I.K CUISIMER
Vous pouvez avoir entendu diic ou avoir vu par vous-mêmes (pie mcssire Coiirard, ciloycn de l'Ioreud', a lonjours été lionmie de grande dépense, libéral, magniOque, aimanl licaiu uup les chiens el les oiseaux, pour ne rien dire de ses autres goùls. In jour, ,'i la chasse du l'aucun, il pi'it une iivuc, près d'un village nommé Pcrclola. La trouvant jeune et grasse, il ordonna (pi'on la reniil à son cuisinier pour la rôtir el la servira son souper. IS'ote/. hien ipu' ce cuisinier, Vénitien d'origine, et ipii portail le nom deOuincpiiliio, était un sol accompli. Il prend la grue el la fait rôtir de smi mieux. Klle élail sur le point d'èlrt' cinte, el réjiandail une excellente odeur, lorsipTune femme du ipiartier, appelée Brunette, dont (Jiiiii(|iiiliio élail aninureuN, entra dans la cuisine. L'agréalile fumée qu'exhalait loiseau (pi'on venait d'ôler de la liroclie fait naître à cette femme l'envie d'en manger, et aussitôt de prier instammenl le cuisinier de lui en donner une cuisse. Celui-ci se moque d'elle, et lui répond en cliantant : « Vous ne r aurez p(ts,.ilame Brunette, vous ne l'aurez pas de moi. — Si vous ne me la donne/., répliipia la femme, je vous jure que vous n'aurez jamais rien de moi. » .\près plusieurs paroles de pari el d autre, (juiiKpiiljio, ipii ne voulait pas déplaire à sa maitresse, coupe la cuisse el la lui donne. Il y avait ce jour-là, au logis, grande compagnie à souper. La grue l'ut servie avec une seule cuisse. Un des convives, ipii fut le premier à s'en apercevoir, ayant montré de rélonnement, messire Conrard lit appeler le cuisinier, el lui demanda ce ([u'était devenue l'autre cuisse. Le Vénilien, naturellement menteur, répondit cITronlémcnt que les grues n'avaienl iiuiiiii' jamlii' cl une cuisse. «Crois-tu donc que je n'aie jamais vu d'autres grues que celle-ci'.' — lie que je vous dis, monsieur, est à la lettre ; cl si vous en doutez encore, je me fais fort de vous le |)rouver dans celles (pii sont en vie. » Tout le mondi; se jirit à rire de cette ré-
SIXIÈME JOlIRiNÉli. 529
ponse: mais Coiirard, no voulant pas faire plus grand bruit à causo dos étrangers qu'il avait à sa table, se contenta de répondre au lourdaud : « Puisque tu te fais fort, coquin, de me montrer ce que je n'ai jamais vu ni entendu dire, nous verrons demain si tu tiendras ta jiarole ; mais, parbleu, si tu ne le fais pas, je l'assure que tu te souviendras longtemps de ta bêtise et do ton oiMiiiàtreté ; qu'il n'en soit à présent plus question : rotire-toi. »
Le lendemain, messire Gonrard, que le sommeil n'avait point calmé, se lova à la pointe du jour, le cœur plein de ressentiment contre son cuisinier. Il monte
à cheval, le fait monter sur un autre pour qu'il le suive, et va vers un ruisseau, sur le bord duquel on voyait toujours des grues au lever de l'aurore. « Nous verrons, lui disait-il en chemin, de temps en temps, d'un ton de dépit, nous verrons lequel de nous a raison. » Le Vénitien, voyant que son maître n'était pas revenu de.s premiers mouvements de sa colère, et qu'il allait se trouver confondu, ne savait comment faire pour se disculper. Il aurait volontiers pris la fuite s'il eût osé, tant il était épouvanté des menaces du gentilhomme. Mais le moyen, n'étant pas le mieux monté? Il regardait donc de tous côtes, croyant que tous les objets qu'il apercevait étaient autant de grues qui se soutenaient sur doux pieds. Arrivés assez près du ruisseau, il fut le premier à en voir uno douzaine, loutes appuyées sur un pied, ((iiiiiiio elles font ordinairenioni (piand
T,T^\) CONTI-S ni- lUlCCACi:.
elles (loniiont. Il les inonlrr niissilôl ;"i son maître, on lui (lisant : « Voyez (loue, iDonsiour, si co quo je vous disais liior au soir n'est pas vrai : regardez oos grues, ol voyez si elles ont |)lus d'une jauil)o et d'une cuisse. — Je vais le l'aire voir (|u'eilos en ont doux, ré|irn|n:i messile (Jmiard; allonds nn pen : » cl s'étant approclié, il se mil à iiici' : lion! hou! lion! A ce bruii les gincs de s'éveiller, de baisser l'autre jiird cl di' |irendre ensuite la volée. « Eli hieii, maraud, dit alors le genlillionuiie, les férues ont-cllcs deux pieds? Que diras-tu maintenanl? — .Mais, monsieur, repartit Quinquibio, (pii ne savait |)lns ipio dire, mais vous ne criâtes |)as : IIou! liou! hou! à celle d'hier au soir; car si vous l'aviez fait, elle aurait mis à terre, comme celles-ci, l'autre pied. » Celte réponse ingénue plut si l'ori à messire Conrard, (ju'elle désarma sa colère; el ne pouvant s'empêcher de liie : a Tu as raison, Quinquibio, lui dit-il, j'aurais du vraiment l'aire ce cine In dis : v:i, je le pardonne; mais n'y reviens |dus. » (l'est ainsi que par une repartie tout à l'ail plaisanle, le cuisinier esquiva la punition et lit sa paix avec s(ui mailie.
NOl'VI'LLK V
nii'N HE l'LI s TIÎOMI'EI li QIE LA MI.Mv
Messire Foret de Rabata était nu petit homme fort mal fait, avant le visage plat cl le nez camus comme celui d'iiii chien terrier : il était, en un mot. si alTicnx (pie. l'enl-oii eniiipaié an pins diUorme des llaidinhi, mi i'aniail encore trouvé l'oii laid. Cependant, avec sa dillormilé, il l'ut un si firand jnrisconsnlto, (pie les savants de son temps l'ont regardé comme \in code vivant de droit
(iiotto, l'amcnx jieiiilro, n'élait giu're moins laid. Celui-ci avait une imaginatiou si vive pour saisir tons les i-a|)porls des objets, pour en icndre les moindres nuances, que ses ouvrages l'aisaient illusion, et qu'on prenait jiour la nature ce qui n'en était qu'une imitation, tant son pinceau était énorgiipie et plein de vérité. C'est lui (pii ressuscita la peinture de l'état de langueur et de barbarie où l'avaient plongée dos [teintres sans goût el sans talent, plus jaloux do charmer les yeux des ignorants e^ de gagner de l'argent ipie ih plaire aux connaisseurs et d'acquérir de la gloire ; aussi le regarde-t-on comme une des liiiiii('rcs de l'école llorentine. Ce ipii relevait inlininient son mérite était une modeslie flirt rare dans les gens de son étal. Il avait ranihitiMii d'elle le prince des
SIXIKME JOURNÉE. . 551
peintres, et néaiiinoiiis il ne voulait point qu'on lui donnât seulement le nom de maître. Mais son humilité ne faisait qu'augmenter l'éclat de ses talents, ijui lui attiraient chaque jour des envieux parmi les autres peintres, et même parmi ses propres élèves.
Ces deux hommes aussi mal faits, et d'une figure aussi désagréable l'un que l'autre, avaient leur bien à un village près de Florence, nommé Maguel. Après y avoir passé quelques jours de la belle saison, comme ils s'en retournaient à Florence, ils se rencontrèrent à moitié chemin, aussi mal montés et aussi mal habillés l'un que l'autre. Tandis (|n'ils cheminaient ainsi ensemble au petit pas, ils furent surpris par une de ces grosses pluies d'été qui viennent tout à coup et finissent quelquefois de même. Pour se mettre à couvert, ils entrèrent dans la chaumière d'un paysan qu'ils connaissaient. Cependant la pluie ne discontinuait point. Impatientés d'attendre, et voulant arriver de jour à la ville, ils empruntèrent chacun à ce [laysan un vieux manteau de bure grise, et un méchant chapeau, ne trouvant rien de meilleur, et se remirent en chemin. Après avoir marché quelque temps fort mouillés et fort crottés, l'orage se dissipa. Messire Forêt écoutant tìiollo, qui était beau parleur, s'avise de le regarder avec affectation de pied en cap ; et le trouvant si laid et si mal accoutré, sans songer (ju'il n'était pas j)lus beau lui-ménu', il se mit à rire, et lui dit : « Pensezvous que si nous rencontrions à présent ijuebpi'iin qui ne vous eut jamais vu ni conmi, il vous prit pour le plus excellent peinlre du monde? — Oui, monsieur, répliqua Giotto dans le moment, s'il pouvait croire, en vous examinant des pieds jusqu'à la tele, que vous savez seulement votre a, b, c. » Le jurisconsulte, se voyant battu des mêmes armes dont il avait attaqué son conipagnon de voyage, demeura bouche close, et reconnut son imprudence. Cette anecdote, dont je puis garantir la vérité, nous apprend (pi'il ne faut jamais railler les autres, (juand on fournit soi-uième matière à la raillerie.
CONTKS \\\: IMICCACI;.
AHI \ i;i.|.i; \ I
LA (iAGKUllli
Il \ M InrI |u'U (le Iciiips (|u"tiii ((iiiiiaissait à llorcnco un jeune lniiiiiiic noiiiiiiù Miclu'l Scalso. Il avait Tesprit si cnjouc, si l'écoiul en i'acélies do toiile l'spèfc, (|uo la jeunesse de la ville lecliercliait avec empressement sa société. Un juin' (prit était à Montij;ni, avec plusieurs de ses amis, la conversation tomba sur l'ancienneté et la noblesse des maisons de Florence. Les uns disaient (|ue celle des l'berti méritait la préférence à cet égard ; les autres [)rétendaient (|ue c'était la maison des Landjciti ; un autre soutenait qu'il v en avait de plus anciennes (jue celle-là, et les nommait : chacun, en un mot, parlait selon son idée cl son intérêt. Sealse, api'ès avoir entendu leurs divers senlinienls : » Vous étes'tous dans l'erreur, leur dit-il en souriant, et vous ne savez, ce (|Ue vous dites. Je prétends, moi, (pu' la l'amille la plus ancienne, et ])ar conséipient la plus noble, non-seuleiuenl de Florence, mais du monde entier, ou du luoins, pour ne pas exagérer, de toute la Toscane, est la famille des Baronclii. Tous les savants et tous ceux qui les connaissent connue moi sont de mon sentiment. Afin (|ue vous ne confondiez |)oinl, je parle des liaronclii, nos voisins, qui logent près de Notre-Dame la Majeure. »
Les compagnons de Sealse, qui avaient d'abord cru ipi'il voulait parici- de quelques Baronclii qu'ils ne connaissaient |)oinl, voyant qu il était question de ceux qu'ils connaissaient pour n'être |)as d'une l'amille fort ancienne, se mirent à rire, et lui demandèrent s'il disait cela sérieusement. « Nous connaissons aussi bien que loi les Daroncbi, et c'est nous prendre pour des benêts (|ue de nous dire (pi'ils sont les plus anciens nobles de la ville. — Kli bien, messieurs, vous ne les connaissez pas, répliqua-l-il, puisque vous n'êtes point de mon avis. Au nsste, je vous prends si peu pour des benêts, et je suis si persuadé de la vérité de ce que j'avance, que je suis prêt de gager avec (|ui voudra le souper pour nous si.x, et de m'en rapporter même ;'i la décision de qui bon vous sendjlera. » La gageure acceptée par un nommé Neri Vanniri, on convint de s'en rapporter au jugement de Pierre le llnrenlin, dans la maison de (|ui ils étaient. ils vont tous le joindre dans Tinstaul, pour avoir le plaisir de voir perdre Sealse et de le bien badiner.
Le maitre du l()i;is était, i|Uiii(pie jeune, un lnunnu' >ai;e et de grautl sens.
A[)r('s avilir l'iitendu Nori, il st" tourne vors son adversaire, et lui demande comment il prouvera ce (lu'il avance. « Je le prouverai si bien, (jue vous serez forcé d'avouer, vous et les autres, que j'ai raison. » Puis il ajouta : « Pins une famille est ancienne, plus elle est noble de l'aveu de ces messieurs ■. or, la famille des Baronchi est la plus ancienne de Florence; donc elle est la plus noble de toutes. Il ne me reste donc, pour gagner la gageure, qu à prouver l'ancienneté des Baronchi. Voici ma preuve. Tous les hommes sont l'ouvrage de Notre- Seigneur. On voit évidemment qu'il a fait les Baronchi lorsqu'il n'était encore qu'apprenti peintre, et qu'il n'a fait les autres hommes qu'après qu'il est devenu maitre dans l'art de la peinture. Pour vous en convaincre, comparez les Baronchi aux autres hommes : vous trouverez de la justesse, de la proportion, de la régularité dans les traits de ceux-ci ; tandis que ceux-là ne vous paraîtront qu'ébauchés. Et véritablement, l'un a le visage long et étroit, l'autre démesurément large : celui-ci est camus, celui-là a un nez d'un pied de long : l'un a le menton long et crochu, une mâchoire d'àne; l'autre l'a court et plat, et sa ligure ressemble au minois d'un singe. Il en est dans cettefamille qui ont un œil j)lus gros ou plus bas que l'autre; enfin les visages de ces messieurs ressemblent à ceux que font des enfants qui commencent à dessiner. Il est donc clair que Notrc-Seigneur n'était pas grand peintre quand il les fit; d'où vous devez nécessairement conclure (ju'ils sont plus anciens, et par conséquent plus nobles que les autres hommes. »
Pierre le juge, Neri le parieur, et tous les autres, se rappelant (jiie les Baronciii étaient tels qu'on venait de les dépeindre, rirent aux éclats d'un si plaisant argiunent et convinrent d'une voix unanime que Scalse avait gagné. On ne se lassait point de crier, en se retii'ant : « 11 a raison ! il a raison, les Baronchi sont les plus anciens cl les plus nobles de Florence! »
OONÏKS DE liUCOACIi.
iNOl VKLI.i; \ Il