I.li cliM' irlUdiill
r.l.NOUlKME JOLRNÉE 297
Le commantlant de l;i ville, qui était un galant lionime fort porté à rcnilre service aux honnêtes gens, ayant appris l'aventure, et sachant que Jcannot, qu'il tenait prisonnier, était fils de Bernardino, et frère, par conséquent, delà demoiselle qu'il avait voulu enlever, donna un tour favorahle à l'affaire, raccommoda les deux rivaux, et engagea Bernardino à marier sa fille avec Minguin, ce qui fut fait avec l'approbation générale de toute la parenté. Crivel et les autres prisonniers furent mis en liberté. Minguin, au comble de la satisfaction de posséder enfin celle qu'il adorait, donna, le jour des noces, une fête des plus magnifiques dans la maison de son beau-père : il conduisit ensuite sa femme chez lui, el vécut toujours avec elle dans la plus parfaite union.
NOUVELLE VI
/11ELRF:I'SE RENCONTIiE
Dans l'ile d'Ischia, voisine de Naples, vivait autrefois un bon gentilhomme, nommé Marin de Bolgalle. Il avait une fille jolie et tout à fait aimable, qui portait le nom de Bestitue, dont un jeune habitant de l'ile de Precida, ipii louche jnesque à l'autre, devint éperdument amoureux. Gel insulaire, appelé Jean, trouva le secret de s'en faire aimer el d'avoir avec elle plusieurs rendez-vous de jo\u- et de nuit, mais sans en obtenir d'autre faveur que quelques baisers. S'd arrivait qu'il ne trouvât point de barque pour passer d'une île à l'autre, plutôt que de manquer au rende/.-vous, il faisait la traversée à la nage ; et s'il était assez malheureux pour ne pouvoir joindre sa maîtresse, il s'en retournait du moins avec la satisfaction d'avoir contemj)lé les murailles de la maison qui la renfermait. Celte maison lui paraissait un temple, et sa maîtresse une divinité digne des hiunmages de tous les cœurs sensibles à la vertu unie à la beauté.
Durant ce commerce amoureux, mais innocent, il prit envie à la belle d'aller ou jour d'été se promener sur la côte, et, .se voyant toute seule, elle courait de rocher en rocher, avec un couteau <à la main, pour détacher les huîtres el les manger. Il v avait entre ces rochers une fontaine entourée de quelques arbrisseaux, (pii y formaient un ombrage des plus agréables. La fraîcheur de ce lieu avait invité plusieurs jeunes Siciliens qui venaient de Naples à s'y reposer. .Aussitôt (pi'ils virent cette jeune fille <|ui ne les apercevait point encore, ils résiiluicMl ili' riiiiiiiciii'i-. F.lle eiil iiciui crier an secours, elle fut enlevée et portée
■jos ciiNTKs ih: iì(m:i:\i.i:.
ilans It'lil li:iii|ll(' . ils Im II ailri'i'iil il mIihiiI mvit lir;iii('iiil|i iri'uiil ils, l'I l;irli;iii'nl lie hi (oiisoliT : iimis Kcsliliif plciiniil liiujotirs. Aiiivi's vu (';il;il)ii\ on iiiil en iltMilii'iatioii ipii en jouirai!. Chacun voulait l'avoir, cl cii jniiii cvcliisivoniont, lant ou la (rouvail jolie et intéressante. (Irande contestation ile pail et d'an- Ire. I.a jalousie les enipèclia de ponvitir jamais s'accorder. Pour ne pas se Itrouillor cnlièroinciil, cl (Micr ipielipic niallicur, on i niiviiil qu'elle ne serait ni aux uns ni aux anlics, et qu'on en leiait présenta l'rédéric, roi de Sicile, jeune piiiuc qu'on connaissait fort Iriand do ces sortes de morceaux; ce qu'ils exécutèrent aussitôt (ju'ils t'urcnl arrivés à Palermo. Le roi la trouva jidio cl iort à son gré, et acco|)la le |)résenl avec joie. Mais coninic il se trouvait alors incommodé, il ordonna qu'on coiuluisit la liollo à une luaison do |)laisanco, nommée la Cuba, avec ordre de la l>ien traiter, et de la garder soignouscmeni juscpi'à ce qu'il se |)orlàt mieux.
(]o|)cn(laiil, renlrvenienl de liestitue se répandit bientôt dans toute l'île d'Ischia: mais on ne savait point ipii avait l'ait le rou|i. .lean, sim amoiuenx, à qui il importait |)lus qu'à tout autre do le découvrir, se donna toute sorte de mouvements pour savoir ce (pi'ello était devenue et cpiels étaient ses ravisseurs. Il lit armer en diligence une l'r'éuate et courut loiitcs les mi'rs des environs, depuis la Mineive jusqu'à la Scalèe, eu Calabre, cl ce l'ut là ipi'il apprit qu'elle avait été donnée au roi, qui la faisait garder à la Cuba. (!ellc nouvelle raflligea heaueoup, désespérant de pouvoir jamais la posséder, ni pout-i'tre la revoir. Cependant, résolu d'attendre le dénoùmont de sa destinée, il l'onvova sa fi'égato dans le dessein do s'ai'rétor à Paloi'uie, pour voir ronnueut les cbosos lournci'aient. Comme il n'était connu de jiersonne, il se promena hardiment ilevanl la maison de plaisance ; et à b»rce de passoi- cl repasser, il airiva qu'il aperçut un jiuii' liestitue à la ri'iiétie. Il s'approcha de plus près, pour se l'aire voir à ^a maîtresse, l'.lle le vit eu ell'el, et lin en marqua beaiicouji de joie. Connue ce lieu était solitaire et pou l'récpuMité, elle s'approcha le |ilus qii il lui l'ut possible, pour être à |)ortée do lui parler, et se trouva assez près pour l'cii- Iciidreel eu ri le eiiteiidiie. .Murs la belle, sans perdre le temps on discours inutiles, lui ciisci^^iia la manière dont il devait s'v prendre, s'il voulait la voir et ri'utrrlcuir lie plus |iiès, sans être aperçu. Il exaiiiina la situation du lien qu'elle venait do lui indiipu'i-. (Juaiid la nuit lut venue, et même l'mt avancée, il v iclourna, grimpa sur im mur, entra dans le jardin, et, par le moyen d'une antenne de vaisseau ipi'il ap|)nva contre la l'enétro, il s'introduisit dans la chambre de sa maitresse, qui lui avait désigné cotto espèce d'échelle,
Comme elle prévoyait qu'il ne lui serait pas po>>ililc de garder l(iiii;leiiips moi lionnéiu', ipii avait déjà cnm u do si grands risipios, elle se proposa de prolitei do la circonstance pour en l'aire le sacrilice à son amant, persuadée ipic per- >niiiir n'en ('■lait plus dimic, et que celte cmii|il,iisince pumi-ail le détermiiicj-
ClNnllIÈMK JOURNÉE. 'iW
à la liirr de celle esi)èce de [iiisoii, où elle s'ennuyait à iiiuuiir. A [leiiie lïil-il dans la chambre, qu'elle lui lit connaitre ingénument ses intentions. L'amanI, au condjle de la joie, lui promit de rarracher de ces lieux, et de prendre si bien ses arrangements, quand il l'aurait quittée, qu'il l'emmènerait sans faute avec lui à sa seconde visite. Pendant qu'ils s'entretenaient ainsi, Jean de l'rocida, (jui brûlait de goûter les plaisirs de l'amour, quitta ses habits, et se coucha auprès de sa maitresse. Je vous laisse à penser les caresses qu'ils se prodiguèrent nuituellement. Les plaisirs dont ils s'enivrèrent furent si vil's, (ju'ils
leur lirciil oublier lous leurs cliagi'ius et le lieu où ils étaient, si liien (pic le soiiiiiicil les surprit se tenant encore l'un et l'autre ('troitemeul end)rassés.
Ils dormaient encore qviand h; roi, (pii avait été charmé de la beauté de Restitue, se trouvant assez bien rétabli, et se sentant certain appétit, partit à la pointe du jour, avec peu de suite, pour aller la voir. Il ouvre tout doucemenl la porte de sa cluunbre, et s'approche de son lit, un llandjeau à la main, pour se donner le plaisir de la voir dormir. Dieu sait s'il lui surpris de la Irouxcr entre les bras d'un honmie ! 11 <'nlia dans une si forte colèi'e, qu'il en peidit la voix, et (pi'iltut lente de les poignaider tnus i\^'\\\: mais considérant qu'il était indigne, non-seulement d'un roi, mais mènu' d'un particulier (|\ii se pique d'honnêteté, de luer deux personnes hors d'état de se défendre, il modéra la vivacité de sou resseiitiineiil, et nxilul de !(•■- punir l'un cl l'autre du siqiplice du
ôOn CitM'KS llK lidCCACK.
li'ii. Dans ce jUdjcl, il s"('l(iii;ni' du lit. s'avniicr vcis la |Hirlc, ;i|iii(lli' un ili' sus jji'ulilsliouuues, et lui ilcniandi! ce ipril pense de celle luiséialile eiéature, en qui il avait (ixé son alïectiou, et s'il ciuniail le léuiéraiic ipii avait osé lui l'aiii' un paceil outrai;!' tiau-; smi |ir(i|ire |ialais. I.c i;eulillioMiiiie, sans s"e\|iiii|uei' sur le compte de la l)i'llc, lui lépoudil (jii'il ne se soii\eu:iil point d^ivoir jamais vu cet iionimo. Le roi sort de la cliandnr et ordonne ipn' le> deux |ii ixmnagcs soient liés to\it nus, tels qu'ils étaient, et conduits sur-le-eluinip, dans cet état, à Palernie, pour être attachés dos à dos à ini poteau dans la place pulilicpie, et subirle supplii^ du leu. Après dda. il repailil pmn- l'alriine. où il s'eni'erma dans sa cliainluc, le in ni plein de depil.
Il est aisé de se repiésentei' la douleur et la consternation de liestilue et de son amant. Ils lurent, suivant Tordre du roi, conduits à la ville, et attachés à un poteau, autour duipicl on éleva le bûcher qui devait les brûler vifs. On .se ligure les horreurs qu'ils durent éprouver à la vue des apprêts de leur supplice. Tout le peuple de l'aleriiie accourut à ce triste s|)ectacle. La jeunesse et la beauté de la jeune lille. i|ue les honuues regardaient de prélérence : la jolie (igure et la douceur du jeune linnnnr, (pie les feiunies s'empressaient d'examiner, excitaient laconipassion de toni le monde: il n'était personne (jni ne les jugeât dignes il'une plus heureuse destinée, et (pii n'eût voulu les sauver. Mais la pitié publi- (pie n'adoiuissait |)as le sort de ces pauvres victimes de l'amour, ipii rondaieni en larnns et n'attendaient (pu; le nu)nu'nt de leur moil.
Sur ce> enlrelailes. Roger Doria, homme célèbre par ses exploits militaires, et piinr loi's aniiial de Sicile, avant appris I a\entnic de ces am.mis niallienreu\, eut envie de le> aller \iiir. Il -c rend an lieu de lem- sn|iplice, et lixc d'abord ses regards sur la lille (pi'il lnni\e aussi jolie (pTiui le Ini avait dit. Il envisage ensuite le jeune iuinnue, et est Tort étonné de le recmniaitre. Il s'approche et lui demande s'il n'est pas Jean de l'rocida. .\ cette (|ue>lion, le patient lève la tele, el reconnaissant à son lonr l'amiral : «.le l'ai (■■l('' jnxpi'iii, Ini répondit-il : mais il v a i;ran(le a|ii)ai-eni(' (pu' je ne léserai liienl(')l pln>. » L'amiral Ini deinanda encore (piel accident l'avait conduit là. <( L'amour el la cidère du roi, » répondit le jeune homme. Hogerl)(uia voulut coimailre tous les détails de son aventure ; et, après les avoir appris de la lunulie même du |)atient, i' se relira Fort touché du malheur de ces iul'mtnnés. .lean de l'rocida le rappela, el le pria, au nom de Dieu, de demander pour lui une i;ràce au loi. (( (Jnelle estelle'/ repartit rainiral, nalnrclleincnt piuté ;'i l'oldi-cr. — ,1c \(ns, mimsieui',
ajouta le jei Iiomine, ipie je \ais hienli'il moiiiir, il ipie je serai pri\é pour
|oujoui> (le ((Ile aimalde pejsomie (pii \a Mibii le même sort, et (|ue j'ai aimée plus (pie ma vie : il me sendjle ipu' je mourrais avec nuûns de regret si le roi permellait ijuc mon visage l'ût tourné vers le sien. — Tu peux être IraïKpiille, lui répondit l'.nniial ( n soiirianl : je vai- trouver le roi, et peut-être rolilieii-
CIN'QlilKMK JOURNÉE, .■>()!
(Irai-ji^ la lilieilé de voir si longkMnps ta maîtresse, (jne tu t'en lasseras. » l'uis, se tournant vers les bourreaux et les archers, il leur coniuianila de surseoir à l'exécution jusqu'à un nouvel ordre du roi. Ce brave militaire courut trouver le monarque; et, quoiqu'il n'ignorât point qu'il était fort irrité : « Sire, lui dit-il, oserais-je vous demander quel est le crime de ces deux jeunes gens (|ue Votre Majesté a condamnés à être brûlés vifs'.' » Le roi lui ayant tout dit : « Je conviens, reprit l'amiral, que la faute qu'ils ont commise mérite une grande punition ; je ne trouverais même pas trop fort le supplice auquel ils sont condamnés, si tout autre que Votre Majesté avait prononcé leur arrêt ; mais, de même ([ue les crimes méritent punition, il me sendjie (pie les services doivent être récompensés. Connaissez-vous bien ces deux criminels? — J'ignore qui ils sont, répondit le roi. — Permettez-moi donc de vous les faire connaître, alin que vous jugiez vous-même que vous vous êtes laissé emporter trop loin par les mouvements de votre colère. Pardonnez-moi la liiierté que je prends ; mais les grands jirinces ne doivent point s'abandoiuier aussi facilement à l'impétuosité de leur passion ; ils doivent tout examiner avant de prononcer. Votre Majesté en conviendia sans doute elle-même, quand elle saura que le jeune homme (prellc vent faire lin'ilei' est tiis de Landoll'e de Procida, jiropre frère de messire Jean de i'rocida, à qui vous devez la couronne ; et que la jeune lille doit le jour à Marin de Bulgare, le même qui a em|iêclié que vous ne fussiez détrôné, et qui soutint à Ischia la gloire et la puissance de votre nom. D'ailleurs, ces jeunes gens s'aimaient depuis fort longtemps , c'est l'amour qui les a réunis, et non le dessein (l'olfenser Votre Majesté. Ainsi, bien loin de les faire iiicunir, il me semble, sire, que vous devriez les combler de bienfaits et d'honneurs. »
Le roi ne s'offensa point de la noble liberté avec laquelle lui avail parlé l'amiral : il l'en remercia au c(mtraire, et parut seulement fâché d'avoir tro|i écouté son ressentiment. Il ordonna sur-le-chanq) qu'on fît jjarailre devant lui les aujants; et, après s'être convaincu par lui-même de la vérité de tout ce (pic l'amiral lui avait dit, il résolut de réparer le chagrin qu'il leur avait fait, par des honneurs et par des dons dignes de sa générosité. 11 coiimien(,a par les faite babiller selon leur qualité; et n(^ voulant j)as faii'c les choses à demi, il les maria, les combla de |)résents niagui(i(jues, et l(!s renvoya chez eux, oii ils lureiil rerns de leuis parents avec une joie extraordinaire, et où ils vécurent aimés et caresses de loid le monde, autant (pi'iis s'aimaient el se caressaient ciiv-iiieiiies, ne songeant aux malheurs passés (|ue pour iiiieu.v sentir leur hoi.heur présent.
i;n.Mi.s m: uoccaci;.
Nni \ Ki.i.i; \ I
i.i:s A.\iAMs m.i M s
Un lciiip> (le (iiullaiiiiif, ini (le Sicile, il \ ii\,nl tl;ill> >t'> ljiit> im i;fiilillioiiinie colimi sims le iiuiii «le iiicssiic Eiiicii, iilihi' île Ti;i|i;iiii, (jui jiiuis^iiil iriiiip lortiiiic cmisiilérabk'. (loiiiiiic il avait un j^raiiil iKniiliri' (rcnl'aiilN, il lui lalliil licaucduip de cloinesliqucs. (i'csl ic (|ui lu ilótcriiiina à aiiitlt'i' |)lu>.ifurs jcuui's esclaves, (|ue certains corsaiies génois, nouvellcnienl arrivés du Levant, avaient pris snr les cotes d'Arménie. Parmi ces jeunes esclaves, qu'il croyait être Turcs d'origine, et (|ui resseudjlaicnl tous à des licigers, il v eu avait un (|ni paraissait plus gentil (pie les antres, cl dont la pliv>ii>noiiii(' avait quelque chose de distingué. (!et euraul, nommé Théodore, (pioi(pie loiijours esclave, lut élevé et nourri avec les enlanls de messire Knieri. A mesure qu'il graiidissuit, il développait des sentiments et des manières qui ne sont pas ordinaires à des esclaves. En un mot, il sut si hieii plaire à son maitre, ijii'il l'alïranchil : et, jiersuadé (pi'il était Turc, il le lit haptiser, lui donna le nom de l'ierre. et le lit sou inleii(i;inl .
Messire lùiieri avait une lille noinmée Yiolaiile, (pii à heaucoiip dTiounelelc' joignait une ligure des |ihi> iulércssaiiles. l'.lle eliiil d:ni> cet ài:e lieiireuv où Ton commence à éprouver le hesoin d'aimer. Souillant de ce (pie son père ne songeait point à la marier, elle devint amoureuse de Pierre, et lui aurait déclaré hien volontiers son amour, si la [ludeur ne l'eût arrêtée. Les égards (|u'elle avait pour ce jeune alïranchi, joints aux heureuses ipialilés dont la natine l'avait pourvue, avaient l'ait iiaitre dans le ((eiir de celui-ci une inclination pour elle, qui ne larda pas à devenir une passion dans toutes les règles. Pierre n'était heureux que lorsqu'il pouvait lui [larler ou la voir, (iciieudanl il n'osait lui l'aire connaître ses sentiments, cl avait surtout grand soin de ne rien l'aire, ni de ne rien dire, ipii put les laisser apercevoir à qui (|ue ce l'ùl de la inaisun. (Juimie il était iiiniti.s atlenlil sur lui-même quand il se trouvait avec Violante, celle tille n'eut pa> de peine à démêler s(ni amour à travers le respect et la réserve dont il le coiniail. l'uur reiiliardir, elle lui lénioigna dès lors par ses regards (|n'elle n'était point l'àchée des soupirs ijui lui échappaient devant elle et des coii|is d'œil i|u'il ne cessait de lui donner. Malgré cela, ils s'en tinreiil .111 iaiiuage des veux, (pi(ii(pi"il> eu^^eiil desiic riin et raiilre de pouvoir s'en
ciMjrii'^ii-; .loir.M'K, .'ori
c'\|ilii|ucr lllprciiiciil. La l'iirluiip oui niliii [lilió de loiir cnii'llc situation ; elle leur fournit une occasion favorai)lc iionr bannir la crainto et les porter à se dó^ riaror sans gêne l'amour dont ils l)rùlaiont l'un pour l'antre,
Messire Émeri avait, à une demi-lieue de Trapani, une fort belle maison de campagne, où sa femme, sa fdle et d'autres dames allaient souvent faire des parties de plaisir. Cette dame y mena nu jour Pierre avec la compagnie ordinaire. On était sur le point de retourner à la ville lorsque le ciel se couvrit tout à coup de nuages, comme il arrive assez souvent en été : tout annonçait un grand orage. Madame Kmeri et ses compagnes, craignant que le mauvais lenqis
ne les i-etint là plus (pfcllcs ne vdudraieol, prirent le parti de se mellre vite en cliemin pour se rendre à Trapani. On niareliait à grands pas; mais le jeune homme et la demoiselle allaient beaucoup plus vite, ])lus animés par l'amoui' qui les avait réunis que par la crainte de l'orage. Ils devancèrent la compagnie desi loin, qu'on les avait déjà perdus de vue, lorsque après plusieurs grands coups de tonnerre il survint une grosse grêle (pii obligea la mère et les autres daines de se retirer dans la cliaumièic d'un laboureur. Pierre et Violante, au défaut de tout autre asile, se réfugièrent dans \ine vieille masure délabrée, entièrement délaissée, où il ne restait ipi'un morceau de toit, sons lequel ils se mirent à couvert, serrés l'un contre l'autre, à cause du peu d'espace respecté par la grêle. Ce voisinage, dont ils se félicitaient intérieurement l'un et l'autre, l'assura leurs coeurs amoureux, cl leur dionui nccasidii de s'rxpiiquei' elaircmenl .
.-,04 coNïi'.s III: iì(m;{ \(;i;.
l/ainaiil paila le iircniicr : « (Jiic j'ni il'ulili^^alidii, ilil-il, ;'i ielle ;;ii'l(\ ci (pio je serais cliaiiné (|ii'iH(' iliiiàl, sii ctail jiossililc, ime (''Irriiilé, pour clic ainsi à còle (le vous! — .le vous avnuc (pie jc n'en serais pas non plus laelicc, » répoiidil la (leinoiselle. Pieire alors de Ini prendre la niain, de la Ini serrer, de la eonvrir de iiaisers, et la lielle de i('pi)ii(lrc à ses caresses |iar des caresses encore plus tendres; ils s'cinbrassèrenl, culléienl leurs ImuicIio lirùlaiites riiiic contre l'auli'e, et se prodif;uèreiit Ioni rv (|iie raniour a de plus di'lleieiix, ponise consoler du mauvais temps ipii diiiall loiijdins. Je ircnlreiai point dans Ions les détails des plaisirs qu'ils jicntèreiil dans ce lète-à-tète solitaire : il me -iiflil de dire (|ue l'orage ne se dissipa point sans qu'ils eussent joui di' Ioni ce ipie raniour peut olïiir à deux cœurs également passionnés cl (riiilclligence, et sans (jn'ils eussent pris des mesures pour renouveler dans la suite leurs jouissances. L'orage avant cessé, ils reprireul le eliemin de la ville, alleiidii cul aii\ lianières le reste de la compagnie, et se rendin'ul tous ciiseinlde à la maison.
Les deux amants s'étaient trop liieii tidii\és du jeu de la iiiasnre, polirne pas trouver les occasions de le répéter, l'allés se préscnlèreiit plusieurs lois, et ils en profitèrent sans que personne put s'en douter. Ils y revinrent si souvent, (|ne la demoiselle devint grosse; ce (pii les chagrina Leanconp l'iin et l'aiilic. A'io'lante fit son possible, mais innlilciiieiit, pour détruiri' son Iniit, taiil elle redoutait les reproches de ses parents. Pierre, non moins allligé de cet accident, voyant qu'il y allait de sa vie, résolut de s'enl'nir, et s'en ouvrit à sa maitresse. « Si tu t'en vas, lui dit-elle, mon parti est piis, je me Inc. — (iue veux-tu donc ipie je devienne, ma chère amie? Ta grossesse va découvrir notre intrigue : on pourra pardonner ta faiblesse ; mais que deviendiai-je, moi qui ne suis (pTiiii misérable, (pramune considération ne peni laire |iard(iiiiieiV .le ne puis iiiaiiquer d'i'tie la victime du juste ressenliiiieni de ton père. — Ma laiile ne jiciil demeurer longtemps caeliée, j'en cimvieiis : mais sois assure, iiion clieiami, ipie si tu es aussi secret ipie moi, ou ne .<aura jamais que lu y aies j.miais en la moindre part; lu jieiix coiri|iler là-dessus comme sur mon amour. — .V ces conditions, re|)ril rainonreiix, je demeure ; mais soiiveiie/-vous bien de votre promesse. »
Violante, vovaiil que sa laille s'aiiondissail tons les jours, et cpTil lui était impossible de cacher plu^ longtemps son élal, le découvrit à sa mère, et la supplia, les larmes au\ veux, de la sauver. La mère, au désespoir di' ce (pi'elle \enait d'ap|irendre, accabla sa fille de reproches et d'injures, et voulut savoir i|uel était le comiilice de .sa laute. La fille, ipii s'était précautionnée pour ne pas comiiromellie >ou ainaiil, lui iléluta iiu men.songe, (pii lut pii> pour la vérité ; et, >oiis quelque pie|c\lc plausible, elles partireni loules ileiix pour la campagne. I,e Icnne des coiielies étant \enu, la belle rcssenlil bieiilol les picinières douleurs de renlanleiueiil . l'eiidaul qu'elle était dans les elloits, cl
CINQUIÈME JOURiNÉE. ÔOr.
qu elle jetait les hauts cris, son père, qui revenait de la chasse, entra dans la maison pour se délasser, et entendant sa fille qui criait douloureusement, courut aussitôt vers sa chambre. Il rencontre sa femme, et lui demande ce que c'est. Celle-ci, fort étonnée de le voir, et considérant qu'il ne lui servirait de rien de dissimuler, se vit forcée de lui conter l'aventure de sa lille, de la manière qu'elle l'avait apprise d'elle ; mais lui, moins crédule et moins indulgent que sa femme, répondit incontinent (pi'il était impossihie (|ue Violante ne connût (ioint l'auteur de sa grossesse ; qu'alisolument il voulait savoir la vérité : (|u'il ne ferait grâce à sa tille qu'autant qu'elle la lui dirait ; qu'autrement elle j)ouvait se disposer à mourir sans miséricorde. La mère lit de son mieux pour apaiser son mari, et pour l'engager à se contenter de ce qu'elle lui avait dit. , .Mais tout fut inutile : il s'appi'oclie, l'épée à la main, de sa fille, qui, pendant ce dialogue, avait mis au jour un garçon ; et, sans pitié pour son état, il lui dil ipi'il fallait ou se résoudre à mourir sur l'heure, ou à lui déclarer le pèic de l'enfant. La peur de la mort porta Violante à trahir son amant : elle avoua tout, mais non sans avoir longteuq)s condjaltu. Emeri devint si furieux en apprenant le nom du complice, (ju'il dit cent injures à sa (illc, et qu'il eut bien de la peine à s'enq)écher de lui passer son épée au travers du corps. Il remit à un autre moment sa vengeance. Après avoir exhalé une partie de sa colère en imprécations, il renmnte à cheval, et s'en retourne à Trapani. Son premier soin, en arrivant, fut d'aller trouver messire Conrard, qui rendait alors, au nom du roi, la justice dans celte ville. Il lui porta plainte confie Pierre, qui fut airétc sur-le-cliaiiqi. Un le mit à la (pieslion poni' avoir son aveu ; les tourments lui lirent tout avouer. Ce malheureux futcondannié à être pendu, après cpiil aiu'ail été préalablement fouetté dans tous les carrefours de la ville. Cet arrêt mit l;i joie dans le cœur d'Iimeri ; mais il ne satisfaisait point sa vengeance. Il voulut se défaire en un même jour, et de sa lille et de son affranchi, et de leur enfant. Dans ce noir dessein, il unie du poison dans du vin, et le remet avec une épéi' nue entre les mains dim domestique fidèle : « Va, lui dit-il, va trouver Violante, et dis-lui de ma part d'opter sur l'heure entre ces deux genres de mort, ou du fer, ou du poison; sinon, que je lui ferai subir publicpiemeut le sup|)lice qu'elle mérite. Quand tu te seras acquitte de cette couuuission, tu prendras l'enfant qu'elle a mis au monde, tu lui briseras la tète contre le nnu', et tu le jetteras ensuite à la voirie. » Le barbare !... Le domestique, plus pronqtt au mal (ju'au bien, partit incontinent, sans montrer la moindre lépugnance.
Cette; atrocité devait être commise le même jour, et c'était celui de l'exécution de Pierre. On avait été le prendre dans son cachot, et il avait déjà regu cent coups de fouet, lorsqu'on le menant au lieu du supplice, on le lit passer devant une fameuse auberge où étaient alors trois Arméniens de distinction, que leur roi envoyait à Rome, pour négocier auprès du pape une alfaire de grande im-
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|iorl;iii(c. U- >!• |irn|io>ai('nl ilf pasM'i i|iii'l(|iit'> jiiiii> (laii> rct ciidiiiil , mi Ioli.-- Ics gciitilslioimiies de la ville s"em|ii'essaient de leur iaii-e la cour. Ces aiiihassadeiii's, eiileiidaiil venir le eriiiiinel, se iiiirenl a la t'eiièlre |)our le MMi. Il l'Iait mi de la eciiiture eli liaul, ci a\ait \r> inaili^ altaclii'es deiTÌÌ'i'e le do>.
l'iiiiiée, l'ini de> aiiiliassadeur>, \ieillar(l véiieialde il loit emisidéié, le re- ::aidaiil avec alleiilidii, a|iei(iil sur son estomac ime glande nian|iie rougeàtre. de celle.- (|tie la natine l'ait, et ijiie les dames appellent ici des nt.ses et (les envies. Cette manine Ini rajipela anssiti'd le souvenir d'un de ses eulaiils, ipie des corsaires lui avaient enlevé il y avait quin/e ans, sur la mer de l,aïa/.zo : il n'en avait en depuis ancnnes noinelK's. Il jui^ca ipu' >"il vivait elicine, il serait à |ien près du même âge ipie le patient . Celte diuilde le^-eiiildaiiee lui lit penser (|ne ce pouirail liien être siui lils lui-nieiiie. l'nur éclaiieir son dniilr, il iiiiaf;iiia de l'appeler par son nom de Théodore. Pieire, s'entendanl nomuier, lève ineoulinent la tète. Les scrfients s'arrêtent, pai' res|)ecl pour ramliassadenr, (|ui demande aliii> au patient d'iu'i il ist et ipii est son père. » .le Miis d .Vrménie, répondit l'ierrt', lils d'un nomme l'Iiiiiêe, et j'ai été coiidiiit ici par je ne sais (|ueUes gens. » l'Iiinée, ne doutant plus, après celte réponse, (|iic ce ne lut min lils, courut reiuhrasser, suivi de ses collègues, au milieu des exécuteurs et des sergents ijui rescortaieiil. Il le couvrit d'un i-iclie manteau, et ohtini de l'ol'llcicr (pfon suspendrait rexécution jusipi'à nouvel ordre. 11 avait appris, par la voix puliliipie, le sujet pour leipiel ce iiiallieureux avait été condamiié à être pendu. Sui\i des autres amliassadeurs et i\v ton- le- >eigiieiirs de sa suite, il alla trouver messire Courard : « Ci'lni, lui dit-il, ipic vous avez coiulamné ciunnie esclave, est lihie ; l'cst moi ipii -iiis son père, et il e-t prêt à épouseï' ct'lle ((u'oii |uétend ipi'il a séduite. .\ye/, d(uie la cuiiiplaisanee de l'aire surseoii' à l'exécution, jnsipi'à ce (|iroii ait su les intentions de la demoiselle, alili (|ue, si elle l'accepte pour son ('pniiv, on ne pni.-sc point miii- reprocher d'avoir jugé contre l'esprit de la loi. » l.c ginn cru ci ir, siirpri- dappiciiilie ipie celui ipii avait loiiioui-,- pa-.-é pour esclave l'i'il lil> dv ramliassadenr, eut honte de la trop grande précLpitalion ijuil avait molili ic ilaiis celte allaii e : il icciimint iple l'hinée avait raison, et lui accorda iv ipi'il dciiiainlalt . Il ciivuxa clicrdier Ijiieri, il ipii il coula ce ipii venait de se [lasser. (ielni-ii, l'ori étonné de révéïiement, ne doutant pas ijue les ordres liarhares ipi'il avait donnés n'eussent été exécutés, se rcpiiiclia amcrcinciit d'aMor i''ti'' -i vite, et envoya iicaniiioin- >iir-le-cliainp nu antre liomnu' a toute linde pour eiiipeclier rexécution, >'il en l'Iait encore temps, l.e coiiiiier arriva |iai lioiilieiir assez ti'it : il Irouva le dome>ti(|iie à còli' du lit de Violante, tenant l'epee d'une main, et le poison de I autre, occn|ié à presser celle iiil'orluiiée à se décider de mourir par l'un on par l'autre. Il lui siguiiia les ordres de son inaitie, el \iolaiilc eu lui ipiiili' pom- la peur. Son
ciNui lÈMK j(U i;.m';i;. .'OT
liDiiirtaii |i:iilil iucoiiluiciil avec le ((tun'icr (|u"oii lui ,ivail ilt'ptHlif, el rciidil (dniplo à son maitro de ce qui s'élail passé.
Kmcri, au comble de sa joie, va trouver l'ambassadeur Phiuée, s'excuse ilu mieux (ju'il peut de la dureté qu'il avait exercée contre son ancien esclave, lui en demande mille pardons, el l'assure que si Théodore veut épouser sa fille, il sera enchanté de la lui donner. Phinée accueillit avec amitié ses excuses, et lui ilil qu'il voulait si bien que son fils épousât sa fille, qu'en cas de refus de sa part il consentait que l'arrêt eût son entière exécution. Les deux pères, ainsi d'accord, allèrent trouver Tliéodore, qui n'était pas encore revenu des fraveurs de la mort. A peine lui eurent-ils annoncé qu'il ne tenait qu'à lui d'avoir Violante pour rennn(\ ipi'il oublia lous ses maux pour faire éclater sa joie, il répondit qu'il ne demandait pas mieux, et qu'il allait être, par cette faveur, le plus heureux des hommes. On envoya pareillement savoir de Violante si elle voulait Théodore pour époux. La belle, qu'on avait instruite de tout ce qui étail arrivé, passa de la douleur à la plus vive satisfaction, et répondit qu'on ne jiouvait |ias lui l'aire un |)lus grand plaisir que de l'unir à Théodore. Tout etani ainsi disposé, le mariajie fut arrêté le même jour, et consacré par une fête des plus brillantes, au grand contentement de tous les citoyens. La célébration des imces fut remise au retour de Phiiiéc, ipii ne pouvait différer plus longtemps son voyage pour Rome. Violante, qui avait donné une nourrice à son enfant, ne tarda pas à se rétablir, el redevint plus belle que jamais. Elle fut à jieinc relevée de ses couches, que Pliinée fut de retour de Rome. Elle s'empressa de lui rendre les devoirs qu'on doit à un beau-père. L'ambassadeur, charmé d'avoir une bru si belle et si honnête, la traita comme sa propre fille, et fit célébrei' ses noces avec une magnilicence dont on n'avait pas vu d'exemple depuis longtemps. Quelques jours après, il remonta sur sa galère, emmenant avec lui son fils, sa belle-fille et leur enfant. Ils arrivèrent, sans aucun accident, à Lajazze, où les deux époux coulèrent une vie tran(iMÌII(' cl délicieuse dans le sein de l'amour.
CONTES m: lince, \CK.
^(M \ i;i.Li; vin