‹ Contes;Chapitre 30 sur 56 · I..V ii;.\|\IL AhULTKUE, OU LA LOI UKlOllMliK · texte numérisé non relu

I..V ii;.\|\IL AhULTKUE, OU LA LOI UKlOllMliK

ll^ins Li \illc tic l'r;il(i, il \ avyil iiulrclois luiilrc les Ifiimit's une Lii liicii rigoureuse, pour ne pas dire iiijusle el rniclle. i'ar (cUi' loi, celles (|iii étaient surprises par leurs maris eu atlullère devaient èlie lirùlées vivantes sans uiiséricorile. Il n y avait pas longtemps que eitle diuc lui avait été publiée, lorsiju'une dame, nonnnée Philippe, jeune, jolie, de eomplexiou Tort amoureuse, fut surprise une nuit dans sa eliand)re, par llenaut de liugliési, son mari, cuire les bras d nu jeune et beau t^entilluiuMiie de la même ville, n(umné La/arin Ouassaglioli, (pfelle aimait jdus (pie sa jinipre vie. Le mari, justement indigné d'un tel atiVonl, eut tdules les peines du monde à l'elenir son ressentiment, (|ui le poussait à les tuer Tmi et l'antre ; mais la crainte ipi'il eut pour sa propre vie rempèeba de tenter ra\cnlm-e. 11 crut d'ailleurs qu'il serait assez vengé |)ar la mort de riulidéle ; et connue il avait autant de preuves (|u'il lui en {'allait pour constater le délit, il alla, dès la pointe du jour, sans piendre conseil de personne, Taccuser devant le juge, et la lit assigner. Les parents et les amis de la dame, (pii la regardaient déjà eonnoe une l'emme perdue sans ressource, lui conseillèrent de ne pas comparaître et île jirenilre la l'nite : mais connue elle avait lame grande et courageuse, ainsi que l'ont ordinairement les personnes qui savent bien aimer, elle préféra de mourir en héroïne, après avoir confessé la xèriti', plutôt (jue de vivre lu)nteusement en e\il, et de l'aire voir par cette fuite (ju elle était indigue d'un amant aussi aimable (|ne celui avec Icipiil elle avait été surprise. Elle parut donc devant le juge, accompagnée d'un grand nombre de personnes de l'un et de l'autre >e\c, ipii i"e\liorlaienl à nier le l'ait, et lui demanda avec imi visage serein et d'un ton ferme ce qu'il voulait d'elle. Le juge, la voyant jeune et belle, el jugeant par sa fermeté (|u'elle n'avait (las moins de graiuleur d'àme cpie d'agrément el de beauté, commença à s'intéresser à son sort, à craindre qu'elle n'avouât le l'ait, cl (pi'cn conséquence il ne fût obligé de la condamnera moil. Ne pouvant tnulcfuis différer l'interrogatoire, il lui dit en avocat plutnl qu'eu juge : « Votre mari, madame, (pie vous vove/. ici présent, se [ilaint de vous, et dit qu'il vous a sur|)!-ise en adultère. Il demande que vous soyez punie selon la loi ; mais je ne puis vous condamner, si vous iic conlessez vous-même le ciimc. \oyiv. mainteuant ce i|m'

La Fcnuiie adultère ou la loi léforuiée.

SIXIÈME .lOURNÉE. .^^55

vous avez à réponrlro, ot ditos-nini ce qui en est. — il est vrai, nioiisicur, répondit-elle, sans rien rabattre de sa lierté, que Renaut est mon mari, et qu'il m'a trouvée entre les bras de Laz.arin, que j'aime et que j'estime de tout mon eirur : je n'ai garde de nier un pareil lait. Mais, monsieur, vous êtes trop éclairé pour ne pas savoir que les lois (pi'on crée dans un Etat doivent être communes aux délinquants, ou laites du moins avec le consentement des personnes qu'elles touchent de plus près. C'est ce qu'on n'a point pratiqué dans la création de celle dont il s'agit. Non-seulement elle n'est que contre nous autres malheureuses femmes, qui, en amour, pouvons pourtant beaucoup mieux que les hommes satisfaire à plusieurs ; mais même aucune femme n'a été consultée lorsqu'on la créa, et aucune ne l'a acceptée. Cette loi ne peut donc qu'être injuste et mauvaise. Si vous voulez l'exécuter aux dépens de ma vie et de votre conscience, vous en êtes le maître ; mais avant de prononcer, je vous supplie de m'accorder une grâce : c'est de demander à mon mari si toutes les fois qu'il a voulu goiiter avec moi les plaisirs amoureux, je me suis jamais refusée à SCS désirs. » Renaut, sans attendre que le juge lui fit cette question, répondit que cela était vrai, qu'il ne pouvait que louer la bonne volonté et la complaisance de sa femme sur cet article. I.a dauu^, reprenant aussitôt la parole, dit au juge : « Je vous demande donc, monsieur, après que mon mari a pris de moi tout ce qu'il a voulu, et qui lui était nécessaire, ce que je devais et ce que je dois faire du reste? Fallait-il le jeter aux chiens? N'ctait-il pas plus raisonnable d'en gratifier un gentilhomme aimable, (|ui m'aime plus tpic lui-même, que de le laisser perdre ou gâter? »

Cette affaire avait fait un si grand bruit, qu'elle avait attiré au palais presque tous les habitants de Prato. Une si plaisante apologie fit rire tous les assistants, qui crièrent tout d'une voix que madame Philippe avait raison : de sorte qu'avant qu'on sortit, la loi, par l'avis du juge, fut interprétée, modifiée, disant qu'elle devait seulement s'entendre des femmes qui, pour de l'argent (ui pour un sordide intérêt, seraient infidèles à leurs maris. Renaut, confus d'avoir échoué dans sa folle entreprise, se retira au bruit des huées ; et la dame, délivrée de la peine du feu, s'en retourna triouqihantc dans sa maison.

COMES llK lìOCCACI

NOI vi:m,i: \ mi

(.A MltlNAIÌhK liimciL

Fresco (le (llu'liilii'ii aviiil iiiioiiiccc ;'i h(|ii('ll(' un avinl doniu'', |iar iiii^imnliso, le noni (le Fanclionncltc. Fili- l'tait jolie, liicn l'aite, el avait un air asse/ nolile ; mais ee n'élail |Miiirtanl jias de ces jolies l'cninies (|ii"oii rcvoil toujours avec un nouveau plaisu' : au contraire, son ori(iU'il et sa ticrté la rendaient siuivenl insuiiportalde. File se donnait incnie les airs de dédaigner les iioninies, de niépriser les t'eninies, de ne trouver rien d'aimable dans les autres, sans considérer i|u'elie avait plus de défauts (|ue |iersonnc. Impertinente, in(|niète, capricieuse, ou ne taisait jamais rien (|ui lût à son gié. Avec un es|)ril contrariant au su- |irème degré, el heauco\ip d'autres dél'auls, elle ne laissait pas de s'estimer autant et plus (juesi elle eut été une princesse du sang royal de France. Ouand elle sortait, tout l'infectait, et elle avait presque toujours le mouchoir au ne/. : en un mot, c'était une précieuse ridicule dans toutes les règles. Un jour, étant sortie et rentrée dans le même (|uart d'heure, et poussant mille petites exclamations de dédain, (|u'elle accompagnait d'autant de grimaces all'ectées, elle alla s'asseoir auprès de son oncle. « D'où vient donc, Fanchonneltc, lui dit-il, ipi'aujourd'liui, jour de lete, vous voilà sitôt de retour? — Je n'ai rien vu ipii me plaise, mou oncle, ré|)ondit-elle d'un air mignard. ,1e n'aurais jamais cru fpi'ii y eût eu cette ville autant d'houmu's si mal Itàlis et autant de l'enimcs si maussades (|uej'en ai rencontré aujourd'hui. Tout ce qui s'est offert à ma vue m'a paru vilain et dégoûtant ; et comim; il n'y a |)ersonne au monde à (pii les ohjets désagréables donnent |)lus d'emmi (pi'à iimi, je suis rentrée jiour ne les pniiit voii-. » Fresco, (pii ne pouvait plus souffrir les affectations de sa nièce, lui dit d'un airsi'iienx : <( l'uisipie les personnes désagréables te déplaisent si fort, le moyen, ma lille, de t'épargner ce chagrin, est de ne te regarder jamais au miroir. » Celte demoiselle, dont l'ignorance (;t la bêtise égalaient la vanité, et qui uéarnnoins croyait eu savoir autant tpu' Salomon, ne conqjrit pointée (|ue voulait dire son oncle, et elle lui répondit qu'elle voulait se mirer comme les autres; et elle demeura b('te et mÌL;nardc toute sa vie.

SIXIEMK Jdlili.NKK.

NOUVKLLIi IX

LE IMllLUlSni'IlK KI'IcnUKN

11 y avait autreiois à Florence plusieurs belles et louables coutuuies, que l'ambition et l'amour des richesses en ont entièrement bannies. Par une de ces coutumes, entre autres, il y avait dans chaque quartier une coterie composée de personnes choisies. Chaque membre de cette société donnait à son tour un repas à ses camarades, où il était permis d'inviter des étrangers de iiiéiite, quand il s'en trouvait dans la ville. Tous ceux de la coterie s'habillaient, au moins une fois l'an, d'une manière uniforme; et les plus nobles et les' plus riches se promenaient ensemble à cheval dans les rues, et donnaient quel([uei'oi> des tournois ou d'autres spectacles analogues aux exercices militaires.

Parmi ces différentes coteries, on distinguait celle de messire lirctte Hruiielesqui, dans laquelle il avait voulu attirer un jeune homme nommé Guido, lils de messire Cavalcanti. Il n'oublia rien pour faire cette bonne acquisition, pane qu'il connaissait tout le mérite de ce jeune homme, qui, à beaucoup d'cspril, joignait l'amour des sciences et de la philosophie. Mais ce n'était pas là ce (|ui le faisait le plus rechercher de messire Erette et des autres personnes de la coterie. Guido était naturellement fort enjoué, beau parleur, extrêmement honnête, habile à toutes sortes d'exercices, faisant toutes choses avec beaucoup plus de grâce et de facilité que les autres, fort riche, et l'homme du monde qui savait le mieux distinguer le mérite et lui rendre hommage. Tout ce (pi'oii lit pour l'engager d'entrer dans cette coterie n'ayant pas réussi. Erette et ses compagnons s'imaginèrent que l'amour de la philosophie lui faisait préférer la solitude à la société. Connue il passait pour avoir beaucoup d'estime pour l'jpicure, et pour tenir un peu au sentiment de ce philosopiie, ceux qui n'étaient pas d'iiumeur à lui rendre justice disaient (pi'il n'étudiait (pu> pour se ciuivaincre qu'il n'y a point de Dieu.

Ce jeune philosophe, revenant un joui' de l'église de Saint-Michel d'Oile, |)assa par le cours des Adimari, et ahoulit à l'église de Sainl-.lean. (pii ('(ail pour lors environnée de ces tombeaux de marbre qu'on voit aujourd'hui ;'i Sainle-Uéparée. 11 s'arrêta devant ces mausolées, et lisait diverses épitaphes, lors(|u'il fut aperçu par messire Erette, qui traversait à cheval, avec sa ronqjagnie, la |)lace de Sainte-Eé|)aiée. Erette ne iCul jias plutôt \u, au nriiieu de ces

538 COMES liK lìdCC. \ (.K.

tonilnMiiN, i|iril (iroposa iì ses compajiiKiiis il'allcr rayaicr. Il> |im|ii(iiI do deux coiMiiii' s'ils eusseiil voulu Tassaillir, ci soni |)rcs(iiu' sur lui avant (|u'il ail cu le l('ni|)s (le les voir. « P(uir(|U(>i reruses-tu, Gui<lo, lui clireul-ils en ralionlaiil, li l'iiticr dans u(i|r(' coierie? (jois-tu [inuvciir trouver des raisons suffisantes |iour anéantir rexislencc de Pieu, cl (|ikiii(I lu v réussirais, en seras-lu plus avancé? » Guido se voyant sinpris cl cnvcl(i[i|ic ; « Je suis che/. vous, messieurs, liMir dit-il: vous pouvez vinlcr lo dioit-. de riinspitalité, et me l'aire tout ce qu'il \(ius plaira. » Comiiic il clail fort aitili', il s'a|)puie aussitôt d'une main ^iir nu de ces tombeaux assez, élevé, cl prenant >iin élan, il se jcllc d'un saut de l'autre côté, et se retire trani|uillcmcnl.

Les cavaliers se regardant l'un laulrc un peu suipris du saut (ju'ils avaient vu l'aire, s'écrièrent : « Est-ce donc là 1 lionime dont on vante tant rcs|)rit cl le savoir? Et on csl la justesse de sa réponse? Il esl clic/ nous, dil-il ; le lien où il est ne nous a|)parlicul |)as plus (ju'à lui et qu'aux antres citoyens; il est connnuu à tout le monde. Il faut sans doute (|u'il ail pcrilu l'espril. — C'est vous qui l'avez perdu, dit alors messire Bretlc, si vous ne comprenez jias ce ipi'il vient de dire. 11 nous a dit honnêtement et en peu de mots l'injure du monde 1.1 plus pi(pianle. (!es tondieaux, si viuis y faites attention, sont les maiscms des morts ; et quand il dit (pie c'est notre maison, il vent nous faire entendre (juc nous et les autres ignorants sommes semblables aux morts, en conqiaraison de lui et des autres savants. Il a doue pu dire à cet égaid (pi'il était chez nous. »

Chacun comprit alors le s(!ns des jiaroles de Guido, et chacun en eut un peu de confusion. Aucun d'eux n'eut jamais jdus envie de ra;.'acer, et lirette |)assa toujours dans leur espi-il pour un lionimc donc d lui Imn entendement.

SIXIIÎME jnilRNKF;. . 330

NOUVELLE X

LE FIÌÈRE OUETEUR OU LE CHARLATANISME DES MOIINES

Certalde, comme vous pouvez l'avoir ouï dire, est un village de la vallée d'Else, dépendante de l'État de Toscane. Quoique ce village soit aujourd'hui fort peu considérable, il n'a pas laissé d'être autrefois habité par un grand nombre de gentilshommes et de gens aisés. Un religieux de Saint-Antoine, nommé frère Oignon, et conventuel de Florence, avait contume d'y aller tous les ans une fois, pour y recueillir les aumônes des sots et des imbéciles. Il s'y rendait d'autant plus volontiers, qu'il trouvait la quête abondante, et qu'il y était bien reçu, moins pour l'estime qu'on faisait de sa personne, qu'à cause peut-être du nom qu'il portait, parce que le terroir de ce canton produit les meilleurs oignons de toute la Toscane. Ce frère Oignon, d'une petite taille, au visage enluminé, au poil roux, avait l'humeur fort enjouée, et quelquefois un peu gaillarde. Il était, dans le fond, fort ignorant ; mais il parlait si bien et si facilement, que qui ne l'aurait pas connu de près, l'aurait pris pour un grand orateur, pour ne pas dire pour un Cicéron on pour un (.hiintilien : aussi était-il aimé et bien reçu de tous les gens du pays.

Étant donc allé à Certalde, selon sa coutume, au moins d'août, un dimimcln' matin, vers l'heure que le peuple des environs venait à la messe de la paroisse, il s'avança proche la porte de l'église, et parla en ces termes aux hommes et femmes qui y étaient assemblés : « Vous savez, messieurs et dames, que vous êtes dans l'usage de donner tous les ans aux pauvres religieux de Saint-Antoine, de vos blés et de vos revenus, les uns peu, les autres beaucoup, chacun selon ses facultés et sa dévotion, afin que le bienheureux saint Antoine ait soin de votre bétail ; vous avez même accoutumé de faire chaque année du bien h ceux qui sont affihés à notre congrégation. Je viens donc ici, par l'ordre de mon supérieur, recueillir les effets de votre charité ordinaire : ainsi donc, par la grâce de Dieu, vous êtes avertis de vous rendre ici cette après-midi, aussitôt que vous entendrez le son des cloches; je vous prêcherai et ferai baiser la sainte croix, selon la manière accoutumée, dans cernerne endroit, devant la porte de l'église ; et parce que je vous connais très-dévots à monsieur le baron saint Antoine, mon patron, je vous montrerai, par grâce spéciale, une très-belle et très-sainte reli(|U(' i|nc j'ai jadis a|)portéc moi-même de la terre sainte. C'est nue des plu-

"IO I ii\ lis ih; i;im,i; \i:i:.

111)'^ (le \':\ì\'jr (ÌmIiiÌcI. Il l;i Lii^s:! liiiiilicr dans hi iliMiiilirc de hi \icri;c MmiÌc, ijiMiiil il Miil Ini ;niii.Mirrr (iii'cllr cniicrN niil ci cnriinlcTMit le SiiliMMir illl ninllilc.

Après cet avortissciiii'iil, li' hmi rdiLiiinx piil cniii^r ile r:i>sciiilili'c, ci entra ilans l'église |ìour v ciilcinlrc la messe.

Pendant ce li'inps-h'i, ilclix diòies tins ci (léenn|dcs, Inii appelc Jean de la liiiigonièiT, raulie lllaise l'issin, qui avaient ententin ce (jn'il venait de dire an |icn|)lc asseinlilc, coinplotèrenl de Ini l'aire pièce, (iiKiiipi'ils fussent de ses amis el de sa compagnie. La piunu! prétendue <le l'aile de l'ange (labriel les avait l'ait lieauconp rire; ils résolurent de la lui enlever, pour jouir ensuite de sim cmliai ras (|iiaiid il vondrail la iiiontrcr an peuple. Frère Oignon dina ce jour-là an château. Ouand ils surent (ju il clait à laide, ils se rendirent aussitôt à l'aiilierge où il logeait, et convinrent ipic rnn aninscrait le valet du iiioine, tanilis ipie l'autre clierclierait la plume dans le sac du Irère (|uèleur, se taisant d'avance un plaisir de voir la manière dont il s'y prendrait pour s'excuser devant ses auditeurs, aiivipicls il s'était engagé de la montrer.

.\vant d'aller plus loin, il est nécessaire cpie je vous lasse coiiuait re le valet ipie l'ami de l'daise s'était chargé d'amuser, tandis ipie Jean t'onillerait dans le sac du leligieux. Vous saurez d'abord cpie sou nom était analogue à sa personne. On ra|i|)elait (iucchio lialena, comme ipii dirait gros animal ; plusieurs le désit;naient par le nom de (iucchio Lourdaud ; d'autres ne le nommaient jamais (|ue (lucchio Cochon. 1! avait la ligure si grolestpie (pie le peintre Lipotopo, (|ni a l'ait tant de caricatures, n'eu imagina jamais de plus singulière ni de plus bizarre. Ouant à la lame, elle répondait ])arfaitement an fourreau : son esprit était aussi épais (pie smi corps. Frère Oignon, ipii se plaisait souvent à égayer ses amis des sottises de ce valet, avait accoutumé de dire (pi'il lui connaissait neuf défauts si considérables, qu'un seul aurait suffi i)our éclipser ou ternir toutes les qualités, toutes les vertus qu'on a vues briller dans Salomon, Aris- Iole, Sénèque, si ces t;rands hommes en eussent été atteints. Représeule/-vous d'après cela ipicl homme ce devait être que ce gai(;on. (Jiiaiid on demandait à frère Oignon (jnels étaient les nenf défauts (pi'il tronvail en Im, il i c''poiidail par ces trois mauvais vers de sa fa(;on :

Il est |i;iii'NM'»x, ^iimiii:iiiil cl iiiciilcur, Ivi'ogiic, iiii'ilisant, nciIcmi', Sans csinit. raÎMiii ni valeur.

« Outre ces vices, il en ;i plusieurs antres ipie je ne dis jias, ajoiilail le moine, (.'(■(piil v a de plus plaisant, c'est ijn'il vi'iit se marier partout m'i il se trouve, cl hmci une iiiaisdii pour v clahlir un méiiat;e complet ; parce ipTil a la liarhe unire, loi le el a^se/. bien rmirnic, il -c cniil beau t;an;on, et s'imagine ipie Ion-

SIXIÈME JOURNÉK. riil

tes les femmes qui le regardent sont amoureuses de lui ; et si l'on voulait le laisser faire, il courrait après elles, commes les chiens après les lièvres. Il faut cependant convenir qu'il me sert avec beaucoup de zèle ; car personne ne me parle jamais en secret, qu'il ne veuille savoir ce qu'on me dit ; et s'il arrive (pie ([uelqu'un me demande quelque chose, il a tant de peur que je ne sache point répondre, (|u'il est le premier à dire oui ou non, selon qu'il le juge convenable... » Mais reprenons le fil de notre histoire.

Frère Oignon avait laissé cet habile valet à son logis, avec ordre de prendre bien garde que personne ne touchât à son bagage, et surtout à la besace où il tenait ses reliques. Mais Gucchio Lourdaud, qui se plaisait plus dans les cuisines que le rossignol ne se plaît sur les verts feuillages, surtout quand il savait qu'il y avait quelque servante, était descendu dans celle de l'auberge, où il avait vu une grosse cuisinière, mal faite, rabougrie, avec deux horribles tétasses longues et pendantes, et un visage large, ratatiné, plus hideux que celui du plus laid des Baronchi. Cette vilaine créature enfumée, suante et toute barbouillée de graisse, ne laissa pas de lui paraître ragoûtante. L'empressement avec lequel il était allé la joindre fit qu'il laissa la chambre du frère Oignon ouverte, et son petit bagage exposé à l'abandon. Quoiqu'on fût alors dans le mois d'août, et par conséquent au fort de la chaleur de l'été, il s'assit auprès du feu, et commença d'entrer en conversation avec cette servante, qui se nommait Note. Il débuta par lui dire (ju'il était gentilhonnne par procureur, et qu'il avait plus de mille écus, sans y comprendre ceux qu'il devait bientôt donner pour achever d'acquitter certaines dettes. Il n'y eut point de bien qu'il ne lui dit de sa personne ; et sans faire attention qu'il portait un chapeau plein de crasse et rongé des bords, que son habit était tout déchiré, tout rapiécé de morceaux de différentes étoffes, que sa culotte, percée en plusieurs endroits, laissait voir sa cuisse noire et velue comme celle d'un sanglier, que ses souliers s'en allaient en lambeaux, il ajouta, comme s'il eût été un gros seigneur, qu'il voulait l'habiller tout de neuf et la retirer du service ; que sans avoir de grands héritages, il se faisait fort de lui procurer une honnête aisance : en un mot, il n'y eut point de magniliques promesses qu'il ne lui fît. Mais comme rien n'annonçait eu lui qu'il fût en état d'en effectuer aucune, il ne réussit qu'à se faire moquer de lui et à passer pour un véritable fou dans l'espi'it de la servante.

Biaise Pissin et Jean de la Bragonière, ravis de trouver Gucchio Cochon occupé à en conter à la cuisinière du logis, entrèrent sans peine dans la chambre du religieux. La première chose qui leur tomba sous la main fut précisément Ja besace où était la plume. Ils l'ouvrent, la fouillent, et trouvent une petite boîte enveloppée dans je ne sais combien de morceaux de taffetas, et dans la boîte une plume de la queue d'un perroquet vert. Ils ne doutent point que ce ne soit celle que le moine avait pronns dt; faire voir aux habitants de Certalde, et ils s'en

54'2 cdNïF.s m: Itoci; \(:i;.

cinpiiicril. Il (Mil ('■11' (l"iiul;!iil |ilu> Incili' au IViTc (Hi;iiii|i ile iicrsiiadcr ini |)fii|il(' (le cet eiulioil i\w celle pilline avail aii|)ailenu aux ailes de l'aiifie lialiriel, (|ne les peiroqiiels ('laieiil alors peu eonmis : le luxe d'Kgyiile n'i'tail ixiiiil encore passé en Toscane, cdiinnc il v est venu depuis, el oi'i il l'ail tous les jours tant de proijW's |)oui' le iiiallieur de TLlal. Mais (piami ces sortes de plumes auraient tjté connues de ipiclipies personnes, il ii'csl pas moins vrai (piil cùl òié aisé au moine de taire accroire aux habitants de ce canton que celle-là avait apparleiin à l'ange Gabriel. Non-seulemenl les oiseaux rares n'y étaient point connus,

mais je suis persuade' qu'on n'y avait j;uiiais t'iilciidu parler de pciiiKpicIs. L;î pure simplicité des mœurs anciennes régnait encore parmi eux.

Après que les deux jeunes gens eurent pris la plume, pour ne pas laiss(!r la iioitc vide el iriieux surprendre le l'rère quêteur, ils s'avis(;reiil de la remplir de cliarlions qu'ils trouvèrent dans la cheminée.

Ceux et celles qui avaient entendu ravertissemeiil de Irt'ic Ui^iioii, ne riircul pas |ilnl('il sdiiis de la urand'messe qu'ils se hâtèrent d'arriver clic/, eux pdiir eu pillici- la iiiiumIIi' à leurs amis, |)arenlset voisins. L'hcui'c arrivée, nu accolli I cil riiiilc au lieu du iciidez-vous. Quand le iiioiiic eiil dine, cl qu'il eut pris une heure de repos pour mieux digérer, instruit de la mulliliide de paysans ipii l'attendaient avec impatience, el dont une partie s'étaient rendus au château pour l'engagera venir jilus lot. il envoya dire incdiiliiiciil à Ciuccliiu llaleiia de sonner

les cloclu'tti's l'I (Tajuiortcr sa besace. Le valet avait de la peine à ([iiilter la cuisine et la cuisinière, qu'il espérait toujours de pouvoir iiagner ; mais enlin il obéit.

Après que lont le |u'U}ile fut réuni, frère Oignon, (|ui ne s'aperçut point qu'on ci'it touché à sa besace, commença sa prédication, et dit mille choses sur le respect dû aux saintes reliques. Quand il l'ut question de montrer la plume de l'ange Gabriel, il fit allumer deux cierges, ôta son capuchon, développa tout doucement la jictite boite, et l'ouvrit ensuite avec beaucoup de respect, après avoir dit (picl(|ues mois en l'honneur de l'ange Gabriel et de sa relique. Surpris de n'y trouver (pie des charbons, il fronça le sourcil de dépit, mais il ne se déconcerta pas: il ne soupçonna point son valet de lui avoir joué ce mauvais tour, parce qu'il n'avait pas assez bonne opinion de son esprit. 11 ne lui lit même point de reproches d'avoir mal gardé sa besace ; il ne s'en prit qu'à luimême d'en avoir confié la garde à un homme qu'il connaissait si paresseux, si peu obéissant et si dépourvu de toute espèce d'intelligence. Mais, levant les yeux et les mains vers le ciel, il s'écria de manière à être entendu de tout le monde : « Bénie soit à jamais, ò mon Dieu, ta puissance, et que ta volonté soit faite en tous tcnq)s et en tous lieux! » Après cette exclamation, il referme la i)oîte ; et se tournant vers le peuple : « Messieurs et dames, leur dit-il d'un ton toujours élevé, pour (jue tous les auditeurs pussent l'entendre, je dois vous dire que j'étais encore fort jeune, lorsque je fus envoyé par mon supérieur chez les Orientaux, avec ordre de faire toutes les découvertes qui pourraient être avantageuses à notre pays en général, et à notre couvent en particulier. Je partis de Venise, je passai par le bourg des (!recs, et après avoir traversé le royaume de Garbe et de Balducque, j'arrivai quelque temps après en Parion, non sans être fort altéré, comme vous pouvez croire ; et de là je vins en Sardaignc. Mais (pi'ai-jc besoin devons détailler ici les divers pays que j'ai parcourus'.' Il me sufliia de vous dire ipie lorsque j'eus passé le bras de Saint-George, et que j'eus traversé la Truflie et la Bouffie, qui sont des pays fort habités, je passai dans la terre Je Mensonge, où je rencontrai beaucoup de moines et d'autres ecclésiastiques qui fuyaient tous la peine et le travail, le tout pour l'amour de Dieu, et qui s'in- (luietaient fort peu de la peine des autres, à moins (pi'il ne leur en vînt quelque profit, ne dépensant d'autre argent dans ce pays que de la monnaie sans coin. J'allai de là dans la Brusse, où les hommes et les femmes vont en patins pardessus les montagnes, où l'on est dans l'usage d'habiller les cochons de leurs (iropres boyaux. Un peu plus loin, je trouvai un peuple qui portait le pain dans des tonneaux,' et le vin dans des sacs. Après avoir quitté ce peuple, j'arrivai aux montagnes de Bacchus, où toutes les eaux coulent en descendant, et je pénétrai si avant dans ce pays, que je me trouvai dans très-peu de temps dans l'indel'astenade, où, je jure par riiaiiit (juc je ])orle, je vis voler les couteaux : chose

Mi CONTKS ih: liiH.CACi:.

{Iii'oii ne sauiait iidiif, à iiinms de Invilir vue. .Maso del Sc^|;i((, ;;iiis iiiaicliand , (|tif ji; trouvai là (ircupc à casser des noix età vendre les coquilles en (l('lail, pourra vous conlirnier celle vcrilé si vous le rencontre/, jamais. Ouant à moi, ne trouvant pas ce (pie j'allais clierclier partout, je reluonssai ciiemin pour ne pas voyager par eau, et revins par terre saiiili', ou le pain Irais ne vaut (|iie (piatre deniers la livre, el où le pam iliand se donne pour rim. .le n'y lus pas plnlôl arrivé, (pie je rencontrai le dij^ne patriarche de Jt-rusaleni, (pii, pour iionorer l'habit du baron nntnsieur saint Antoine, (pie j'ai toujours |)ort(Wlans mes voyages, me Ht von- tontes les saintes reliipies dont il est dépositaire. Klles étaient en si grand nond)re, (pi'il me l'audrait trop de temps |)our vous parler d(! toutes: cependant, |)our vous l'aire ]il lisii-, je vous dirai un mol des plus remarquables. Il me montra entre autres choses, un doigt du Sainl-Ks|)rit, aussi irais, aussi sain, (pie s'il venait d'être coupe : le iiinseau du Séra|)liin (pii apparut à saint François; un ongle de (Ihéruhin : une des c()tes du Verbum Cani ; plusieurs landj(!au.\ des habillements de la Sainte-Foi catholiipie; (pi(d(pies rayons de l'étoile qui apparut aux mages d'Orient : une pelile liolc pleine de la sueur de saint Michel lorsfpi'il se battit contre le diable; la mâchoire de Lazare (pie.lésus-Cbrist ressuscita, cl plusieurs autres choses non moins curieuses. El counnejc lui (is présent de ipiehpies reli(pies (pie j'avais doubles, et (|u'il avait inulileinent cherchées, il me d(Uina en récompense une des dents de sainte (Iroix ; une |)elite bouteille remplie du son des cloches du magnilnpie temple de Salomon, et la plume de l'ange Gabriel dont je vous ai jiaiié. Il me donna aussi un des [)atins de saint Guérard de Grand-Ville, doni j'ai l'ail présent dejiuis peu à Guérard de lîousi, établi à Florence, (pii a beancmip de vénératiim ponicette sainte relique : eiilin, il nie ilomia des cliarbims sur lesipiels l'ut grillé le iiienlicureux saint Laurent. J'apportai toutes ces reliques à I loreiice avec beaiiconit de dévotion et de respect. Il est vrai que mon supérieur ne m'a p:is jieimis de les exposer eu public, iprauparavant il n'eut été bien prouvé (|u'elles étaient véritablement les reliiiues dont elles portaient le nom : mais depuis ipi'ou en est assuré par les lettres (pi'on a reçues du paliiarche de Jérusalem el par différents miracles ipie ces reliques ont opérés, j'ai la permission de les l'aii'e voir; et coiiiine je ni' veux les coulier à personne, je les porte toujours avec moi. Or, vous saurez (pie, pour conserver précieusement la plume de l'ange Gabriel, je la tiens dans une petite boite; et les charbons (jui servirent à n'itir saint Lamcnl. \v les tiens aussi dans une autre boite, qui ressemble si fort à la première, (pie je les prends souvent l'une pour l'autre. C'est ce (pii m'est arrivé aujourd'hui ; car, croyant cmpoEler avec moi celle on est la plume, j"ai i)ris celle où sinil les charbons. Au reste, je ne regarde point cette ('-(piivoiiue coniim! un pur hasard ; je la consid(Te |iliit('il connue un effet de la vobuité de Dieu, lorsque je lais réllcxion (pie la lete de saint Laurent e-t dans deux jouis : ainsi la l'ro-

SIXIÈME JOURNÉE. 3i5

vidence a voulu que, pour réveiller en vous la dévotion que vous devez à ce saint martyr, et pour vous disposer à célébrer dignement sa fête, je vous fisse voir aujourd'hui les charbons bénits qui ont servi à son martyre, au lieu de la plume de l'ange Gabriel, dont la lete est encore éloignée.

« Découvrez donc vos tètes, mes chers enfants, et venez voir avec respect cette auguste relique. Je dois vous dire que quiconque sera marqué de ces charbons en signe de croix, le feu ne le brûlera point de toute l'année, à moins qu'il ne le sente. »

Après ce discours de vrai charlatan, il chanta un cantique à la louange de saint Laurent, ouvrit la boite, et montra à cette sotte multitude les charbons qu'elle renfermait. Quand il eut donné le temps à tout le monde de les voir et de les admirer, chacun s'empressa de s'en faire marquer et donna une offrande plus forte que de coutume. Frère Oignon, de son côté, fut libéral de croix, et n'épargna point ses charbons à marquer les habits de toile blanche des hommes, et les voiles des fennncs, leur faisant entendre qu'à mesure qu'ils s'usaient dans ses doigts, ils croissaient dans la boite, comme il l'avait éprouvé dans une autre occasion : de sorte qu'ayant ainsi croisé tous les habitants de Certalde, à son très-grand profit, il s'applaudit en lui-même d'avoir eu l'esprit de se moquer de ceux qui avaient cru lui faire pièce en lui dérobant la [)lunie. Les voleurs avaient assisté à la prédication, et furent si contents de la défaite que frère Oignon avait trouvée, et de la tournure plaisante qu'il avait donnée à la chose, qu'ils manquèrent de se démonter les mâchoires à force de rire. Quand l'assemblée fut dispersée, ils joignirent le moine, lui apprirent ce qu'ils avaient fait, et lui rendirent sa plume, dont il ne tira pas moins de profit, l'année suivante, qu'il venait d'en tirer des charbons.

NOUVELLE PREMIERE

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