‹ Contes industrielsChapitre 20 sur 30 · LES AVENTURES D'UNE CROÛTE DE PAIN · texte numérisé non relu

LES AVENTURES D'UNE CROÛTE DE PAIN

Quand j'étais enfant, je me souviens que ma mère, — quel mot charmant, ma mère ! je me surprends parfois le répétant tout bas sur tous les tons, et je ne sais pas pour mon cœur de plus douce musique, — quand j'étais enfant, dis-je, il y a bien longtemps de cela, ma mère, pour m'enseigner à ne pas gaspiller le pain du bon Dieu, me disait qu'après la mort, chacun de nous était condammé à ramasser une à une toutes les miettes qu'il avait laissé se perdre.

Je ne sais si c'est la crainte de ce châtiment, mais j'ai toujours eu pour le pain un respect instinctif; et, chaque fois qu'il m'arrive d'en rencontrer sur ma route un morceau égaré, si souillé qu'il puisse être, je le prends et je le pose sur une borne ou sur l'appui d'une fenêtre, pour le soustraire aux pieds des passants. Qui sait si un pauvre être humain ne sera pas heureux de trouver ce débris échappé d'une table opulente ou des mains d'un enfant insoucieux?

Il y a quelques jours à peine, je heurtai sous mes pas, dans une des rues les plus silencieuses de Passy, un morceau de pain dont la croûte était dorée. Suivant mon habitude, je le ramassai soigneusement et le mis en lieu sûr. Je continuai mon chemin, et je ne sais pourquoi je pensai toute la journée à cette rencontre.

Le soir, en repassant par le même endroit, je n'eus garde d'oublier le morceau de pain ; il était vivement attaqué par cinq ou six moineaux effrontés qui s'en donnaient à cœur joie, et qui becquetaient, becquetaiènten piaillant avec enthousiasme. A mesure que j'approchais, ils perdaient un peu de leur audace ; ils finirent par aller se percher sur une clématite voisine, qui épanouissait avec amour ses étoiles blanches et embaumées, et de

là ils défilèrent contre moi tout un chapelet d'iiijares, dans leur langage peu harmonieux.

La croûte de pain, en me revoyant, sembla sourire et s'agiter. Jugez de ma surprise quand je l'entendis m'adresser la parole en assez bon français, mais avec un accent étranger très-prononcé.

« Je te remercie, me dit-elle d'un ton familier, je te remercie de m'avoir recueillie ce matin et de m'avoir surtout placée ici. Ces moineaux que ta présence vient de mettre en fuite ont fait mon bonheur. Ils se racontaient mutuellement leurs déprédations dans les vergers du voisinage. Et puis, quand les oiseaux du ciel mangent le pain, le pain se fait illusion et s'imagine que toute créature humaine en a suffisamment pour vivre. Mais cette illusion n'est pas de longue durée. Tiens l vois ce pauvre mendiant là-bas; que sa figure pâle atteste de privations et de souffrances! Prends-moi, tu me jetteras dans sa besace, et ce soir peut-être j'aiderai ses enfants à vivre, ce qui vaudra mieux encore que de servir de pâture à ces moineaux audacieux, mille fois plus heureux que la plupart des hommes. Chemin faisant, nous deviserons. »

J'étais stupéfait de rencontrer tant d'intelligence et de sensibilité dans ce fragment de matière. La croûte de pain paraissait jouir de mon étonnement.

« Ah! ah! me dit-elle en souriant, tu en es là encore; tu t'imagines que la vie réside dans l'homme seulement et dans les animaux qui peuplent son domaine. As-tu donc oublié ton catéchisme? Dieu a tout créé, donc tout est en Dieu, tout est par lui. La vie plus ou moins manifeste, plus ou moins latente réside, à des degrés divers, dans tout ce qui existe ; dans le brin d'herbe, dans la fleur aussi bien que dans les astres innombrables dont l'espace infini est peuplé. Ce ne sont pas seulement les cieux, c'est toute la création qui raconte la gloire de Dieu.

— Je sais bien, lui dis-je, que la vie.... »

Mais ra'interrompant aussitôt et répliquant avec une vivacité inouïe :

« Tu sais, dit-elle, ou du moins tu crois savoir; mais je soupçonne que tu es de ceux dont a parlé le moraUste anglais, qui ne savent jamais rien parce qu'ils comprennent tout trop vite.

— Voyons, petite croûte de pain, répliquai-je à

mon tour, ce n'est guère la peine de m'humilier en faisant parade de ta science. Je suis surpris, il est vrai, de te trouver si intelligente, si avancée, et j'avoue que je ne m'y attendais guère; mais ma méprise n'a rien que de flatteur pour toi. Dis-moi donc qui tu es, d'où tu viens î N'es-tu pas une de ces fées, bonnes ou mauvaises, dont les contes ont bercé mon enfance?

— D'où je viens ? Ah ! c'est une longue histoire que tu me demandes. Je suis originaire de la Perse, mais par mes aïeux je remonte aux temps mythologiques. J'eus pour ancêtre un des premiers épis qui furent honorés à Eleusis comme le don le plus précieux que les dieux eussent fait aux hommes. C'est par notre famille, c'est par le grain de blé que toute société, toute civilisation ont débuté.

« Je viens de prononcer le nom d'Eleusis, et quand je mesure la distance qui, de l'état d'abjeclion apparente où je suis tombé, me sépare des splendeurs de cette petite ville de i'Atlique, je ne puis me défendre d'une émotion douloureuse» C'était le bon temps de ma race 1 E)i visitant la Grèce» tu as sans doute vu les ruines d'Eleusis. C'était là que régnait un roi constitutionnel, 8. M. Céléus !•'*

«Une divinité de l'Olympe, la blonde Cérès, vint lui demander Thospitalité dans ses États.

• Quoique déesse, et déesse de premier ordre, Gérés était au désespoir. Sa fille Proserpine avait reçu les hommages du roi des enfers, le sombre Pluton, qui éprouvait le besoin d'avoir une compagne dans son ténébreux empire. Les jeunes divinités ne se souciaient guère de quitter le çplendide séjour des dieux, où l'on s'amusait beaucoup, dit-on, pour suivre au fond des enfers un monarque assez laid qui jouissait d'ailleurs d'une réputation d'amabilité fort contestée.

« Proserpine, qui n'avait pas le caractère enjoué, tant s'en faut, ne fut pas effrayée de cette perspective, et comme Cérès, sa mère, se serait opposée à un mariage si disproportionné, la jeune déesse consenlit à se laisser enlever par Pluton, ce qui était fort mal.

'i Gérés donc courut à la recherche de sa fille bien-aimée, et ce fut pour se remettre de la fatigue causée par ses longues pérégrinations qu'elle vint se reposer à la cour de Céléus, qui la reçut avec tous les honneurs dus à une si gracieuse divinité. Elle en fut touchée et voulut remercier dignement le roi d'Eleusis.

c Céléus P' avait pour fils unique un beau grand

garçon nommé Triptolème, qui ne sut pas dissimuler à Gérés qu'il la trouvait fort belle. Que te dirai-je? on a beau être déesse, on est de son sexe avant tout. La tendre Gérés ne fut pas insensible à Tamour de Triptolème, et un jour qu'ils se promenaient tous deux sous des berceaux de lauriers roses, la déesse révéla à son jeune amant Fart d'ensemencer et de récolter le blé.

« Triptolème, à son tour, révéla ce secret à son père, qui le révéla à ses sujets, et le royaume d'Eleusis devint bientôt le royaume le plus florissant de la Grèce. Pour célébrer cette grande et heureuse découverte, Géléus institua les fêtes d'Eleusis, qui duraient neuf jours, et qui attiraient un grand concours de population.

•> Je n'ai pas besoin de te dire que nous conservons pieusement dans noire famille la tradition de ces solennités, le souvenir de ces chars traînés par des bœufs, chargés de gerbes et de fleurs éclatantes; de ces blanches théories de jeunes filles portant dans des corbeilles d'or, que recouvraient des voiles de pourpre, les premiers grains de la moisson; et aussi de ces jeux gymniques auxquels concourait toute la jeunesse du pays et à la suite desquels le vainqueur recevait pour récompense une mesure d'orge. Ges fêtes furent en honneur

jusque sous le règne de Tempereur Théodose, qui les supprima....» * .

Je me pris à rire en entendant ce verbiage.

« Mais que me contes-tu là, dis -je à la croûte de pain? Je ne t'ai pas demandé un cours de mythologie; Je voulais savoir qui tu étais, d'où tu venais ; je voulais connaître ta propre histoire et non celle de Cérès, de Proserpine ou deTriplolème.

*— Patience! me répondit-elle en faisant une légère moue ; j'allais te satisfaire quand tu m*as interrompue. Il fallait bien commencer par le commencement pour te faire comprendre que je ne me plains pas sans raison de l'ingratitude des hommes.

« Je ne veux pas te parler des honneurs divins que les habitants de l'Attique rendirent à Triptolème après sa mort, mais qu'est devenue la reconnaissance des peuples? Qui donc songe à honorer, comme Ta dit un poëte que tu as tendrement aimé,

Ce brin d'herbe sacré qui vous donne le pain.

< Si tu savais ce que nous souffrons avant de devenir l'aliment nourricier de votre espèce! Que de travaux ! que d'efforts !

« Il me semble que c'est hier encore. Nous étions dans une des plus riches plaines de l'Orient, sous un ciel splendide.

« Un pauvre fellah entr'ouvrit légèrement la terre, et moi, pauvre petit grain de blé que le soleil avait doré dans le sein de l'épi paternel, je fus enfermé avec une multitude de mes frères dans ce tombeau où devait s'accomplir ma première transformation.

« Privé d'air et de soleil, il fallut me livrer à un rude travail, à un douloureux suicide, pendant qu'au-dessus de moi et à la surface du sol j'entendais chanter les alouettes et murmurer les insectes. Je pris à la terre ses sucs les plus acres, et bientôt je fus atteint d'hydropisie. Quel effet étrange je ressentis alors! Je compris que j'allais mourir et qu'en même temps j'allais revivre pour goûter les bonheurs de la maternité.

c Bientôt je vis jaillir de mon sein une tige imperceptible, et j'éprouvai un tressaillement ineffable. J'étais mère ! Il fallait sauver à tout prix cette tige sacrée. Il fallait à la fois lui conserver les bienfaisantes communications de la terre, et pour cela j'étendis sous les pieds de la tige des racines qui remplirent l'office de pompes aspirantes, et demander au soleil la chaleur de ses rayons.

« A force de persévérance, je parvins à soulever la couche qui m'enveloppait, et j'arrivai à l'air, à la lumière. Ce fut un bien beau jour, celui-là! Je grandis ; ma tige se couvrit de feuilles qui retombaient nonchalamment, pareilles à la chevelure d'une odalisque indolente. Peu de temps après, mon épi se forma et se couvrit de fleurs délicates dont les mystérieuses amours enfantèrent toute une famille de grains.

c Ce fut l'époque brillante de ma vie. Avec quelle joie je recevais les baisers du soleil! Comme j'aspirais avec délices les parfums des brises matinales! Les oiseaux, les papillons, les insectes passaient au-dessus de ma tète et me saluaient de leur sourire. Le fellah qui m'avait ensemencée venait de temps à autre, avec sa femme et ses enfs^nts, me débarrasser des plantes parasites, des jaloux qui enviaient mon bonheur et ne cherchaient qu'à me nuire.

« Avec quelle fierté je portais mon épi qui se dorait et s'alourdissait de jour en jour ! Hélas! je ne m'attendais guère au sort qui allait me frapper.

« Un matin, je vis le fellah armé d'un morceau de fer arrondi. Qu'allait-il faire? Je l'ignorais, mais le doute ne fut pas de longue durée. Mes

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compagnes tombèrent sous le fer, et bientôt frappée à mon tour je fus jetée sur le sol. Je crus que c*en était fait de moi, quand un épi voisin me dit : « Rassure-toi, nous allons mourir pour renaître < encore; de même que nous sommes morts à « Fétat de grain pour arriver à une vie supérieure et devenir épi, de même.... >

« L'arrivée du fellah l'interrompit. Le rude paysan s'empara des blonds épis, à larges poignées, et les lia pour en former des gerbes. Redoutant cette captivité et cédant à une frayeur instinctive, je me cachai sous les chaumes si bien que j'échappai à l'avidité du maître. Je passai la nuit ainsi, en proie aux plus tristes réflexions, ai contemplant le spectacle grandiose du ciel.

< Le lendemain matin, j'aperçus une pauvre vieille femme qui parcourait le champ et ramassait les épis oubliés. Elle avait l'air si malheureux, et elle paraissait si joyeuse quand elle en découvrait un, que je sortis de ma retraite et m'offris à sa main. Sa moisson terminée, la vieille glaneuse nous réunit en faisceau et nous porta sur un marché où, en échange de quelques pièces de monnaie, elle nous livra à un marchand.

« Nous fûmes transportés sur une aire et foulés sous les pieds des chevaux. J'eus la douleur de

voir tous mes grains , tous mes beaux en£uits blonds, dispersés ç& et là. Quand cette opération fut finie, des hommes recueillirent les grains soi* gneusement. On nous entassa tous pële-mèle dans des sacs, et on nous transporta dans un grand port qui se nommait Alexandrie; on nous chargea sur un navire, et nous fûmes conduits à Marseille, où commencèrent les plus cruels tourments*

M On nous jeta d'abord avec peu de ménagea ments sur un quai , puis on nous conduisit» à travers de grands fleuves et sur des routes de fer où piaffaient des chevaux de feu, dans un lieu de supplice ; je sus depuis que c'était une minoterie. Nous fûmes broyés tous ensemble sous une meule formidable et réduits à l'état de farine. On nous plaça ensuite dans de grands tamis pour séparer nos parties ligneuses des parties nutritives.

<t Le croirais-tu ? Loin de détruire la vie en moi» ces divers supplices la multiplièrent à l'infini; chacune de mes molécules avait son existence propre et abritait dans son sein des myriades d'êtres invisibles qui étaient eiux-mëmes des cen^ très de petits univers plus imperceptibles encore. Je pénétrai avec joie dans ces mystères de l'infini** ment petit, où Dieu se révèle avec autant de puissance et de majesté que dans les mystères de l'in-

animent grand qui s'agitent au-dessus de ta tête.

« J'espérais vivre longtemps de cette vie latente , qui n'était pas sans eharme, lorsque le sac de farine, dans lequel je me trouvais avec des myriades de molécules comme moi, fut vendu à un boulanger de Passy.

« Hélas! que de soufifrances encore me restaient à traverser I Un homme aux bras vigoureux s'empara de nous, et, en nous mélangeant à de l'eau, en nous battant très-fortement, il nous transforma en pâte. Le pauvre homme! il paraissait souffrir plus que nous, à en juger par les sourds râlements qui , à chacun de ses efforts, sortaient de sa poitrine. C'est une honte , pour vous autres humains, que vous en soyez encore à manger du pain arrosé' de la sueur du geindre, tandis que vous avez tant de moyens mécaniques d'empêcher ce contact impur!

— Ah! que tu as bien raison ! » m*écriai-je. La croûte de pain venait de toucher à une question qui me tient au cœur. Je lui demandai pardon de ravoir interrompue , et je l'engageai à reprendre son récit.

a Je suis au terme de mon odyssée, me ditelle. Quand la pâte fut faite, reposée et levée à

l'aide du levain , on la partagea en morceaux de formes diverses. On nous plaça dans un four brûlant où s'opéra la transformation définitive du blé en pain, et où j'acquis cette belle et appétissante couleur dorée. Va ! crois-le bien, rien ne s'acquiert sans souffrance.

< Le lendemain, avant même queje fusse refroidie, on me transporta dans une grande et riche maison où tout abonde. Un bel enfant m'a prise tantôt dans sa main, et, avec l'insouciance de son âge , ignorant tout^e que jereprésente de labeur humain et tout ce que je vaux, m'a laissé tomber à la place où tu m'as recueillie ce matin.

« Et maintenant quelles seront les phases nouvelles de mon existence? Je l'ignore, mais je sais bien que rien ne meurt, que tout se transforme et progresse sans cesse. J'ai confiance en Dieu. Je ne me plains plus de tout ce que j'ai souffert. Tour à tour grain de blé, épi, farine, pain, j'ai connu des joies profondes. Partout où ma destinée me conduira, j'emporterai le souvenir de mes amours et de ma luxuriante floraison sous les ardeurs du soleil d'Egypte. Pour devenir l'aliment indispensable aux hommes, j'ai passé par bien des douleurs, mais je bénis Dieu, car mon existence a été privilégiée. Des mains d'un enfant je

suis passée sous le bec des oiseaux, et voilà que bientôt tu vas m*engIoutir dans la besace de ce vieux mendiant que voici. L'enfant, l'oiseau, le vieillard ! n'est-ce pas ce qu'il y a de plus gracieux, de plus ebarmant et de plus respectable sous le ciel? »

Je n'eus pas le temps de dire un mot d'adieu. La petite croûte de pain alla pour ainsi dire d'ellemême se placer dans la main du mendiant, et je demeurai pensif, songeant à tout ce que je venais d'entendre, et répétant tout bas cette grande vérité : La vie est universelle , infinie et éternelle; la mort n'est que la préparation et le seuil d'une vie nouvelle!

Croyez-moi , cher lecteur, si jamais vous rencontrez une croûte de pain , recueillez-la d'abord , puis essayez de la faire causer. Vous n'y perdrez rien.

QQSOr?

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