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LES DEUX AMIS

Du tenijis d'Octave César, qui u'avait pas encore le nom d'Auguste, mais qui gouvernait l'empire romain sous le titre de triumvir, il v avait à Rome un gentilhomme nommé Publius Quinlus Fulvius. Son lils, nommé Titus Quintus Fulvius,' doué d'un bon esprit et animé d'un goût vif pour les sciences, fut envoyé à Athènes pour y apprendre la philosophie. Son père le recommanda à un Athénien, nommé Crémès, son ancien ami. Celui-ci le logea dans sa propre maison, et le lit étudier, avec son fils, sous le philosophe Aristippe. Le jeune Athénien se nommait Gisippus. L'analogie de l'âge et du caractère, l'application aux mêmes exercices, l'hahitude de vivre sous le même toit, établirent entre ces deux jeunes étudiants l'aniilié la plus tendre, qui ne finit qu'à leur mort. Ils n'avaient de bons moments que ceux qu'ils passaient ensemble, et comme ils étaient doués tout deux d'un esprit pénétrant et actif, ils s'élevèrent bientôt l'uii et l'autre aux sublimes hauteurs de la philosophie, et partageaient entre eux, sans jalousie, les louanges et l'admiration des personnes éclairées. Crémès, dont le cn^ur avait peine à les distinguer, voyait avec la plus grande satisfaction cette union si belle, et il y avait déjà trois ans qu'il en avait été témoin, sans y apercevoir la plus légère altération, lorsque la mort vint terminer les jours dece vieillard. Les deux jeunes hommes portèrent un deuil égal, et les amis de Crémès auraient eu peine à distinguer le véritable lils, et le(|uel des deux avait |)lus liesoin de consolation.

Quelques mois après, les parents de Gisippus vinrent le voir; là, d'accord avec Titus, ils lui conseillèrent de se marier, et lui proposèrent une jeune demoiselle, qui joignait à une grande naissance une plus grande beauté. Elle était citoyenne d'Athènes, se nommait Sophronie, et n'avait guère plus de quinze ans. Le jour des noces approchant, Gisippus pria son ami de l'accompagner chez sa future épouse, qu'il n'avait point erlcore vue. Arrivés dans sa maison, elle les accueille gracieusement et se place au milieu d'eux. Le Romain, qui était bien aise de connaître la beauté de celle que son ami devait épouser, la considéra avec la plus grande attention. Ce dangereux examen eut l'effet qu'il était aisé de prévoir. Titus devint, dans un moment, le plus amoureux de tous les hommes : chaque trait de la belle Sophronie avait fait sur sou cœur la

.'.•'2 COMICS m; itoccACE.

[iliis iirol'oinlc iiiiprcssion. I.cs deux ;iiiiis de ii'tinii' dir/ ru\, Tiliis se ifliia dans son ap|iarlcment ; là, livré à ses rélloxioiis, Timaj^o de sa iiiaìirosse se présente sans eesse à ses yeux; il ose s'en occuper, il ose la considérer de nouveau, détailler tous ses eliarnies, et attise par là le l'en ijui le dévore iiilérieurenient. S'apereevant eniin du progrès de sa passion : « U iiiailieureux Titus, s'ccria-t-il en poussant des soupirs brûlants, où adrcsscs-lu tes pensées, où oses-tu placer tes amours et tes espérances? Les hienfails, les honneurs que tu as reçus de Créuiès et de sa famille, l'amitié qui règne entre son lils et toi, tout ne le l'ait-il pas une loi de respecter celle qu'il s'est promis d'épouser'.' Songes-tu Iiien (juelle est celle cpie tu veux aimer'.' Où t'entraînent les aveugles transports d'un amour inconsidéré et les illusions d'une fausse espérance? Ouvre les yeux, reconnais-toi. Rappelle la raison qui fa aliandonné, mets un frein à l'intempérance d'une imagination déréglée, donne nu autie liut à tes désirs et un autre ol)jet à tes pensées. Tandis (pi'il en est leuqis encore, combats, résiste et dompte-toi toi-même. Ce que tu veux n'est ni raisonnable ni honnête; et (juand tu serais aussi sur que tu l'es peu de réussir dans tes projets, riionncur, l'amitié, le devoir te feraient une loi d'y lenoncer. Que feras-tu donc, Titus? lu écouteras la raison et tu luiras un amour qu'elle désapprouve. » Mais bientôt SopTironie lui ap|iar;iil plus belle et plus touchante ; cette image fait évanouir ses résolutions et liu lait roiidamnci' ses premiers discours. « Hélas! dit-il, (juels faux jiréjugés m'égarent ! ne sais-je pas que les lois de l'anmur, supérieures à toutes les autres, les détruisent toutes, sans égard pour l'amitié ni jioiii' la lti\initi'' iiicme? (loiuiiicn de fois n'a-t-on pas vu un père amoureux de sa lille, un IVèie de sa sirur et une marâtre rechercher son beau-lils? Tout cela est sans doute plus criminel, plus monstrueux (pu' de voir un ami amoureux de la feiimic de son ami. Mille exemples tloivent me rassurer. D'ailleiu's je suis jeune, et la jeunesse et sous l'empire inunédiat de l'amour. Il est donc tout naturel que ce (pii plaît à l'amour me plaise aussi. Les actions rélléchies et sensées a|iparlieuuent à la maluiilé de l'âge : dans l'efferveseenee du mien, je ne puis avoir d'autre volontf' que ecllo de l'amour. Les attraits de So|)hrunie méritent les houuuages de l'univiis : (|ui poiinail dour me idànuM' de n'avoir pas été seul insensible'.' .L' ne l'iiimc |iniiit |iri'(i>ciiicMt parce (pi'clle doit ('lii' I épouse de mon ami ; fut-elle la feuuue de tout autre, je l'aimerais de même. Kaiis ceci, c'est moins ma faute que celle de la fortune (pii l'a adressée à Gisippus liliili'it ipi'.'i un ;iulre ; et puis(pril est im''vitable ipie ses charmes soient adorés, .^ou mali doit être plus ciuiteut (juc ce soit par moi que ])ar un ineonim. »

Ces réllexions, (pii lui paraissaient on ne jieut pas plus justes, lui l'ont pitié le moment d'après. Il en rougit, il les ipiiltc, il y r(\ieul : il \m»c le jour et la nuit dansée tlux et ce rellnx d'opiiiinii^, de (IcvmÌhs ipii m' croix ni, >e comb.ittellt et sr détruisent toni' à tour. .\ll lioiit de ijliriipics joins, il pclil et

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l'appclit cl le sommeil, el .son corps, accal)lé [)ar les violentes agitations de son âme, succombe enfin.

Gisippus, qui avait remarqué la noire mélancolie ilont son ami était ilévoré, le voyant malade, était dans les plus grandes inquiétudes. Il ne quittait point son lit, il s'efforçait de le soulager, et lui demandait souvent, avec les plus vives instances, la cause et l'origine de sa maladie. Titus le paya longtemps par des confidences dont la fausseté n'échappa pas à sa pénétration ; mais enfin, vaincu par ses instances réitérées : « (iisippus, lui dit-il les larmes aux yeux, si telle •ùt été la volonté des dieux que je mourusse, j'aurais vu avec plaisir le terme de ma carrière. Car, ayant eu l'occasion d'éprouver ma constance et ma vertu, l'une et l'autre, je rougis de le dire, ont été vaincues. Mais j'attends la mort comme le juste châtiment de ma lâcheté. Je vais te montrer combien je suis vil et indigne de ton amitié ; ce n'est qu'à toi, à toi seul, que je puis faire une pareille confidence. » Il lui raconta alors son aventure, lui en indiqua la naissance, lui développa les progrès de son amour, lui fit part des combats qu'il avait essuyés, et lui avoua, en rougissant, de (juel côté était restée la victoire. Il ajouta à ses aveux humiliants et pénibles que, sentant combien sa passion était déraisonnable et indigne d'un honnête homme, il avait résolu, pour s'en punir, de se laisser mourir, chose dont il espérait bientôt venir à bout.

A ce discours, à ces larmes, Gisippus, étonné, resta quelque temps sans répondre. Quoique son amour ne fût pas bien vif, il l'était assez pour combattre un moment sa générosité ; mais elle reprit bientôt l'ascendant qu'elle avait perdu, et lui fit conclure (jue la vie de son ami lui était plus chère (jue la possession de Sophronie. Dans cette idée, et les larmes de Titus soUicifant les siennes : « Titus, lui répondit-il en pleurant, si les reproches pouvaient avoir lieu dans une circonstances où tu as si besoin de consolation, je me plaindrais à toi de toi-même, d'avoir j)u cacher si longtemps à ton ami l'ardente passion dont lu es consumé. Tes doutes sur son honnêteté t'ont peut-être engagé à en faire un mystère ; mais sache que rien de ce qui se passe dans notre co'ur ne doit être caché à l'amitié; elle doit y lire nos sentiments pour les approuver s'ils sont honnêtes, et les blâmer avec courage s'ils ne le sont pas. Mais laissons tout cela et venons à ce qui t'intéresse, et surtout dans ce moment-ci. Si tu aimes Sophronie, je n'en suis pas surpris ; je le serais si tu ne l'aimais pas. Sa grande beauté a dû faire d'autant plus d'impression sur ton coeur, que sa noble sensibilité saisit avidement tout ce (|ui porte, connue elle, un caractère d'excellence et de rareté. L'amour que tu as pour elle est donc raisonnable ; mais lu ne l'os pas de te plaindre de la fortune (|ui me la donne pour femme, pensant, (|U()ique tu ne me l'avoues pas, que, si elle était à (jnelque autre, tu pourrais l'ainier avec moins de scrupule et plus de sécuril(''. Mais conviens, si tu as consei'vé ton ancienne sagesse, (pic, pour Ion bonheur et tes intérêls, elle ne

;V2l iliINTKS l)K BOCCACK.

|>iiuvail Imiirpcr en ilr iinillcuics mains ([lie les iiiii'mio.s. Car Idiil autic sans tloutc, dans la |Misilii)n oi'i je me lriin\c, cul inc'IV'ré sa salislaflion à la tienne. Tu (luis (-sinMi'i- tonti' iiiilrr iIium' iIc nmi, >i lu nie cro'is autant ton ami (|iic je le suis (11 illct. |ii|iiii> (|iic rMiiiilic iiiiiis nnil, il ne nie souvient pas d'avoir eu riiii (|iii' je 11 aie partagli avec toi, el dont tn n'aies été aussi maître (jue iiioiuiciiic. Je ne ferais point d'exeeption dans le eas jinisent, ipiand les alTaires seraient plus avanctjes (|u'elles ne le sont ; mais elles ne \c smil pas assez pour <|ue ec (jui in'é'tait destiné ne puisse devenir, sans hlesser riioiiiieleld' ni la bienséanee, ton légitime parlai^e. Crois (pi'il en sera ainsi ; et si je refusais^ dans cette occasion, de subordonner ma volonté à la tienne, ipie pourrais-je penser moi-même de Tamitié (pie je l'ai vouée'.' Il est vrai (|ue je suis déjii liaiicé à Sophronic, ipie j'attendais le jour de iiiiui iiiariajfe avec l'impatience de l'amour; mais, puis(|iie cette jiassion a (laii> Ion eienr plus d'énei^'ie ijue dans le mien, pane (|iic tu sais mien\ comiaiti'e le melile de celle (jui en est roiijcl, je le pniiiicls (pi'clie eiilicra clic/, moi, non connue mon épouse, mais coiiiiiic la tienne. Cliassc dime Imi noir chagrin, bannis ces idées noires i|ui le travaillaient, celte mélancolie (|ui le minait sourdement ; reprends ta santé, tes lorces el ton enjouement, el attends dans la joie el la tranepiillilé la récompense ijik; In ne saurais reluser sans làeiielé à la plus généreuse aiiiilic (pii lut jamais, u

,V ce discours île son ami, Tilns sentit redonliler sa lioiile, doiit la dniicc espérance de posséder ce (|u'il aimait ne pouvait dimineur le sentiment. La raison lui faisait voir (]uc, plus la générosité de Gisi|i|ius était grande, moins il devait souffrir ipi'il l'exerçai. Combattu, allendri, ses larmes, ses sanglots permirent à peine un passage à cette ré|)onse : « .Vini, ce ipie lu fais m'indique assez ce ipie je dois faire nioi-mcmc. \ IHcii ne plal>c ijiie je lei.dive pour épouse celle ijue Dieu t'a iloiinée pour telle, parce ipiil t'en a cm le plus digne ! S'il eût voulu que celle femme m'appartint, il ne le l'aïuail jias destinée'. Jouis avec plaisir du choix ipiil a fait de toi, remplis les volontés de son conseil secret, el laisse-moi me i ■m.-iiiner dans les larmes ipi'il m'a réservées ; le temps m'aidera à vaincre ma douleur, el les désirs seroni remplis, ou je succomberai à son excès, cl mes peines seroni terminées. — Titus, reprit (iisippns, si notre amitié peut me pcnnellrede le forcer à me coiiiplaiie en ipielipie chnse cl l'engager à in'obéir, c'est dans celte occasion ipie je veu.x déployer son aiiloi ilé ; je te le répèle, Sophronic sera Ion épouse. Je sais assez ('piellc est la force el la liuissance de l'amour ; je sais que plus d'une fois il a conduit les amants à une lin mallieiirense, el je le vois si affaibli, que je ne crois pas possible (pie lu résiste à lii doiilcni : In serais vaincu, tu tomberais sous le fardeau ipii t'accable, et crois-tu i|iie Ion ami puisse te survivre'.' .\iiisi, (piand je ne considérerais que mes iuli'-réls, (pic je ne consulterais (|iie le désir de ma jiropre

MEME JOURNEE. hìS

loiiscivalmn, il faudrait que tu épousasses Sopliroiiie. Tu l'aimes troji pour pouvoir aiiuer ailleurs ; aucune autri; feiiiiue ne te sera jamais aussi chère, ne le paraîtra aussi aimable : pour moi, je me sens assez de résolution pour m'en détiiclier il porter mes affections d'un autre côté; je travaillerai par là à notre satisfaction commune. Je serais moins fiénéreux si les femmes étaient aussi rares ijuc les amis; mais, comme il m'est plus aisé de trouver une autre femme (jue de rencontrer jamais un ami tel que toi, je ne balance point entre ces deux sacrilices. C'est pourquoi, si mes prières ont sur toi quelque pouvoir, je te supplie de dissiper le noir chaifrin qui te roni^e, de vivre dans la plus douce tranquillité, et d'attendre de l'amitié le prix de l'amour. »

(juoique Titus eût encore quelque honte d'accepter Sophronie, et (pi'il voulût persister dans son refus, cependant, séduit par le discours de Gisi|q)us, et surtout par sa passion : « Ami, répondit-il d'un ton qui annon(;ait le trouble de son âme, si je fais ce que tu veux et ce dont tu me pries, je ne sais si je céderai plus à mon penchant (pi'à ti>s désirs; mais, puisque ta générosité est si grande qu'elle ne veut (loint écoutei' mes justes refus, j'accepte tous les dons que tu veux me faire. Sois sur que je n'oublierai jamais que je te suis redevable non-seulement de la personne que j'aime le plus, mais de ma propre vie. Le plus ardent de mes souhaits est que les dieux me mettent quelque j(uu' à portée de te prouver toute l'étendue de ma reconnaissance ! »

Il ne fut donc plus question cpie di^ chercher les moyens de faiie réussir la chose. « Pour venir à bout de notre dessein, répliqua Gisippus, voici, ce me seiidile, la route que nous devons tenir. Tu sais que Sophronie ne m'a été accordée qu'après beaucoup de négociations entre mes parents et les siens. Si j'allais dire à présent que je ne la veux point, quel scandale un pareil refus ne causcrait-il-pas ! .le mettrais la division dans l'une et l'autre famille. Cependant cela ne m'inquiéterait guère;, si ])ar là je; pouvais te rendre maître de 1 objet de tes désirs. Mais ce moyen est fort douteux, et il pourrait fort bien arriver (|ue tu ne profitasses pas de mon sacrifice, et que ses parents ne la mariassent à un autre. Ainsi, il me paraît à propos, sauf ton meilleur avis, de continuer et d'achever ce que j'ai commencé. J'amènerai Sophronie dans ma maison, je ferai les noces ; le soir, dans le plus grand secret, tu iras coucher avec elle, comme avec ta femme. Ensuite, lorsque les circonstances le permettront, nous rendrons l'aventure [)ublique. Qu'on agrée ou qu'on agrée pas ce mariage clandestin, il sera fait, et il ne sera au pouvoir de personne d'en briser les nœuds. » Titus goûta fort cet expédient, et il ne fût pas plutôt rétabli, que son ami reçut So[)hronie dans sa maison. Les noces furent magniliques. La nuit venue, les dames mirent la nouvelle épouse dans le ht de son mari et chacun se retira. L'appartement de Titus joignait celui de Gisippus, et l'on pouvait passer de l'un dans l'aulre. Gisippus, ayant éteint les lumières, passa

ilaiis l';i|p|i:n li'iiiriil ili'^ciii airii. cl lui dit d'ullrr m' cimclicr a\('i- sa Iciiiiiic. Il lus, IlonlcMlx cl un |icu IiiiiiiiIh' il iiiic i^'cilcldsili' si i^raiiilc cl si soulciiiic, lil ilcs iliriiniltcs [KUir \ aller : mais son ami, Idiijdiiis Iraiic, cl ilniil les >ciiliinciils ctaioiit à Inule c|iren\e, lil si hii'ii i|U°il Tv (Iclciuiiua. liliis iic lui pas plulùl avec l'Ili' qu'il se mil à la earcssci-, el lui demanda loul lias, eu lui serrant la main, si elle voulait être sa l'ennue. Sopliroiiie, (|ui le |ii'euail piiur (lisi|i|ins, i'é|ioildil |iar un mii plein de dnuei'Ui'. " .le linde aussi d'clre \iilrc (''|iiiu\, » rejiril Titus ; el, en disant cela, il lui mit au dniul uii anneau de grand |)ri\. \|iiès celle cérémonie, (|u'il jujiea néeessaiie. il juuil des droits d'époux et j^onla les j)laisirs d'un anianl heureux.

Sur ces entrefaites, Titus avaiil |icrilu snu |iére. rciiil des lellics m'i un lui mandait de revenir |)roiu|ilenR'ut à Rome pour nu-ltre ordre à sa succession. Connues ces lettres étaient pressantes, il résolut de partir sans délai avec Soplironie, ce (|Ui ne pouvait s'exécuter ipi Cile ne IVil iiisiruile de ce ipii s l'I lil |)assé à son sujet. (iisi|)|ius se chargea de ce soin, el lui déclara l'élal des choses. I.a helle n'en pouvait rien croire. .Mais Titus, pour lui certilier la vérité de son union avec elle, lui rajipela plusieiu's parlicularité.s secrètes cpie son mari seul pouvait connailre, ce qui 1 étonna heaucoup. .\près avoir exhalé sa douleur en plaintes cl i ii reprnclies sui' le lour qui lui avait l'It' juné, elle alla Ironverses parents, a ijui elle coula .miu avcnlurc. ils lurent tout scandalisés el curent beaucoup de déplaisir de celle Iromjierie. I.a l'amille nu-mc de Gisippus fui Irèsméconlenle de sa conduite ; mais les [iremiers, comme les plus intéressés, lirenl grand hruil, el disaienl haulemenl (|ue Gisippus méritait une |iunitiou exenq)laire. Celui-ci faisait téle à l'orage en soutenant que sa conduite n'avait lien de hlàmalile : (pi'on devait, au contraire, lui savoir gré d'avoii' donné à Soplironie un mari qui l'aiiiiail |iassiiinnéiiienl, et licaucniip plu> iliiïiic ipic lui il'élrc uni à son sorl.

Titus, témoin de tous ces débats doni il l'Iail riiiiiqne cause, en avait un chagrin extrême el ne cessait d'en témoigner ses regrets à son ami. Mais enliii, connaissant l'esprit des .Vthéuiens. el sachant (pi'ils étaient d'iinmeur à faire grand luuit liirs(|u'ils trouvaient peu de gens en élat de leur niMiinlie, el au contiaire, à céder aiissiliH i]u"ou leur o|)|iosail du couiai;e el de la m^iiciii, il prit la résolulinu de iiii'llic lin à leins |iriqiiis par une action ipii .iiinoiiial un iiein romani vA l'esprit alliéuien. Il asseudda, dans cette intention, dans un leiiiple, les parents de Sophroiiie et de (îisippus, el, accompagné de son ami seulenu'iil, il leur parla ainsi : « Plusieurs philosophes croient cpie toutes le» actions des hoiinnes ne sont (pinne suite néci'ssaire des décrets éternels de la Divinité, cl que tout ce qui se fait a été ordonné par elle. D'autres liornenl celte nécessité aux choses passées ; quelques-uns soiilieniienl (jn'elle s'étend égalcinenl sur le passéj le présenl cl l'avenir, (ies opinions réunies ou divisées

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foni voir, n riuioonquo veut y faire attontion, que c'est disputer de sagesse avec la Divinité même, que do condamner ce qui est fait et qui ne peut se détruire. Si les dieux sont infailliijlcs, comme nous devons le croire, quelle folie, quelle grossière présomption, et quelle punition ne mérile-t-on pas de trouver à redire à ce qu'ils font ou à ce qui s'est fait par leur ordre? Or n'étcs-vous pas du nombre de ces téméraires, de ces présomptueux, vous qui ne cessez de blâmer mon mariage avec Sopluonie que vous avez cru marier avec (iisippusV vous qui ne voulez pas réilécbir (]u'il était ordonné de toute éternité qu'elle serait ma femme et non celle de mon ami? Mais, sans ehercher à m'appuyer

des décrets de la Providence, dure à quelques-uns et iiiipi'nétrable à tous, supposons tpie les dieux ne se mêlent point de nos actions, et bornons-nous aux raisons purement humaines. Pour cet effet, je serai obligé de faire deux choses i)ien opposées à mon caractère : l'ime, de me louer un peu, l'autre, de censurer autrui ; mais, eomme dans l'un et l'autre cas je n'ai besoin que de la vérité, ne craignez pas que je la déguise dans la moindre chose. Je connneiice par vous dire que rien n'iîst moins raisonnable et n'annonce plus l'aveuglement de la fureur qiie vos plaintes, vos déclamations, vos sarcasmes contre Gisippus, sous prétexte (ju'il m'a donné pour feimne eelle que vous lui avic^z destinée. Et, véritablement, loin de voir dans cette action (jiuibpu! chose de blâmable, je n'v trouve rien qui ne me paraisse digne d'éloge : 1" pari;e (|n"il a fait le devoir d'un ami : '2" p;ii-ee (jn'il a agi plus sagement que vous n'MiM'ie/, l'ait, .le neveux

528 CnNTK.S |iK ROCC\CR.

pas vous (U'-veloppor iri les saintes lois de l'amitié : je nie contenterai d'dli erver ((ne ses liens sont, à bien des éfjards, plus i'orts et plus étroits que ceux de la pai-enté. l']n elTel, cesi la l'oiiune (pii nous donne nos parents, c'est noire propre choix (pii nous donne nos amis. Si Cisippus a prél'éré la conservation de ma vie à celle de voire liieiiveillance, i'iuit-il donc s'en étonner? Mais je viens à la seconde [larlir dr ma (li\i>inii, (111 je \cii\ Miiis mcnlrer ([u'il a été plus sa^e ([ue vous ; car il nie seniMc (pic vous n'avc/. pas une meilleure idée des lois de l'amitic que des décrois de la pi uNidciice des dieux.

(( ^dtre dessein était de donnei- Soplironic à un jeune philosophe : Gisippus Ta (Inmiéc aussi à un jeune pliiloso|die; vous à un Athénien, lui à un Homain ; vous à un nohie et honnête homme, lui à un hoimnc d'une naissance plus illustre et d'une prohité aussi exacte ; vous à un riche, lui à im plus riche ; vovis à un homme ipii laimait peu et qui la connaissait à peine, lui à un homme qui l'adorait d (pii mettait dans sa possession tout le lionhcur de savie. Mais, afin i|u"on ne puisse rien me contester de ce (jue j'avance, examinons tout par parties. Pour i)rouver (pie je suis jeune et philosoithc, mon visage et mes études sui'lisent. (lisippus et moi sommes du même âge, et avons suivi ensemlde, d'une ardeur éiiale, les mêmes éludes. Il est aussi incontestable qu'il est Athénien, et (Uie moi je suis Romain. Mais, si ['(ui dispute sur la i^doire des deux nations, je iliiai (pie lioiiie est lijirc et Alhi'iies Iriluilairr ; (pie Rome commande au iiKUidc, et (pr.Vlhènes obéit à Rome : (pie Rome se distingue (jar ses forces, son gouvernement et les lettres, et qu'Athènes n'est illustre que par ce (l(>riiier avantage. (juoi(|ue je lasse ici peu de ligure, et que vous ne voyiez en moi (pi'un simple étudiant, .sachez pourtant ([ue je ne suis pas né dans la fange du piMqde. Mes maisons, les places publiques sont ornées des staUies de mes ancêtres ; et, si vous lisez dans nos annales, vous verrez que les Ouintus ont souvent reçu les honneurs du triomphe, et que leurs descendants jiisiprà moi, loin de diminuer la gloire de notre nom, n'ont l'ait qu'y ajouter un nouveau lustre. .le me vanterais de mes richesses, si je ne me souvenais (|uc la noble pauvreté était aulrelois le partage des Ihtos romains ; mais si l'ignorance aveugle de la multitude me faisait un leproche de me taire sur cet ailiclc, je lui répomlrais (jue j'ai des tn'-sors iioiiilncux, non paice que je li\s ai enviés et rechcrcbt'is, mais parce que la fortune me les a donnt''s. Je sens qu'il vous eût été agirable (|ue Gisippus, (■■tant votre concitoyen, lut votre allie. Mais vous serai-je moins utile à Rome, (pi'il eût pu vous l'être à Athènes".' Yo\is aur(V. en moi, dans la capitale du monde, un ami prompt et actif, un |uotecteur et un appui pour vos affaires (ìubliques et particulières. Je conclus donc de tout cela qu'on ne peut, sans injustice et sans aveuglement, disconvenir (jue Gisippus n'ait agi plus sagement que v(uis n'auriez l'ait; je conclus eiicoïc (pie Soplironie ol bien mariée, puis- (iii'elle est la femme (leTilil> (jiiiiitlis I uUiiis, bon l'une iioble-se aiicicnne,

d'une rorlune immense, citoyen de Rome et ami deGisippus. Ouicon(|iie le Iroiive étrange, en murmure et s'en plaint, ignore absolument les convenances, l'eut-clre y en a-t-il qui trouvent à redire, non au fait, mais à la forme; qui legardent comme peu décent (jue Sophronic soit devenue ma femme clandestinement, sans avis, sans conseil de parents. Est-ce donc une chose si rare et si étonnante? Je ne citerai pas pour exemple tant de femmes qui ont choisi leurs maris contre la volonté positive de leurs parents, tant d'autres qui ont pris la fuite avec leurs amants, ou qui ont forcé la volonté de ceux à qui elles étaient subordonnées par une grossesse prématurée ; Sophronie n'est dans aucun de ces cas. Gisippus me l'a donnée avec tout l'ordre, toute la discrétion que la sévérité la plus scrupuleuse pouvait exiger. Quelques-uns m'objecteront peutêtre qu'elle a été mariée par celui qui n'avait aucun droit sur elle à cet égard. Que cette objection a peu de valeur et qu'elle est pitoyable ! ^'est-ce donc (|VU' d'aujourd'hui que la fortune se sert de moyens détournés et peu naturels pour arriver à un but déterminé'? Qu'importe d'ailleurs qu'un cordonnier ou un philosophe ait conduit une affaire qui me regarde, pourvu qu'elle ait été bien conduite.' Je prendrai garde à l'avenir; si le cordonnier est indiscret, (]u'il ne se mèle plus de mes affaires ; mais je ne le remercierai pas moins de ses bons procédés. De même, si Gisippus a bien marié votre lille, c'est une folie à vous de vous plaindre de la façon dont il Ta fait. Si vous vous défiez de sa prudence, veillez à ce qu'il ne s'entremette plus pour marier vos filles; mais remerciez-le pour celle qu'il a si bien mariée. Au reste, vous n'ignorez pas sans doute que je n'ai |)oint cherché frauduleusement les moyens d'imprimer quelque flétrissure sur l'honneur et la noblesse de votre maison dans la personne de Sophronie. En effet, quoique mon mariage ait été couvert des ombres de la nuit et du mystère, je n'ai point usé de violence envers elle, je ne suis point venu en ravisseur criminel lui arracher sa virginité, en dédaignant votre alliance ; je suis venu en homme épris de sa beauté et de sa vertu. Je savais fort bien que si j'eusse voulu observer les formalités ordinaires, je me serais exposé à vos refus; et, si vous voulez être sincères, vous conviendrez que vous ne m'auriez jamais accordé sa main, dans l'appréhension <jue je ne l'emmenasse à Rome avec moi, et que je n'éloignasse de votre vue un objet si cher et si tendrement aimé. Voilà le véritable motif de l'artifice ipie je me suis permis, et qu'il a fallu enfin vous découvrir ; voilà pourquoi Gisippus a fait ce cpi'il n'avait pas d'abord dessein de faire en nie cédant avec tant de générosité un bien qui était à lui. D'ailleurs, quoique je l'aimasse avec toute l'ardeur imaginable, ce n'est cependant point en amant que j'ai obtenu ses faveurs, mais en véritable mari. Je l'étais, en effet, lorsque je suis entré dans son lit. Je lui présentai l'anneau, je lui demandai si elle me voulait pour mari ; elle me repoiidit iju'oui. Si elle a été trompée, estce ma faute'.' Pourquoi ne s'avisa-t-cllc pas de me demander (|ui j'étais'.' Le

550 CONTKS 1)K liOCCACIi.

i;riiii<l ciiiiu' lie ('lisipims, le giaiid crime de rainant di' So|tlironio, csl dont' d'avoir lail en sorlciiuc cetli; lit'lle Soplironic devint 1 ('lionsc de Tilns (jninins. Voilà |ionr(|noi vous ópiez, vousiniMiacc/., mui^ déilini/. mon ami. Ilii ! (|uc iVric/.- \ons (lopins s'il ('lit livré votro lillo dans les mains d'nii homme sans nom, d'un meeliant ou d'nn esclave '! Oucis l'ers, (juellcs prisons, quels tourments poniraient alors sul'lire à votre vengeance ? Mais aliandonnons pour toujours cet odieux sujet .

« Un événement ij"c je croyais encore éloigné vient de me frapper; mon père est mort: mes aflaircs m'api^cllent à Rome; voulant y conduire Soplironic, j'ai cru devoii' vous révéler des secrets cpie je vous aurais tenus cachés pent-ôtrc longtemps encore. Si vous êtes sages, ma conlidence ne vous déplaira point. Il vous est aisé de voir (jue si j'avais voulu vous tromper, vous l'aire outrage, je pouvais proliter de ma honne aventure, en rire et prendre la fuite. Mais, à Dieu ne plaise qu'un si lâche dessein puisse jamais souiller le co'ur d'un Romain ! Sophronic est à moi par I Ordic des dieux, par la générosité de mon ami, par la force des lois humaines, par l'innocent artifice que l'amour m'a inspiré; et vous (pii vous vous croyez apparennnent jilns sages que les dieux ou les autres hommes, vous me contestez un droit si légitime! C'est m'offenser de deux manières également injustes cl déraisonnalilcs. D'ahord, vous retenez chez, vous Soplironic, sur laquelle vous n'avez aucun droit, et vous menacez Gisipjms, ampid vous devez de la reconnaissance. Je ne veux pas m'étcndre davantage pour vous démontrer rinconsé(|ucnce cl le délire d'une telh- conduite ; mais je vous conseillerai en ami d'étouffer votre haine et vos dédains, et de me rendre Soplironic, alili (pie je puisse vous quitter avec les sentiments d'nn allié, et 'pu'je vous conserve toujours ceux d'un véritahle ami. Si ce qui est fait ne vous plait pas, il (pic vous osiez vous opposer aux suites naturelles de mon mariage, je vous déclare ijuc ji! pars avec Gisippus, et (pi'une fois arrivé à Rome, je saurai prendre les moyens de reprendre mon (piiusc malgré vous, et vous connaître/, alors par expérience comhien est à craindre le juste ressentiment des Romains. »

Titus, ayant ainsi parlé, se leva, le mécontentement peint sur le visage, prit Ciisippiis par la m;iin, sui lit proin|)temcnt du tenqilc, faisant les gestes d'un homme (|iii mciia(c. (iciix (pii étaient demeurés là, touchés des raisons qu'il avait aiticiilccs, mais plus effrayés encore de ses dernières paroles, se trouvèrent disposés à recevoir son amitié, et conclurent unanimement (in'il valait mieux avoir Titus |)onr parent, piiiscpie Gisi|i|)iis n'avait juis voulu l'être, (jiie de perdre ralliancederuii et dcs'attirer rinimitié de raiilre. Ils allèrent donc IroiiverTitiis, lui dirent (pi'ils étaient satisfaits de l'avoir pour iiarent : ipie Soplironic demenreiait sa femme cl Gisippus leur ami. Kmhrassades alors de part et d'autre, et Soplir(niie fut envoyée à son mari. Gcllc femiiu' adroite, faisant de nécessité veiln, loiiina du côté de Tiliis I aiiiciiir ipi illc vivait eu pour Gisippus, cl suivit >oii mari a Udine, m'i clic lui liiiiinialilcmciil accueillie.

Gisippus, demeuré à Athènes, eut à soutenir plusieurs disgritces de la pari de SCS concitoyens. On profita de l'éloignement de Titus pour cabaler contre lui; et l'on intrigua si bien, (|u"il fut condamné, avec toute sa famille, à un exil perpétuel. De riche qu'il était, il devint si pauvre, que, se voyant réduit à la mendicité, il se traîna connue il put jusqu'à Rome, pour éprouver s'il restait encore quelques traces de son souvenir dans le cœur de Titus. Il apprit, en arrivant, qu'il vivait et (ju'ii jouissait de l'estime et de la bienveillance générales des Roiuains. Il se plaça à la porte de sa maison, et attendit l'instant où il sortirait, n'osant se faire annoncer, tant il rougissait de l'état pitoyable où la

fortune l'avait réduit; mais il n'oublia rien pour s'en faire remarquer, bien persuadé que son ami, le reconnaissant, ne manquerait pas de le faire appeler. Titus sortit et passa sans lui rien dire. Gisippus, croyant qu'il l'avait aperçu et qu'il l'avait dédaigné, se retira outré de douleur et de ressentiment, en pensant à tout ce qu'il avait fait poui' lui. Il était déjà nuit, que ce Grec infortuné était encore à jeun. N'ayant ni argent, ni ressources, et souhaitant plus la mort que la vie, il sort de la ville, va dans un lieu affreux, solitaire, voit une caverne, s'y enfonce, se jette sur la terre et attend le sommeil, en arrosant de pleurs amers la |iierre qui lui sert d'oreiller.

Le lendemain matin, deux voleurs arrivèrent à cette caverne pour y partager le buliii de la nuit. lisse prirent de querelle entre eux; ils en vinrent aux inains, cl le plus fort tua l'autre. Gisi|)pus, témoin de celte aventure, crut avoir

:)32 CONTKS I)K BOCCACr.

Iroiivc, sans so hier lui-iiionie, un moyen sur pour arriver li In imu t (|ii"il désirait. Il resta anprcs du cadavre, jusqu'à ce que la justice, iiistniilr du ImÌI, vini le saisir et remmenât prisonnier. On l'inlerropea, il confessa le meuiire sans dilliculté. Le préteur, qui se nommait Varron, ordonna (|u'on le crucifiai, selon rusajjc de ce temps.

Par hasard, Titus, lors(|n"on allait le conduire au supplice, ctnlt ;iu |ireloire. Il considère le criminel. Quel est son étonnemcnl lorsqu'il reconnaît son lion ami ! Son premier désir est de le sauver ; mais comment ? par quel moven'.' Il n'en connaît point d'autre que de s'accuser lui-même, (lette résolution piise : « Varron, s'écrie-t-il, rappelez ce malheureux, ce n'est point lui (pii est coupaltle, c'est moi, c'est moi qui ai connnis le meurtre. Hélas I j'ai assez offensé les dieux par ce forfait, pour vcmlnir les offenser de nouveau, en laissant suhir à l'imiocent la |)eiue que je mérite. » Varron fut très-étonné et surtout trèsfàché que toute l'assemblée entendit son aven. Mais, ne pouvant dissimulei' avec honneur et enfreindre publiquement les lois, il (it relâcher Gisippus, et lui dit, en présence de Titus: « (Juelle folie d'avouer sans raison nu crime que tu n'as pas connnis, et dont l'imprudent aveu allait te coûter la vie! Tu t'avouais l'auteur du meurtre, et cet lionune déclare que c'est lui !» Gisijqjus leva les yeux, vit Titus. Il sentit alors ipie les soupçons (ju'il avait formés sur sa 'reconnaissance étaient injustes, et qu'il ne s'avouait coupable que pour le sauver. Il dit au juge, les larmes aux yeux : « Certainement nul autre que moi n'est l'auteur du meurtre que l'on poursuit; la pitié de Titus est désormais inutile, il faut i|ue je périsse. » Titus, de son côté, criait : « Préteur, vous voyez (|ue cet homme est étranger ; vous savez qu'il a été trouvé sans armes auprès de la caverne ; il ne vous est pas difllcile d'imaginer (pi'il recherche la mur! jiour se sauver de la misère. Renvoyez-le, et donnez-nidi lii piiiiithni (|iic je mérite. »

La nouveauté de la dispute, sur un sujet de cette nature, surprit beaucoup les spectateurs; et Varron, plus étonné (|ue personne des instances nniluellcs de ces deux honmies pour s'excuser l'un l'antre, présuma qu'aucun d'eux n'était coupable. Comme il pensait aux moyens de les délivrer, arrive un jeime homme, nommé Pnblius Arnbustus, qui passait |Hinr nu snlir.il et iiii Miliur de profession. C'était lui qui avait commis l'homicidi' duiit Us deux amis s'accusaient. Touché de compassion pour leur innocence : «Préteur, s'écria-l-il, je puis vider la contestation qui est entre ces deux hommes. Il y a je ne sais (pul dieu (jui tourmente mon e(enr et le |)orte à vous avouer mon criiiu'. Xid d'eux n'est cou- |iable ; c'est moi qui ai tué l'homme ilonl on a trouvé le cadavre ce matin. J'ai aperçu dans la caverne, lorsipic je jiai'lageais nos vols communs avec mon compagnon, cet hiiinmc ipii (Inrniail il'un piofund sniniiu'il. (Jnant à Titus, il n'est pas besoin que je cherche à !(• disculper ; sa réiintatidU parle assez pour lui. .lugez-moi donc, et envoyez-moi au supplice presciit par les lois. »

DIXIÈME .inURNÉE. 555

Octave, à lini le liniit de cette aventure extraordinaire était parvenu, les fit venir tous trois pour les interroger lui-même, et savoir ce qui les obligeait à demander la mort. Ciiacun lui ayant dit sa raison, il renvoya les deux innocents et fit grâce au coupable à leur considération.

Titus emmena son ami Gisippus, et, après lui avoir reproché son peu de confiance en son amitié, le caressa et le conduisit dans sa maison. Sophronie le reçut avec amitié ; elle prit grand soin de rétablir sa santé, et s'efforça de lui faire oublier ses mallicurs. Titus partagea avec lui tous ses biens, et lui fit épouser sa sœur, nommée Fulvia. Il lui dit ensuite : « Tu peux rester ici avec moi ou retourner à Athènes, et y jouir de tout ce que je t'ai donné. » Mais Gisippus, forcé, d'un côté, par la sentence de son bannissement, et entraîné d'ailleurs par son attachement pour Titus, préféra Rome à sa patrie. Les deux familles se réunirent et vécurent dans la plus grande intimité; il senibiaitque le temps, loin delà diminuer, augmentât leur mutuelle affection.

Quelle est donc l'excellence do l'amitié! combien elle mérite de respects et d'éloges ! C'est elle qui fait naître, (pii nourrit et entretient les plus beaux sentiments de générosité dont le cœur humain soit capable. Charitable, reconnaissante, ennemie de tous les vices, et surtout de l'avarice, on la voit, pleine d'im zèle actif et prompt, nous porter à faire pour les autres ce que nous voudrions qu'on lit pour nous-mêmes. Mais, hélas ! combien ses brillants effets sont rares aujourd'hui ! Les hommes, devenus égoïstes et personnels, ont exilé cette auguste divinité de la face de la terre. Quel autre sentiment cependant que l'amitié, quels autres intérêts que ceux qu'elle prescrit eussent excité, dans l'âme de Gisippus, la compassion qui hii fit accorder aux larmes, aux soupirs de son ami, une maîtresse charmante et tendrement aimée? Quelles autres lois que celles de l'amitié eussent pu détourner Gisippus du lit où elle était enfermée, où peut-être même elle l'appelai! ?Quoll(' crainte eût pu lui faire perdre une si belle occasion de satisfaire ses désirs, dans un âge où l'on se croit tout permis, si ce n'eût été celle d'offenser son ami, de blesser la foi qu'il lui avait donnée? Quels biens, quelles grandeurs, (pielles dignités offertes à Gisippus eussent pu le faire résoudre à perdre l'amour de ses parents et de ceux de Sophronie, à braver les injures et les cris d'une multitude grossière? Lamitié seule pouvait lui ins])irer le courage dont il avait besoin.

D'un autre côté, quel autre sentiment que raniili('' ciit pu déterminer Titus à rechercher la mort pour en délivrer son ami, surtout lorsipiil le pouvait sans paraîtra ingrat, en feignant de ne pas le reconnaître? Quel autre mouvement que celui de l'amitié eût pu lui inspirer assez de générosité pour partager ses biens avec Gisippus, que la fortune avait réduit à une extrême misère? Quelle autre affection que cette sainte amitié eût pu le disposer à doimer sa sd'uren maiiaKe à un homme dénué de tout? >

531 rONTrs DE BOCCACE.

roui(|ii(ii clone lo JKiiiiMics SI' iii(iiilreiil-ils si cni|)resst's à se |iro('urcr ilcs parents, des frères, à grossir leur suite il'iin grand nombre de d(iniesli(|ucs, et qu'ils négligent de se |iiociirei' de vérital)les amis? On est (|ueli|nef(iis d«'laisscparscs parents, iihaïKidimé par ses serviteurs : (pi'on letiduve mi ami, lui seul répare cette piMlc eu ciilic r.

NOllVELLI' IX

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