Contes historiques
Lb 7 Octobre 1745, il faisait encore nuit/ lorsqu' un enfant de cinq ans, couché dans une des plus belles chambres du château de Yincennés, se réveilla tout à coup, tourna ses regards sur un homme étendu tout habillé dans un grand fauteuil, de nos jours appelé ganache ^^ et qu'à là lueur d'une lampe de bronze qui brûlait suspendue au plafond, il vit endormi; et, après avoir toussé plusieurs fois, comme indécis s'il» interromprait son sommeil, il se décida,* et cria : .
^ Il faisait encore nuit, it was itUl dark,
2 ganache^ îower jaw-boneof a horae^ applied hère to répresent the form of the chair.
3 comme indécis, as ifheiitating whether, * il se décida, He mode up hia mind.
— Comtois ! .Comtois ! . . .
— Sire P répondit Comtois, se levant soudain et s'élançant vers le lit de l'enfant.
— Regarde, je te prie, s'il est tombé beaucoup de neige cette nuit.
Sans faire aucune observation sur cette demande. Comtois se dirigea vers les croisées, écarta^ de grands rideaux de soie qui retombaient sur les vitres, et répondit simplement :
— Beaucoup, sire.
Mais le jeune roi, qui avait suivi des yeux le mouvement de son valet de chambre, et qui avait aperçu, à travers les vitres, la campagne toute blanche et les beaux arbres du parc de Yincennes comme poudrés à blanc, s'écria :
— Quel bonheur ! oh ! lève-moi^ vite. Comtois; vite, vite, habille-moi; mais dépéche-toi donc. Comtois !
— Quelle envie prend-il donc à^ Sa Majesté de se lever de si bonne heure P dit Comtois en se remettant tranquillement dans son £Eiuteuil.
— C'est que tu ne sais pas que j'ai une
^ 88 dirigea ..... écarta, îpmt towards ihé mndwos and drew aiide, * lèye-moi, take me up, s quelle envie prend-il dono à, whatfuncy kas êeiaed t^fon.
UN aRAND CHAGRIN DE LOUIS XV. 3
glande bataille à livrer^ ce matin. Comtois? et je parie que Fennemi est déjà sous les armes ; je ne voudrais pas être prévenu' par lui, certes. . .
— L^ennemi dort, sire; faites-en autant;^ croyez-moi.
— Dormir le jour d'une bataille! ventresaint-gris ! comme dit mon cousin d'Orléans, ça ne s'est jamais vu. Mais lève-moi donc, Comtois ! reprit l'enfant en s'agitant* dans son lit.
— Calmez-vous donc, sire, et soyez sage; madame de Yentadour m'a défendu de vous lever aussi matin.
— Et moi Louis XV, roi de France, je te l'ordonne. . .
— Sa Majesté comprendra.,.
Je ne comprends rien, je veux me lever, dit Louis XY en s'animant ;^ le petit duo de Chartres m'a défié ^ hier, il est chef d'un parti, moi chef d'un autre : il doit être à son poste. Tu es trop raisonnable, Comtois, pour vouloir"^ que ton roi passe pour un paresseux ou un lâche aux yeux de ses sujets.
* à livrer, to çive, * être prévenu, io b$ foreaialled.
3 faites- en autant, do the same. ^ en s* agitant, ,^^«^^tit^. ^ en s*animant, becominç excited»
< m*a défié, has chaUenged me* ^ pour vouloir, to wish.
4 CONTES HISTOKIQUES.
— Rassurez-vous/ sire, on sait fort bien que les rois de votre famille ne sont ni paresseux ni lâches.
— Alors, lève-moi donc, avant que le soleil se lève.^
— Quoi ! sire, est-ce que le soleil aussi vous aurait défié ? *
— Et non, mon bon Comtois, mais il ferait fondre mes armes.
— Quelles armes avez-vous donc choisies, sire, qui fondent au soleil ?
— D'excellentes, je t'assure, Comtois.
• — Ce ne sont pas, à coup sûr,* celles dont se servait votre grand-père Louis XIY, ni celles non plus dont se. servait son aïeiil Henry lY ?
— Noii, certes, dit Louis XY en riant; les miennes sont tout bonnement^ des pelotes de neige . . . Il ne faut pas rire, Comtois, car une bonne pelote de neigé, bien lancée, mâche fort bien un œil^ ou fait une fameuse bosse au front, je t'assure.
^ Kassurez-Yous, Be easy,
^ avant que le soleil se lève, Itefore the sun rises,
s est-ce que défié, Aa« the sun ehallenged you alao,
^ à coup sûr grand père, c$rtainîy thoêe which your
grtindfatJur used,
^ tout bonnement, simply,
^ bien lancée .... œil, well throum^ gives a good hlaek eye.
— Je n'en doute point, sîre, dit Comtois, liant toujours. ,
— Tu assisteras à la bataille. Comtois, je te le permets, et tu verras comme elle sera belle : imagine-toi que nous sommes partagés^ en deux camps ; le duc de Chartres en commande im, et moi l'autre ; j'ai les meilleurs gentilshommes sous mes ordres, — ^le comte de Féraùdy, le duc d'Harcourt, le comte de Clermont, les marquises de Nesle et de Nangis. Oh ! je n'en ai pas dormi cette nuit de plaisir, et il me tardait^ d*être réveillé pour me lever ; je n'ai rêvé que pelotes de neige, attaque, embuscades '. . . j'ai trouvé la plus habile de toutes les manœuvres . . . Mais lève-inoi donc, Comtois, le soleil fera fondre la neige, je n'aurai plus d'armes, et ceux qui combattent sous mes bannières doivent m*attendre^ sur le champ de bataille; je leur ai promis la victoire, et comment tenir ma promesse si tu ne me lèves pas ? . . . Mon Dieu ! que les rois sont malheiireux de ne pas pouvoir se faire obéir ! * . .
T7n petit coup frappé à^ la porte de la cham-
^ partagés, divided. ^ et il me tardait, and I longed.
' doivent m* attendre, must be waitingfw me, * de ne pas .... obéir, mt to be cfile to mahe themselvea obeyed, ^ Un petit coup frappé à, a gentle knoek ai.
bre interrompit Louis ; Comtois alla ouvrir, et vit avec étonnement entrer le duc de Villeroy, gouverneur du jeune roi.
— - Le roi est-il éveillé P demanda le maréchal,
— Il y a plus d'une heure qu'il^ tourmente pour se lever, monseigneur, répondit le valet de chambre.
Le maréchal de Villeroy s'avança alors vers le lit de l'enfant.
— Sire, lui dit-il, c'est aujourd'hui qu'on, nomme le duc d'Orléans à la régence du royaume ; il est nécessaire que vous prononciez un petit discours à cette occasion ; faites-moi l'honneur de m'écouter, je vous prie, car il faut apprendre ce discours de mémoire^ pour Ae répéter devant toute la cour.
— Je le veux bien,^ mon gouverneur, répondit Louis, dont la timidité était extrême et qui n'osait témoigner le mécontentement que lui faisait éprouver ce retard.*
— Ecoutez-moi bien, sire ; dites après moi ; — JS^ous déclarons, . .
1 il y a pluB d'une heure qu'il. /or morethan an hour he,
2 il faut . . . mémoire, you must îeam thiê êpeech hy heart. * je le veux bien, I am willmg, ^ le mécontentement .... retard, the ditpleaaun whieh this
deîay meule himfe^.
— ' Mon gouverneur, croyez- vous que le soleil en se levant ne fera pas fondre la neige ? interrompit Louis, tellement préoccupé par la vue du parc dont le jour naissant faisait éclater la blancheur,^ qu'il n'avait pas entendu les paroles de Villeroy.
— Cela se pourrait bien,^ sire, répondit celuici avec un petit geste d'impatience ; mais répétez donc : — Nous déclarons le duc d'Orléans. . .
— Ifom déclarons le duc d'Orléans, dit Louis. Puis du même ton il ajouta : — Comtois, regarde si la neige est bien dure,
— Peu importe,^ sire, interrompit le gouverneur sans dissimuler la mauvaise humeur que lui causait le peu* d'attention de l'enfant-roi; continuons donc : — Régent du royaume...
— Je parie que le duc de Chartres a haut comme ça^ de pelotes de neige, à l'heure qu'il est.^
— Si vous ne m'écoutez pas, sire, dit M. de Villeroy d'un ton sévère, vous ne saurez jamais votre discours.
^ dont le jour .... blancheur, of which the dawn mode th$ tphiteness more bril/iant, 2 cela se pourrait bien, it miffht happen, > peu importe, never mind. * le peu, the want.
^ a haut comme ça, hm a« hiçh at thakt, .
^ à rheure qu'il est, by this lime.
8 GONTES HISTORIQUES.
— C'est que j'aimerais mieux aller dans le parc ayec les autres enfants, murmura Louis d'un petit air boudeur.^
— Yous irez après la cérémonie, sire.
— Mais la neige sera fondue alors, mon gouverneur !
— ELl bien, elle sera fondue, sire.
— Mais je ne pourrai pas faire des pelotes de neige, mon gouverneur !
— Eh bien, vous n'en ferez pas, sire.
— Et ma bataille, mon gouverneur ! et mes guerriers ! et les autres enfants qui s'amusent, pendant que moi je suis ici renfermé dans ma chambre!
— Les rois ne sont pas comme les autres enfants, sire, ils ne peuvent pas toujours courir et s'amuser.
— Alors, ce n'est pas du tout amusant d'être roi, mon gouverneur.
^ — Yoyons, sire, apprenez donc^ votre discours ; il y a une heure que vous devriez déjà le savoir.^
^ d*un petit air boudeur, with a UttlepotUing look, ' Voyons, sire, apprenez donc, Oome^ aire, pray leam, s il y a une heure .... savoir, you skotUd hâve known it quite an hour ago.
— Si VOUS m'assuriez que la neîge ne fondra paSy au moins.
— Vous voulez que je vous l'assure P eh bien, soit, sire ; mais, pour l'amour de Dieu, écoutezmoi, dit M. de Villeroy, ne pouvant plus maîtriser^ son impatience.
— Je vous écoute, dit Louis, décontenancé.* Badouci par cette preuve de docilité, le maréchal s'assit près du lit de Louis, et, lui répétant, phrase par phrase, un très petit discours que son élève redisait exactement après lui, il se retira, certain que Louis XV remplirait parfaitement son rôle à la cérémonie qui se préparait.
En voyant la porte se refermer sur son gouverneur, Louis fit un bond de joie.
— Maintenant, au parc ! cria-t-il.
— Voici madame de Ventadour et votre précepteur, M. de Heury, dit Comtois, s'empressant^ d'introduire ces deux nouvelles personnes, qu' accompagnaient quelques serviteurs du château, portant un costume complet d'enfant.
Ces objets, qu'on étala* pompeusement sur
1 ne pouyant plus maîtriser, tw hmger able to nuuier.
2 décontenancé, put out of eountenancê.
* s'empressant de, hoètming (o.
* Ces objets, qu'on étala, thèse thingsj which they^ tpread.
10 G0NTE9 HI8TOEIOUES.
les fauteuils et les chaises, firent un peu diversion à l'idée permanente^ du jeune roi ; il pensa même que, paré ainsi, il n'en serait que plus propre* à livrer sa bataille.
— Dieu, que c'est beau I c'est très-beau ; vous allez me mettre tout ça, ma chère maman P dit-il à sa gouvernante, qu'il aimait beaucoup, et à laquelle il avait donné le doux nom de mère.
— Certainement, mon cher roi, répondit-elle en se disposant^ à l'habiller; c'est \m beau costume, n'est-ce pas ?
— Oh ! mes camarades vont-ils être contents^ de servir sous mes ordres, dit Louis, regardant une à une les pièces qu'on lui passait.^
D'abord, c'était im.e petite jaquette à plis et à manches tombantes en drap violet, — car je ne sais pas si je vous ai dit, mes enfants, que Louis XV était en deuil de son grand-père Louis XIV, et vous savez sans doute que c'est la couleur consacrée au deuil des rois ; — ^puis
> firent un peu .... permanente, divwteda Utile the Jix$d idw» 2 il n'en serait que plus propre, he would only be moreJH,
> en se disposant, preparing,
^ Oh! mes camarades Tont-ils être contents, Oh! how pîeased my eomrades wUl he,
s les pièces qu'on lui passait, the artielee of dreee whieh toere put on him.
on le coifPa d'un béguin^ de crêpe violet doublé d'un drap d'or; on lui passa ensuite un cordon bleu^ auquel pendaient les croix de l'ordre de Saint-Louis et de l'ordre du Saint-Esprit. Jusqu'alors, tout allait le mieux du monde ;' l'enfant oubliait, dans la contemplation de ce costume riche et éclatant, la contradiction qu'il avait éprouvée en se réveillant ; il lui tardait d'être prêt, pour s'échapper des mains de sa gouvernante, et il se disposait à demander à Comtois ses petites armes pour aller se battre, lorsqu'à sa grande surprise madame de Ventadour lui présenta de superbes lisières^ en drap d'or.
— Qu'est-ce que c'est donc ça, maman ? lui dit-il.
— Ce sont des lisières, sire, répondit-elle.
— Et qu'allez- vous en faire ?
— Yous les mettre, sire.
— A moi des lisières ! allons donc ! c'est pour rire,* maman.
^ puis on le coiffa d'un béguin, iken they èovered hia head with a ehae-jUting eap.
' tout allait le mieux du monde, everythmg tous going on at toell as possible,
* lisières, leading strings,
* allons donc ! c'est pour rire, Cmne^ ihat isforfun^
12 OONTES HISTORIQUES.
— Elles complètent Totrè costume, sire ; il faut les mettre.
— Certes, je n'en ferai rîen,^ maman.
— Je suis désolée que cela vous contrarîe,=^ mon cher roi; mais on a décidé que, pour marquer votre âge, il fallait les ajouter à votre vêtement.
— Et moi, je n'en veux pas, ma chère maman ; je n'en ai pas besoin, et je ne les mettrai pas.
— Mais vous ne pouvez pas vous en dispenser,' sire.
— Me dispenser de mettre des Usières, certes, oui, je le peux, ma chère maman ; et pourquoi m'en mettre,* s'il vous plaît P est-ce que mes jambes n'ont pas la force de me soutenir P Tenez,^ voyez comme je suis ferme ; est-ce que je tombe en marchant P combien y a-t-il que* je ne me fais plus de bosses au front P Quoi, maman, vous ne me mettez pas de lisières pour courir toute la journée dans les bois, pour monter et descendre les escaliers, pour sauter
^ je n*en ferai rien, I ahaU do no tueh thing,
' Je suis .... contrarie, I am grieved that that vexes you,
^ TOUS en dispenser, do without them,
^ m'en mettre, pat tne any,
^ Tenes, Look,
^ combien y a-t-il que, how long te it tinee.
les fossés; et vous voulez m'en mettre pour aller en carrosse, et, ensuite, pour rester assis dans un fauteuil ! Merci, maman, vous n'êtes pas raisonnable : on ne met des lisières qu'aux petits enfants.
— On sait bien que vous n'êtes pas un enfant, sire ; certes, à cinq ans et sept mois, on n'est pas un enfant ; mais que voulez- vous P c'est un usage, l'étiquette veut qu'en grande tenue^ on vous mette des lisières jusqu'à ce que votre éducation soit confiée aux hommes.
— L'usage, l'étiquette, vous dites ça à tout moment, ma chère maman; l'usage devrait être de ne mettre des lisières qu'aux petits enfants qui ne savent pas marcher ; et moi, sans me flatter, je marche aussi bien que vous, maman : certes, si Vous avez tant envie de* mettre des lisières, mettez-en donc à tous ces vieux seigneurs qu'il y a ici : au duc de Bouillon, qui peut à peine se tenir^ sur ses jambes ; à l'ancien évêque de Troyes, qui trébuche à chaque pas qu'il fait ; au maréchal d'Uxelles, qui va
* veut qu'eu grande tenue, requires ihat in full dress, ^ si TOUS avez tant envie de, if pou are so anxioua to, ' à peine se tenir, hardly keep.
tout de travers ;^ ils en ont besoin ceux-là, mais moi, c'est décidé, je n'en veux pas.
— Je vous en prie, sire-
— N'en parlons plus, ma chère maman ; voici le soleil qui se lève, ne me retenez pas davantage,^ j'ai une bataille à livrer ce matin, et mes munitions de guerre ne sont pas encore prêtes.
— Vos lisières ne gâteront rieu à l'action, sire; mettez-les.
— Fi donc ! mes camarades se moqueraient joUment? de moi, le duc de Chartres surtout.
— Ils n'oseront, sire.
— Bast ! et qui les en empêcherait?
— La crainte d'aller en pénitence.^
— Ah ! vous les connaissez bien peu, ma chère maman ; est-ce que nous craignons quelque chose, nous autres Français ?
— En vérité, sire, c'est bien mal de vous faire ainsi prier^ pour une chose qui vous coûte si peu ; ayez donc un peu decomplaisance pour celle que vous honorez du titre de mère.
^ qui va tout de trayers, iffkô walhê ail xig-ssag, * ne me retenez pas davantage, do not detain me lonçer, s joliment, ^M^/y.
^ d'aller en pénitence, ofhHng sent into punishment, B c'est bien mal .... prier, il is very wronç o/you io require thui to b$ beççed.
— Si encore^ les autres enfants en avaient, je ne dis pas, maman ; mais voyez le duc de Nangis, le petit marquis de Nesle, le petit comte de Féraudy.
— Mais ils ne sont pas rois, comme vous, sire.
— Il parait alors que c'est bien ennuyeux d'être roi; depuis ce matin, voilà déjà trois chagrins que mon royaume me cause; le re« tard du combat, un long discours à apprendre par cœur, et de vilaines lisières qu'on veut me passer au bras.^
— Pour vilaines, sire, je vous arrête ; regardez-les ; vous n'en avez jamais vu de plus jolies.
— N'importe, elles me déplaisent,^ et je ne les mettrai pas.
— Monsieur de Fleury, dit madame de Ventadour au précepteur^ du roi, qui lisait son bréviaire contre les croisées, venez donc faire entendre raisou au roi.^
^ Si encore, ijf em/y.
3 qu'on yeut me paner an bras, whieh they wani tojput round my arma*
> N'importe, elles me déplaisent, Nwer mind^ IdisUke them,
* précepteur, tutor,
' venez donc .... roi, eome ûttd màke ihe ling Hstm to reoê&n*
— Monsieur de Fleuiy, dit l'enfant à son tour, puisque tous êtes là, contre les vitres, dites-moi un peu^ si la neige ne fond pas.
— Pas encore, sire, dit M. de Fleury, en se rapprochant du feu, devant lequel madame de Yentadour présentait en vain les lisières au jeune roi, qui croisait ses deux bras derrière lui pour empêcher qu'on les lui passât par surprise. — Mais pourquoi résistez-vous à madame votre gouvernante? voyons, donnezmoi votre main, sire ; faites de bonne grâce, et pour faire plaisir^ à madame de Yentadour, une chose que, de gré où de force, il faut finir par faire.*
— Mais, mon précepteur, songez donc que j'ai besoin d'aller au parc, dit Louis, le cœur gros et les yeux humides; j'ai des pelotes de neige à faire.
— Yous avez d'abord des devoirs à remplir, sire, et plus qu'un autre enfant, car, comme fils de roi, comme leur roi même, vous leur devez l'exemple ; commencez donc dès aujourd'hui à le leur donner en cédant au désir de
* dites-moi un 'peMfjuat tell me.
3 faire plaisir, çive pleaaure,
' de gré .... faire, willingly^ or hyforcey you muât endby doing.
madame votre gouvernante; levez votre bras, sire, je vous prie... bien; à l'autre... Maintenant voilà qui est fini; je vous remercie beaucoup.
— Si les rois sont heureux, ce n'est pas toujours^ quand ils sont enfants, dit Louis XV, regardant en pleurant la ceinture d'or de ses lisières qui entourait sa taille.
— Vous avez raison, sire, répondit M. de Fleury ; c'est plus tard, et surtout lorsqu'ils rendent leur peuple heureux.
— Le carrosse du roi est prêt, dit un gentilhomme de service, ouvrant les deux battants* de la porte de la chambre à coucher du roi.
Alors madame de Ventadour se leva, prit le roi par la main et se mit à marcher avec lui vers le grand escalier du château. M. de Fleury et les pages suiA'aient. On descendit ainsi l'escalier. Le carrosse du roi, attelé de huit chevaux, se voyait au bas du perron.
Le froid était vif et piquant,^ et Louis XV, loin de s'en plaindre, s'en réjouissait : il pourra
^ ce n'est pas toujours, at any raU %t ta not. ^ les deux battants, the two aides.
3 vif et piquant, sharp and eutting.
18 OONTIBS HIiSnORIQT7B$.
jouet â la bataille en revenant, la neige ne sera pas fondue. Dans cet espoir, il monta gaiement en .carrosse, s'assit sur le siège du fond, et se mit à attendre avec patience M. de Yilleroy et le duc du Maine, qui devaient entrer tous les deux dans le carrosse du roi.
Ils se présentèrent à la fois au marchepied,^ et, le pied de Tun ayant heurté le pied de Tautre, ils se toisèrent^ avec fierté.
J'aurai l'honneur de faire observer an maréchal de Yilleroy, dit le duc du Maine, sans céder le pas, qu'en qualité de^ prince du sang j'ai droit à la place d'honneur dans la voiture de Sa Majesté.
— J'aurai l'honneur de faire observer à M.
le duc du Maine, dit le maréchal de Yilleroy, sans reculer^ d'une ligne, qu'en qualité de gouverneur du roi j'ai droit à la place du fond,^ et ne dois la céder qu'à un légitime prince du sang, et non à M. le duc du Maine.
— C'est ce que nouB verrons ! s'écria le duc, en votdant s'élancer dans le carrosse.
i à la fois au marchepied, at ih$ tome tme ai th$ earrië^ê'^Up'
2 ils se toisèrent, they measured Meh oiher,
' sans céder .... de, ioiihout fivitif way^ ihai at,
^ sans reculer, without drttvwg hath,
^ à la place du fond, to thê imek Mat,
— C'est ce que nous ne verrons pas, répliqua le maréchal en le retenant.^
— Mon Dieu, messieurs, dit le roi, que cette dÎBcassîon faisait geler, en ce qu'elle empêchait de fermer la portière,^ mettez* vous tous deux à la place du fond : j'irai bien sur le devant,^ moi.
— Cela ne se peut pas, sire, lui répondit son gouverneur.
— Eh bien, alors, dit le jeune roi en grelottant, tirez à la eourte-paille à qui se mettra^ à mon côté, ou bien mettez-vous tous deux sur le devant.
Le dernier conseil du roi fut suivi» et le carrosse partit au ga)op.
A peine les chevaux eurent-ils emporté au galop le carrosse et ceux qu'il renfermait, que le maréchal de Yilleroy» se penchant vers^ le jeune roi, lui dem;anâa s'il n'avait pas oublié son discours.
' en le retenant, holding Mm hœk,
' que cette discussion . . , , portière, whom ihi» ditfiuision ehiUedf becausê itprevented thê earria^e'dwr ^ing thttt
* j*irai bien soi le devant» I «m ynUittff to go in front,
* tirez à .... se mettra, draw loUfor who shall Bit, ' M penchant vers, btndmg towarcft*
Mais Louis paraissait trop absorbé pour répondre ; le beau parc de Vincennes se déroulait à^ ses yeux, c'était là que devait se livrer^ la grande bataille à laquelle il avait compté, le pauvre enfant, prendre une part si active. Il regardait, en soupirant, cette neige si éclatante de blancheur, si ferme et qui craquait si délicieusement sous les pieds, cette neige qui aurait fait de si belles balles, de si grosses bombes, et qui lui donnait envie à manier;' puis il apercevait de loin, à travers les arbres, ses petits compagnons courant çà et là se livrant cette bataille à laquelle il avait rêvé toute la nuit ; il les voyait s'attaquer, se défendre, reculer, s'avancer, se rouler à terre, et s'envoyer de grosses pelotes de neige à la tète; pius il entendait leurs cris de joie, leurs éclats de rire francs et bruyants, leur défi, leur chant de victoire, qui arrivaient de loin jusqu'à lui.* Puis, au détour d'une allée, le champ de bataille se découvrit tout à coup, avec ses fortifications de toutes sortes, ses sentinelles à leur
^ se déroulait à, displayed itstlf.
« devait se livrer, was to be givên,
3 et qui lui .... à manier, and whieh gavê htm a Umging io handle it,
* qui arrivaient .... lui, whieh reaehedhimfrom a diatanee.
poste, ses munitions de guerre, c'est-à-dire des tas de pelote de neige ; enfin, tout le tremblement^ de la guerre (pour nous servir d'une expression de vievix troupier) y et le pauvre petit cœur de Louis se gonfla, et des larmes roulèrent dans ses yeux à l'idée de^ la gloire qu'il aurait conquise si on ne l'eût pas tenu prisonnier depuis le matin, et qu'il avait perdue peutêtre pour toute la journée, car le • soleil était grand,^ il réchauffait l'air, il allait sans nul doute faire fondre la neige avant que la cérémonie, en finissant, lui eût rendu sa liberté.
— A quoi pensez-vous donc, sire P lui demanda le maréchal de Yilleroy.
Sans lui répondre, Louis montra du doigt le champ de bataille, et ses grands yeux noirs et humides exprimaient si vivement le regret de ne point y être et le reproche de la contrainte qu'on exerçait sur lui, que le maréchal en fut touché.
— Que voulez- vous, sire I lui répéta-t-il, lui aussi, ainsi que lavait dit M. de Fleury ; les
^ tremblement, ammunition, 2 à ridée de, at the thought of, * grand, buming.
22 CONTES HI^TORiaUES.
enfants des rois ne sont pas comme les autres enfants : ils ont des deToirs à remplir, et, comme c'est à eux à donner l'exemple, il ne leur est permis d'en négliger aucun.^
Alors ils avaient atteint le faubourg Saint- Antoine, et le peuple, aux fenêtres et dans les mes, voulait voir passer son roi ; on baissa les glaces' du carrosse, et, autant sur rinvitation de son gouverneur qu'attiré par cette foule mouvante qui se pressait sur son passage, Louis s'avança à la portière ; mille acdamAtiens l'accueillirent^ de toutes parts. Le pauvre petit était pâle et triste, le froid le saisissait» et l'idée de la baiiaiUe perdue ne l'abandcmnait pas.
Ce fut ainsi qu'il arriva au château des Tuileries ; à la descente^ du carrosse, le grand écuyer prit le roi daius ses bras et le porta jusqu'à la porte de la grand'chambre du parle* ment ; là, le duc de Tresme, faisant roJBB.ce de grand chambellan, le prit à son tour, et ne le quitta qu'après l'avoir posé® sur son trône, au
^ n ne leur . . . aucun, they are noipermitted io negled any duty,
' on baissa les glaces, thef/ Ut down the Windows.
> l'accaeillirent, weleomed him,
^ à la descente, on getting oui.
* après ravoir posé, after having placed \m.
pied duquel était déjà assise la gouvernante des enfants de France, madame de Yentadour.
— Maman de Ventadour ! dit-il en l'aperce- Vant. Et aussitôt il retrouva lui sourire et ses charmantes couleurs.
— Chut ! fit sa gouvernante en lui montrant, par un coup d'oeil expressif, l'assemblée devant laquelle il se trouvait.
Comme s'il eût compris la solennité de la circonstance, Louis XY reprit^ un petit air sérieux qui lui était assez naturel et allait fort bien à^ la régularité de ses traits, puis il se mit à promener des regaids assurés^ sur le spectacle imposant que présentait alors la cour de France rassemblée et en grand costume d'apparat.*
Quant à lui, centre de tous les regards, il faut avouer* qu'il était impossible de rien voir de plus beau que cet enfant royal, avec sa peau blanche et fraîche, ses grands yeux noirs ombragés de longs cils bruns, son nez mignon et bien fait, sa jolie petite bouche fi^ère et mutine,
^ reprit, resumed,
' allait fort bien à, suited very wéU,
* il se mit .... assurés, he began to look round oofi^ld&ntlff,
^ ooetume d'apparat, in grand state costume,
s il faut avouer, one mutt own.
24 œNTES HISTORIQUES
sa chevelure longue et brune descendant en longs anneaux sur ses épaules, et sa taille droite bien prise, tenant^ de ses aïeux cette noblesse toute royale, et empruntant à son âge les grâces de l'enfance. Debout sur son trône, attendant avec patience et dignité le commencement de la cérémonie, on eût dit qu'il sentait parfaitement l'importance de ses fonctions.
Au reste,^ le roi ayant été le dernier à arriver, à peine le vit-on assis et silencieux, que le cortège des courtisans s'agita,^ tous les corps de l'état suivirent, et chacim, en passant devant le roi, s'arrêtait et débitait* un discours. Ces discours avaient tous un point de resemblance bien affligeante pour celui qui posait,^ c'était leur longueur interminable; toutefois le petit roi faisait assez bonne contenance ; il écoutait avec une tranquillité qu'à la rigueur on aurait pu prendre* pour de l'attention. Néanmoins, la vérité que je vous dois, mes petits amis, me force à vous avouer que le triste enfant des rois regardait plus souvent la croisée à travers
^ bien prise tenant, well/ortnedf inherititig. ' Au reste, ffowever, > s'agita, beçan to move,
* et débitait, and delivered. ^ qui posait, who sat there.
8 qu'à la rigueur . t . . prendre, atrietly ipeaking eould hâve been iaken.
TJN GBAND CHAGRIN DB LOUIS XV. 25
laquelle se balançaient quelques arbres poudrés de neige, que le président du corps qui le haranguait ; et il pensait bien plus au combat de ses petits camarades, au défi qu'ils devaient se jeter, qu'aux paroles peut-être fort graves qu'on lui débitait d'une manière plus grave encore.
Quand vint le moment où,^ à son tour, il devait prendre la parole, le maréchal de Villeroy, qui se tenait près de lui, se pencha à son oreille et lui demanda s'il se rappelait ce qu'il lui avait fait apprendre par cœur le matin.
— Parfaitement, répondit-il.
— C'est le moment de le dire tout haut, sire, dit le maréchal; ne vous troublez pas,^ élevez la voix ; je suis là, ne craignez rien.
Alors, avec une grâce parfaite et une certaine timidité dont il ne pouvait se défendre,' mais qui lui donnait un attrait de plus, Louis XV prononça lentement et sans se tromper : — " NottSy roi de France et de Navarre, déclarons le dU'C d^ Orléans y régent du royaume pour administrer les affaires de nos Etats pendant notre
^ oi)^ when, ' ne vous troublez pas, do not b$ eonfused, 3 dont il ne pouvait se défendre, /i*o//i which he eould notfree hinuelf.
minorité, conformément d Farrét^ du parlement du 2 Septembre.**
En signe de reconnaissance, le duc d'Orléans vînt remercier le roi et lui baiser la main ; pois on nomma le conseil de régence, composé ainsi qu*il suit :
M. le duc d'Orléans ;
M. le duc du Maine ;
M. le maréchal de Yilleroy ;
M. le duc de Bourbon ;
M. le comte de Toulouse ;
M. le chancelier de France ;
M. le maréchal d'XJxelles ;
M. le maréchal d^Harcourt ;
M. le maréchal de Besons ;
M. le duc de Saint-Simon ;
M. l'ancien évêque de Troyes.
Chaque membre vint à son tour remercier le roi et lui baiser la main.
Après suivirent les prestations dn serment et tout ce qu'il plut à chacun de dire* au jeune roi ; ça n'en finissait plus,' et cette cérémonie, déjà si fatigante pour tout le monde, devint
^ l'arrêt, ih$ âeeree.
s et tout ce ... . dire, and everyihing that eaeh cho8$ to êay.
' ça n*en finissait plus, ihere tooê no end ofit.
TJN GRAND CHAOKIN DE LOtTIS XV. 27
bientôt insupportable à cet enfant ; l'ennui s'en mela,^ alors il n'écouta plus ; distrait,^ de mauvaise humeur, ses yeux erraient à l'aVenture,^ cherchant la porte et sans doute les moyens de s'échapper. Il ee levait^ s'asseyait^ s'appuyait sur une jambe, puis sur l'autre, bâillait à se démancher la mâchoire ; ^ jouait avec les crois qui pendaient à son cordon bleu ; puis, les rejetant avec humeur, il recommençait ses bâiQements de plus belle. ^ Soudain im objet sembla attirer son attention; ses regards se fixèrent su? im coin de la salle, et ne s'en détournèrent plus ;® ils exprimaient l'étonnement le plus comique et la surprise la plus grande. Le maréchal, qui, depuis un moment, suivait avec inquiétude chaque mouvement de son élève, ne tarda pas à"^ remarquer cette nouvelle direction de ses regards, et, suivant leur indication, il reconnut, dans le but^e l'attention du jeune prince, le cardinal de liToaille, prélat extraordinairement laid, que son costume rouge
^ rennuis'en mêla, îoêurênas hada êhar$ in U,
' distrait, absent,
' à rayentore, at kasmrd,
* bâillait à . . . mâchoire, foufmd enough io didoetr^ hUjaw,
^ de plus belle, afreah,
< et n« s'en détournèrent plus, andnever tumed <may fr<m it.
7 ne tarda pas à, wm not long in.
enlaidissait encore^^ et que Louis ne connaissait pas, le cardinal ayant été disgracié par le vieux roi Louis XIV et ne paraissant plus à la cour depuis longtemps.
Craignant sans doute que l'attention du jeune roi ne déplût au* vieux courtisan^ le maréchal fit signe à son élève de ne plus regarder de ce côté-là.
Louis fit signe que si,^ et reprit la même position.
— N'ayez donc pas les yeux toujours par là,* sire, lui dit-il enfin à Toreille, et voyant que ses signes ne servaient à rien.
— Si, je le veux,* répondit-il lui aussi tout bas.
— Ce n'est pas poli, reprit le gouverneur.
— Tant pis ! ^ dit le roi.
— Mais c'est fort mal,''^ sire.
— J'en suis bien fâché, mais ça m'amuse, mon gouverneur.
— Ecoutez plutôt ce monsieur qui vous parle.
^ enlaidissait encore, mode siili more uçly.
^ ne déplût au, should displeaae.
3 Louis fit signe que si, Louis signed ihat he would, ^ N'ayez donc .... par là, Do not keep your eyes àlways in that direction, * Si, je le veux, F«, Iwill. * Tant pis, IdorCt eare.
"^ c'est fort mal, it is very wronç.
C'était le prévôt de» marchands de Paris, petit et gros homme, qui parlait depuis une heure, et dont la voix, montée sur un diapason assez élevé,^ prouvait qu'il pouvait encore longtemps parler sans se fatiguer.
— Ça m'ennuie, ce qu'il dit,* répondit Louis.
— Je vous en prie, sire . . . sire . . . sire . . . écoutez-moi . . . sire . . . sire . . . mais écoutezmoi donc.
— Laissez-moi tranquille, dit Louis, le cœur gros, aussi impatienté des signes et des remarques de son gouverneur qu'ennuyé de la litanie de ces longs discours.
— Mais, sire, je ne peux pas vous laisser tranquille, répliqua le maréchal ; vous n'êtes pas ici pour vous ammer.
— Ah! ma neige, ma belle neige ! ditleroi, auquel le mot amuser avait rendu la mémoire^ de son chagrin du matin.
— Il ne faut plus penser à ça, sire, mais bien à^ ce qui se passe ici.
— Mon Dieu ! laissez-moi donc tranquille I dit le roi prêt à pleurer.
^ montée sur un diapason assez élevé, pitched rather hiçh,
2 Ça m'ennuie ce qu'il dit, TVhat he saya wearie» me,
3 ayait rendu la mémoire, Had hrought bock the recollection.
4 mais bien à, but rather on.
30 G019TK8 HISIOBIOUBS.
— Mais tenez-Yons donc plus droit, sire, levez la tête, n'ayez donc pas cette mine boudeuse ! ^
Le prévôt des marchands ayant alors fini son discours, un autre lui succéda ; au premier mot qu'il articula, Louis, ne pouvant plus y tenir,^ fondit en larmes en criant :
— Laissez-moi, laissez-moi, mon Dieu ! laissez-moi !
Mais, malgré ses cris et ses larmes, la cérémonie n'en continua pas moins ;^ elle ne s'acheva qu'à la fin de la journée ; et Louis, en remontant en carrosse et en repassant devant le parc, éprouva une nouvelie douleur plus sensible que^ toutes les autres.
. . . Ia neige était fondue !
— Oh ! ma bataille, mes pelotes de neige !
cna-t-il en pleurant à chaudes larmes»
On eut les plus grandes peines du monde à le consoler.
Puis, comme pour le narguer, il rencontra, en montant les escaliers du château de Yin»
cennes, tous ses petits ceiaarades qui causaient^
^ n'ayez donc . . . boudense, do not ha»e iueh a pouting look, * ne ponyant plus y tenir, tmahle to $tan4 1/ anjf longer, 3 n*en continua pas moins, dul not thê lest go on. ^ éprouva une. . . que . . ^fdt •frUh grUfwion h^o» thon. ^ qui causaient who were ehatting.
et riaient, se racontant l'un à l'autre^ leurs prouesses de la journée; Ils étaient rouges, animés, et, quand Louis passa près d'eux avec sa figure pâle et triste, pas un n'envia son sort de roi de France.
— Qui a gagné P leur demanda Louis en pleurant»
— Le duc de Chartres, lui répondit-on, mais le marquis de Nesle s'est bien battu.
— Venez au moins me raconter tout ça, dit le petit roi.
— Sire, c'est l'heure de votre coucher,^ lui rép(»idit madame de Yentadour.
— Eh bien, qu'oox le retarde ! dit Louis avec humeur.
— Cela ne se peut pas, vos gentilshommes vous attendent.
— Est-ce ennuyeux d'être roi !,^ dit Louis XY en recommençant à pleurer et en suivant sa gouvernante, qui le conduisit dans la chambre à coucher. — Et suis-je malheureux! Tété, où il &it si beau temps,^ et où l'on peut si bien ae prcmiener, on me fait rester au château moi !
^ se racontant Tun à Vautre, relating to each oiher,
' de votre coucber, for going to bed,
' Est-ce ennuyeux d'être roi ! Kow wearisome ii istobea king .
< où il fait si beau temps, when the ujettther is sojhve.
— Ah ! sire, reprît sa gouvernante en commençant à le déshabiller; ne sortez-vous pas quand vous voulez P
— Oui, vraiment ; et, le jour de la fête à Saint-Germain, je ne l'ai pas oublié, j'étais à la fenêtre, je voyais passer tout plein d'enfants * qui avaient l'air content: je vous demandai où ils allaient, vous me répondîtes : A la foire aux Loges. — Je vous demandai ce que c'était que cette foire ; — vous me répondîtes qu'on s'amusait sous les arbres, qu'on vendait des joujoux, qu'on vendait à boire et à manger, et que le soir je verrais revenir tous ces enfants avec des mirlitons,^ des gâteaux, que sais-je, moi ? J'avais une envie extrême d'aller là, vous étiez malade, maman, il fallut m'en passer.^
— Yous irez l'année prochaine, sire.
— L'hiver, reprit le roi, il n'y a pas de plus grand amusement que de courir sur la neige, de faire des pelotes, de les lancer à la tête de ses camarades, d'en recevoir aussi, et aujourd'hui on me fait perdre* la plus belle bataille
^ tout plein d*enfant8, a lot ofehildren,
^ des mixliUms, flûtes,
' il fallut m'en passer. I was obligea to do wUhout,
^ on me fait perdre, I am mode to lose.
du monde ! Quand tombera-t-il de la neige maintenant ?
— Yoyons, sire, ne pensez plus à ça, et dormez.
— Je ne m'endors pas ; on va me dire encore^ que c'est l'heure où il faut que je dorme, parce que je suis roi.
— Consolez- vous, sire, lui répliqua sa gouvernante ; quand vous serez grand, vous serez plus heureux !
Hélas ! mes enfants ; en disant cela, madame de Ventadour ne put s'empêcher^ de soupirer, car elle n'en pensait pas un mot.
Elle savait fort bien que l'homme le plus heureux de France n'en est certes pas le roi, et, malgré le proverbe que vous répétez peutêtre en jouant ou en travaillant : — Heureux comme un roi, — aucun de vous ne voudrait l'être, aux dépens de' vos jeux quand vous êtes petits, et de votre repos en grandissant.^
Au reste, lisez l'histoire des rois, mes enfants, et plaignez-les !
1 on ya me dire encore, lam going to be told again, ' ne put s'empêcher, eoM not help,
* aux dépens de, at the expense of,
* en grandissant, in growipg old,
BERTRAISD DUGUESCLm