‹ Contes;Chapitre 52 sur 56 · SALADIN · texte numérisé non relu

SALADIN

Lorsijue l'empereur Frédéric 1" régnait, si l'on eu croit le témoignage de plusieurs historiens, les chrétiens, pour recouvrer la Terre sainte, se disposaient à passer la nier. Saladin, prince remiili de vertus, et alors Soudan de Bahylotie, informé de cette nouvelle, résolut île voir par lui-même les préparatifs des seigneurs chrétiens, afin de pouvoir mieux leur résister. Ayant mis ordre à ses affaires d'Kgypte, feignant d'aller eu pèlerinage, il partit, sous des habits de inarchaïul, di'uiiisi', n'aviuil d'autre sviite que deux amis et trois domesti(|ues. Après avoii- iiaicnuiu pliisicms provinces chrélicunes, il s'avançait dans lai. omliardic pour passer ensuite les Alpes. Kn allant de Milan à Pavie, il lui rcucoutrc sur le soir par un genlilliomme, nommé ïliorel d'Istrie, citoyen de l'avie, qui, suivi d'un grand Iraiii de domcsticpies, de chiens et d'oiseaux, allait passer ipiehpies jours dans une maison (ju'il avait sur les hoids du Tésin. Ce geutillioiume le prit, lui et sa suite, pour des seigneurs étrangers qui voyageaient, et il désira de leur faire politesse. Il en ( ul hiiiilnt l'occasion. Un domestitpie de Saladin ayant demandé à l'un des siens comliieu il y avait encore de là à l'avie, et s'ils pouiiaiciit y arii\rr a\anl (pic les portes fussent fermées, nicssire Thorel prit la parole lui-même; « Mousieui-, dit-il à Saladin, vous ne pouvez y arriver à temps, (|uel(pie diligence (jue vous fassiez. — Enseignez-nous donc, s'il vous plail, où nous pourrons trouver à loger ailleurs, car nous sommes des étrangers (pii ne connaissons pas le pays. — Volontiers : j'avais dans cet instant dessein d'envoyer un de mes gens vers Pavie pour qiiehjue affaire : il vous conduira dans un endroit où vous serez fort bien logés. » Thorel s'approcbant ensuite de celui de ses valets (|u'il connaissait peur le plus intelligent, lui ccunmanda de les nuiduiie chez lui, peiulMiil «[u'il sdi irait par le du min le plus court.

Dès iin'il iiil aiii\é, il (il prepari r un bon snn|cr, drcsseï' les tables ilaiis

IiIXIÊME JOURNÉE. 535

son jardin, et alla ensuite attendre les étrangers sur sa porte. Cependant le valet, causant avec la troupe qui lui avait été recommandée, l'égara dans difl'ércnls chemins et la conduisit, sans qu'elle s'en aperçût, jusqu'à la maison de son maitre. Dès que celui-ci les vit, il courut au-devant d'eux en leur disant: « Messieurs, soyez les très-bien venus. » Saladin, qui avait de l'esprit et de la pénét ration, découvrant dans l'instant toute la trame du clievalier : « Monsieur, lui dit-il, s'il était possible de se plaindre de l'bonnêteté et de la courtoisie de quelqu'un, nous aurions sujet de nous plaindre de vous, qui nous avez fait un peu allonger notre chemin pour nous donner plus agréablement l'hospitalité, politesse à laquelle nous sommes très-sensibles, mais que nous n'avons pas méritée. » Le chevalier, qui était sage et qui parlait bien, répondit: « Seigneur, les politesses que je vous fais ne sont rien en comparaison de celles que vous méritez, si votre extérieur ne me trompe pas. Vous auriez été fort mal hébergés hois de Pavic ; ainsi, ne regrettez pas de vous être un peu détcuirnés de votre chemin. » Tandis (pi'ils parlaient, tous les gens de messire Thorel arrivèrent pour rendre la réception plus magnifique. On fit monter les étrangers dans les appartements qui leur étaient préparés. Ils y prirent, en attendant le souper, des rafraîchissements, et le chevalier les entretenait de propos agréables.

Saladin et ses deux amis savaient le latin. Ils entendaient parfaitement et étaient entendus de même. Leur hôte leur [)arut le plus gracieux, le |)lus aimable et le plus élo(pient gentilhomme qu'ils eussent encore rencontré. De son côté, messire Thorel avait la plus grande opinion de ces étrangers ; tout ce qui le chagrinait était de ne pouvoir leur donner meilleure compagnie ni meilleur régal ; mais il se proposa de réparer tout le lendemain. Ainsi, après avoir instruit un de ses gens, il le dépécha vers sa femme, qui était prudente et généreuse. Il conduisit ensuite ses hôtes dans le jardin, où il s'informa poliment de leur état. « Nous sommes, répondit Saladin, des marchands de l'ile de Chypre; nous allons à Paris pour nos affaires. — Plût à Dieu, s'écria messire Thorel, que ce pays-ci produisît des gentilshommes qui ressemblassent aux marchands de Chypre ! » De propos en propos, on arriva à l'heure du souper. Il les laissa se mettre à table comme il leur plut. Le repas, sans être magnifique, fut fort bon, et la délicatesse qui y régnait d'autant plus étonnante, qu'on n'avait pas eu beaucoup de temps pour songer aux apprêts. On ne resta pas longtemps à lahlc. Messire Thorel, craignant que ses hôtes ne fu.ssent fatigués, les conduisit à leurs lits et gagna bientôt le sien.

Le domestique envoyé à Pavie s'acquitta de la commission qui lui avait été donrlée. La dame fit aussitôt avertir plusieurs des amis et des vassaux de mes' sire Thorel. Elle prépara un grand festin, auquel furent invités les citoyens de la ville les jìIus distingués; Elle acheta toute sorte d'étoffes de soie, d'oi'^

■)ô6 comi: S iiK II oc. caci:.

(les lapissi'i'ics, ili's loiirrurL's, et lit Ioni iiiranj^cr ((Uimic son ni:ui le lui avait prcscril.

Li's étrangers etani levés, messile Tliorel monta à cheval avec eux, les coniliiisil à un f,'ué voisin, el leur doima le plaisir de voir voler ses oiseaux de chasse. Mais Saladin, (|ui dail liiiii aise de se rendre à l'avie, demanda s'il n'y aurait |)as (|uili|u'un (|ui lui en eM.<eij,'nàl la meilleure hôtellerie. « Ce sera moi i|ui vous \ ((induirai, répondit le chevalier, parce que des affaires m'appellent ù la ville. » On partit, ou arriva sur les noni' heures, et les voyajjeurs, croyant être

adresses à la nnilii'uic anhcriic cnlri^rent avec niessire Thorel dans sil propre maison, l'ius de iini|n,iiilr |)(isonnes étaient venues pour les recevoir; elles allèrent toutes au-d(\inil d'iuv. « (]e n'est |);is là ce (|ue nous vous avons demandé, dit Saladin à niessir(! Thorel. Vous en files heaucoup trop hier au soii' ; ainsi, vous pouvez nous laisser [)oursuivre notre route. — Seii^neur, répondit Thorel, je n "ai olilijiation (|u'à la fortune de vous avoir possédé hier au soir; c'est elle (pii lit (|u'éj,'aré dans votre chemin, i'orce vous fut de venir dans ma petite maison. .Mais je vous amai uni' niiji^ation à vous-uièun'. ipie tous ces j,'entilshonniies partayei'ont, si \uus voiile/, hieu nous faire l'iioninnr de (liner aujourd'hui avec nous. » Saladin cl ses (■onipa^iion>, vaiiu n^ par lanl d'avances, descendirent. Ils furent conduits par les ;,'enlilshommes dans des appartements richement pix-parés pour eux. Après les cérémonies de l'hospitalité, ils se ren-

dirent dans lo salon, où tout était orné avpc la pins grande magnificence. On donna ensuite à laver et on se mit à table. Elle fut servie avec tant de délicatesse, de goût et d'opulence, qu'il n'eût pas été possible de mieux traiter l'Empereur s'il fût venu. Quoique Saladin et ses compagnons fussent de grands seigneurs, accoutumés au luxe, ils furent étonnés de cet appareil, attendu qu'ils savaient fort bien que leur hôte était un simple citoyen, et non pas un prince ou un grand seigneur. Après qu'on eut dîné et un peu conversé, les gentilshommes italiens allèrent se reposer, parce qu'il faisait extrêmement chaud, et messire Thorel resta seul avec ses hôtes. Il entra avec eux dans une chambre particulière. Afin de ne leur cacher rien de ce qu'il avait de plus cher et de plus précieux, il fit appeler son aimable et vertueuse épouse. Elle arriva parée des plus riches habits, accompagnée de deux petits enfants, beaux comme des anges. Elle s'avança devant les étrangers et les salua gracieusement. Ceux ci se levèrent, la saluèrent respectueusement, la firent asseoir au milieu d'eux et caressèrent beaucoup les enfants. .-Vprès plusieurs propos agréables, elle leur demanda qui ils étaient et où ils allaient. Ils firent la même réponse qu'ils avaient faite à son mari. « Je vois, leur répondit-elle en riant, que ce que j'ai eu dessein de faire peut s'exécuter. Je vous prie donc de vouloir bien accepter les petits présents que j'ai à vous offrir. Les femmes, selon leurs petites facultés, donnent de petites choses; mais ayez plus d'égard à la bonne intention de celle qui donne qu'au présent même. » Ayant fait venir pour chacun des robes très-riches, non comme pour de simples citoyens, mais comme pour de grands seigneurs, des jupes de taffetas et du linge : « Agréez, s'il vous plaît, ces robes, leur dit-elle ; mon mari en a aujourd'hui une semblable. Quant au reste, je sais que c'est peu de chose; mais, sachant que vous êtes loin de vos femmes, que vous avez fait une longue route, qu'il vous en reste encore une fort longue à faire, et que les marchands aiment la propreté, cela peut vous être de quelque secours. » Lçs gentilshommes virent bien que messire Thorel ne voulait rien oublier, et qu'il avait obligeamment pourvu à tout. Ils craignaient, vu la richesse des robes, qu'ils ne fussent reconnus. « Ce sont ici, madame, des présents d'un grand prix, répondit l'un d'eux, et qu'on ne devrait jias accepter légèrement, si la manière dont vous les offrez pouvait permettre un refus. »

Messire Thorel, qui les avait quittés, étant de retour, sa fenimc leur dit adieu et s'en alla. Elle ne manqua jias de faire plusieurs présents aux domestiques. Messire^ Thorel obtint d'eux, à force de prières, qu'ils passeraient le reste de la journée avec lui. Après s'être un peu reposés, ils se vêtirent de leurs robes nouvelles et allèrent se promener à cheval dans la ville. On servit au retour un souper magnifique, où se trouva fort bonne compagnie. Ensuite ils iilièrent se coucher.

53R CONTKS \)E ItOCCAf.f:.

F.e lendemain, lorsque le jour parut, ils se levèrent et allenili |M(iiilro leurs montures. Mais ils trouvèrent, à la piare des elievaux latigués qu ils avaient, des elievaux vigoureux et frais poui' iii\ cl |hiiii' Icuis domesticpies. « Je jure Dieu, s'écria Saladin en se retournant vers ses compagnons, i|iril ii'v eut jamais homme plus accompli, plus courtois, plus prévenani ijue (■(■liii-ci. Si les rois chrétiens sont aussi rois ipiil est généreux chevalier, le Soudan de lîahvlone n'est pas fait pour résister, je ne dis pas à tous ceux qui se préparent pour l'allaquer, mais à un seul. » Voyant qu'il serait inutile de refuser ces nouveaux présents, ils l'en remercièrent et partirent. Mcssirc Thorel, avec plusieurs de ses amis, les accompagna un assez long espace de chemin. Saladin, ijuoicpril le (piillàt à regfet, parce qu'il l'aimait déjà tendrement, le pria de s'en retourner. Thorel, non moins l'àchc de se séparer d'eux, leur dit : « Je vais faire ce que vous m'ordonnez. Je ne sais qui vous êtes, ni ne me soucie de le savoir (|u'autaut que cela peut vous faire plaisir; mais, qui que vous soyez, vous ne me ferez pas accroire que vous n'êtes que des marchands. Adieu. » Saladin, ayant pris congé des autres gentilshommes, répondit à Thorel : « Il pourra se faire, monsieur, (|ue vous verrez de notre marchandise, latpielle vous conlirmera dans votre opinion. Adieu. »

Le Soudan jiartit avec ses compagnons, projeta, s'il \ivail, cl (|iir I issue de la guerre ne lui IVil pas funeste, de faire autant d'honneur à niessire Thorel que celui-ci lui en avait fait. Il s'entretint longtemps île lui, de sa iennue, de ses discours, de ses actions, et loua tout ce (|u'il avait vu et entendu de ce loyal chevalier.

Apres avoir paicouru toutes les parties occidentales de lEuropc, il se rembanjua, revint à Alexandrie, bien instruit, et se prépara à se défendic.

Messire Thorel, revenu à Pavie, chercha longtemps quels pouvaient être ces étrangers: mais plus il formait de conjectures, moins il approchait de la vérité.

Quand le temps lixé pour le départ des chrétiens fut arrivé, et (]u'(Ui faisait |)arlout lie grands |U'éi)aratifs, messire Thorel, malgré les prières et les larmes de sa fenmie, résolut de suivre la foule des croisés. Ayant arrangé ses affaires, et étant prêt à monter à cheval : « Mon amie, dit-il à sa femme, je vais suivre les chevaliers chrétiens, tant pnur iimii hnniifiir (pic |Hinr le salut de mon àme ; je te recommande nos hieiis et nos intérêts, (ioininc mille accidents |)cuvent rendre mon retour très-incertain, très-diflicile, et iimiim' iiiipussililc, je te demande ime grâce ; quelle que soit ma destinée, si tu n"as pas de mes nouvelles, attends-moi un an un mois et un jour à dater de celui où je pars. — Je ne sais, mon ami, répondit l'épouse éplorée, coiiiincnl je Mi|i|Hiiiri,ii la douleur où nie laisse votre départ; mais si je n'y succoiiihe pas, ijuc vous viviez ou que vous mouriez, soyez sûr (pie je serai lidèlc à mes engagements el M ta mémoire de niessire Thorel. — Je ne ddiili' |i(iiiil, répliqua celui-ci, de

ia sincérité de tes promesses ; je suis assuré que tu feras tout ce qui dépendra de toi pour les tenir. Mais lu es jeune, belle, noble, vertueuse et connue pour telle : il est donc très-probable qu'au moindre bruit de ma mort plusieurs ^.lentilshommes des plus recommandables s'empresseront de te demander à tes frères et à tes parents. Quand tu voudrais, tu ne pourrais résister à leurs ordres. Voilà pourquoi je te demande un an, et que je n'en exige pas davantage. — Je ferai ce que je pourrai, répondit cette tendre épouse, pour tenir ce que je vous ai promis; mais si j'étais enlin contrainte d'agir autrement, soyez sur qu'il n'y a rien qui puisse m'empêciier d'obéir à ce que vous me prescrivez aujourd'hui. En attendant, je prie Dieu qu'il nous préserve de vous perdre. » A ces mots, qu'elle entremêlait de larmes et de sanglots, elle tira un anneau de son doigt et le mit au sien, en disant : « S'il arrive que je meure avant de vous revoir, que ceci me rappelle à votre souvenir. » Messire Thorel monta à cheval, dit adieu à tout son monde et partit.

Dès qu'il fut à Gènes il monta avec sa compagnie sur une galère, et étant arrivé à Aci-e, il se joignit au reste de l'armée des chrétiens. Une mortalité presque universelle se répandit sur cette armée, et ceux qui n'en étaient pas victimes devenaient prisonniers de Saladin, et on les conduisait dans différentes villes. Messire Thorel fut un de ceux qui n'échappèrent pas à la bonne fortune ou à l'habileté de Saladin; car on ne sait à quoi attribuer un succès si général et si rapide. Il fut conduit dans les prisons d'Alexandrie. Là, n'étant point connu et craignant de se faire connaitre, la nécessité le contraignit à panser des oiseaux, chose à laquelle il réussissait fort bien. Ce talent le Ut remanjuer par le Soudan, qui lui rendit sa liberté et le (it son fauconnier. Thorel, ne reconnaissant pas ce prince et n'en étant i)as reconnu, ne songeait qu'à sa patrie, qu'il regrettait si fort, qu'il avait plusieurs fois tenté de s'enfuir, mais toujours inutilement.

Pendant ce temps-là, il vint des ambassadeurs génois pour traiter avec Saladin de la rançon de plusieurs de leurs concitoyens. Comme ils étaient prêts à repartir, messire Thorel songea à donner par eux de ses nouvelles à sa femme : il lui écrivit pour lui dire de l'attendre, en l'assurant qu'il reviendrait le plus tôt qu'il pourrait. 11 pria instamment un des ambassadeurs, qu'il connaissait particulièrement, de faire en sorte que ses lettres fussent remises dans les mains de l'abbé de Saint-Pierre, son oncle.

Les affaires de messire Thorel en étaient là, lorsque, causant un jour avec Saladin de ses oiseaux, il lui échappa un sourire, accompagné d'un geste familier, dont le prince avait été frappé à Pavie. (]e geste réveille dans son esprit le souvenir de son ancien hôte : il le regiirde, le lixe avec intérêt et croit le reconnaître. « Chrétien, lui dil-il. de quel pavs cs-lii? — Sire, répondit-il, je suis Lombard, pauvre citoyen d'une ville ipi'ou noiinne Pavie. » Cette réponse cou-

liriiia Saluilin dans sos soupto"^- " fitu lu'a donné le Icnips, dit-il cn Ini-nu-nie, tle taire connaître à cet honinie combien sa courtoisie m'a été aj;réaiilc. » Ayant l'ait aussitôt ranj^er tous ses lialiits dans une chambre, il l'y conduisit, u Rcfjarde, chrétien, dit-il, si dans toutes ces robes il y en a (jue tu n'aies jamais vues. M L'Italien regarde, examine, et voit celles que sa lemme avait données autrefois; mais il n'ose croire le témoifinaj^ne de ses yeux. « Sire, répondit-il, je n'en connais pas une; il est vrai qu'il y en a deux qui ressemblent à des robes dont j'ai été vêtu, et que je lis donnei' à trois marcliaiids (|ui \ imeni ilu'/. moi.»

.Mors Saladin, ne pouvant plus se contenir, l'iiubiassa tendrement, en lui disant : « Vous êtes niessirc Tliorel d'Istrie, et je suis un des marchands à qui votre IVnnne donna ces robes. Le temps est venu de vous lairc comiailic ma marcbandise, connue je vous dis, cn partant, (pie cela |iourrait an Ìmm . » Messile Thorel ressentit dans cet inslanl de la joie et de la limite ; de la joie d'avoir eu un tel hôte, de la honte ilr l'iiMiir lerii, à ce (pTil lui semblait, si pauvrement. « Mou eiier :iiiii, lui dit Salailiii, |jiii-i|iic le ciel vous a eiivové ici, songe/. que ce n'est plii> moi. (pie c'est vous ipii ele> le m, dire. » Apns !',i\(iir lie;nieiiiip caresse, il le lit vêtir d'habils inyaux, le conduisit lui-inrine devaiil le- plus grands seigneurs de sa cour, et, après l'avoir beancou|i loué, il leur commanda du l'honorer comme lui-même, s'ils désiraient ses bonnes grâces. Tous obser-

DIXIÈME JOL'RNÉE. 541

vèrent cet ordre, mais surtout ceux qui avaient accompagné Saladin dans ses voyages.

Le passage rapide de messire Tliorel de l'esclavage au comble de la gloire lui lit perdre de vue, pendant quelque temps, les affaires de Lombardie. 11 pensait d'ailleurs que son oncle avait rei;u ses lettres.

Le jour que Saladin prit un si grand nombre de chrétiens, mourut un certain gentilhomme provençal, nomrné messire Thorel de Digne. Ni sa noblesse ni sa valeur ne l'avaient guère fait connaître de l'armée ; de sorte que quiconque entendait dire que messire Thorel était mort, croyait que c'était de messire Tliorel d'Istrie qu'il s'agissait. Sa captivité confirma ce bruit, que plusieurs Italiens répandirent dans leur pays et accréditèrent, en assurant l'avoir vu mort et avoir assisté à son enterrement.

Cette nouvelle répandit le deuil et la désolation, non-seulement dans la maison de sa femme et de ses parents, mais dans celle de toutes ses connaissances. Il serait trop long de décrire la douleur, les larmes, la tristesse de la jeune veuve, (juelques mois s' étant écoulés, son cœur ayant recouvré un peu de caluK! et de tranquillité, elle fut demandée en mariage par les plus grands seigneurs de la Lombardie, et vivement sollicitée par ses parents de faire un choi.x. Elle persista longtemps dans ses refus ; mais, contrainte enfin de céder, elle demanda et obtint que la cérémonie lut différée jusqu'au terme prescrit par messire Thorel.

l'entlant (jue ces choses se jiassaicnt à l'avie, celui-ci ayant rencontré à Alexandrie un homme qu'il avait vu à la suite des ambassadeurs génois, et s'embarquer avec eux sur la galère qui devait les conduire à ^ênes, il lui demanda des nouvelles de leur voyage. « Monsieur, répondit-il, nous avons fait un voyage très-malheureux. Je quittai les ambassadeurs à Candie, et j'ai ouï dire dans cette ville, où j'ai fait quehpie séjour, qu'étant près d'arriver en Sicile, il s'éleva un vent du nord furi('ux, ((ui les jeta sur les bancs d(! Barbarie, où ils ont l'ait naufrage; personne ne s'est sauvé, et deux de mes frères y (Mit péri. »

'l'Iiorel, ne doutant point d'un récit si bien circonstancié et qui était en effet conforme à la vérité, se souvint que le terme (ju'il avait prescrit à sa femme allait expirer, et se mit dans l'esprit que, ne recevant point de ses nouvelles, (Ile se remarierait. Cette idée lui fit perdre toute sa tranquillité, et le jeta dans une si [irofonde mélancolie, qu'il fut contraint de tenir le lit et qu'il désirait la mort comme une grâce. A celte nouvelle, Saladin, qui l'aimait beaucoup, a(-cournt vers lui, et le força par ses prières de lui avouer le sujet de sa maladie. Il le blâma de ne le lui avoir pas confié plus tôt, l'exhorta à setrancpiilliser, l'assurant que, s'il le désirait, il serait à Pavie au terme indiqué. Messire Thorel, ipii avait de la confiance dans ce prince, ne douta point que la chose ne fût

5W CONTKS DK IlOCCACE.

possibli', cl |iri;i Ir sondali d l'il liàlci' l'cviMuliiiii. SmIikIÌii III Mppcici' ili) iiKif,Mcieil, (liiiit il a\ait (Irj.'i i''|iiiiii\r les laiciil>, cl lui nnldiiiia il a\ iscr aii\ iinivciis lit! IraiKspoilor en une nuit, sur un lit, messile Tliorel à l'avie. Le niaj,'iiieu ivpomlit (|uc cela sérail, mais (|u'il était à propos d'endormir le elievalier. Le prince iivaut |iiiiir\n à Ioni, iclourna vers son ami, et l'ayant trouvé toujours résolu de iiiuuiir -il ii'allail pas à Pavie, et s'il n'y était pas rendu au terme indiqué : « Mou cluir Tliorel, lui dit-il, si vous aimez tendrement votre femme, et que vous la croyiez remariée, je ne vous cngaLterai point à en faire autant, car, de toutes les femmes ipie j'ai jamais vues, sans parici' de la lieauté, (pii est une lleur passagère, c'est celle dont les mo'urs, les manières, les vertus, le caractère me scmlilent mériter plus d'éloges et d'amour. Il eût été bien heureux pour moi, piiisipie la loiiiiiie vous avait envoyé ici, de passer avec vous le reste des jours (|uc le ciel me réserve, en vous faisant partager mes dignités,

mes honneurs, mes liieiis cl iiinu pouvoir. Mais le ciel ne m'a pas jugé digne I

sans doute d'une si grande .satisfaction. Puiscpi'il n'y a pas moyen de vous retenir, j'aurais du moins voulu savoir votre dessein beaucoup plus tòt : je vous aurais fait conduire chez vous avec les honneurs ipie vous méritez. Puisque cela ne se peut, je vous rcuivoie commis je puis, ^^\. non comme je le désirerais. — Sire, répondit Tliorel, ce ipie vous ave/ l'ait jiour moi luc [iniuve assez votre bienveillance ; vous n'aviez pas besoin d'y ajouter ces nouvelles manpies de bonté. Je ne les oublierai de ma vie;. Mais, puisipi'il faut (jne je parte, je vo\is supplie de faire promptement ce ipie vous m'avez promis, parce (pie c'est demain le dernier jour où je dois être attendu. » Saladin promit de le satisfaire.

Le lendemain, le soudaii, voulant faire partir son bote la nuit suivante, lit placer dans une grande! salle un lit maguiliiiue, garni de matelas à la mode du pays, couvert île velours cl de draji d"or, et orné d'une courte-pointe brodée en perles très-grosses et en diamants lins. Ce lit était un elud'-d'tenvre de beauté et de richesse. On plaça dessus deux oreillers analogues à la iiiagni- (icence du reste, il ordonna ensuite (ju'on vêtit messire Tliorel d'une robe et d'un bonnet sarrasin, qui étaient les plus belles choses qu'il fut [iossible de voir.

Le jour étant déjà fort avancé, il se rendit, avec plusieurs seigneurs, dans l'appartement de son ami, et s'étant assis auprès de lui : « .Mon ami Tliorel, lui dit-il les larmes aux yeux, l'heure (pii doit me séparer de vous approche. Ne iiotivant vous accompagner, ni vous faire accompagner à cause de la longueur du chcinin cl de la luaiiière doiil voii- r.illc/, l'aire, je suis idiligé de prendre congé de \ous dans celte chambre. .Mais je vous prie, |iar rauiilié ipii nous nuit, de ne me pas clTaccr de votre souvenir, et di' venir me \oir eiieoie une fois, lorsque vous aurez mis ordre à vos affaires, alin de compenser |)ar mie nouvelle joie le dé|)laisir ipie j'éprouve de votre [irompl départ. Ln alten-

liant, je vous prie de m'écrire le plus souvent quo vous pourrez, et de me demander tout ce qui vous fera plaisir : soyez sûr qu'il n'y a personne que j'aimasse tant à ohlif^fcr que vous. » Messire Tliorel ne put retenir ses larmes, et, étouffé par sa douleur, il ne put proférer que cpielquos mots entrecoupés pour l'assurer qu'il n'oublierait jamais ses bienfaits ni ses rares vertus, et qu'il exécuterait ses ordres très-exactement, si Dieu lui prétait vie. Saladin, l'ayant embrassé plusieurs fois en versant des larmes, lui dit adieu, et sortit de la chambre. Tous les seigneurs l'imitèrent, et le suivirent dans la salle où lo lit était préparé.

Comme il était déjà tard, et que le magicien n'attendait que ses ordres pour opérer, un médecin apporta un breuvage. Il le présenta au chevalier, aucpiel il fit accroire que c'était pour le fortifier. Celui-ci le but et s'endormit. Saladin le fit alors transporter sur le beau lit qu'il lui avait fait préparer. Il posa à côté de lui une couronne d'un très-grand pnx, dont la marque fit voir qu'elle était destinée pour sa lenmie. Il mit à son doigt un anneau surmonté d'une escarboucle d'un prix infini. Il lui fit ceindre une épée toute brillante de pierres |)récieuses, et po.ser à ses côtés deux grands bassins d'or remplis de dotdjles ducats et de mille bijoux dont il serait trop long de faire la description. Ensuite il l'embrassa de nouveau, et ayant dit au magicien d'opérer, le lit disparut aussitôt l'i la vue des spectateurs. Saladin ne fit que parler de lui avec ses courtisans.

Cependant messire Tliorel était déjà dans l'église de Saint-Pierre à Pavie, comme il l'avait demandé, avec tous les bijoux, dans l'équipage dont on vient de parler. Matines étaient sonnées, et ThorcI dormait encore, quand le sacristain entra dans l'église avec de la lumière. L'aspect imprévu de ce lit si riche et si i)rillant lui causa de l'étonnement et de la frayeur, et lui fit prendre la fuite ; il courut en avertir l'alibé et les moines. Surpris de le voir si effaré, ils lui en demandèrent la raison. Le sacristain la leur dit. Ils le traitèrent d'abord (le visionnaire ; mais, rélléchissant qu'il n'était pas si enfant ni si nouveau en cette église pour s'épouvanter légèrement : « Allons voir, dit l'abbé, ce que c'est. » On alluma alors plusieurs flambeaux. L'abbé et les moines, entrés dans l'église, virent le lit, et sur ce lit un homme qui dormait. Tandis cpi'ils doutaient, qu'ils craignaient et qu'ils examinaient, sans trop oser approcher, les bagues et les bijoux, messire Thorel s'éveilla en poussant un profond soupir. L'abbé et les moines eifrayés s'enfuirent en criant au secours. Tborel ouvre les yeux, et ayant regardé autour de lui, il voit qu'il est réellement dans le lieu où il avait prié Saladin de le faire transporter. Ce (pi'il vit à ses côtés lui donna de la magnificence et de la générosité de Saladin une bien plus haute idée que celle qu'il en avait déjà conçue. Cependant, sans se déranger, voyant fuir les moines, et sachant qu'il était la cause de leur effroi, il appela l'abbé par son

5fl CONTKS llK ItOCC.Ar.K.

nom, en lui (lisant (|u'il ('■lait Tliorcl, stm ncvoii. l/abbé, (lui l(M'rovail mort, n'en eut (|uc jilus d'olTroi. Mais culin, nu peu rassuré, et ayant l'ail auparavant le sit,'ne de la croiv, il s'a|)|)rûclia dn lit. <( De <]noi ave/.-vons peur, mon père'' lui dit le chevalier. Je suis envie, l)ieu merci, et j'arrive d'oiitre-mer. » l/alilx', quoique son neveu l'iil un peu d(''IÌL;ur('' par sa longue liailie et son lialiit à la sarrasine, le renuunit : cl (■•l;nit aiisdluinciit rassur('' : « Mdii (ils, luiilil-il, sois le liienvemi : iikiis ne sois p:is i''li)iin('' ^i niiiis avons eu ipii'li|iir cITrui. Il n'y a personne dans toute la ville (|ui ne l(; croie mort, el celte nouvelle paraît J

telleiiienl sûre, qn'Adalietle, ta l'emme, vaincue jiar les menaces de ses 1

parents, se l'ctiiaric aujoiird Imi. Tout ol puM pour la c(''r('Miionie cl pour la l('le. »

Messire Tliorel se leva, lit r(''le à l'ahlu' el à tous les moines, et les pria Ions dt! ne dire mot de son retour, ius(pi\'i (c (pi il eut terminé quelques ail'aires pressantes. Ensuite, après avoir'l'ail mctlic en sùrelé tous ses bijoux, il conta à son oncle ce qui lui était arrivé, (lelni-ci, joyeux de sa boinie fortune, en rendit j^ràces à Dieu avec lui. .Messire Tliorel lui demanda (pn>l élail le lianc('' lie sa l'eMinie : l'alilié le lui dil. (( .Avant (pie ron soit iiisiruit de mon reloui', (lit le chevalier, l'ai bien envie de voir (|uelle sera la eonleiiaiiee de ma reiiiiiie à ses noces ; ainsi, ipioiipi'il ne miÌI pas oniinaire (jiie i\r< reliiîieiix ailleiil ;'i de telles fêtes, je v(nis prie de faire en sorte (pie nous puissions v aller de compafjnie. » L'abbé ré|)ondil ipi'il le ferait pour l'oblificr. Le jour ne fût pas plnt(it venu (pi'il envoya dire au liancé de trouver bon qu'il allât à ses noces avec un de ^es amis. Celui-ci lui lit répondre (pril lui ferait honneur el plaisir.

Messire Tliorel se rendit avec l'abbé au logis du liancé avec son habit étranger. Il l'ut beaucoup regardé par toute la compagnie ; mais personne ne le reconnut. i,ors(|n'on demandait à l'abbé cpu il était, il répondait à ton! le monde (jue c'était un Sarrasin ipie le soudan envovail en qualité d'aiiibassadenr au roideFranee. (le liuiv MMibassadeiic lui yi.Mv à soiilKiit, e'esl-à-dire vis-à-vis de sa femme. Il icinaKpia ais(''meiil, à I air de son visage cl à sa contenance, (|u'elle iii'lait pas fori eouleiite de ses noces, el il la regardait avec intérêt. lille lui rendail (piebpielois ses regards, non riu'elle eût le moindre sonp(;on lie la vérité, car son nouveau costume le défigurait entièrement, et sa mort, dont on ne doutait pas, ne laissait aucune place à l'espérance. Messire Tliorel, jugeant (pi'il était tenips d'éprouver si elle avait conservé son souvenir, mil à sa main raniieau qu'elle lui avail dniiné à son départ, et avant appeb'' le vaici qui la servait : ■' \a dire de ma parla la mariée, lui dit-il. que la roiiliime de mon |)avs est ipie, ipiainl nu ('•tranger est aux noces iliiiie miuvelle mariée, celle-ci, pour lui pi hiimt qn elle esl bleu aise qu'il \ soil \euii, lin doit envoyer sa cuiipe pleine de \iii, el que quand il a bu i c (pi il lui plaît el recouvert la

coupe, elle doit boire le reste. » Le domestique lit la commission. Elle ordonna aussitôt, pour montrer à l'étranger que sa venue lui était agréable, qu'un lavât une grande coupe (j)ii était devant elle, et qu'on la portât pleine de vin à ce gentilhomme. Ainsi, dit, ainsi fait.Messire Thorel avait mis dans sa bouche l'anneau qu'il avait reçu d'elle, et, en buvant, il le laissa tomber dans la coupe, de manière que personne ne s'en aperçût. Il eut soin de n'y laisser guère de vin, la recouvrit, l'envoya à la dame, qui, pour suivre la coutume, la découvrit et la mit à sa bouche. Elle voit l'anneau ; interdite, elle arrête avec attention ses yeux sur ce bijou, et le reconnaît pour celui qu'elle avait donné à son mari au moment de son départ. Elle s'en saisit ; et, li.\ant celui qu'elle avait pris pour un étranger, elle jette un cri, renverse la table qui est devant elle, et s'élance comme un trait dans les bras du chevalier, en disant : « Celui-ci est vraiment mon maitre, mon mari, mon cher Thorel ! » Et, sans avoir égard à rien, elle l'embrasse étroitement sans vouloir s'en séparer. Son mari fut obligé de le lui ordonner, en lui disant qu'elle avait le temps de lui prodiguer ses caresses. Le trouble était dans la maison, mais la joie y régnait, tant on avait de plaisir à retrouver messire Thorel, après l'avoir cru mort pendant si longtemps. Ayant prié toute la compagnie de ne pas se déranger, il raconta tout ce qui lui était arrivé, depuis son départ jusqu'à ce moment. 11 termina son récit par dire au gentilhounne qu'il ne devait jias trouver mauvais de -ce qu'il reprenait sa femme, qui ne se remariait que parce qu'elle l'avait cru mort. Celui-ci, quoiqu'un peu piqué de ce contre-temps, répondit (pi'il en ferait tout autant à sa place. La dame laissa là les présents de son nouvel époux, et ayant pris la bague qu'elle avait trouvée dans la coupe et la couronne ([ue Saladiu lui avait envoyée, elle sortit de la maison et se rendit à celle de messire Thorel avec toute la pompe des noces. Là, les parents, les amis, les citoyens, qui regardaient cette aventure comme un miracle, se consolèrent au milieu des fêtes et des festins.

Messire Thorel, ayant fait |)art de ses joyaux à celui (jni avait fait la dépense des noces, à monsieur l'abbé et à plusieurs autres, et informé Saladiu, par plusieurs lettres, de son heureuse arrivée, vécut pendant plusieurs années plus amoureux que jamais de sa fennne.

Voilà quelle fut la lin des ennuis de messire Thorel et de sa chère moitié, et la récompense de leur honnêteté et de leur courtoisie. Il y a bien des gens à qui la fortune permettrait d'en faire autant, et qui en ont la bonne volonté ; mais la manière dont ils font leurs présents les fait acheter plus qu'ils ne valent. Ainsi, ils ne doivent pas s'étonner s'ils n'obtiennent pas toujours la récompense qu'ils doivent mériter.

CONTr.S UK BOCCACK.

N(ti \ i:i.i.i: X

GI'.ISELIDIS Oi; I.A FE.MMi: Kl'Hdl VÉ I

I II lies plus illustres et des plus célèbres desccndanls de la maison de Saluées lui MU iKiiiiiiié (iautier. Sans leuuiu', sans cnl'auts, et n'ayant aucune envie de se iiNirici' ni d'avoir des héritiers, il ciiiiiloyait son temps à la chasse. Cette l'açon de penser et de vivre déplaisait fort à ses sujets; ils le supplièrent si souvent, et si vivement de leur donner un héritier, qu'il résolut de céder à leurs prières. Ils lui promirent de lui choisir une fenune digne de lui par sa naissance et ses vertus. « Mes amis, leur dit-il, vous voulez me eoutraiudi'e de l'aire une cliose que j'avais résolu de ne faire jamais, parce (juc je sais coiiiiiicii il est diliicile de trouver dans une femme toutes les qualités (jue j'y désirerais, et (jui étahliraicnt la convenance entre deux époux. Celte convenance est si rare, (luOii ne la trouve presque jamais. Kt coudiieu doit être malheureuse la vie d'un homme obligé de vivre avec une personne dont le caractère n'a aucun rapport avec le sien! Vous croyez pouvoir juger des filles jiar les jières et mères, et, d'après ce principe, vous voulez me choisir une femme ; c'est une erreur : car, comment connaitriez-vous les secrets pemhaiils des pères, et surtout ceux des mères? El, quand vous les connaîtriez, ne voil-ou pas ordinairement les lilles dégénérer? Mais, puisque enfin vous voulez absolument m'enchainer sous les lois do l'hymen, je m'y résous ; mais, pour n'avoir à me plaindre (juc de moi, si j'ai li<'u do m'en r(>penlir, je veux moi-inèmo choisir mou é|>ouse, et, (|iicllo quelle soit, songez à riionoror comiiio vntro (hiiiif et maiiresse, ou je vous ferai repentir de m'avoir siilliiité à me maiiiT. Iiirs(|ii(' mhmi gnùt m'en éloignait. » Les bonnes gens lui n''piiiiiiiniil qn il piuivait idinplrr sur eux, jiourvu (pi'il se mariât.

Depuis (|iu'l(iuc temps lo maiipiis av.iil été louciió de la ((Uiduilo et do lu beauté d'une jeune fille (jui habitait un village voisin de son cbàleau. Il imagina iprolle ferait son affaire, et, sans y réiléchir davantage, il se décida à l'épouser. Il lit venir h; père et lui c(uumuni(|ua son dessein. Lcmar(|uis fil ensuite assembler son conseil et les sujets voisins de son château. « Mes amis, leur dit-il, il vmis a plu, et il vous plaît encore, que je me résolve à prendre femme : je suis tout déterminé à vous tlonnor celle salislaction ; mais songez à ti-uirla promesse que vous m'avez faite d'honorer comme votre dame la femme que je |trendiais.

I)1\ìi:me JOURNKE. 5ì7

quelle qu'elle fût. J'ai trouvé une jeune filie assez près d'ici, qui est ile mon goût ; c'est la femme que je nie suis choisie. Je dois l'amener sous peu de jours dans ma maison ; préparez-vous à la recevoir honorablement, afin que je sois aussi content de vous que vous le serez de moi. » L'assemblée, à cette nouvelle, fit paraître sa joie, et tous répondirent qu'ils honoreraient la nouvelle marquise comme leur dame et maitresse.

Dès ce moment le seigneur et les sujets ne songèrent plus qu'aux préparatifs des noces. Le marquis fit inviter plusieurs de ses amis et de ses parents, et quelques gentilshommes d'alentour. Il fit faire sur la taille d'une jeune fille, qui avait à peu près la même que sa future, des robes riches et belles, prépara anneaux, ceinture, couronne, enfin tout ce qui est nécessaire à une jeune mariée.

Le jour pris et indiqué pour les noces, sur les neuf heures du matin, le maiquis monta à cheval avec toute sa compagnie, a Messieurs, dit-il, il est temps d'aller chercher l'épousée. » On part, on arrive au village où elle demeurait. Quand on fut près de la maison qu'elle habitait avec son père, on la vit qui revenait de chercher de l'eau et qui se hâtait afin de voir passer la nouvelle épouse du marquis. Dès que celui-ci la vit, il l'appela par son nom, Griselidis, et lui demanda où était son père : « Monseigneur, répondit-elle en rougissant, il est à la maison. » Le marquis descend alors de cheval, entre dans la pauvre chaumière, et trouve le père, qui s'appelait Jeannot. « Je suis venu, lui dit-il, pour épouser ta fille Griselidis ; mais je veiux, avant tout, qu'elle réponde devant toi à (pielques questions que j'ai à lui faire. » Alors il demandai! la jeune fille si, lors([u'elle serait son épouse, elle s'efforcerait toujours de lui jilaire, si elle saurait conserver son sang-froid, quoiqu'il fit ou qu'il dit ; si enfin elle serait toujours obéissante et docile. Un oui fut la réponse de toutes ces demandes. Le mar(piis la prit alors par la main, la conduisit dehors, en présence de la compagnie, la fit dépouiller nue, et la revêtit ensuite des superbes habillements qu'il avait fait faire, puis il plaça sur ses cheveux épars une brillante couronne. « Messieurs, dit-il aux spectateurs surpris, voilà celle que je veux pour épouse, si elle me veut pour mari. » Et, se tournant vers elle : « Griselidis, me veux-tu pour mari? — Oui, monseigneur, si telle est votre volonté, » répondit-elle. Il l'épousa ensuite, la conduisit en grande pompe dans son château, où les noces furent faites avec autant de magnificence (juc s'il eût épousé une fille du roi de France.

La jeune épousée sembla changer de mœurs avec la fortune. Elle était, comme je l'ai déjà dit, belle et bien faite. Elle devint ^i aimable, si gracieuse, qu elle paraissait plutôt être la (ille de quelque grand seigneur que du pauvre Jeannot. Elle étonnait tous ceux qui l'avaient connue dans son premier état. Elle ('lait d'ailleurs si obéissante à son mari, et avait tant d'attention pour |ir(''\eiiir ses

ras e ON Ti: s ni' nncc.vcE.

iiKiiiidros (lósirs, qu'il était le jilus ('(inleiU et le ])liis Ikmui'ux (Ics hommes. Ivllc avait su se concilier si iiicn rall'cction (Ics sujets ihi iiian|uis, (ju'ii n'v cn avait pas un (|mÌ ne l'aiinàt comme lui-m('mc, ipii ne l'honoiàt, et (|ui ne priAt Itieu pour son iutniicur cl sa prospi-rité'. Tous convenaient (jue, si Ics aj>parences avaient iK'posc contro la sagesse du marquis, I événement |)rouvait qii'il avait agi en lunmne liahilc et prudent, cl quii lui avait l'allu la plus grande sagacitcj pour découvrir ainsi le mérite caché sous des haillons et des halnts villageois. I.c hniil de ses vertus se répandit cn peu de temps, non-seulement dans ses terres, mais bien loin au delà, et son empire était tel, quelle avait ell'acé les fâcheuses impressions que les fautes do son mari avaient faites sur les esprits.

An bout de queUpic temps, elle devint enceinte, et accoucha heureusement d'une lille, au terme prescrit par la nature. Le marquis en eut une grande joie; mais, par une folie (pi'on ne conijoit pas, il lui vint en tête de vouloir, par les moyens les plus durs et les plus cruels, éj)ronver la patience de sa femme. 11 employa d'abord les invectives, lui disant que sa basse extraction avait indisposé tous ses sujets contre elle, et que la lille dont elle venait d'accoucher ne contribuait pas peu à lui aliéner les esprits et entretenir les murmures, parce qu'on aurait désiré un héritier. X ces reproches, sans changer de visage ou de contenance : (( Monseigneur, lui disait-elle, faites de moi ce (pie vous croirez (pie votre honneur et votre repos vous ordonnent. Je ne murmurerai pas, sachant que je vaux beaucoup moins (|ue le moindre de vos sujets, et (pio je no méritais en aucune manière la glorieuse dcsliivic à hupielie vous m'avez élevée. >> Cette réponse plut au marquis, qui vit (pie les honneurs (pie lui et ses sujets avaient rendus à sa femme ne l'avaient point enorgueillie.

Quelipio temps s'était écoulé après celte scène. Il avait parlé, sans paraître avoir de dessein particulier, de la haine que ses sujets portaient à sa lille. .Vprès avoir ainsi préparé sa fenimc, il lui envoya, au Imut de quchpies jours, nu domestique qu'il avait instruit de ( ecpril devait faire. « .Madame, dit celui-ci d'un air désolé, si je veux conserver la vie, il r;uil que j'exécute les ordres demonseigneur. Il m'a commandé de prendre votre lille. » Il dit et se tut. A ce discours, au triste maintien de celui qui le prononce, se rapiielant surtout ce que son mari lui avait dit, elle croit (pi'ii a m-doniié la mort de sa lille. Quoicpie, dans le fond du cceur, elle ressentit les douleurs les plus vives, cependant, sans émotion, sans changer de visage, elle prend sa fille dans son berceau, la baise, la bénit et la remet entre les mains du serviteur. « Fais, lui dit-elle, ce que Ion maître et le mien t'a commandé. Je ne te deuiaiulr i^i'uiie grâce, c'est de ne pas laisser cette innocente vicliiiie exposée à la i'a|)acilé des animaux carnassiers et des oiseaux de proie. »

Le domesti(pie, chargé du fardeau qu'elle lui a\;iit icinis, va rendre conijite au manjuis du message. Celui-ci admira heaucdup le emuage ( t la constance de

niXlKllE JOLIRKÉE. ' 540

sa femme. Il envoya sa fille, par ce même homme, à Bologne, à une de ses parentes, la priant de l'élever avec grand soin, sans dire à qui elle appartenait.

Griselidis devint grosse une seconde fois, et accoucha d'un fils, ce qui condjla de joie le marquis. Mais les épreuves qu'il avait faites ne lui suffisant pas encore pour le tranquilliser, il employa, comme auparavant, les reproches et les invectives, et il eut soin de les assaisonner de plus d'aigreur et de violence. Le visage enllammé d'un feint courroux : « Depuis que tu es accouchée de ce fils, dit-il un jour à sa femme, il ne m'est pas possible de bien vivre avec mes sujets, ils sont humiliés que le petit-fils d'un paysan doive être un jour mon successeur cl leur maître. Si je ne veux qu'ils portent leur indignation plus loin, et qu'ils ne me chassent de l'héritage de mes pères, il faut qne je fasse de ton lils ce que j'ai l'ait de ta fille, et (|u'cnfin je brise les liens de notre mariage, pour prendre une femme plus digne du rang où je t'ai élevée. » La princesse l'écouta avec une patience admirable, et ne se permit que cette réponse : « Monseigneur, contentez-vous, faites ce que bon vous semblera, et n'ayez aucun égard à ma situation. Rien au monde ne m'est cher que ce qui peut vous l'être. »

Bientôt après, le marquis envoya prendre son fils comme il avait fait de sa fille, et, feignant de l'avoir fait tuer, il l'envoya à Bologne, dans la même maison qu'habitait sa sœur. Griselidis, quoique très-sensible, opposa autant de fermeté à cette épreuve qu'à la première. Le prince, au comble de l'étonnemenl, était persuadé qu'il n'y avait aucune autre femme capable de tant de courage, et il eût pris ce courage pour de l'indifférence, s'il n'eût connu d'ailleurs l'amour de cette mère pour ses enfants. Ses sujets, qui n'imaginaient pas que la mort de ces petites créatures fût un jeu, donnaient toute leur haine au marquis et toute leur pitié à la marquise. Cette infortunée dévorait ses chagrins sans se plaindre, et, quoiqu'elle se trouvât continuellement avec des femmes qui blâmaient hautement la conduite de son mari, il ne lui échappa jamais le moindre reproche. Cependant ce prince bizarre n'était pas encore content. Il crut devoir mettre la patience de sa femme à la dernière épreuve. Il dit à plusieurs de ses parents qu'il ne pouvait plus souffrir Griselidis, et ipiil sentait Itien ipi'il avait fait une démarche de jeune houune étourdi, en l'épousant, et (ju'il allait tout tenter auprès du pape pour obtenir la cassation de son mariage, et la permission d'en contracter un autre. Ouelques honnêtes gens eurent beau lui remontrer l'injustice de son procédé, il ne leur répondit autre chose, sinon qu'il était résolu d'exécuter son projet.

La marquise, instruite du malheur qui la menaçait, imaginant rju'elle serait obligée de retourner dans la maison de son père, et d'y reprendre les occupations rustiques de sa jeunesse, qu'une autre posséderait celui qui avait tout son

r,50 cdNTi-s nr iior.i:\{:i:.

amour, (''l;iit iiiir'iii'iiroiiiciil (li'vuii'c du plus cuisant ciinni. Hllc so disposa copondaiit ;'i sontruii ci'llc nnuvcllc injuic de \;\ l'iirluui' avi'c lanuMuc traïupiillité appariMilr (piClK' avait soutenu les autres.

l'eu de temps après, le marquis lit apporter une fausse dispense, comme si 011 la lui eût envoyée de Homo, et lit entendre à ses sujets que, par cel écrit, le pa|>e lui donnait la permission d'aliandonner Grisclidis et de prendre une autre fiuiiiu'. Il lit venir riururluiiée qu'il tourmentait, et, en présence de plusieurs personnes : « l'emme, lui dit-il, par la permission que notre saint-père le pape m'a donnée, je puis prendre une autre épouse et te laisser là. Parce que mes ancêtres ont été gentilshommes et sciyneurs du pays où les tiens n'ont été que simples laboureurs, tu ne peux plus être ma luoilié ; trop de disproliortioM est entic nous. Je veux (|ue tu retournes dans la maison de ton père, avec ce que tu iu'api)orlas en mariane. J'ai trouvé celle qui doit te remplacer et ipii me convient mieux (juc toi à tous égards. » A cette terrible sentence, Grisclidis s'crfor(;a de retenir ses larmes, chose assez extraordinaire dans une l'emme, et répondit ainsi : « Monseigneur, j'ai toujours Irès-hion senti l'immense dispro[)orlion de la noblesse de votre état à la bassesse du mien. Ce ipie j'ai été à votre égard, je l'ai toujours regardé comme une faveur spéciale de la Providence et de vos bontés, et non comme une chose dont je fusse digne. Puis(|u'il vous plaît maintenant de reprendre ce que vous m avez donné, je dois \iiiis le I ciidrc avec soumission et avec la reconnaissance de m'en avoir jugé digne au moins pour (|uel(iue temps. Voici l'anneau avec lequel je lus mariée : prenez-le. Quant à ma dot, je n'aurai pas besoin de bourse ou de bete de somme |)our la remporter : je n'ai point oublié que vous m'avez prise nue, et s'il vous semble honnête que ce corps qui a porté deux de vos enfants soit exposé à tous les regards, je m'en retournerai nue. Mais, si vous daignez accorder quelque prix à ma virginité (|ui fut ma seule dot, souffrez qnc je sois du moins couverte d'une chemise. » Le mar(|uis était attendri ; mais voulant remplir son dessein : « Eh bien, soit, remporte une chemise, » lui répondit-il d'un visage courroucé. Tous les spectateurs de cette scène le suppliaient de lui donner au moins une robe, alin qu'on ne vît pas dans un état si misérable la même personne qui avait joui, pendant treize ans, du titre de son épouse ; mais leurs prières furent iiuitiles.

Celte infortunée, après avoir fait ses adieux, sortit du château, avec une simple chemise, sans coiffure, sans chaussure, et se rendit ainsi à la chaumière de Miii père. Tous ceux (luilavirent passer dans cet état humiliant l'honurèrent (le leur conqiassion et de leurs larmes. I.c mallH\ireux père, ipii jamais n'avait pu s'imaginer que sa lille dcxiiil la l'ctiiini' «lu iriar(iuis, a\ail l<iujours ciainl ce qu'il voyait arriver, et avait conservé les habil;- (luCllc pmlail loisqu'elle était simple bergère. Il les lui donna ; elle s'en revêtit ; elle se li\ra, selon son an-

niXIÈMK JOUKNIÎE. 55!

ciciinecoulume, aux travaux (loiiiesti(|ue.s^soulenant avec une IVrineté iuéhraulal)le les assauts de la fortune ennemie.

Le marquis fit ensuite entendre à ses sujets qu'il allait épouser une fille d'un des comtes de Pagano. 11 fit faire tous les apprêts d'une noce magnifique, et appela Griselidis che/, lui. « La nouvelle épouse que j'ai prise, lui dit-il, doit arriver dans peu de jours. Je veux l'accueillir honorablement à cette première entrevue. Tu .sais que je n'ai personne chez moi capable d'arratiger les appartements et de préparer beaucoup d'autres choses nécessaires pour une pareille fête: toi, qui connais mieux que tout autre les meubles de la maison, fais, ar-

range, dispose, ordonne, invite toutes les dames qui te conviendront, et reçoisles connue si tu étais encore la maitresse du logis. Les noces finies, lu l'en rc- Idurneras dans la chaumière de ton père. » (Quoique toutes ces [laroles fussent comme autant de coups de poignard dans le cœur de Griselidis, (jui n'avait pu oui)lier son amour comme elle avait oublié son ancienne fortune : «Monseigneur, répondit-elle cependant, je suis prête à faire ce que vous ordoiniez. » Elle entra avec ses pauvres habits de village dans cette maison d'où naguère elle était sortie en chemise. Elle frotta, balaya les appartements, prépara la cuisine, enfin se prêta à tout ce que la dernière servante de la maison aurait pu faire. Elle invita ensuite plusieurs dames de la part du marquis. Le jour de la fêle venu, elle reçut toute la compagnie dans son costume villageois avec un visage joyeux et content.

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