenir la permission de coucher dans la galerie. Richard s'étant fait fort de franchir le mur, la belle lui dit de ne pas se mettre en peine du reste. Ils se séparèrent ensuite, fort contents l'un de l'autre, non sans s'être furtivement donné mille tendres baisers. »

Le jour suivant, Catherine se plaignit à sa mère, que la grande chaleur l'avait empêchée de dormir, la nuit précédente. On était alors sur la lin du mois de mai. « Tu te mocjucs, je crois, ma lille ; je ne trouve pas qu'il fasse chaud. — Pour moi, je brûle, et vous m'obligerez beaucoup de le dire à mon père . vous ne lui direz que la pure vérité. Considérez, d'ailleurs, que les jeunes gens ont le sang plus chaud que les personnes d'un certain âge. — Cela est vrai, ma lille; mais il faut prendre le temps counne il est. Peut-êtie fera-t-il plus frais la nuit suivante, et tu dormiras mieux. — Dieu le veuille 1 mais il n'est pas vraisemblal>lc (|ue les nuits se refroidissent à mesure qu'on avance dans l'été. — Que vcu.\-tu que j'y fasse? — Vous pourriez y remédier. — Etconunent'? — En me permettant, si mon père ne le trouve pas mauvais, de faire dresser un lit dans la galerie du jardin. Le lieu est frais et tranquille; j'aurais le plaisir d'entendre chanter le rossignol, et j'y serais inliniment mieux (|ue dans ma chambre. — Jeu parlerai à ton père, et nous ferons ce qu'il jugera à propos. »

La mère eu parla effectivement à son mari. Les vieillards sont ordinairement tiifliciles. «Votre lille, dit Litio, veut donc dormir au chant du rossignol'? Dites-lui que si elle n'est pas contente, je la ferai dormir à celui des cigales. » Catherine, ayant appris la réponse de son père, ne dormit réellement point la nuit suivante; ce ne fut pas le chaud, mais le dépit (jui en fut cause. Elle ne laissa même pas dormir sa mère, qui couchait dans la même pièce, ou tout à côté, tant elle se plaignit souvent delà chaleur. C'est pourquoi madame Jacquemine ne fut pas plutôt levée qu'elle alla trouver son mari. « Il faut, lui ditelle, que vous aimiez bien peu votre lille, pour sacrifier sa santé à vos caprices. Que vous iuqiorlc (pi'elle couche dans la galerie ou ailleurs? sachez qu'elle n'a pas fermé l'ieil de toute la nuit, à cause du chaud ; elle a été dans une agitation continuelle, et m'a empêché de dormir moi-même. Faut-il s'étonner qu'une lille de son âge se fasse un plaisir d'entendre chanter le rossignol? n'est-ce pas l'ordinaire des enfants? — Eh bien, que ce suit lini, ré|)ondit Litio d'un ton chagrin; ([u'ou lui dresse un lit dans la galerie avec des rideaux de serge; qu'elle y couche, et qu'elle entende donc chauler le rossignol tout son

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smil. » liisliiiit(.' |)iii' s;i meri' <lt' celle e()ii\tT>aliiMi, Callieiiiie se IimI^i île Inné [iliucr le lil, dans l'espérance d'y couclier la nuit suivante. Klle lit en sorte tic voir Richard dans le bourfi; mais n'ayant pu lui parier, elle l'en averti! par un signe dont ils étaient convenus.

Le soir, dès ipi'elle l'ut couchée, son |)èie l'erma une porte (pii ( iimMiumi|uail à la {çalerio, et alla se coucher aussi. Richard, jugeant (|ue loul le monde dormait, monte à Taide d'une échelle sur un mm-, du haut (huiuel il ;^rimpe, non sans beaucoup de peine et de danger, sur des pici res d'attiMite d'un autre nnu', et gagne la galerie, sans l'aire le moindre hrnit. La helle, (jui ne dormait |ias, le rei.nl avec lapins grande salist'aetion. Us passèrent la iniit l'ori agiéahlemeul, et lireiit plusieurs l'ois chanter le rossignol ; mais pas si souvent (ju'ils Tauraienl voulu l'un et l'autre. Cet oiseau, pom- rejirendre iialeine, mettait des intervalles dans son ehanl, (pn n'en deveuail cpu' plus agréable chaque lois qu'il le reconnneiiçait. Dans un de ces intervalles, qui n'étaient pas l'ori longs, nos amants accablés soit de latiguc, soit de chaleur, lurent surpris par le sonmieil vers la pointe du jovw. Us étaient tout nus sur le lil, et la belle embiassait alors sou amant du bras droit, et tenait de la main gauche le rossignol (pi'elle avait l'ail chanter. 11 était grand jour et ils dormaient encore, lors(jue Litio, s'étant levé et se souvenant que sa lille avait couché dans la galerie, disait en soi-même : « il l'aut tjue je voie un peu connue le rossignol aura fait dormir Catherine. »

Il s'ap[)roche du lit sur la pointe des pieds, de peni' ile l'éveiller, ouvie ton! doucement les rideau.x. et voit Richard et sa lille dans la susdite posture, il ne dit mot, el va de ce même pa> trouver sa i'ennne. «Levez-vous pronq)lenient, lui dit-il, vene/, voir votre lille; vous savez l'envie qu'elle avait du rossignol: elle a si bien lait le guet cette nuit, qu'elle l'a pris: venez voii' connue elle le tient dans sa main. — Ce que vous dites là, serait-il bien vrai'.' lui répondit-elle. — N'en doutez pas , vous en serez convaincue, si vous vous dé|)échcz de me suivre. » .Madame .laciiuemine saute du lit, s'habille à la lutte, suit son mari, (jui lui dit de ne point l'aire de bruit, el voit sa lille ipii tenait eriectivement le rossignol, qu'elle désirait si l'ori d'entendre chanter. Piquée de se voir trompée à ce point par Richard, qu'elle n'aurait jamais soupçonné d'une pareille trahison, elle allait l'éveiller pour l'accaliler d'injures, si son mari ne l'en eût empêchée. « (îardez-vous bien de l'aire le moindre éclat, lui dit-il ; ce serait la plu!< grande de toutes les sottises. Puisque notre lille l'a choisi pour amant, elle l'aura pour époux. 11 est riche cl bon gentilhomme; le parli est aussi avanlageu.v que nous puissions le désirer. Si donc Richard veut sortir d'ici comme il y est venu, il laiidi'a qu'il l'épouse; cl alors, croy;uil avoir mis le rossigmd dans une cage étrangère, il se trouvera (ju'il ne l'aura logé que dans la siemie. » La dame; voyant son mari si raisonnable, modéra sa colère, cl n'éveilla point le i:ou|ilc amoiireuv. d iiiihiiil plu- ipie ^a lilli' dnniiail iriiii l'uri limi snimiii'il . el

l-fi RossiaiKil.

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