‹ Contes;Chapitre 22 sur 56 · LE MARI JALOUX ET CRUEL · texte numérisé non relu

LE MARI JALOUX ET CRUEL

Personne n'ignore qu'il y ont autrefois en Provence deux nobles chevaliers de réputation, coimus, l'un sous le nom de Guillaume de Roussillon, et l'autre sous celui de Guillaume Gardastain. Comme ils étaient tous deux fort célèbres par leurs exploits militaires, ils se lièrent d'amitié, et se trouvaient toujours ensemble aux tournois, aux joutes et aux autres exercices de chevalerie, et prenaient plaisir à porter ordinairement les mêmes couleurs de distinction. Ils faisaient leur séjour ordinaire chacun dans son château, à cinq ou six lieues l'un de l'autre. Comme ils se voyaient fréquemment, il arriva que, malgré l'amitié qui les unissait, Gardastain devint passionnément amoureux de la femme de Roussillon, qui était très-belle et très-bien faite. La dame, sensible aux attentions, aux prévenances et au mérite du chevalier, ne tarda pas à s'apercevoir qu'elle lui avait donné de l'amour; sa vanité en fut si flattée, quelle attendait avec impatience qu'il lui déclarât ses sentiments, bien résolue d'y répondre d'une manière à lui donner toute la satisfaction qu'il pouvait désirer. Elle ne languit pas longtemps; Gardastain lui ayant ouvert son cœur, ils furent bientôt d'intelligence, et se donnèrent réciproquement les plus tendres preuves d'amour. Soit que leurs rendez-vous fussent tro|) fréquents, soit qu'ils fussent mal concertés, le mari s'aperçut de leur intrigue. Dès ce moment, l'amitié qu'il avait pour Gardastain se changea en aversion; mais il fut plus politique en haine que les deux amants ne l'étaient en amour. Il sut si bien cacher son ressentiment, qu'on ne se doutait même point qu'il put être jaloux. 11 l'était cependant à tel point, qu'il jura dans son cœur d'arracher la vie au perfide chevalier qui le trahissait. On venait de publier à son de trompe (pi'il devait y avoir un grand

200 CONTKS UE BOCCACE.

toiirtioi :m\ i^ivirniis ile la Provence. Cette circonstaiico panil lavoralile à l'cxénition (le son dessein. Il l'ait savoir à Gardaslain la nouvelle du louiuui, en le priant de le venir trouver, pour délibérer ens(Mnl)le s'ils iraient, et de (incile manière ils slial)illeraient. Celui-ci, cliaiiiié de rinvihition, rr|iiinilit ipi'il iiait sans l'aule le lendemain souper avec lui.

Guillaume de Roussillon crut ne pas devoir différer plus longtemps sa vengeance. Dès le matin, armé de pied en cap, il monte à cheval, suivi de quelques domestiques, et va se mettre en embuscade à une demi-lieue de son château, dans un bois par où Gardastain devait passer. Après avoir attendu quelque temps, il le voit venir accompagné de deux valets seulement, et sans armes, iiiimiie liens (pii ne se délient de rien. An>sit(it qu'il raper(;oit. Il ((Hirt ;'i lui lonime un l'inieux, la lance à la main, cl la lui plonge dans le sein en lui disant : « Voilà comme je me venge de la |)erli<lie de mes amis. » Le chevalier, percé d'outre en outre, tond)e mort, sans avoir eu le temps de proférer une seule parole. Ses domesti(jues pi(]uenl des deux, et s'en retournent au grand galop d'où ils venaient, sans savoir par (jni leur maître avait été si lestement assassiné.

Iloussillon, se voyant seul avec ses gens, descend de cheval, ouvre, avec un couteau, le corps de Gardastain, lui arrache le cœur, l'envi'loppe d'une banderole' de lance, et ordonne à un de ses domestiques de l'emporter, avec défense à tous de jamais parler de ce cpii venait de se passer, s'ils ne voulaient s'exposer à tout son ressent iineiit. Il icpril ensuiti' le chemin du château, et y arriva qu'il était déjà nuit.

La dame, ijni savait (pie Gardastain devait aller souper chez elle, l'attendait avec rim[)aticnce d'une l'eimne qui l'aimait tendrement. Surprise de îw le voir point venir avec son mari, elle lui en demanda la raisiui. « Il m'a l'ail dire, lui répondit-il, qu'il nc.viendrait (pie demain. » Celte réponse ne plut guère à la belle ; mais force lui fut de n'en rien témoigner.

A peine Guillaume avait-il mis pied à terre, iju'il appela son cuisinier. « Tiens, lui dit-il, prends ce cœur de sanglier, et prépare-le de la manière la plus délicate et la plus ragoûtante. Tu me le feras servir dans un plat d'argent. » Le cuisinier lui obéit, cm|)loya toute sa science pour ra|ipréter, et en lit le meilleur hachis du monde.

L'heure du souper arrivée, (iuillaume se mit à table avec sa feimne. L'idée du crime cju'il venait de commettre le rendait rêveur et lui (tlait l'ajipétit ; aussi mangea-t-il fort peu. On servit le hachis, dont il ne mangea point. La dame, qui ce soir-là était de fort bon appétit, en goûta, et le trouva si bon, qu'elle le mangea tout. « ('oniment ave/.-vous trouvé ce mets? lui dit alors son mari. — Excelleirt, ré|)ondit-ell('. — Je n'ai pas de peine à le croire, répliqua Guillaume; il est assez naturel de trouver bon mort, ce qui vous a tant plu étant vivant. — Comment? dit la dame après un moment de silence: (jne m'avez-vous donc

\.o. Mari jaloux et cruel.

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fait manger? — Le cœur du perfide Gardaslain, répond le chevalier, ce cœur (|uc vous n'avez pas eu lionle d'aimer, ce cœur cjuc je lui ai arraché de mes propres mains, un moment avant mon arrivée; oui, c'est ce cœur que vous venez de manger. »

Je n'essayerai point ih' rendre hi douleur de la daine à cette iiorrihlc nouvelle. Il suffit de savoir, pour s'en former une idée, qu'elle aimait Gardastain jihis que sa vie. Son àme, naturellement sensihie, était en proie à tous les sentiments capables de la déchirer. L'accahlement où elle se trouvait l'empêcha quelque temps de parler; mais enfin, revenue à elle : « Vous avez fait le personnage d'un lâche et perfide chevalier, lui dit-elle en soupirant. Gardastain ne m'a fait aucune violence; moi seule je vous ai trahi, et c'est moi seule ([u'il fallait punir. A Dieu ne plaise qu'après avoir mangé d'une viande aussi précieuse (|ue l'est le cœur du plus aimable et du plus vaillant des chevaliers qui fut jamais, je sois tentée delà mêler avec d'autres, et de prendre jamais de nouveaux aliments! » Elle se lève de table en achevant ces mots, se jette, sans balancer, par une fenêtre très-élevéc, et s'écrase en tombant.

Guillaume de Roussillon connut alors sa faute, et se la reprocha amèreincnl. La peur le saisit, et lui fit jirom|)temcnt prendre la fuite. Le lendemain, l'aventure ayant été divulguée jusqu'aux moindres circonstances, les amis, les parents de la dame et du comte de Provence recueillirent les restes de ces corps, et les firent ensevelir ensemble, avec beaucoup de pompe, dans l'église du château du barbare chevalier. On grava sur leur tondjcau une épitaphe qu'on V voit encore, et (pii coiilient les (jualités de ces deux amants infortunés et l'histoire de leur mort.

202 CONTKS I)K BOCCA ni;.

Norvr.Li.i: x

iiiicKiî ni: .ii'MiOi.i (Il i.i:s iìi/aup.kiuks ih sort

Il n'y a pas oiicori' liiiigU'iiips ijifil existait à Salerno un cólòbif cliinir^iicn, (m'on aitpolait maître Mazzco de la Montagne, à qui il prit fantaisie de se marier, (|U(ii(pril lut d'un âge l'ort avancé. Il épousa donc une demoiselle de sa ville, jeinic, Iraiche, tout à l'ait gentille, et qui eût mérité un homme moins âgé. Le bonhonuue n'épargnait rien pour lui plaire: il lui jirodiguail liagnes, bijoux, rolies lin meilleur goût, enlin, tout ce qui est capable de llatter la vanité d'une jolie rciiimc. Ce (pi'il ne lui proii lignait pas, et ce qu'elle ambitionnait plus (pie Imite autre chose, c'étaient les plaisirs de l'amour conjugal. Il la laissait se morfondre dans son lit, et agissait avec elle à peu près comme un autre Richard de Oninzica, dont nous avons parlé ci-devant, en lui prêchant le jeune et l'abstinence sur ce chapitre, sous de vains prétextes, dont elle n'était jamais la dupe. Il voulait lui faire entendre, entre autres choses, qu'une femme devait s'estimer heureuse quand son mari la caressait une fois par semaine. La belle, qui n'en croyait rien, et (jui voyait que tous les |)rincipcs de son mari provenaient de son imjinissance, résolut, en femme sage et de bon appétit, de se régaler aux dépens d'autrui, puisque son mari était si économe. Après avoir jeté les yeux sur plusieurs jeunes gens, elle se détermina en faveur d'un iieau garçon nommé Roger de Jéroli, qui passait pour le plus mauvais sujet de la ville. II était de bonne maison, mais si déréglé dans sa conduite, et avait fait tant de fredaines, de sottises et d'escroqueries, que pas un de s(>s parents ne voulait le voir. La jeune dame ne l'ignorait pas; mais, comme elle ( Hck iinit jihis la vigueur que la probité, elle résolut d'en faire son amant, sans s'inquiétei- de tout ce (jne l'on en publiait. Dans cette intention, elle chercha les occasions de le voir, et ne cessait de le regarder et de lui sourire, dès qu'elle le rencinilrait quelque part. Roger, qui s'apereiit de ses sentiments, lil de smi mieux pour s'assurer cette con(piile. Il lui lil parler, et comme la belle u'aiiiuiil pas les longueurs, elle lui accorda iiientòt un rendez-vous, où elle se trouva seule avec lui, par l'habileté d'une jeune servante qui lui était afiidée. Après s'être amusés de la manière dont on s'amuse dans un téte-à-téte amoureux, la dame prolita de cet agréable commencement |)Our sermonner le jeune homme; elle le pria de renoncer pour r;iiiii)ur d'elle à ses filouteries et autres méchantes actions (pii l'avaienl perdu de réiiutation,' s'obligeant, pour mieux l'y engager, de lui

ilonner de l'argent de temps en temps. Roger promit de se conduire plus lionnètement, et ils continuèrent de se voir sans que personne en sût rien.

Pendant que ces amants se divertissaient ainsi à petit bruit, le cliirurgien eut occasion de voir un malade qui avait une jand)e toute pourrie. Comme il était fort habile dans son art, il connut d'abord la cause du mal, et tilt aux parents du malade que s'il ne lui òtait un os gangrené, il faudrait bientôt lui couper entièrement la jambe, ou s'attendre à le voir mourir dans fort peu de tcnq)s ; encore ne voulait-il pas répondre du succès de l'opération. Les parents, aimant mieux hasarder sa guérison que de le laisser mourir faute de secours, donnèrent leur consentement pour (pie le chirurgien fit ce qu'il jugerait convenable. Maître Mazzeo, craignant que le malade ne pût supporter la douleur de l'opération, résolut de l'endormir auparavant avec une eau dont il avait seul la recette. L'opération fut donc remise à un autre moment. 11 se mit aussitôt à distiller cette eau soporifique, et après qu'il en eut une quantité suflisante, il la mit dans une liole, qu'il posa sur la fenêtre de sa chambre, sans dire à personne ce que c'était.

Dans l'après-dinée, étant sur le point d'aller trouver l'homme à la jamiic malade, pour lui porter ce breuvage et l'opérer, il reçut de Melfi un exprès, avec une lettre d'un de ses intimes amis, qui le priait très-instamment de partir tout de suite pour venir panser plusieurs personnes de sa connaissance (jui avaient été blessées à une batterie qu'il y avait eu la nuit précédente : il remit donc l'opération de la jambe au lendemain, et nîontant sur un baielel, il partit sur-le-champ pour Melfi.

Sa jeune et fringante moitié ne l'ut pas plutôt instruite qu'il ne reviendrait au logis que le lendemain, qu'elle envoya quérir Roger, et l'enferma dans sa chandjre jusqu'à ce que tout le monde de la maison fût couché. Soit que le galant eût travaillé le jour, soit qu'il eût mangé salé, il éprouvait une soif ardente, et ne trouvant dans la chambre d'autre eau que celle que le chirurgien avait mise sur la fenêtre, il ne fit aucune difficulté de l'avaler jusqu'à la dernière goutte. L'eau fit son effet, et notre honuiic s'endormit un moment ai)rès. La belle vint le trouver aussitôt qu'elle fut libre. Le voyant dans cet état, elle se met à le secouer, lui disant tout bas de se lever; mais à tout cela, ni mouvement, ni réponse. Dé|)itée de sa lenteur à s'éveiller, elle le secoue beaucoup plus fort, en lui disant : « Lève-toi donc, gros donneur; si tu avais (ani envie de dormir, fallait-il donc venir ici? » La secousse qu'elle lui donna fui si forle, ipi'il londja de dessus un coffre sur lequel il s'était endormi. Cette chule ne fil pas plus d'effet sur Roger que s'il eût été mort. La dame, un peu surprise de ce qu'il ne donnait aucune marque de sentiment, se met à lui pincer le nez et à lui arracher, par douzaines, les poils de la barbe. Elle n'en est pas plus avancée : pas le moindre signe de vie; de sorte (ju'elle commença à craindre

■ici CONTKS hlO HOCCACK.

ijii'il lie lui liidrl. l'.lli' l'iiLiilc (le llninrau, Ir pilirr |iliis vivcmclit, lui |i(is(' li'S iloii;!.-; sur l;i lliiiiiiic de l:i clKiiiilflIc, cl MiVMul (|ii'il >(■ linilc sans les retirer, elle ne (Ionie |iln> ipi'il ne suil riinrl. (In >riil (|iiellc dnl èlre son afilietion. Klle |ilenra, se laiiieiila avec \v, moins de lirnil (|u'il lui lui possible; mais craiynant enliu d'ajouter la honte et le déshonneur à son eha;,'rin, si révéïienient venait à se décoiivrir, elle eoinnieiiça à rèvcr aux moyens (|u'elie devait |)rendit' pour niellre sa réputation à couvert. Klle va trouver sa fidèle servante, lui raconte eu peu de mots sa triste aventure et lui dcmiuide conseil. La conlidente, liien étonnée, connue on riniagine, ne |)eul croire ijuc Uoi.;cr soil véritahlcment mort, qu'auparavant elle ne lait pincé, secoué de toute manière, sans en avoir arraché la moindre mar(|uc de sentiment; mais alors, n'en doutant plus, elle l'ut d'avis de le poi'ter hors de la maison. « Comnu'nt l'aire, répondit sa maîtresse, pour qu'on n'imaj^ine pas (|ne c'est ici rpi'il est mort".' car on ne maii- (piera pas de le soupçonner, lors(pron le trouvera dans la rue. — Que cela ne vous in(|uiète point, madame : j'ai vu tantôt, à nuit close, une espèce de cofl'i'e devant la l)outi()ue du menuisier ilii coin, qu'on a sans doute ouljlié d'enlermer, et qui l'era notre all'aire, s'il v est encore. Cette caisse n'est pas grande, mais nous pourrons l'y mettre dedans ; puis, (piand nous l'y aurons enl'ermé, nous lui donnerons trois ou (|uatre coujis de couteau, qui persuaderont qu'il a été assassiné; on le croiia d'aulaiit plus aisément, que sa conduite, comme vous savez, lui a fait beaucoup (reimemis. On imaginera qu'il a été tué en llagrant délit, et votre honneur, par ce moyen, sera à couvert. » Le conseil de la servante l'ut trouvé bon. Sa maîtresse consentit à le suivre, aux coups de couteau près, (|u'elle ne pourrait jamais se résoudre de lui donner, et qui lui paraissaient d'ailleurs inutiles. (Vile lille intelligente alla donc voir si la caisse était encore au même endioit, et l'y avant trouvée, elle revint promptemeiit l'annuMcei' à sa maîtresse, qui l'aida à charger le corps de Roger sur ses épaules, et (pii sortit devant j)our l'aire sentinelle, alln de n'être rencontrées par |)ersonnc. Arrivées à l'endroit on était le coffre, elles l'ouvrent, y mettent le corps de Roger, et s'en retournent précipitamment ajirès l'avoir refermé.

Ce même jour, deux jeunes gens qui prêtaient sur gages étaieiil venus se loger dans ce quartier, deux ou trois ujaisoiis au-dessus de celle d\i menuisier. Avant aiieri'u le coffre, et n étant |)as riches en meubles, ils avaient foiiiié le projet de riin|i(irler clic/, eux, dans le cas (jii'on ne \f retirât poiul. Ils sortent vers le minuit, dans l'intention de s'en assurer, et le trouvant à la même place, ils se hâtent de l'enqiorter, sans s'inquiétei' ni du poiils, ni de ce qu'il y avait iledans. iJe retour chez eux, où ils étaient sans lumièi'e, ils le jiosèrent dans un coin (h; la chandu'c où com'baienl leurs fennnes, et s'en allèrent dormir dans la leur. <pii diuniail dans i elle-là.

Or, il advint que l'ioger, ipii avait cuvé son breuvage, et (pii dormail depuis

OUATRIÈME JOURNÉE. 265

loiii^tcnips, sp réveilla un peu avant le jour, le corps brisé, moulu, et la tête étourdie. 11 ouvre les yeux, et ne voyant rien, il tâtonne et il étend les bras. Se trouvant dans une caisse, il ne sait s'il dort encore ou s'il veille. « Où suis-je donc? Qu'est-ce que ceci? disait-il en lui-même. Je me souviens fort bien que j'étais hier dans la chambre de ma bonne amie, que je m'endormis sur un coffre ; et, Dieu me pardonne, m'y voilà à présent dedans, si je ne me trompe. Qu'est-ce que cela signifie? serait-il arrivé quelque accident? le chirurgien ne serait-il point de retour? sa fenmie ne m'aurait-elle pas caché ici pour me soustraire à sa jalousie? » Cette pensée l'engagea à se tenir tranquille,

"•"Miiipp

et à écouter s'il n'entendrait pas ([uelque chose. Cependant il n'était rien moins (|u'à son aise ; la caisse était petite et étroite; il s'était tenu si longtemps dans la même attitude, que le coté sur lequel il était couché lui faisait beaucoup de mal. Pour soulager sa douleur, il voulut changer de situation et se mettre sur l'autre côté. Il le fit si lestement, que donnant des reins contre un des panneaux du coffre, (jui n'était pas en lieu uni, il le fit d'abord pencher, et par un second mouvement, le renversa sur le plancher. Le bruit de la chute fui assez grand pour éveiller les femmes, dont le lit était fort près. Elles furent saisies de frayeur, sans néanmoins oser dire mot. Uoger, qui sentit que la caisse s'était ouverte en tombant, et croyant qu'il valait mieux, en cas de malheur, être libre qu'enfermé, sortit tout doucement de cette étroite prison. Ignorant le lieu où il est, il va, talonnant là et là, dans l'espérance de trouver quel(|ue porte par

2fi6 CONTKS DE HOCCACK.

où il |)iiis,sr i,'a^Mior l'escalier. Les IViimics, (|iii ciilciKleiil iiuiiclier et tnloniier, se inclleni à nier d'iiiie voix liiiiide el liciiililiiiite ; « f.'ni va là".' » Roj^er, (jui ne reconnail jms leurs voix, deiiieure cui el ne ri^juMid rien. .Mms les fonniics d'aiipoler leiys maris ; mais ils donnent si |)r(it'undémeiit , (|irils ne les enlondeni pas. Ne voyant venir jiersoinie à lenr seeoius, lenr penr anj^iiicnlc. Enlin elles prennent li' pai li desauler du lil, (oun ni aux l'enctres, el crient à pleine tète : « .An vtileur! an volenr! » Pendant (pie les voisins accourent à leurs cris el entrent dans la maison les uns par les toits, les autres par la porte, les maris, que ce i^rand liruil avait éveillés, se sai.sircnl de Roger. Celui-ci, bien surpris de se trouver là, cl de ne pouvoir s'évader, se laissa lier les liras sans dire mot. Il tut mis entre les mains des serjjents du gouverneur de la ville, qui étaient accoui'us. En laveur do sa bonne réputation, il l'ut d'abord a|ipli(|ué à la (juestion, et croyant en être plutôt quitte, il convint (pi'il élail entré cliez les usuriers pour les voler, sur (]Uoi le gouverneur délibéia de le i'aire pendre.

Dès le matin, on sut dans tout Salerne que Roger avait été pris ciie/. des préteurs sur gages, qu'il avait intention de voler. Quand la nouvelle parvint aux oreilles de la dame et de la confidente, elles furent si surprises, qu'elles étaient tentées de croire (|ne ce qui s'était passé la iniit dernière n'était (pi'un songe. Cependant la belle, considérant le péril où était son amoureux, se tonimcntait tellement, qu'il était à craindre (pie la tète ne lui tournât. F.lle aurait voulu le sauver au péril de sa propre vie; mais le moyen?

le eliirurgien, arrivé sur les neuf lieures du matin, dans l'intention d'aller tq)éier son malade, court à la fenêtre où il avait posé son eau, et liouvanl la liole vide, l'ait un si grand bruit, (pu^ personne n'ose s(ï montrer devant lui. Sa femme, qui avait l'esprit occupé de tout autre chose ipie de son eau, lui dil avec mauvaise humeur (|u"une fiole d'eau jetée |)ar inadverlanct! ne valait pas la peine de l'aire un si i^raiid l'raeas, comme si l'eau était très-rare, i.e chirurgien lui répondit qu'elle était dans l'erreur d'imaginer (|ue ce lut de l'eau commune; il lui dit que c'était ime eau conq)Osée pour faire dormir, et lui apprit à quoi il l'avait destinée. Sa femme, comprenant alors cpic Roger devait l'avoii' bue : « C'est ce que j'ignorais, répliqua-t-elle ; mais le mal n'est pas grand, il vous sera aisé d'en faire d'autre. »

Sur ces entrefaites, la servante, qui était sortie par ordre de sa maîtresse pour apprendre des nouvelles plus positives de l'affaire de Roger, arriva, et rapporta qu'on parlait fort mal de lui, que tousses amis l'avaient abandonné; que pas un de ses |)arcnts iw voulait faire des démarches |)our le sauver, et qu'on ne doutait pas (pic le prévôt ne le lil jiendre le leiideiiiain. » .l'ai reuconlré, ajouta-t-elle, le menuisier (pii élail en uiiuide eimtestation a\ec un hoinnie (jue je ne connais pas, an snjcl île la iai>>e m'i nous avons porl('' b; pauMc Roger, el (pii la réclame ((imiiie lui appartenant. Le menuisier, qui

l'avait sans doiik' en i^ardc {•lie/, lui, préleiul ([ii'cllc lui a été volée; l'hounuc l'accuse de Tavoii vendue à deux prêteurs sur gages, chez lesquels il Ta vue au moment où Ton a arrêté Roger. « Ce sont des fripons, a répliqué le uu'nui- « sier, s'ils disent qu'ils me l'ont achetée. Ils l'ont enlevée cette nuit devant ma « porte, où je l'avais ouhliée; ainsi ils me la payeront, ou ils vous la rendront « tout à l'heure. » Sur cela, ils sont allés chez les prêteurs sur gages, et je m'en suis revenue. Je conquends, n)adame, d'après cette contestation, et vous en jugerez vous-même, que Roger a été transporté, dans la caisse, au lieu où il a été pris ; mais de savoir comment il est ressuscité, c'est ce que j'ignore. »

La dame, comprenant alors très-bien ce qui devait s'être passé, apprit à la conlidente ce cjue son mari lui avait dit, et la pria de faire tout ce qu'elle pourrait pour tâcher de sauver son amant, sans toutefois la compromettre. « Enseigne/.-m'en les moyens, et je vous promets de faire avec zèle tout ce qui dépendra de moi. » La dame, comme la plus intéressée à la chose, fut la première à trouver un expédient. Elle en fit part à la servante, qui, le trouvant assez de son goût, consentit volontiers à le mettre en pratique. Cette fille, aussi obligeante (pie rusée, commença donc par aller se jeter aux pieds de Mazzeo ; elle lui demande ])ardon de la faute (ju'elle a commise. Son maître, ne sachant ce (pi'elle voulait dire. «De ipielle faute veux-tu [larler'? lui dit-il. — Vous connaissez Roger de Jéroli'.' répondit-elle en [ileurant; eh bien, monsieur, il m'aimait depuis près d'un an, et moitié de gré, moitié de force, il m'avait obligée de l'aimer aussi. 11 apprit hier au soir (jue vous étiez allé à Melfi, et que vous ne coucheriez pas au logis, il lit tant par ses sollicitations et ses promesses, (|u'il me força de consentir à le laisser coucher avec moi. R ne fut pas plnlòl dans ma chambre (|n'il eut une soif démesurée. Ne sachant avec quoi le désaltérer, et craignant ([ue madame ne se doutât de quelque chose si j'allais queiir de l'eau ou du vin dans la salle où elle était, j'allai prendre une petite Inniteilh^ pleine d'eau que je me souvins d'avoir vue sur la fenêtre. Je la lui donnai ; et après qu'il l'eut bue, je reportai au même endroit cette fiole, pour la(juelle vous avez fait tant de bruit. J'avoue ma faute, monsieur, et vous en demande; pardon. Oui est-ce ipii n'en commet pas (jnehjucfois? Je suis très^repentante, très-affligée de la mienne, non-seulement à cause de votre eau, que vous avez raison de regretter, mais à cause de ce qui s'en est suivi, puisque le pauvre Roger est sur le point d'en perdre la vie. Permettez-moi donc, monsieur, d'aller à son secours; car je suis assurée qu'il n'est point coupalile. »

Quoiipie le chirurgien fût de très-mauvaise humeur contre sa servante, il ne put s'empêcher de la plaisanter sur son aventure. « Te voilà punie, lui répcmdit-il d'un ton railleur, par l'endroit sensible. Tu croyais avoir cette nuit un galant frais et dispos, et tu n'as en ipi'iin dormeur. Je te permets d'aller le délivrer, si tu peux, du danger (jui le menace ; je te pardonne; mais songe à

2ns C.ONTKS llK ItOCCACK.

in' |iln> lui (liiMiici- (le icikIc/.-miiis ilir/. moi ; cmi' si cela l'aniM' ciicdi'c, je rcii

ferai rcpeiilir de la lionne niaiiiric »

l'n coinnieneenienl si favoialilc lui (lunnaiil miJcI il'oiii'ier, elle alla mii-Iceliaiii|) à la prisun dii élail lioger, el sut si Incii aiiiailiuicr le coneierge, i|ireilc parvint à lui parler en parlieiilier. Après l'avoir instiiiil de iv i^nW dev;iil dire pour se tirer d'affaire, sans eoinproniettre sa maitresse, rllr alla (lie/, le prcAnt, pour en obtenir une andienee particulière. I,e prévôt, la Iniuvant à son gré, voulut en tàter avant de l'entendre. La suppliante, pour mieux réussir dans son dessein, ne fit Je résistance! (pi'aulanl (|ii'il <'n lallail pour atlaclier plus de pri\ à sa complaisance. La besogne achevéi', elle dit au prévôt ipie l'uigir de .léroli, (pii avait été pris et condamné comme un voleur, n'était rien inniiis (pie cela. Après lui avoir répété l'Iiisloire (|u'e!le avait faite au eliirurgien, elle ajouta (pie, l'eau l'ayant si fort endormi, elle l'avait cru mort, et (]ue, |)our se tirer d'embairas, elle l'avait porté dans le coffre. Elle lui conta ensuite la conversation du menuisier avec celui qui soutenait (|ue le coffre avait été vendu aiiN |iréleuis sur gages, pour lui faire comjirendre (pie son amant prétendu pouvait bien avoir été transporté dans la maison des usuriers par les usuriers eux-mêmes. Xe prévéïl, |)orlé à obliger cette lille, (pii venait elle-même de l'oliliger, considérant (pi'il était aisé d'éclaircir la cliose, lit d'abord venir. le eliirurgien pour savoir s'il avait fait une eau so])orillque, et Ma/./.eo lui conlirma la vérité de cette circonstance. Le menuisier, riiomme à (pii le ct)ffre appartenait, et les deux préteurs sur gages, furent également appelés ; et après de longs débats cl un sérieux examen, il se trouva que les derniers avaient dérobe la caisse. Roger fut ensuite interrogé, pour savoir l'endroit où il avait couclié la nuit dernière. « Je l'ignore, répondit-il; tout ce (pie je sais, c'est que j'étais allé cliez maître iMazzeo, dans l'inleiUiou de coucluîr avec sa servante, où je me suis endormi après avoir bu d'une certaine eau (prelle m'a donnée jioiir me désaltérer, et ipie le malin, en me réveillant, je me suis trouvé dans un ((ilTre dans la maison où j'ai été pris comme un voleur. »

Le prévôt, tiouvaiit I aventure fort plaisant e, se plut à l'aire répéter pliisiciiis fois à chacun son rôle: renvoya Hoger, (jii'il reconnut innocent, et ctuidamna les préteurs sur gages à une amende de dix onces d'argent.

Il ne faut pas demander si Roger, sa maîtresse el la servante, furent satisfaits d'un pareil jugemcul ; leur joie égala la crainte (pi'ils avaient eue. Fi'amour alla ton jours son train, et l'on se divertit loiiL;teiii|is des coups de coiilcaii cpie la l'oiiliilciite était d'avis ipi'oii donnai au i;alaiil.

NOUVELLK IMIEMIERK

.1; l'IlOlllGE OI'KRÉ l'.VK L',\MUi;i!

Les aiiticniU's liisloiios di; (lliypic l'oiil iiiciitioii d'iiii ^l'iitillioiiiiiu' île ce |iays, nommé Aristippe, le plus riclie de tous ses compatriotes, et qui sans doute eût été le plus heureux, si la fortune ne l'eût al'lligé dans une ciiose. Parmi les enfants dont il était le père, il en avait un ijui pouvait le disputera tous les jeunes gens du pays pour la taille et la ligure ; mais cet enl'ant était si sot, si ■ stupide, qu'on n'en pouvait espérer rien de bon. On l'appelait (ialeso. Son père n'épargna rien pour réparer les défauts de la nature [)ar une lionne éducation ; il lui donna un précepteur et d'autres maîtres, mais tout fut inutile. On ne put ni lui apprendre à lire, ni le reiulri^ tant soit peu poli. Toul ce (pi'il faisait était marqué au coin de la grossièreté ; discouis, manières, même le son de sa voix, annonçaient en lui l'impolitesse et la rusticité. De là vint (pion lui diniiia le surnom deCliiinon. ipii, eu langage rliyprien, signi lie grosse liète.

•.>7(t CONTKS 1)K UOC.CACi:.

.\iisli|)|n', ilósoló (les iimiivaisL's clisposilioiis de son lils, el (lési's|ii'T:iiil iTi'ii |iiiiivoir jamais l'aire un lioiniiielioiinèlc el su|>|)(irlaljle, se (léteriiiiiia à l'enviiyer à la caiiipagiie vivre avec les paysans, pour n'avoir pas incessamment devant les yeux un objet si désagréaldc et si allliiicanl . Il lui sij^nilia ses ordres: Cliinion les exécuta avec d'autant plus de jilaisir (pic la l'açon de vivi'e des villageois lui plaisait cent l'ois plus (pic celle de la ville. Il parili iloiic pour la campagne, où il ne s'occupa que de ménage el de travaux rusli(|ues. Il arriva (|u'un jour, après avoir couru d'un champ à l'autre, avec un gros bâton à la main, il enlra, sur l'heure de midi, dans un petit l)ois agréable et louITu; car c'était dans le mois de mai. Le hasard le conduisit dans un |)ré entouré de mille arbrisseaux verts, au bout duquel il y avait une claire l'oiitaine. Xmi lniii de celte fontaine, il vil une jeune et belle lille qui dormali sur le ga/.oii. l-c iiiinichoir qui couvrait sa gorge était si sinq)le et si léger, cpi'on distinguai! sans peine à travers et la blancheur et la linesse de sa peau ; le reste de son vêtement consistait en un casaquiu el un jupon d'une blancheur éldouissante, et d'une étoile piescpie aussi (ine qu'une ga/.e : à ses pieds dormaient deux l'enimes el un valet. Chinion n'eut |)as plutôt aperçu celle jeune dormeuse ipTil s'approcha poui- la voir de plus près. .^)puyé sur suu baleni, il la regarde il'im d'il cuiiciix. el l'admire comiiie s'il n'avait jamais vu de l'enime. Son esprit lusticpie, sur lequel les leçons les pins sages et les |)lus attrayantes n'avaient pu taire la moindre iiiipression, lui dit dans ce monient que cette fille était le plus belobjet ([ui pût s'ofl'rir aux regards des hommes ; il ne se lassait point île la contempler. Il loua ses blonds cheveux, sou riniil, son \\v/.. s:, liniiclic, ses bras, et surtout sa gorge naissante, plus blanche ipic Palbàlii'. Il'lioiiiiiie riisire el sauvage, il devint tout à coup un rxtcllinl jour ru l'ail de beauté. Il ne iiiaiiijuait à son plaisir (pie de voir les yeux de la belle, (jiie le sommeil tenait termes. Il l'ut tenté de l'éveiller pour se satisfaire, mais, couinie il conimençait à raisonner, el (pi'il n'avait jamais vu de l'emine aussi belh^, il crut ipie c'élail une déesse, et cpiil devait la respecter. Il eut dès lors assez de discernement jiour sentir ipie les choses divines mérileiit plus de vénération et de respect (pie les choses mortelles vi terrestres. Il se (■(inleiila donc de l'adiiiiicr, cl alleiidil (pi'elle s'éveillât d'ellc-mènie. Quniipi'il Ini ikiIiiicIIiiihiiI lu ii>(pic cl iiiipatienl, le plaisir (pi'il trouvait à contempler ses chainies le retint coiislamiiienl auprès d'elle. Qnelipie teni|)s après, Éphigène s'éveilla : c'était le nom de celte beauté, (illimon, immobile, appuyé sur son bâton, fut le jn cinici- objiit (pi'elle vit en ouvrant les yeux. Coiimie il était connu |ires(pie paitmil par smi imbécillité autant que par le nom cl la richesse de mmi pèic, il le lui de celle lille, (jui, surprise de le voir là dans celle posture : (( Une vieus-tu l'aire dans ce bois, à celle heure-ci".' » lui dit-elle. ('.Iiimoii, tout occu|)é d'admirer ses beaux yeux, (pTil lui tardait de \(iir cl d'où iiarlaiciil les Irails de l'eu ipii eiiivraienl son

Le prodige open' ) :i r rniiiiiur.

àme de plaisir, no répondit ])as un seul mot. La belle, voyant qu'il lui lan(;ait continuellement des regards passionnés, et craignant que sa rusticité ne le |)ortàt à quelque malhonnêteté, réveilla ses femmes ; et, s'étant levée, elle partit avec elles. « Vous avez beau fuir, charmante souveraine de mon âme, lui dit Chimon, j'irai avec vous. » Quoique Ephigène, qui avait toujours peur de lui, le priât de se retirer, elle ne put jamais s'en défaire : il la conduisit jusque dans sa maison, non sans lui avoir fait, durant la route, beaucoup de compliments sur sa beauté. De là il s'en retourna chez son père, et lui dit qu'il ne voulait plus demeurer au village. Le père n'en fut pas trop content, non plus que ses autres parents; néanmoins on lui permit de vivre à sa manière, pour découvrir quel pouvait être le motif d'un pareil changement.

Ce jeune homme, dont le cœur n'avait été jusqu'alors susceptible d'aucune impression, plein d'amour pour la jeune et lielle Ephigène, étonna, par ses idées et par sa nouvelle conduite, son père, ses frères et tous ceux qui le connaissaient. 11 demanda d'abord et obtint d'être habillé comme ses frères, et d'avoir le même train. Perdant chaque jour de son caractère sauvage, il se mit à fréquenter les honnêtes gens, s'appliqua à imiter leurs façons, leur politesse, et s'attacha -surtout à retenir les manières et les discoiu's des jeunes gens amoureux. Au grand étonnement de tout le monde, il apprit dans fort peu de temps, non-seulement à lire et à écrire, connue le commun des gens bien nés, mais il se distingua parmi les savants, tant l'amour et l'envie de plaire surent hii inspirer d'ardeur pour l'étude! Il parvint même, à force d'exercice et de travail, à modifier sa voix, au point qu'il la rendit douce et agréable. Peu de nmsiciens chantaient et jouaient mieux que lui des instruments. Il devint bon écuyer et un des hommes les plus vigoureux et les plus adroits de son temps dans tous les exercices militaires de mer et de terre. Eu un mot, il se rendit, dans moins de quatre ans, le gentilhomme le plus poli, le mieux tourné, le plus aimable et le plus accompli de son pays. La seule vue d'Êphigène produisit tous ces miracles. Les divins attraits de cette charmante personne ayant l'ait entrer l'amour dans son cœur, cette passion fut suffisante pour y développer le germe de ces qualités précieuses qui y étaient ensevelies comnu^ dans une sombre et épaisse ]nison. Telle est la puissance incompréhensible de ce sentiment sur les âmes dont il s'est emparé : sa présence anime et féconde les vertus les plus assoupies.

Quoique Aristippe ne fût pas trop charmé de l'amour île son fils pour Ephigène, considérant toutefois les effets avantageux que cette passion avait produits sur son esprit et s\ir sou cteiir, il le lais.sa maître de suivre son inclinalion, niinion, devenu honnije aimable, d'honniie stupide (|u'il était, eut fort désiré (|u'iin ne l'appelât plus ipu^ Galeso, qui était son premier nom ; mais, coniine la belle Ephigène lui avait doimé ({'lui de Cliinioii le jour (pi'elle l'a-

272 r.OMKS i»i-: nOCCACE.

vail roncoli Irr, il nul ilcNdii- le garilor tmitc mi \ii'. I.";iini>iir (|u'il loiiscrvn'il toujours pour l'Ilc cl le dc'sir de la jiossédcr le jiorltri'iil |iliisi(urs l'ois à jiricr Cliypsée, son pero, do la lui doiiiioi' on mariage; mais lo pòro d'Kpliifîènc ré- |)on(lit toujours (pi'il Taxait piniinso à un ffontilhon)uio do iiliodos, nommó l'asinioiido, aucpu'i il no \iiiilail pas uiaïKpu'r do |)ariilo. (^Iiimmi ótait trop ó|)ris, trop passionno ot avait trop l'ait pour rononoor à sa maitrossc : il jura rpu' nul antro (pn^ lui no la possodorail. A poino t'nt-il instruit ipu' le Itliodion avail rii\ii\i'' un vai>-oaii pour la |iiciidii', cl ipTclIc (''lail >ui- le punit de pai'- I ir : (( Amialdo ot olior (ilip't doma llaiiimo, dil-il ou lui-nii'iiio, Nciiii lo nioniont do to l'aire oonnaitro O(niiliion jo l'aiiuo. Tu m'as rendu lionniio : je no doute point «pie je no devienne pour toi \in héros. Oui, je te |)Osséderai ou je perdrai la vio. » Dans ce dessein, il rasseinlila plusieurs de ses amis, (pu'lqiu's soldats, et s'emlianpia avec eux sur un vaisseau qu'il avait l'ait arnu'r socrèle- UK'ut, pour aller attendre celui (pii devait conduire à liliodes raimalde reine de son ciour : il noralloiiilil pas Immleiiips. Lepóre (rK|)lii^òno avant l'ait les honneurs eiinvonaldes ,ui\ parents de sim i^oiidro l'utur, sa tille ne larda pas à se mettre en mer, l'elle lui roneontréo le lendemain par ('liimnii, cpii était aii\ afjuets i)oiu' la voir passer. Il s'ajiprocho des Rhodions ; ot (|uaud d on est assez près pour pouvoir se l'aire entendre, il monte sur la proue, et leur crie de mel- Ire bas les voiles, ou de s'atlendi-o à elre |iiis et jetés dans la mer. Voyant qu'ils se disposaient à sedéfeinlre, un lança piomplonicul un harpon sur le vaisseau, et, l'avant acornché, Chimmi niimto à lahordaf^c ; et, sans attendre qu'il soit secondé d'aucun des siens, s'élance sur léquipaj^c, Tépée l'i la main, et en fait un carna;,'e horrihle. Les Rhodions ellravés, et contraints de oéder à sa valeur, demandent grâce, pres(|ue tous d'une comnuuie voix, et iiriient do se l'ondic prisonniers. « Mes amis, lovn- dit alors Chimini, ce n'est ni par haine ni par l'espoii' ilii liiiliii ipie j"ai jiris les armes eeiilie \nus, mais uiiiqiieiiioiil pdiii me rendre maître diiii nlijet ipii m'est mille l'ois plus pii''eieii\ ipu' la vie, el qu'il vous est facile do me livrer. Je ne vous demaiiile (pi'lipliigèiie : mui père me La refusée en mariage, et l'amoni' (|ue j'ai pour elle m'a contraint de l'ooourir aux armes, plutôt (|ue de la laisser mariera un étranger, (pii ne saurait l'aimer autant (jue moi. Je prétends ré|)Ouser, et crois la mériter aussi hion que l'asimonde. Rimnez-la-moi donc, ot je vous laisse la vie avec la liberté. »

Les Rhodiens, qui n'étaient pas les plus loi ts, cédèrent à la nécessité, et livrèrent avec regret Éphigène, qui loiidail on larmes. Cliinion la consola de sou mieux ; il la lit passer sur son vaisseau, .sans exiger autre chose des Rhodiens. Ravi d'une si hello coïKpiéto, son premier soin fut d<' calmer ses incpiiétudes, ot d'essuyer les pleins iprolle ne cessait ilo lépamlro. « No vous chagrinez point, ma chère amie, vous >en'/ plus lieuieiisi^ aver moi ipie \iiii> ne l'auriez été avec Pasinionde, ijui ne \oiis coimail pas, i|ui no peut, par consequonl,

vous aimer comme vous le méritez. Songez que, depuis le premier uiomenl (|ue je vous ai vue, je n'ai ])as cessé de vous adorer; songez à tout ce que l'amour m'a fait entreprendre pour vous plaire et me rendre digne de vous. Après avoir ainsi donne quelque temps à la consolation de sa maîtresse, il tint conseil avec ses compagnons, pour délibérer sur le parti qu'il avait à prendre. Il fut décidé qu'il ne devait pas retourner de quelque temps en Chypre, après un tel enlèvement. Alors il fit voile vers Candie, où il croyait pouvoir passer quelque tenqis en sûreté avec Éphigène, à la faveur des parents et des amis qu'il avait dans cette île, mais la fortune en disposa autrement, par une de ces bizarreries (|iii lui sont ordinaires; elle se plut à changer en tristesse la joie qu'elle venait de procurer à Chimon, jusque-là son favori.

Quatre heures s'étaient à peine écoulées depuis la séparation des deux vaisseaux, lorsque le temps changea. Le ciel se couvrit d'épais nuages, et la mer fut bientôt agitée par les vents les plus impétueux. Tout annonçait une tempête pour la nuit qui commençait à répandre ses voiles, et que Chimon s'était promis de passer dans les plaisirs. Les flots s'agitaient, se courrouçaient de plus en plus, et menaçaient à chaque instant d'engloutir le vaisseau qu'ils battaient avec fureur. Les matelots manœuvraient avec beaucoup de difficulté; on ne savait plus que faire pour éviter le danger. Chimon était au désespoir d'un pareil contre-tcnqw ; il lui semblait que le ciel ne lui avait donné ce qu'il désirait que pour le lui enlever d'une manière affreuse, et sans aspoir de retour. Ses com- |)agnons n'étaient pas moins affligés ; mais Ephigène l'était plus que personne : elle ne cessait de pleurer, et croyait que chaque vague qui venait se briser contre le navire allait être son tombeau. Dans sa douleur, elle maudissait l'amoureux Chimon, lui reprochait durement sa témérité, et disait que ce terrible ouragan était une juste punition du ciel, qui ne voulait pas qu'il l'eût pour femme, mais qui avait décidé sa perte et la sienne. Cependant les matelots ne cessent de manœuvrer pour tâcher d'écarter le danger. Ils ne peuvent se rendre maîtres des vents qui, augmentant à chaque instant, emportent le vaisseau vers l'ile de Rhodes. Se voyant près de terre, sans savoir le lieu où ils étaient, ils firent leurs efforts pour gagner le rivage. La fortune seconda leurs désirs ; car le vent les jeta dans un petit golfe où le vaisseau des Rhodiens ne faisait que d'arriver. Quand le jour parut, Chimon et ses gens furent fort surpris de se voir à Rhodes, et à une portée de llèche du vaisseau d'où ils avaient enlevé la belle Éphigène. Désespéré de ce nouveau contre-temps, et craignant ic ()ui arriva, Chimon ordonna qu'on fit l'impossible pour se retirer d'un lieu si fatal à ses espérances, aimant mieux s'exposer encore à la fureur des vents et des Ilots (|u'au ressentiment des Rhodiens. On tenta tous les moyens imaginables pour s'éloigner du golfe, mais iiuitilemenl : au' contraire, comme le vent donnait directement contre le rivage, un i oup de v.igue jeta le vaisseau sur le sable.

974 CONTKS DK HOCC ACi;.

où il lui iiiiiiiilinciil cnvii-imiK' lie iiKiiidr, et ircinimi [y,\i r(''i|iii|i;ii;(' du \;iissi-au iluulii'ii, (liMil uiu' [iiirlic aviiil th'-jà (l(''liar(|ii('', et s'élail retirée an villaf^e proeliain. Klle l'ut l)ientòt instruite de raveiitiiri' de Cliiiiion, cl elle revint avec une troupe de jiaysans <|ui se saisirent d'É|)lii;;ène et d(! son ravisseur, déjà descendu à terre, avec !<■ jîIus fi:rand unndiic de ses gens, dans l'intention de se sauver dans >iiie IVuét voisiiu'. Il Ini cnudnil avec sa maîtresse et plusieurs de ses coinpaj;nons au villaj;e, et <ie là à lUiodes.

Pasinionde, instruit de tout ce qui s'était passé, polla idainlc an sénal de la violence du gentillioniine chyprien, et le sénat ordonna à Lisinia(|ue, (pii cette année était le jucmier magistrat, d'aller, avec ses sergents, prendie Cliiinon et ses compagnons, |ionr les mener en piison. C'est ainsi (pu' cet amant inl'ortuné perdit, non-s(îulenient sa maîtresse, de ia(pielle il n'avait encore en (pie (pielipiis |ietits baisers, mais sa liiieit('' el l'espoir de la iccouvrer.

(jnant à Kpliij;(''ne, elle l'ut mise die/, des dames de la connaissance de l'asimoiide, (pli s'empressèrent de l'accueillir et de la soulager des l'atigucs (|u'elle avait essuyées. Elle devait demeurer au|ir('s d'elles jus(|u'au jour lixé |)our les noces ; et, en attendant, on se lit un devoir de lui procurer toutes sortes d'agréments.

Pendant ce temps, Pasinionde s'intrigua, sollicita pour faire condamner à mort son rival: mais les gentilshommes rliodiens, à (pii il avait sauvé la vie, el pour lesipiels il avait eu de Irès-lions procédés, sollicitèrent en sa faveur, et on se contenta de le condamner, lui el les siens, à une prison perpétuelle : punition (pii lui lui aussi dnuliiiireuse que s'il eût été condamiK' à perdre la vie. puis(|u'('llc lui l'ilail l'espoir de jamais posséder l'olijet de son aiiunir.

Ce])en(laiil, tandis (pie Pasinionde faisait tout disposer pour ses noces, la fortune, toujours cajiricieusc, parut se repentir du mal ipi'elle avait l'ait à Clii- 111011, et suscita un nouvel événement |)our amener sa délivrance. Pasinionde avait un frère, nommé llorniisda, plus jeune ipie lui, mais non moins estimable par son mérite. Ce frère était amoureux d'une très-jolie llliodienne de qualité, connue sous le nom de Cassandre, et il l'avait (lemaiul(''e plusieurs fois en mariage, sans avoir jamais pu l'épouser, à cause de divers accidents survenus au moment de la conclusion. Il faut observer que le magistrat LisiiiKupie était également épris des cliarines de celle demoiselle: mais elle lui préférait son rival. Pasinionde, voulant faire, comme on dit vulgairement, d'une pierre deux cou|»s, et éviter les dépenses d'une seconde noce, imagina de coik Iure, une fois pour toutes, le mariage de son frère, afin qu'il pût épouser la belle (Cassandre, le même jour ipie lui-même épouserait Épliigène. Il eu parla aux pareiils de la demoiselle, et il fut arrêté (|ue ce double mariage se ferait en même tcm|)s. Lisima(pie ne fut pas pinti'il informé de ce nouvel arrangement, (pi'il sentit (jue tout était perdu \h\\[i lui, si Cassandre donnait sa uiain à lloriuisda. Cette idée

CINQUIÈME jnURNÉf:. 275

ralluma sa jalousie, cl, le mettait en l'ureur. il dissimula tdutel'ois sa peine et son ressentiment, pour sonyer aux moyens d'empêcher ce mariage. Il n'en vit pas de plus court ni de plus sur que celui d'enlever Cassandre. L'exécution lui en paraissait aisée, mais indigne d'un honnête homme. Cependant, après hien des combats et bien des réflexions, l'amour l'emporta sur l'honneur; et il se décida à l'enlever, quoi qu'il en dût arriver. Pensant à la manière dont il devait s'y prendre, et aux personnes qui lui étaient nécessaires pour ce coup de main, il se ressouvint de Chimonet de ses compagnons qu'il tenait prisonniers. Il jugea qu'il aurait de la peine à trouver des gens })lus propres à seconder ses vues ; il donna ses ordres pour qu'on lui amenât Chimon la nuit suivante ; il le fit entrer dans sa chambre, et voici à peu près le discours qu'il lui tint :

« Les dieux, mon ami, se plaisent à éprouver la vertu des hommes. Ils ne leur prodiguent souvent leurs bienfaits que pour les replonger dans l'adversité; et s'ils les trouvent aussi fermes et aussi constants dans le malheur qu'ils l'avaient été dans la prospérité, ils se font une justice de leur rendre avec usure leurs premières faveurs. C'est sans doute dans l'intention d'éprouver ton courage qu'ils t'ont fait sortir de la maison de ton père, que je sais être très-riche. Je n'ignore pas non plus qu'ils se sont servis du pouvoir de l'amour pour faire de toi un homme vaillant et éclairé, d'homme stupide et grossier que tu étais. Ils veulent voir à présent si l'adversité et la prison n'ont point altéré ton courage. S'il est tel qu'il s'est d'abord montré lorsque tu as conquis ta maîtresse par les armes, je puis t'assurer qu'ils te réservent la récompense la ])lus flatteuse que tu puisses désirer. Tu vas en juger par toi-même : sois seulement attentif à ce que je vais te dire.

« Tu .sauras d'abord que Pasimonde, ton rival, s'est donné toute sorte de mouvements pour te faire condamner à mort ; aujourd'hui il s'en donne pour hâter le moment de son mariage avec celle que tu aimes, et (pii t'a coûté tant de peines et de soins, sans avoir |)u la posséder. Je sais combien ce prochain mariage doit t'affliger ; j'en juge par le chagrin que me cause à moi-même celui d'Hormisda, frère de Pasimonde, qui, le même jour, doit épouser une demoiselle qui m'est pour le moins aussi chère qu'Éphigène peut te l'être à toi-même. Aie néanmoins bonne espérance ; il est un moyen de noua venger l'un et l'autre de l'injure ([u'on nous fait, et d'empêcher même cette double alliance : il ne s'agit que d'avoir du courage. Vois si tu te sens celui de prendre les armes pour enlever les maîtresses de nos rivaux. Tu ne balanceras point, si Ephigènc t'est toujours chère, si tu veux recouvrer ta liberté et celle de tes com|)agnons, (|ue j'attache à ce prix. Tu verras, par mon courage, que je suis aussi amoureux que toi. Parle, je n'ai plus rien à te dire. »

Lisimaque n'avait point encore fini de parler, (pie Chimon se ci'ut déjà réconcilié avec la lortunc. Il sentit ses espérances renaître et son courage se ra-

'ÌTC. r.ONTKS IIK ItOCCAC.E.

niiiicr. c( (Jiic viiiis ine coiiiwiilric/. mal, iiiiiiisiciu' Ir jui,'c, Ini ii''|iiiii(lit-il, si voii.s ilmilit'Z (le ina valeur : il ii'i'sl jiniiil il(^ péril i\\\f jc n'aiÌKinti' jiour servir votre amour, >i jc ilnis dlitcìiii' la récompense (|iir vous me laites envisager : vous ne sauriez tnuiver de c()ni[)agnon plus lirave et plus tiilèle pour vous sel'ondcr. Je suis prêt à vous en eonvainere ; ordonnez, que l'aul-il l'aire?

— On m'a assuré, répondit Lisimaipie, que les deux uoces devaient se l'aire dans trois jours, dans la maison de Pasimonde. Risipiant donc le tout pour le tout, je suis d'avis de nous y rendre pendant la nuit, liien armés, avec tes compactions et les miens, et d'enlever, du milieu du festin, ta maîtresse et la luieime; nous les conduirons aussitôt dans un vaisseau qu'on prépare secrète- Mient par mes ordres, et nous iiimioleions à notre t'urcur quicon(|ue s'opposeia à notre résistance. »

('liiuidu l'ut ravi de la pi()|ii)silion de Lisimaquc, et s'en retourna l'nrt con- * lent dans sa prison, bien résolu de cacher à ses compatriotes, jns(|u'au moment de l'exécution, le projet où ils devaient entrer, afin d'être j)lus sûr cpie rien ne transpirât.

Le jour des noces veim, la l'été fut des plus iiiaj,'uili(|U('s. I,a joie éclatait de toutes parts dans la maison des nouveaux époux, pendant (pie Lisimaquc dis|)osail toutes choses pour y ap|)orter la tristesse et le deuil. 11 met Chinion et ses compagnons en liberté; il les aime, les réunit aux gens qu'il s'était affidés de son côté, et harangue les uns et les autres pour leur inspirer du courage. Il divise ensuite cette troupe en trois petits corps : il en envoie un au port, aliii (pic personne ne puisse s'opposer à rembarquement, ipiand il en sera lem|)s ; il se transporte avec les deux antres à la maison des nouveaux mariés ; il laisse à la porte le second détachement, pour empêcher le monde d'entrer; et, suivi de Chimon, monte avec le troisième dans la salle des nouvelles mariées, qui étaient à table avec beancou|) d'autres femmes. Ils s'avancent hardiment, renversant tout ce qui .s'olTre devant eux, et prennent chacun leur maitresse, qu'ils remettent aussitôt entre les mains de leurs compagnons, avec ordre de les conduire au |)ort. Un coup si hardi jette rassemblée dans rétonnement et la l'raveur. Les nouvelles mariées poussent des cris affreux, et se déiii(''iient viveineiil dans l(!s bras de ceux qui les emportent : les autres dames, qui n'avaient pu les déleiidre, se lamentent, se lèvent de table, appellent les hommes à grands cris; et, en attendant (pTils viennent à leur >eciiurs, elles se mettent en devoir d'arrêter les ravisseurs, en s'opposanl à leur passage : mais Lisimaquc et Chimon se l'ont joui- avec leur épée à travers la foule, et gagnent facilement l'escalier; ils y rencoiUrent Pasimonde ipii, armé d'un gros bâton, était accouru au bruit. Chimon lui fend la tête d'un cou|» de sabre, et le jette mort sur le carreau. Ilormisda, (|ui vole au secours de son frère, est également tué par Chimon. Les atta(piaiits avant donc tué ou blessé tout ce (pii avait voulu leur résister, se

réunirent à ceux qui {^ardaient la porte, et se rendirent tous en bon ordre au vaisseau, où les deux dames étaient déjà. Ils mirent aussitôt à la voile, aux veux d'une multitude de t;ens armés, qui venaient en diligence pour les arrêter. Après quelques jours d'heureuse navigation, ils arrivèrent en Candie, où ils furent bien reçus de leurs parents et de leurs amis. Chimon et Lisimaque épousèrent leurs maîtresses, qu'ils avaient eu soin de consoler durant le voyage, et l'un et l'autre eurent sujet de se féliciter de leur destinée. Cet événement produisit de grands troubles entre les Rhodiens et les Chypriens ; ils se disposaient même à se faire la guerre, lorsque, par la médiation des parents et des amis des deux époux, tout fut apaisé. L'affaire s'arrangea si bien, qu'après quelque tenqis d'exil, il fut permis h Chimon et à Lisimaque de retourner chacun dans son pays, où ils vécurent en paix et en bonne intelligence avec leurs femmes, aussi bien qu'avec leurs compatriotes.

NOUVELLE II

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