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jolie maison dans un village Languedocien sis au borU d'une claire rivière. II était, le diable m'emporte! maire de sa comniune, et maiiaitles gens avec autant de sérieux que s'il eût à se louer lui-même du mariage. Ba femme n'était-elle donc pas jolie. Au contraire. Alors il était cocu? Comme vous et moi, allais-je dire. Mais j'aime mieux dire : Comme beaucoup de gens.
Ce n'était pas faute de faire sentinelle autour de son propre honneur. Mais madame Courtablèze était une rusée. C'est le capitaine Landrimol qui en avait le bénéfice au temps dont je parle. Ce fallacieux militaire avait profité du goût désordonné de Polydore pour le jaquet. Il s'était rendu nécessaire .à ce mari pourtant méfiant. Il est vrai que celuici ne le laissait guère approcher de sa femme. Mais Landrimol avait trouvé un moyen bien uouveau de converser avec elle, ou du moins de lui donner des rendez-vous. Sur un chiffon de papier il écrivait le lieu et l'heure, roulait la feuille en bouchon, et, avant de partir, glissait cette boulette adultère dans le pavillon du fameux basson, qu'il me reste à vous décrire : un majestueux basson de bois noir et luisant avec des nacres aux clefs, ayant l'air ecclésiastique des serpents autrefois usités dans les églises, si bien que, si on y eût coulé de la pâte, c'est certainement des pets de nonnes qui en seraient sortis.
Comme vous l'avez deviné, sagaces compères, madame allait retirer la missive de sa gaine en palissandre dès que le capitaine était parti.
Or, ce jour-là, Landrimol avait simplement écrit
ces mots : « Ce soir, neuf heures, au puits Brunet ». Ainsi s'appelait un endroit écarté et bien caché sous les feuillages, où les amoureux trouvaient un bon lit de gazon sous d'épais rideaux de verdure. Et vraiment ceux-là sont bien difficiles à qui davantage est nécessaire pour s'ébattre joyeusement.
Or, tout juste vis-à vis la maison occupée par notre Polydore, de l'autre côté de la rue, un autre ménage demeurait, le ménage Rotenfluth. Monsieur était également jaloux, et madame avait un autre défaut. C'était un amour désordonné et malheureux pour la musique. Dès que son époux avait le dos tourné, elle courait à son piano, et, s'accompagnant elle-même, miaulait des romances, dont un sourd lui-même eût été incommodé. La voix de cette chatte en furie sous les toits exaspérait l'excellent Oourtablèze qui, de sa première éducation, avait conservé un certain respect pour la justesse des sons.
Il pouvait être sept heures, M, Rotenfluth était sorti après son dîner. Aussitôt seule, madame avait commencé ses gargouillades apoplectiques, et, comme par ce beau soir d'été, toutes les fenêtres étaient ouvertes, Polydore ne perdait pas une note de ce diabolique concert.
L'exaspération lui inspira une idée vraiment fatale.
Il décrocha de sa panoplie le basson où Ift^capi-
taiue avait glissé sa correspondance, deux heures auparavant, descendit devant sa porte, y iit ajjporter une chaise, s'installa dessus, et »e mit en mesure de faire mugir l'instrument, pour éteindre en hon artilleur, et sous de longues pétarades, le feu de l'ennemi.
A sa grande surprise, malgré le souffle désespéré dont il l'emplit, le basson demeura muet. C'était le sacré bouchon que Landrimol avait insinué dans le pavillon qui arrêtait tous les sons au passage. Le bassoniste insista à se crever les joues, Lniin, comme le projectile d'une sarbacane, la boulette sortit, furieusement poussée, et, sans que Polyi^ore la vît par un hasard merveilleux vraiment, s'en fut passer par la fenêtre du salon où chantait mc*dame Rotenfluth, et s'engouffra dans la bouche de celleci, au moment où elle distendait elTroyablement les mâchoires pour lancer un la-bémol.
Inutile de dire que son ariette vocale en resta là. Courtablèze continua à pousser des noies furieuses que n'eût pas reniées la plus difficile digestion. Puis il s'arrêta, en disant, sans savoir si bien dire;
— Je crois que je lui ai joliment clos le bec !
Le fait est que la pauvre femme étranglait abso* lument. Au moment où par un effort désespéré, elle crachait enfin dans sa main la boulette, son mari entra. Pensant qu'il venait de surprendi-e sa femme cherchant à avaler,, pour la lui cacher, que-
que missive d'amoureux, comme le font quelquefois ces dames, il se précipita sur l'objet. Quand il eut déployé le papier et lu son contenu, il n'eut plus aucun doute :
— Malheureuse I s'écria-t-il, je demanderai le divorce et vous ferai mettre en prison.
En vain la pauvre créature protestait de son innocence. Il faut bien convenir que les preuves étaient absolument contre elle.
— Demeurez ici, femme coupable, continua le jaloux. C'est moi qui serai, à neuf heures, au puits Brunet ! Et malheur à l'impertinent qui viendra pour vous y rejoindre !
Ce disant, le sieur Rotenfluth s'arma d'un énorme gourdin et sortit, en faisant claquer la porte qu'il erma derrière lui d'un double tour e clef.
Que cela vous apprenne, époux trop défiants, à ne pas croire aux choses es plus probantes ! Voyez comment une personne sans reproche peut être injustement soupçonnée avec une apparente raison. Ce que vous avez vu, comme dit Sagnarelle dans Molière, peut encore n'être qu'une illusion. Vivez donc plutôt dans une sérénité béate et laissez ces pauvres célibataires glaner quelques gerbes dans la moisson dont vous êtes les légitimes possesseurs.
Au lieu du rendez- vous, et à l'heure dite, le capitaine était arrivé, et, fumant voluptueusement une cigarette, caressait la chimère de tous les bonheurs prochains et promis. Tout lui souriait, dans la nature,' les étoiles par les fenêtres d'or du ciel, et, dans l'herbe, le sourire d'argent des lucioles. Et le rossignol chantait, dans le bois voisin, ses amours
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ardentes comme celles du militaire, ses belles amours printanières dont la brise emporte l'écho. Heureux LandrimoU La bic'n-aim(Je allait venir, toute tremblante dans sa légère toilette, eflleunint à peine le gazon du bout de son pied, et le visage caché sous une ombrelle, bien que le soleil fût couché depuis longtemps! Elle lui tendrait sa jolie main à baiser à travers le gant de Suède qui sent ÎDon, qui sent l'odeur exquise qu'elle met à tout ce qu'elle touche.
Au moins, notre poétique Landrimol le pensait-il aiiTsi.
— Ah! ah ! Ce n'est pas moi que vous attendiez, mon gaillard ! fit tout à coup une grosse voix der» ri ère lui.
Il se retourna et se trouva en face de Rotenfluth qui fouettait circulairement l'air de sa lourde badine.
Et, comme tout interloqué, il ne répondait pas, ne trouvant pas un mot à dire :
— Reconnaissez-vous ça, polisson? continua le mari enhardi.
Et il lui tendait la boulette de papier dépliée. Landrimol reconnut immédiatement le billet qu'il avait écrit à madame Courtablèze. Mais cette foisci, l'inattendu de la situation le dégrisa et lui rendit son aplomb :
— Y aurait-il, monsieur, fit-il sévèrement à son
tour, indiscrétion à vous demander où vous avez trouvé cette lettre de moi.
— Dans la bouche de ma femme, monsieur.
Sur un ton de franchise toute militaire, le capitaine repondit :
— Je vous jure sur ma parole d'honneur, que ce n'est pas moi qui l'avais mise là.
Cet accent de sincérité inspira quelque doute à Rotenfluth.
— J'ai été d'autant plus étonné, capitaine, continua-t-il sur un ton plus poli, que j'avais remarque vos assiduités chez mon voisin Oourtablèze et que ^'espérais...
— Chut! fit le capitaine, en mettant mystérieusement un doigt sur sa bouche.
— Alors, c'était pour la femn>e à Oourtablèze?... Mais alors comment?...
— Impossible de vous l'expliquer, monsieur. Mais enfin, puisque vous avez deviné la vérité, eh bien ce n'était pas pour votre femme que ces mots avaient été écrits.
Rotenfluth serra afFectueusement la main de Landrimol.
— Quel bien vous me faites 1 dit-il. Et c'était vraiment pour madame?...
— Chut?
-- Ça me fait plus de plaisir encore.
Et, après un moment de réflexion :
— Mais, au fait, capitaine, alors la pauvre femme n'a pas eu votre lettre. Elle est prodigieusement inquiète, sans doute ! Il n'est que neuf heures dix! Je vais, sans avoir l'air de rien, et sans être remarqué
de son imbécile de mari, aller la prévenir que vous l'attendez ici.
— C'est vraiment trop de bonté !
— Non ! non ! entre voisins, on se doit bien quelques services. Courtabléze demeure juste en face de moi. C'est sur mon chemin.
Et, sans que le capitaine pût le retenir, — car, au moins par convenance, essayait-il de le faire — Rotenflulh prit ses jambes à son cou, et, plein de joie, courut remplir sa délicate mission. Ainsi le capitaine Landrimol ne se trouva-t-il pas inutilement au rendez-vous. La morale de celle histoire est, que si l'homme éprouve une grande répubion à être personnellement cocu, rien ne l'amuse davantage que de voir le malheur arriver aux autres. Mais ce n'est pas une manière de le détourner de son propre front. Allez 1 Allez, mes pauvres genal II y en a pour tout le monde î
III i;iiii.iM^>»i^ysi .111 . Jiiii I I
Dans son coquet cabinet de collectionneur ayant beaucoup voyagé, mon vieil ami le commandant Oanard-Pétier, ancien officier de marine ayant fait plusieurs fois le tour du monde, humait voluptueusement la fumée d'une longue pipe quand Oanoby et moi vînmes lui faire visite. Canoby a aussi violemment exploré les plages lointaines, et, admirablement doué pour les langues, comme il le dit lui-même aux dames, il comprend à peu près tous
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les idiomes des pays habités. Moi qui, ignorant comme un saumon, aime à m'inslruire, j'avais imaginé que, de la rencontre de ces deux érudits, sortirait certainement un entretien utile à mon instruction. D'autant que le commandant Canard- Pétier est un excellent enfant, n'ayant rien do la morgue professionnelle. N'ayant fait qu'une médiocre carrière dans un corps qui compte maintenant des académiciens, il vit retiré dans sa petite maison de Passy, au milieu de bibelots qu'il classe et déclasse avec passion, tout n'étant, autour de lui, que panoplies, crânes exotiques, vêtements sauvages, céramiques primitives et étrange?. Il a pour compagnons une famille de chats qui vit familièrement sur ses épaules et sur ses genoux. Il n'est cependant ni amoureux fervent, ni savant austère. Mais il est de mœurs douces et le ronronnement de bêtes heureuses de vivre lui est une musique agréable.
Donc il fumait, dans un chibouk considérable, au long tube que terminait un bouquin d'ambre plus effilé qu'il n'est de mode, mais d'une qualité d'ambre admirable pour un amateur, laiteux, avec des reflets gris, délicieusement parfumé. Et des spirales de fumée bleue s'arrondissant, dans l'air, en aériennes mappemondes, semblaient former un microcosme à l'image du nôtre, où, de planète en planète, voyageait sa rêverie. Une volupté indéfinissable faisait ses yeux et ses lèvres humides et nous eûmes presque un remords, Oanoby et moi, de troubler un farniente si délicieux.
— Vive le tabac français, messieurs! nous dit-il
en manière de salut. C'est le premier du monde.
Et la présentation se fit cordiale, courtoise, comme il sied entre gentilshommes n'ayant jamais percé d'isthmes dans les poches de leurs contemporains.
Les chats nous regardaient avec un air méfiant, qu'adoucit bientôt notre mine débonnaire. Le commandant ayant frotté légèrement sur sa manche le bouquin de sa pipe, pour le faire reluire, par un sentiment de coquetterie, la toison de l'angora qui était demeuré sur le bras du fauteuil se hérissa d'un magnifique sillon.
— Voilà de l'ambre merveilleusement magnétique! lit Canoby.
Très sensible à ce complimen t, le commandant répondit :
— Si je vous disais Thistoire de cette pipe, vous comprendriez le prix que j'y attache.
Il est toujours d'une éducation médiocre de ne pas interroger un monsieur qui a sensiblement une histoire à vous raconter. Nous insistâmes donc pour que le commandant nous contât celle-là, ce qu'il fit d'ailleurs, comme il suit, de la meilleure grâce du monde.
— C'était dans une de mes promenades dans l'archipel océanien. Le hasard me fit descendre dans une île où je fus fort étonné d'entendre parler
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une langue à laquelle je ne comprenais pas d'ailleurs un mot, mais certainement dérivée du français. Les insulaires qui l'habitaient se faisaient appeler Arganautes^ non pas en souvenir de l'immortelle expédition de Jason à la recherche de la toison d'or, mais parce qu'ils descendaient d'un nommé Argan. Ayant fait quelque^ recherches historiques, je découvris que cet Argan n'était autre que celui dont Molière a parlé dans le Malade imaginaire, lequel Argan, étant huguenot, avait été exilé de France à l'époque de la révocation de l'édit de Nantes, et était venu s'installer là, ce que Molière, par un bas sentiment de flatterie, s'était bien gardé de nous conter. Or, vous savez tous quelle était la manie de ce pauvre homme et qu'il avait coutume de compter les heures du jour par ses ablutions intérieures, renouvelant ainsi les merveilles de la clepsydre qui marquait avec de l'eau la fuite du temps.
C'est ici, messieurs, le cas d'évoquer la loi darwinienne dans un de ses principes les plus féconds, celui de la sélection naturelle. C'est le principe en vertu duquel, dans chaque espèce animale, les individus ayant une faculté particulière et particulièrement robuste font seuls souche durable, les autres succombant dans l'implacable lutte pour la vie, le struggle for life, comme on dit au Gymnase^ qui est la loi terrible des êtres. Cette faculté, à laquelle ils doivent de subsister, parmi les ruines de leurs congénères, va s'exagérant chez leurs descendants, si bien qu'elle devient, pour eux, une seconde nature.
— Comme l'habitude, interrompit Canoby.
— Oui, comme l'habitude, continua le commandant, laquelle n'est ordinairement pas étrangère à ce fait intéressant. Car c'est elle qui, bien souvent, développe en nous cette puissance, laquelle est comme une armure pour les êtres qui doivent sortir victorieux du redoutable combat. En sorte que, si, par l'exagération d'une coutume journalière, des êtres arrivent à se créer artificiellement un besoin, ce besoin revit plus actif, plus impérieux, plus dominateur chez leur progéniture et constitue un véritable signe de race.
C'était précisément le cas. Cette passion pour les politesses hydrauliques de M. Fleurant, qui avait distingué Argan, devait prendre chez ses descendants, les Arganautes, un développement tout à fait anormal. Et, en effet, le clystère était devenu, dans cette nombreuse famille, le principe fondamental (le mot est heureux) de toute alimentation et de tout plaisir. Oui, messieurs, les facultés du goût s'étaient complètement déplacées dans cette race d'hommes singuliers, mais dont le teint était d'une beauté et d'une fraîcheur remarquables. Les repas comportaient, comme chez nous, plusieurs plats, mais tous se prenaient par le bas, et il fallait voir ces friands d'un nouveau genre faire des grimaces de gourmandise quand des parfums de vanille et de chaudes odeurs de truffes montaient des magnifiques appareils aquatiques rangés solennellement sur les tables de famille. Car jamais je ne vis un si grand luxe dans les services de table. Les savoureux remèdes étaient maintenus à une température
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caressante par d'admirables réchauds en argent massif C'était patriarcal et bon enfant en diable. L'aïeul avait un calice à piston d'un modèle plus grand et plus ornementé que les enfants. Mais ce qui était surtout intéressant, c'était de voir trinquer les dames. En aucun pays je ne portai autant de toasts à notre République...
— Comment? hasarda Canoby. Vous avez pu vous faire à ce genre de nourriture?
— Assez mal, j'en confesse, poursuivit Canard- Pétier. C'est même ce qui me fit quitter plus tôt que je ne l'aurais voulu cette île dont la végétation est magnifique, le sol étant naturellement fertilisé par les habitants, et où les femmes avaient les fesses remarquablement développées par la déglutition. J'y restai d'autant moins que les gens, très hospitaliers de tempérament, me fêtaient comme au compatriote et que je fus obligé de dîner constamment en ville, ce qui me fatigua beaucoup. Et quels menus I Vous ne savez pas ce que c*est qu'une bisque prise par là et comme une mayonnaise vous empâte postérieurement la bouche I J'aurais fini par avoir une gastrite à rebours. D'autant que toutes ces choses échauffantes me rendaient infiniment aïnoureux et que j'aurais fini par faire cocu quelque Arganaute de marque, ce qui eût été trahir odieusement, comme un vil Anglais, les saintes lois de rhospitalité- On m'offrit un banquet d'adieux où les crus les plus succulents furent dégustés. J'en eus une griserie particulière qui se traduisit par une musique de charme tout à fait étonnant.
Au départ, et comme je remontais à mon bord, le
président de la République arganautique me fit don d'un éguisier en or, nouveau modèle, avec mon chiffre, et cette inscription horatienne : Nunc est bibendum t Farceur, val A ce présent était joint un parchemin que je n'ai jamais pris, ma foi, la peine de déchiffrer.
C'est alors, continua le commandant, que me vint une idée de génie. Une des merveilles de cet éguisier unique au monde, ou à peu près, — car on n'en dut jamais faire de pareil que pour les têtes couronnées — était le bout d'ambre gris merveilleux qui en terminait le conduit. — - « Au faiti pensai-je, puisque je ne m'en suis jamais servi! » Et, bravement, je le détachai, me moquant du préjugé, et c'est lui que vous admiriez tout à l'heure au bout de mon chibouk.
Ce disant, le commandant aspira bruyamment, fastueusement, avec ostentation, quatre grosses bouffées.
— Et le parchemin? demanda le curieux Oanoby.
— Ohl il doit être dans quelque coin. Je vous dis que c'est un grimoire incompréhensible et sans aucu^ne valeur. Vraisemblablement mes titres de grande naturalisation dans la République arganautique.
— J'ai beaucoup voyagé dans l'archipel océanien.
contiuua mou compaguou, et j'en coiiuais, je crois, tous les idiomes.
Le commandant se leva, sans enthousiasme, fouilla, retourna des paperasses et nous rapporta une façon de diplôme d'un aspect bien étrange, en effet, avec sceaux et cédules. Immédiatement Oanoby le dévora des yeux.
— Eh bien, y comprenez-vous quelque chose? demanda en riant le commandant Ganard-Pétier.
— Parfaitement, dit Canoby sans hésiter, et je vais vous le traduire. Cela signifie : « Comme don de féal attachement, Nous accordons, par la présente, la propriété de ce magnifique souvenir à notre ami Canard-Pétier, l'assurant que nous seuls en avons fait usage, dans notre royale famille, avant de le lui offrir. »
— Pouah I fit le commandant, en lâchant le chibouk magnifique.
Et philosophiquement il alluma une simple pipe de terre, en répétant :
— Vive le tabac fiançais I c'est le premier du monde 1
C'était par une délicieuse matinée de printemps, en Hollande. Un ciel brouillé et comme veiné seulement d'azur pâle, d'une adorable linesse de ton, éclairait les larges croisées se fermant à guillotine; on ne voyait, de la chambre encore bien chauffée, que les cimes des arbres fruilii rs du jardin, mais ces cimes étaient toutes fleuries de blanc et de rose, comme s'il eût neigé, dans l'air, des plumes de cygne et des plumes d'ibis. Le soleil n'avait encore que des sourires, mais il les glissait, ces
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rayons d'or frémissanlB, par tout ce qui s'ouvrait sur la lumière. C'était, au dehors, un graud piaillement d'oiseaux res.semblant à un joyeux bruit de friture foraine. Le vol circonflexe des hirondelles balançait, dans l'éther, la mélancolie des retours. Il montait, par les vitres cependant bien closes, un vague parfum de violette. Sur un monticule qui seul dominait la partie invisible du paysage, les calices bariolés des tulipes mettaient un note bruyante. Pourquoi denieurai-je ainsi enfermé quand la promenade eût été yi belle dans cet épanouissement des renouveaux?
Pourquoi ? Parce que j'aimais infiniment cette chambre d'une admirable propreté, aux rideaux blancs dont les plis avaient des virginités exquises, avec son ameublement curieux, son poêle defaïence auprès duquel j'avais tant rêvé pendant mon exil hivernal et, sur la muraille sans une tache, le phénoménal portrait de M. Van der Misch, dans un vague costume. Et, ce n'était pas tout. Je demeurais ainsi casanier parce que j'aimais plus encore la société de la veuve de ce marin de fantaisie, une vieille femme cependant, mais qui avait dû être adorable autrefois, mon hôtesse depuis quelques mois et dont les causeries avaient pour moi un charme que je ne saurais dire. Je vous jure qu'elle était belle encore avec ses cheveux blancs et ses yeux profonds demeurés noirs comme deux braises. Car elle était Française et même d« notre Midi, d'Avignon, je crois, où le sang latin fleurit encore aux lèvres do pourpre des belles filles. Comment p'était-elle venue marier sur les bords frileux du
Zuydersôe? C'était une longue histoire que je ne vous conterai pas aujourd'hui. Le fait est que, de demoiselle Cabassol, elle était devenue madame Van der Misch. Tout ce qui peut faire la grâce d'une f3mme comptant beaucoup d'années, elle l'avait gardé en elle; très dévote, elle n'était nullement bégueule, et son âge avancé lui permettait des familiarités de pensée et de langage dont je faisais avidement mon profit. Car je ne sais rien de plus aimable que cet abandon des anci-ennes pruderies, lequel est, chez certaines vieilles dames, un signe de vertu ancienne. Elle était vénérable au premier chef, ma chère madame Van der Misch, et le demeurait tout autant, même quand elle contait, comme vous l'allez voir, des gaudrioles.
— Alors, vraiment, chère madame Van der Misch, vous demeurâtes inexorablement fidèle durant vingt ans à ce magot qui fume sur le mur.
Elle se signa.
— Je vous prie, mon enfant, me dit-elle avec une certaine gravité, de parler plus respectueusement de mon défunt époux. Certes, Van der Misch était une bête insupportable et un animal indécrottable. Dieu s'amuse en sa compagnie! Il aura plus de chance que moi. Maintenant leurs rapports ne seront peut-être pas tout à fait les mêmes. Enfin,
je ne lui en suis pas moins demeurée inexorablement fidèle, comme vous le dites.
— Quoi, jamais?...
— Non I jamais. Et j'y eus plus de mérite encore que vous ne pourriez vraisemblablement le supposer. Car vous pensez que je n'étais pas une de ces demoiselles sans tempérament qui promènent ici, par les rues et les salons, l'or languissant de leur chevelure et l'azur indifférent do leurs yeux. J'étais une gaillarde, monpéLioum! J'avais emporte, de notre chère patrie, dans mon cœur et dans mes prunelles, la vision des beaux gars robustes se ruant aux ferrades et guidant leurs amoureuses dans le caprice sinueux des farandoles. Ah! M. Van der Misch ne ressemblait pas à nos superbes dompteurs de taureaux. Il était d'abord poltron comme la lune. Un entretien particulier avec un veau lui aurait lait peur. En amour, il était plus timide encore que dans les autres choses de la vie. Les Hollandais sont d'excellentes gens, très sûrs dans le commerce, mais bien volontiers réservés à l'excès avec le sexe. Mon mari était une curiosité, même dans l'espèce, et ses compatriotes eux-mêmes le plaisantaient et le trouvaient insuffisamment passionné. Ajoutez qu'il avait soixante ans quand je l'épousai, moi qui comptais vingt printemps à peine ! Je dois dire cependant qu'il fut correct, la première nuit de noces, correct seulement et simplement poli. Le lendemain matin, avec un petit essoufflement dans la voix, il me tint à peu près ce langage : « Ma chère Olivette, -— c'est mon petit nom, — vous savez maintenant ce que c'est que le
mariage. Il y a des imbéciles qui en recommencent la démonstration plusieurs fois, pendant la durée de leur union avec celle qu'ils ont choisie entre tontes les femmes pour l'initier à ce mystère sacré. Mais vous, vous êtes trop intelligente pour n'avoir pas compris du premier coup, et, si vous le voulez bien, nous ne reparlerons plus jamais de ces vilenies-là. »
Je ne me rappelle plus si ce petit discours me laissa décontenancée ou flattée. Je n'en comprenais peut-être pas encore toute la portée. La réflexion mit dans mes impressions postérieures quelque amertume.
Et l'excellente madame Van der Misch poussa un soupir vers ses rêves envolés .
— Van der Misch, continua-t-elle, tint religieusement sa parole. Il me tenait pour suffisamment instruite et ne me proposa jamais le moindre supplément d'éducation.
— Quoi I pas même à votre fête une leçon supplémentaire?
Il ne m'offrait à ma fête qu'un gâteau qu'il
mangeait tout seul, en mon honneur, parce que je n'ai jamais pu souffrir la pâtisserie de ce pays. Il était d'ailleurs pour moi plein d'attentions paternelles. Il achetait de magnifiques pipes, sur nos économies, parce que, disait-il, il est plus récréant
VENT COTTLIS
pour une jeune femme, dans son ménage, devoir l'umer dans de fines porcelaines que dans de grossières faïences. Il soignait aussi fort bien sa tenue, et c'était encore pour réjouir mes yeux qu'il s'était fait faire cet habit do commodore qui lui donnait l'air d'un ara, sous son toupet blanc. Il ne buvait que du bon vin de France, afin d'avoir toujours l'esprit gai à mon service. Oh! je peux dire que peu de femmes ont été aussi gâtéos par leurs maris que moi par ce faux marsouin 1 Seulement, il avait le devoir conjugal revêche, et c'était un homme qui redoutait vraiment trop les répétitions.
— Comment, pendant vingt ans, pas une fois ? Madame Van derMisch sourit.
— Une fois, dit-elle, une seule fois, j'eus cependant une faus-e joie. Mais elle n'est guère convenable à raconter et puis l'aventure finit le pluspiteusement du monde.
— Contez-là moi cependant, je vous en conjure, ma bonne madame Van der Misch I
La vieille dame se tut un moment encore. Le soleil, victorieux des nuées, embrasait la grande fenêtre et mêlait des fils d'or clair aux fils d'argent de sa noble chevelure. Le ciel éclairci semblait se mirer dans la lumière rajeunie de son regard, comme dans un double lac où descend l'image de l'aurore. Etait-ce la pourpre du dehors qui mettait un peu de sang à ses joues, ou bien la divine rougeur de la confidence qu'elle m'allait faire. Non, je vous assure qu'elle était charmante encore. Ah ! quelle brute que ce Van der Misch!
— C'était, puisque vous le voulez, par un soir d'hiver, un des plus froids dont on se souvienne. La Hollande n'était plus qu'une banquise, cette annéelà, et la hardiesse des patineurs s'exerçait jusque sur le Zuyderzée, sous la croupe noire des grands vaisseaux figés dans la glace. Van der Misch avait reçu à souper son ami Van der Tapp, qui m'avait fait, un instant, la cour, et qui se consolait de mes rigueurs en cultivant la dive bouteille. Il était renommé comme ivrogne même dans un des pays du monde où l'on boit le plus, certainement. Mes deux gaillards s'entonnèrent, sous mon nèz, les plus vigoureux bourgognes et les bordeaux les plus onctueux, sans préjudice des cruchons de curaçao qu'ils vidèrent à la santé du glorieux Focking. Comme il faisait très chaud dans la pièce où se passait cette agape, ils demeurèrent dans un doux état de bien-être, en fumant autour du poêle, et j'admirais comme ils supportaient vaillamment d'aussi franches lippées. Mais l'idée malheureuse ile reconduire son ami Van der Tapp vint à Van àer Misch. Il parait qu'un froid subit développe, en pareil cas, l'ébriété, et peut devenir le plus dangereux du monde. J'appris,*en effet, ce que Van der Misch n'avait pu me dire, quelques jours après que riiiforluné Van der Tapp avait été retrouvé sur
la glace d'un canal, dans un état tout à fait mélancolique.
Plus heureux, Van der Misch était rentré ^hez lui et je ne m'aperçus pas tout d'abord de son état. Je fus surprise toutefois de le voir retirer tous ses vêtements et se promener, par la chambre, en chemise, comme s'il avait trop chaud. Il arpentait dans tous les sens et c'est alors qu'une illusion me vint des singuliers soubresauts que faisait, par devant lui, ce pan de toile qui, seul, maintenant couvrait son ventre et le haut de ses jambes. C'était comme les oscillations d'une voile. . . J'étais intriguée de ce spectacle. Je n'en croyais pas mes yeux. — Enfin 1 pensai-je. Et je l'invitais bien doucement à se mettre au lit sans attendre davantage. Il m'obéit comme un enfant... Mais ce fut tout, et c'est comme un enfant aussi qu'il y resta près de moi... Je m'étais trompée.
Le lendemain seulement j'eus l'explication de ce mystère. M. Van der Misch jura comme un Templier en se levant et me montra, par la porte du cabinet de toilette, une lucarne qu'on avait laissée ouverte. C'est le courant d'air qui venait de là qui avait fait toute cette danse.
Et madame Van der Misch, comme honteuse de m'en avoir tant dit, baissa les yeux vers la tapisserie que ses belles mains avaient un moment abandonnée. Une nuée de moineaux s'envola de la fenêtre et s'abattit sur les pruniers en fleur-^. Que les jours de printemps sont* doux en Ho lande et que ?« voudrais toute ma vie faite de ces jours-là !
AEROSTAT
— Tiens, fit Oadet-Bitard en me tendant le journal, le père Toupinge est mort.
— Dieu ait son âmel répondis-je, après avoir vérifié la funèbre nouvelle.
Le père Toupinge était bien mort, professeur de physique honoraire à l'Institut de Moutraorillon, sa patrie, et il est vraisemblable que ses compatriotes vont élever, avant peu, une statue à ce modeste savant.
fjH AÉKUSTAT
Nous Tavions eu pour maî're, Ca<1ct-BltHrd et moi, pour maître dans le lycée provincial où nous faisions nos élémentaires pour entier dans les Ecoles du gouvernement. C'était un homme prodigieux, adorant l'enHeignemont, extrêmement ingénieux dans ses méthodes el qui ne soutirait pas qu'aucun principe des sciences nous fût donné sans que l'expéiience en fût faite devant nous, sinon par nous-mêmes. Nihil est in intellectu quod non etiam esset in sensu était sa devise. C'était, à cela près, un cartésien doucement spiritualiste comme beaucoup d'hommes distingués de sa génération. Vous pensez qu'avec les ressources médiocres d'un établissement municipal ne possédant qu'un rudimentaîre cabinet de physique et pas du tout de laboratoire, cet enseignement en partie double était chose malaisée. Mais le père Toupinge avait du génie à sa façon. Il cherchait, il inventait, il trouvait.
Nous en étions, à ce moment de l'année scolaire, au principe d'Archimède, et le père Toupinge venait de nous démontrer, sa craie à la main, qu'un corps plongé dans un fluide y fait une perte de poids juste égale au poids du fluide qu'il déplace, si bien que celui-ci agit comme une poussée en dessous qui le soulève si sa densité est moindre que celle de son milieu. De là à la théorie de l'aérostat et de la navigation aérienne, il n'y avait qu'un pas. Le père Toupinge le franchit brillamment, et je l'entends encore, de sa voix de crécelle, nous disant ; « Ainsi, mes enfants, l'aéronaute qui veut monter dans l'air n'a que deux ressources : dimi-
nuer son poids ou augmenter son volume. » Et nous récoutions tout en mangeant des marrons enfouis au fond de nos poclies d'écoliers. « D'ailleurs, ajoutait-il d'un air mystérieusement aimable, nous en ferons l'expérience bientôt! »
Eh oui, mes amis, ce brave homme rêvait de nous faire faire une ascension en ballon. Comment se procura-t-il, en les louant, — de ses propres deniers sans doute — l'enveloppe de taffetas et la nacelle néce si^aires, nous ne le sûmes jamais ; mais nous nous rappelons que ce fut la cité qui, très obligeamment, uous fournit le gaz, et le proviseur du lycée qui nous donna le sable qui devait servir de lest. Ce sont des actes de munificence qui ne s'oublient pas. Cadet-Bitard, Fessier-Duclos et moi qui étions les trois plus forts de la classe, étions tout naturellement désignés pour l'expédition où le père Toupinge devait jouer le rôle de capitaine. Toute la ville était en rumeur dès la veille. Nos parents, tout en nous conseillant l'héroïsme, nous couvraient de baisers, comme s'ils ne devaient jamais nous revoir. On nous avait acheté des casquettes avec des ancres en or. Comme l'ascension devait avoir lieu un dimanche, la musique des pompiers nous devait jouer le Chant du départ.
Ohl le beau dimanche printanier! Je vois encore notre départ de la grande place. M. le maire nous fit un polit discours dans lequel il nous compara à Proméihée allant voler le feu du ciel. Quand nous commençâmes à nous enlever, ce fut un hourra de la foule qui s'engoufira ensuite dans l'église dont les cloches sonnaient à toute volée et on nos mères
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nllniont pHer pour noiîs. C'était une musique déliriensft pa^^sant dans des souffles emhanm«^s d'aiibf^pines. La terre nons faisait des adieux pleins de poésie. Nons respirions une prriserie triomphale dans Tair parfumé. — «Rappelez-vons. mes enfants, au cas où je viendrais h vous manrfuer, nous dit polennellement Tonpinîre, que l'aéronaute n'a qu'un moyen pour s'élever dans Pespace : diminuer son poids ou augmenter son volume. »
Et nous montions lentement, trèslentement dms une brise tiède où s'effaçaient les tons roses du matin.
Nous ne fûmes pas lonp^temps à nous apercevoir que nous avions un ballon ne valant pas quatre sous, soit que l'étoffe en fût insuffisamment imperméable et se distendît par la variation atmosphérique, soit que la ville nous eût fourni du gaz de mauvaise qualité, soit que le sable offert par le proviseur ne fût pas de poids. Toujours est-il que nous ne montâmes pas très haut et que nous commençâmes à nous promener, sans les dominer suffisamment, au-dessus des bois dont les cimes frôlaient la nacelle, et au-dessus des rivières qui semblaient s'ouvrir, béantes, pour nous happer dans leur linceul d'argent. — « Jetons du lest , onfants! » s'écria l'héroïque Toupinge. Tout notre sable y passa et nous montâmes un peu, sans toute-
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fois atteindre une zone exempte des précédents périls. Nous étions menacés de tomber sur un rideau de peupliers droits comme des pals : — « Jetons du lest, enfants! » reprit le capitaine. Les bouteilles et les paniers à provisions furent précipités par-dessus bord et un léger mouvement ascensionnel nous conduisit obliquement au-dessus d'une cheminée de fabrique vomissant une effroyable fumée noire. C'était intolérable. — « Diminuons encore notre poids! » s'écria Toupinge. Et, comme nous n'avions plus que nos habits, nous jetâmes d'abord, comme lui, nos souliers dans l'espace. Il en résulta une légère montée qu^ nous poussa de travers au-dessus d'un régiment qui faisait la manœuvre, la baïonnette en l'air. - « Diminuons encore notre poids! » reprit notre guide. Et il envoya sa culotte dans l'infini. Ce que nous fîmes aussi tous les trois. Puis nos gilets, puis nos vestes, si bien qu'il ne nous restait que nos chemises qui flottaient en bannières et nous découvraient aux becs avides de chairs fraîches des corbeaux qui croassaient railleusement autour de nous. — « Chemises à la mer I » clama désespérément le père Toupinge, et subitement nous nous trouvâmes tous les quatre tout mis, sous un soleil déjà mordant, honteux comme de petits Jésus. A peine avions-nous obtenu ainsi un déplacement appréciable dans l'immensité. Sournoisement, sournoisement nous continuions à descendre, ayant au-dessous de nous un lac et nous confessant tristement que nous ne savions pas nager.
La situation était critique. Toupingo. qui avnit
du sang d*orateur dans les veines, mit sa main sur son cœur.
— Enfants, nous dit-il, nous n'avons plus la ressource de diminuer notre poids ; tentons d'au^'menler notre volume 1 — Et il gonfla ses joues, tendant son ventre en avant, après avoir avidement respiré, en nous invitant à l'imite;'. Telle li grenouille de lafable voulant imiter le bœuf.
Dans cet exercice, OadeL-Bitard, qui est de nature venteuse, ne put retenir un zéphyr mélodieux qui produisit, en se délivrant, un abiiis^iement de son abdomen.
— Malheureux! s'écria le père Toupinge. Vouj allez nous faire tomber tout à fait.
Et, de fait, une descente de quelques centimèties constata la diminution de volume total que nous avions subie par suite de cette inconvenance.
Mais en voici bien d'une autre, maintenant! Tou. jours à une aisuauce dangereuse du sol, un vent se levant subitement nous repoussa vers la ville, doru les toits se dressaient déjà comme autant de menaces. Pour le coup, Toupinge, l'héroïque Toupinge lui-même, pâlit. Être écrabouillés dans les cheminées, ce n'était rien. C'est la mort héroïque des aéronautes. Mais ramener son équipage et soimême tout nus, juste à l'heure où la belle société flânait sur le Mail, cependant que les dévotes sortaient des vêpres, c'en était trop ! Des gaillards de seize a dix-huit ans et un vieillard, jusque-là respecté, dans une absence de tenue pareille 1 C'était la destitution, le déshonneur, l'infamie. Le père Toupinge tomba à genoux.
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Et iiouii conliuuions à nous enfler de noire mieux , désespérés nous-mêmes, mais sans arriver à modifier sensiblement nos volumes. Nous approchions des maisons; nous passions déjà à proximité du faubourg de la ville, dont heureusement les habitations étaient basses. Mais devant nous se dressaient les pignons aigus et les clochers. Une sorte d'accalmie se fit dans l'air qui modéra sensiblement notre course. Stupidcs, nous regardions autour de nous, toujours nus comme des Adams bibliques. Or il advint qu'en errant à l'aventure, mes yeux rencontrèrent un singulier et attachant spectacle : dans une de ces maisons pauvres dont la toiture é-tait à demi éventrée, trois belles ûUesqui ne se doutaient guère qu'on les pût voir, trois sœurs, sans doute, faisaient leur toilette à grande eau, s'étant mises si fort à leur aise que leur belle chair appétissante rayonnait dans le soleil et sous leurs grands éclats de rire. Cheveux dénoués, jupons à bas, chemises accrochées aux chaises, dans un abandon familial et telles les compagnes de Diane ou celles de Nausicaa, elles s'aidaient mutuellement en des ablutions radicales, se tapotant innocemment les fesses, jouant comme des chevrettes, infiniment inconscientes, pures et voluptueuses aussi. Je les indiquai du doigt à Oadet-Bitard et à Pessier-Duclos qui, comme moi, en tombèrent en pâmoison véhémente.
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un poème d'adolescence virile chantant en chacun de nous, et des fleurs de puberté inipaliente s'épanouissant dans nos âmes... Soudain, par je ne sais quel prodige, l'aérostat se remit à remonter, et, comme une barque dont la voile s'est gonflée, il se mit à courir, passant au-dessus de la ville et allant retomber dans une plaine solitaire et propice, quand l'impression de notre amoureuse vision se fut dissipée.
— Mes enfants,. Dieu m'a exaucé l s'écria Toupinge en nous serrant dans ses bras. Archimède aura intercédé pour nous! — Car les savants sont aussi de grands saints devant l'Eternel!
Et ayant envoyé quérir de nouveaux vêtements chez nous, nous entrâmes très honnêtement dans la ville, à l'heure où les galantins revenaient du Mail et où les dévotes fleuraient encore l'encens brûlé durant les hymnes du salut