‹ Contes incongrusChapitre 2 sur 5 · LE BOUQUIN — VENT COULIS · texte numérisé non relu

LE BOUQUIN — VENT COULIS

L'ANGUILLE IMPERTINENTE

Quand je vis que c'était de larmes véritables que mon tant précieux ami Cadet-Bitard précipitait l'absinthe que le garçon venait de lui servir, et d'une si abondante douleur que l'émeraude liquide, tout à l'heure frémissante dans son verre, sensiblement tournait au polage Saint-Germain, malgré que la discrétion me soit une qualité naturelle, je lui demandai la cause de son chagrin en lui serrant affectueusement la main.

l'anguille IMPERTli.LNTE

— Jamais je ne me consolerai, me dit-il, de n'avoir pas épouisé mademoiselle Virginie!

— Encore un mariage manqué! insistai-je. Oonsole-toi d'avoir perdu la femme en te rejouissant d'avoir gardé l'aimable profession de célibataire.

— Tout cela, poursuivit le mélancolique consommateur, c'est la faute à Pédrequin et ce m'est une bonne leçon pour ne plus fréquenter à l'avenir la mauvaise compagnie. Non pas qu'Aristide Pédrequin soit un méchant garçon le moins du monde I Mais son père a été huissier et ces choses-là sont indélébiles. On les a dans le sang. La société a beau envelopper ses huissiers d'une menteuse estime en guillotinant ceux qui purgent la terre de ces monstres et en les acquittant eux-mêmes quand ils assassinent leur prochain, tout ce qui les a touchés de près ou de loin porte toujours iiialhev»-r au reste de l'humanité. Aussi, j'aurais dû remarquer, tout de suite, qu'Aristide Pédrequin avait le mauvais œil. Il ne pouvait jamais s'asseoir sur une chaise sans la briser.

— Mais où donc ton Pédrequin portajt-il son mauvais œil?

— Ce n'est pas le moment de rire. Ce misérable a également brisé ma destinée.

— Mais pas en s'asseyant dessus?

— Non ! En me faisant jouer un rôle ridicule dans la maison de ma future belle-mère. Cet encrotté des protêts originels est ce qu'on appelle un boute-en-train. On le consulte quand on veut bien s'amuser. Il passe pour avoir des inventions drôles et ne se promène, dans le monde, qu'avec

L ANGUILLE IMPERTINENTE

des surprises plein ses poches. Il réédite volontiers les vieilles charges des ateliers dans la bonne société, fin s'y ennuie tant qu'on les lui pardonne^ Bien qu'on fût collet monté chez la baronne Bltteau des Rillières, la mère de cette adorable Virginie, je ne crus pouvoir mieux faire que de me conseiller auprès de Pédrequin sur la façon d'y amener un peu de gaieté. On y devait donner une petite fête costumée, précisément, en l'honneur de nos fiançailles. J'avais une envie formidable de me déguiser en diable.

— Avec des cornes sur le front? déjà?

— Ce n'est pas, à vrai dire, ce qui me séduisait le plus dans cette tenue. Mais la queue ! La queue avec laquelle je ferais des efTets comiques, une belle queue terminée par une houpjette dont je chatouilleiais, en dansant, le cou des demoiselles et dont j'époussèterais les fauteuils, quand quelque vieille dame viendrait de s'en lever. Je consultai Pédrequin. Il trouva l'idée un peu vieux jeu. — « Va pour un diable I me dit-il, mais laisse-moite chercher un accessoire pl-^'sant. La petite mascarade a lieu mardi soir? Je passe la journée de lundi à la campagne. Mais je serai à toi mardi matin. Je crois que j'ai trouvé. Procure-toi toujours la défroque de ton Satan ! » Et Aristide disparut en se frappant le front. *

Chez le costumier V. Salez et Cie, je trouvai bien un maillot complet de diable, et d'un vert fulgurant. Le tout m'allait bicD, sauf les pieds qui étaient trop petits. — « Voilà qui est fort simple à arranger, fit le commis qui me l'essayait. Nous le pouvons cou-

L ANGUILLE IMPERTINENTE

per au-dessous du genou. Vous en serez quitte pour porter des bas à votre mesure et de môme couleur. On pourrait môme en teindre une paire à vous. » J'acceptai. Le costume comportait une longue queue bourrée de crin. Je l'achetai et le fis porter chez moi, après l'avoir fait amputer comme il avait été convenu, si bien qu'il eût fait un justaucorps merveilleux pour un cul-de -jatte.

Fort exactement, Aristide arriva le mardi matin, tenant dans sa main quelque chose qui frétillait dans une serviette. Il en tira une façon de serpent qui me fit pousser un cri d'horreur. — a C'est une anguille que j'ai pochée hier à Meulan, me dit-il, et qui va nous rendre un fier service. — Mais je ne l'aime ij3S I — Aussi ne s'agit-il pas de la manger, mais bien de l'insinuer vivante dans l'étui naturel que forme la queue de ton déguisement. » Je protestai! L'idée du voisinage de cette horrible bête en un pareil endroit me faisait froid dans le dos... et môme plus bas. Mais Pédrequin me sermonna. Ce serait si comique de voir cette queue de diable s'enrouler en tous sensj monter, descendre, se tordre en spirales... j'aurais un succès fou. Je le priai alors de vouloir bien mettre la tête de l'anguille dans le petit bout de Pappendice. Mais il m'objecta que cela fausserait tous les mouvements. On me préserverait des intimités glaciales de son contact avec un tampon. Et Pédrequin commença de débourrer l'objet (ce n'est pas l'anguille que je veux dire, mais la gaine où il Fallait fourrer), puis il y insinua à grand'peine l'animal récalcitrant, auquel il mit enfin un masque d'étoupes, une fois qu'il fut

L*ANGUILLE IMPERTINENTE

parfaitement entré. Il faut être franc. L'eûet était pyramidal. Oe tortillement avait quelque chose de vraiment diabolique. Peut-être l^anguille seraitelle un peu moins vivacc le soir, mais en la pinçant! Ces reptiles ont la vie presque aussi dure que les huissiers ! Je remerciai avec effusi on Pédrequin. J'allais certainement produire une impression d-'hilarité et cela ne pouvait qu'avancer mes affaires auprès de mademoiselle Virginie qui, de naturel, était gaie comme un moineau franc. — « Je viendrai t'aider à t''habiller I » me dit Aristide en me quittant.

Les apprêts de la fête étaient vraiment admirables. Ça sentait les truffes dans toute la ma ison. Saint Antoine n'y eût pu retenir auprès de lui son docile compagnon. La baronne se devait mettre en cantinière : « Les Bitteau des Rillières, fit-elle, ont toujours été de tempérament belliqueux. » Mais je me fichais un peu de la cosse où s'allait fourrer ce vénérable pois. Le costume que devait porter Virginie m'intéressait bien davantage. J'en connaissais par avance, et grâce à elle, le menu : une laitière Louis XVI, une des jolies petites laitières de la vacherie de Trianon I Corsage bas et jupe courte. J'en' allais voir plus que je n'en avais jamais vu, plus bas que le larynx et plus haut que la cheville l Et je dévorai, par impatience et d'imaginaires

10 LANGUILLE IMPLHTINENTE

regirds, ces jolis petits nénés de vierge dont la fermeté sa vourcuse m'avait effleuré quelquefois ; ces délicieux mollets ronds qui n'avaient passé dans mon rêve que devant le rapide marchepied des voitures, par d'aimables jours de pluie! Je me pourléchai gloutonnement de toutes ces friandises amoureuses. Et je me disais que tout cela ne serait encore qu'un hors-d'œuvre du grand repas où je serais convié plus tard. La blancheur des nappes devinait celle des draps conjugaux grands ouverts devant mes impatiences d'époux. O ravissante laitière ! De fripo unes idées de nourrisson me passaient dans le cerveau. — « Au point où nous en sommes, m'avait dit la baronne, vous viendrez vous habiller à la maison. Je vous ferai pr éparer une chambre pour cela.^ » J'avais accepté avec une reconnaissance iûônie. Sous le même toit que Virginie, à la même heure, j'allais d épouiller les ridicules uniformes de la réalité pour les habits divins de la fantaisie I Quelques cloisons entre nous seulement I Et j'enviai les clow^ns des cirques qui s'élancent à travers des cerceaux. Que ne pouvais-je ainsi crever ces murailles pour venir tomber aux pieds de ma bienaimée, au moment même où l'imiige d'Eve passait entre ses deux costumes, celui de la vie banale et celui du caprice I

Je transportai donc ma défroque à l'hôtel des Rillières. Dans le fiacre l'anguille fit les cent coups. Elle me gifla deux ou trois fois à m'écraser la tête contre les vitres des portières. Mais je lui sifflai la marche des Tartares de Chérubini, et cela lui donna sans doute à réfléchir, car sa tenue pendant

l'anguille impertinente 11

le reste du voyage fut infiniment meilleure. Il fallait entourer de mystère l'admirable invention de Pédrequin. Je me glissai donc furtivement dans la pièce qui m'était destinée, après avoir, enveloppé mon colis d'une limousine qui n'en laissait deviner ni la forme ni le contenu. Sous mon pantalon, j'avais déjà mis mes bas verts où mes nobles jambes prenaient des aspects de bronze florentin.

Le verrou fermé, je résolus d'essayer mon costume avant le dîner, pour me voir dedans d'abord et aussi pour m'habituer à le porter gracieusement. Je m'engainai donc dans ce qui restait du maillot. Le coup d'oeil au miroir me fut rassurant. J'étais tout simplement admirable. Une sensation terrible de froid dans les hautes chausses me fit soudainement pousser un petit cri. L'anguille avait avalé le tampon qui la séparait de moi. Avait-elle pris Tanibitieuse devise Quo non ascendam! Mais je dus pincer terriblement mon sourire pour l'empêcher de se déguiser elle-même, à son tour, en clystère. Ce que je fis la petite bouche devant cette menace I Pédrequin entra à ce moment. Il m'aida à me tirer de cette fréquentation dangereuse. La bête ambitieuse fut refoulée, et, cette fois, c'est un véritable bouchon que nous cousîmes au point précis qu'il importait de barricader. Mes cornes furent redorées à neuf et aussi le trident sur lequel je me devais appuyer en marchant.

^- l'anguille IMI'EnTlNLNTB

On m'avait recommaDdé d'être exact, les salons ouvrant à dix heures précises. Cet animal de Pédrequin qu'on avait eu l'imprudence d'ia viler à dîner, comme mon ami, commença par me faire perdre deux heures à fum3r des cigares. Impatienté, je commençai à me coiffer moi-môme, tout en pensant qu'au même instant peut-être, mademoiselle Virginie ramassait ses admirables che ve ux sous son joli petit bonnet. Puis je retirai ma chemise, m'imaginant encore que, par une muette sympathie, elle en faisait autant. Il était dix heures moins cinq. A ce moment Pédrequin éternua si formidablement que du coup il éteignit les deux bou gies qui servaient à ma toilette. Fatalité I nous n'avions ni l'un ni l'autre d'allumettes sur nous, a Je vais en chercher, me dit-il, ou rapporter de la lumière. » Il disparut ; dix heures venaient de sonner. L'anguille elle-même s'ennuyait et frappait de grands coups parterre, où mon costume était tombé, entraîné par SCS convulsions. Pédrequin ne rêve nait toujours pas et j'étais dans une complète obscurité. Dix heures et demie. Pas de Pédrequin ! Mais j'entendais des voitures roulant, puis s'arrêtant dans la cour. Le Ilot des invités. Et j'avais promis à mademoiselle Virginie d'être le premier d escendu. Moi, le futur gendre ! C'était convenable, congru! absolument nécessaire I Bourrique de Pédrequin ! Le

l'anguille impertinente 13

salon serait plein quand je ferais mon entrée. Onze heures; j'entendais les violons. Impossible cependant d'aller courir moi-même après des bougies dans la tenue où j'étais I Ah ! ma foi, tant pis ! je compléterai ma toilette à tâtons. Les manches, c'était bien les manches. Oric, crac, j'enfilai tant bien que mal le maillot et je me précipitai.

Un effroyable cri d'horreur salua mon apparition. Toutes les dames se voilèrent la face et les messieurs m'insultèrent horriblement.

— Si j'ai jamais rien vu de pareil, que la tarte me pète... non I que la tête me parte I s'écria l'excellente madame d'Estourville, l'indulgence même cependant.

Des laquais m'empoignèrent et me jetèrent dehors , J'y trouvai Pédrequin qu'achevait de rosser le cuisinier qui l'avait surpris auprès de sa femme. Tout moulu de coups, l'animal n'en éclata pas moins de rire. Je reçus, moi-même, sur le nez, un formidable coup de lanière. C'était l'anguille 1 Dans l'ombre et dans ma précipitation, j'avais passé le maillot à l'envers.

Et Oadet-Bitard, d'un nouveau déluge de larmes, acheva si bien son absinthe qu'on eût dit, dans son verre, un petit paysage de Trouilleber.

DROLERIES

Derrière l'éventail, madame J. et madame Z. causent de leur meilleure amie.

— Avez-voug vu sa dernière toilette I cela doit être ruineux des falbalas comme çal

— Peuh ! allons donc I c'est comme l'impôt... C'est payé par tout le monde I

On mène Bébé à l'église; le suisse en culotte l'impressionne surtout.

— Oh I maman! regarde I il a mis un pantalon à manches courtes I.

Calino désire une place dans une grande adminisration ; mais le règlement exige que tout employé ait vingt et un ans révolus.

— Quel âge avez-vous?

— J'ai vingt ans, monsieur.

— Ahl cela ne fait pas l'affaire alors.

— Pardon, monsieur, je n'ai pas vingt et un ans, c'est vrai, mais censément je les ai... Ma mère a fait une fausse couche un an avant ma naissance.

Un Auvergnat fraîchement débarqué à Paris, eiamiue les étalages de comestibles.

— Qu'est-che que ch'est que cha?

-- Une tortue... c'est très bon pour faire la soupe. L'Auvergnat prend la bête, la retourne :

— Est-che que vous vendez la boîte avec?...

Dans ,1a plus jolie rue de Bâle, à sa fenêtre donnant sur cette jolie rue, madame veuve Merminod poursuit l'œuvre pénélopéenne qui charme ses solitaires loisirs, un magnifique paysage en tapisserie au petit point destiné à couvrir une causeuse du salon. Sous ses doigts blancs et grassouillets d'aimable trentenaire, le ciel d'un bleu fade s'est déjà chargé de petits nuages gris, un vol de pigeons

s'abat sor le clocher et se dessine, au sommet de celui-ci, riiorloge sans laquelle la nature helvétique ne «e comprend pas. Des montagnes, au fond, bien entendu et des vaches au premier plan devant qui un pasteur joue de la musette. C'est exquis, positivement. Comme presque toutes les maisons en Suisse, en Belgique et en Hollande, celle de la veuve est pourvue d'un miroir oblique à l'extérieur, lequel permet aux habitants de voir, de loin, sans se déranger, ceux qui leur viennent rendre visite et de ne pas ouvrir l'huis aux importuns. Pourquoi n'avons-nous pas cela en France? C'est donc pour faire croire aux autres peuples que nous sommes tous amusants ou que nous n'avons jamais de créanciers? Et les débteurs et emprunteurs, que tant louait Panurge, sont-ils donc morts sans postérité, et aurfsi ce délicieux M. Dimanche, de Molière? Le fait est que cette invention est la plus ingénieuse du monde. Elle supprime le concierge, ce qui est un inestimable bienfait. Enfin elle fournit, aux dames sédentaires, une économique et continuelle distraction.

Ainsi, madame Merminod ne perdait aucune des allées et venues des promeneurs fréquentant la voie que bordait son immeuble. Elle connaissait leurs habitudes et s'inquiétait des moindres dérangements survenus dans celles-ci. Le café des Rois- Mages n'était pas loin de l'autre côté de la rue. Il était fréquenté par la bonne bourgeoisie et ce lui était un innocent plaisir d'en voir arriver, un à un, vers la cinquième heure du jour, les habitués. Elle connaissait presque tous ceux-ci par leurs noms.

Elle se renseignait discrètement dans le quartier, sur les clients nouveaux. Aussi participait-elle de loin, sans en respirer les tabagies, à cette vie d'estaminet si fort entrée dans les mœurs provinciales du monde entier. Et, au retour, c'était la même chose. Elle devinait, à leur air joyeux, ceux qui avaient gagné au tric-trac et, à leur mine renfrognée, ceux qui avaient pris une culotte au domino. C'était très amusant, surtout pour une pauvre créature dont la jeunesse n'avait pas été précisément très gaie. Feu Merminod (que Dieu ait son âme, c'était à peu près tout ce qu'il avait) n'avait pas été un méchant mari. Ça n'avait même pas été un mari du tout. La nature l'avait si mal doué de son plus précieux don, qu'il aurait pu passer, auprès de sa femme, pour un pur esprit. Rien! rieni rien! Ah! toutes les nuits n'avaient pas été drôles. Car, sous son air honnête et sincèrement dévot de huguenote, la veuve avait caché d'ardentes passions et n'avait pas pris un époux uniquement pour s'entendre lire la Bible. » Fais le bien tous les jours I » dit d'ailleurs ce saint livre, dans la traduction protestante. Merminod ne le faisait même pas une fois l'an! L'épouse honoraire ne s'était pas résignée sans un fort mouvement de mauvaise humeur. Elle avait pleuré le mort tout de même, mais sans conviction et en se disant que, si Dieu était juste comme il a tenté de s'en faire la renommée, il lui devait bien une revanche conjugale. Mais les fiancés de son monde étaient rares, à Bâle, comme partout. C'est les ardeurs de soîi imagination qu'elle tentait de calmer, en tapissant comme une possédée, tout en

Page 1