LES EXPANSIONS D'UN VERRE DE BORDEAUX
petit personnage beaucoup plus compétent en ces^ délicates matières que je ne le suis moi-même.
Connaissez-vous Bordeaux? Avant de répondre, réfléchissez bien. Si vous n'avez vu de Bordeaux que ses magnifiques quinconces, son majestueux quartier du Chapeau-Rouge, son théâtre monumental, ses grandes avenues, son pont sans pareil, ses quais admirables , ses grisettes célèbres, ses gracieux environs , les coteaux du Médoc et les crus dont les noms ont une réputation universelle, si vous n'avez vu que cela, vous ne connaissez pas cette cité glorieuse, si chère à tous les gourmets. Pour la connaître, pour savoir ce qu'elle est réellement, il faut avoir pénétré dans l'Intérieur de quelques familles aisées, s'être assis au foyer domestique entre l'aïeule et les enfants , et ai^oir été témoin du culte extérieur dont le produit national y est Tobjet; il faut avoir vu ces cristaux , ces amphores aux formes élégantes contenant la liqueur vermeille ; il faut avoir entendu le Bordelais apprécier son vin dont il est si justement fier, le qualifier d'innombrables épithètes; il faut l'avoir vu tenir entre le pouce et l'index le verre à demi plein , l'agiter doucement pour dégager l'arôme du vin , le déguster, le mâcher en quelque sorte entre les papilles nerveuses du palais.
D'UN VHRRB ÙR BORDEAUX. IM
CTeat là laiu contredit uû des côtés les plus originaux et les plus curieux de la vie borde* laise.
J'assistais dernièrement à une de ces fêtes de l'intimité. Une nappe éblouissante de blancheur couvrait la table autour de laquelle se pressaient la famille et quelques amis. La salle à manger n'était déshonorée par aucune de ces bouteilles en verre noir si déplaisantes à l'œil, le vin ordinaire laissait apercevoir des reflets pailletés à travers des carafes de cristal uni; puis d'autres vases de cristal, aux anses d'argent, affectant les formes les plus gracieuses et les plus variées , contenaient les vins de luxe apparienant aux années et aux crus les plus célèbres. Le maître et la maltresse de la maison faisaient à leurs convives, avec une courtoisie et une bonne grâce charmantes, les honneurs de leur cave. Chaque fois qu'un de ces vases d'élite était débouché, on me faisait un rapide et spirituel historique du vin que j'allais boire : il avait été récolté en telle année, il avait fait le voyage de l'Inde , il était en bouteille depuis telle époque, etc., etc. Je dégustais sur parole , car, je dois le dire à ma honte , je suis un piètre gourmet. En revanche , je ne me lassais pas d'admirer l'élégante simplicité de cette
table , le laxe coquet de ces cristaux au col élancé, au ventre rebondi.
Je ne pouvais tenir tète à tous ces vins sans risquer de perdre la mienne. Sfi laissai devant moi plusieurs verres pleins , malgré l'expresse recommandation du chansonnier qui prescrit de remplir son verre vide et de vider son verre plein. Uamphitryim eut le bon goût de ne pasmë reprocher mon abstinence; mais, de temps à autre, je surprenais fixé sur moi son regard plein de pitié.
Vers la fin du repas, je fus bien étonné de voir un des verres placés devant moi s'agiter comme s'il eût été sous l'influence d'un médium quelconque; le vin bouillonna et se frangea d'une petite écume blanche et transparente.
« Qu'est-ce-ci? » me dis-jè.
Un invisible esprit se dégagea du vin, promena un instant sous mon nez les plus pénétrants arômes, puis, me parlant à Foreille avec ce léger accent gascon qui n'a rien de désagréable :
« Tu me dédaignes, dit-il, et je ne m'en plains pas ! C'est toi que je plains, c'est ton palais grossier qui ne sait pas apprécier de si délicates merveiUes.
— Tu te trompes, répliquai-je, je ne suis pas aussi barbare que tu semblés le croire. Je sais bien
ce que valent ces vins exquis, si généreusement prodigués, mais mon estomac et ma tête ne sauraient leur résister.
— Pauvre tête ! pauvre estomac ! dit l'esprit. Est-ce que le bordeaux peut nuire à Tune ou à l'autre ? Tiens ! ajouta-t-il après quelques instants de silence, je suis convaincu que tu ne te fais pas une juste idée de ma valeur, de mon influence. Je ne suis ni Bordelais, ni Bourguignon, ni Champenois ; je suis le génie du vin dans son acception la plus haute et la plus large. Je suis le sourire et la gaieté du genre humain, le lien des peuples, le symbole de toutes les grandes choses ; c'est moi qui ruisselais sur l'autel du sacrifice antique; c'est moi qui porte les rayons du soleil au cerveau et dans le cœur de l'homme ; c'est moi qui soutiens le travailleur courbé sur sa tâche ingrate ; c'est moi enfin qui eus l'honneur d'être présenté par Jésus à ses disciples, la veille de sa mort, lorsqu'à ce suprême et douloureux festin, il leur dit: « Prec nez et buvez, ceci est mon sang ! »
Je l'interrompis.
« Oui, tu es bien cela en effet ; mais je te connais : n'es-tu pas aussi l'inspirateur et la cause de tous les désordres, de toutes les ^uvageries, de tou3 les
abrutissements de notre pauvre espèce humaine ? N'est-ce pas toi qui troubles les cerveaux les plus so^ lides, qui égares les cœurs, qui détruis l'intelligence, qui dégrades l'homme au-dessous de la brute ?
— Est<^e tout? me dit-il en coupant d'un petit rire cristallin ma vertueuse tirade, est-ce tout ? Ton indignation est très-légitime, mais elle se trompe d'adresse. Ce n'est pas à moi que tu dois repro*cher tous ces méfaits, je n'y suis pour rien. Je suis le génie du vin, t'ai -je dit^mais ne suis pas le génie de l'absinthe , dé l'eau-de-vie , des liqueurs spiri^ tueuses sous quelque nom qu'elles se produisent, et que je déteste comme tu les détestes toi-même.
c Je suis le vin généreux et pétillant qui ranime et fortifie, le vin qui rend l'homme meilleur, le vm qui rapproche et fait aimer ; je suis le sang de la terre, la vivifiante chaleur du so^ leil, le premier-né de la vigne. Crois- tu qu'ils ont bu du vin, ces malheureux que tu vois rentrer^ le soir d'un jour de fôte, guirlandant les rues, abrutis par l'ivresse ? Non! ils ont bu je ne sais quels pro* duits frelatés, quels infâmes mélanges, quelles odieuses teintures ; mais ils ignorent le vin, croisle bien 1 Tu me reproches les excès des homtnes, mais quelle est la bonne ou sainte chose dont ils n'abusent pas, ces grands enfants ?
« N'onl-ils pas abusé de la justice, de la liberté, de Fautorité, de la parole, de la plume, de la religion ! Depuis quand l'abus est-il devenu un argument contre le légitime usage ?
< Ëcoute mon histoire, et tu verras si je suis digne du mépris dont m'accablent les buveurs d'eau, les membres des sociétés de tempérance.
c Je ne veux pas remonter à Noé ni même à Fépoque de Fintroduction de la vigne dans les Gaules. Je ne fais pas parade de ma généalogie ; je descends tout simplement d'un des ceps fameux qui furent apportés en France vers la fin du vr siècle, par Peiresc, un de vos plus savants magistrats.
« Que de soins, que d'efforts, que de travail il a fallu pour créer ces produits exquis dont ces vases sont pleins ! L'homme y a déployé toute son intelligence, toute son activité; mais le grand, Fimmortel ouvrier ici, c'est la nature, c'est Dieu, qui a donné aux ceps la faculté de chercher et de s'assimiler, dans les entrailles de la terre, les fluides les plus subtils, les substances Içs plus savoureuses, de les transformer en fleurs d'abord, puis en fruits que le soleil a mûris.
« Dieu a marqué la terre de France d'un divin sipe ; il Fa dotée des fluides les plus purs et les
plus pénétrants. Sur beaucoup de points du globe on récolte des vins d'un mérite incontestable; l'Espagne, le Portugal, Madère, l'Italie et la Sicile, la Grèce, l'Asie, le nord de l'Europe, la Hongrie surtout, produisent des vins justement célèbres ; mais on les goûte plus qu'on ne les boit; ils fatiguent en général l'organe du goût, ils impriment au système nerveux une surexcitation souvent dangereuse ; quand ils ne sont pas âpres ou violents, ils ont une saveur affadie que cause la surabondance de la matière sucrée. La France seule au monde possède dans les profondeurs de son sol, dans la qualité de sa température, dans ses courants atmosphériques, dans les liens aromaux qui l'unissent au soleil et à toutes les planètes ses filles, les éléments propres à la production de ces variétés innombrables qui répondent à toutes les fantaisies du goût le plus capricieux. Couleur, limpidité, sève, finesse, moelleux, bouquet délicat, gracieux parfum, ils ont tout pour eux, nos vins de France, que tu parais dédaigner, ingrat !
— Ingrat, c'est possible, dis-je, avec un ton d'impatience assez mal dissimulé ; mais tu m'as promis ton histoire, et tu me racontes là une foule de choses que je sais à peu près aussi bien que toi.
— Mon histoire est bien simple, me répondit-il. Il y a juste dix ans aujourd'hui, pendant que \ous vous battiez à Paris pour faire une révolution, j'étais dans le sein de ce riche coteau que tu as visité hier et qui porte le nom célèbre de Château-Margaux.
« Dès cette époque, j'avais conscience de ma mission. Nous étions ,déjà en février, les brises pnntanlères allaient arriver ; je savais que mes bourgeons devaient s'entr'ouvrir au soleil du printemps, à jour fixe. Je n'avais pas un instant à perdre. J'étendais mes racines innombrables dans tous les sens, et j'appelais à moi, de ma voix la plus douce, des millions de petits êtres fluidiques enfouis depuis l'origine de la création dans les flancs de la terre et impatients de la liberté, de la vie et du progrès. «Venez, » leurdisais-je, « venez, pauvres « captifs, attachez-vous à mes racines, circulez dans « mes veines, soyez ma sève généreuse et ))ien- « faisante, montez à travers mes rameaux, épanouis- « sez-vous en bourgeons, soyez les nervures et le «tissu de mes feuilles, soyez mes fleurs, soyez « mes fruits savoureux, demandez au soleil ses « plus chauds rayons ; venez ! l'homme , notre « maître, a besoin de nous 1 Les méchants génies « ont attaqué la vigne ; luttons contre eux ! Pré-
« parons à rhorame une boisson qui le rende meil- « leur, qui l'enivre d'amourl »
« A cet appel, des myriades de petites âmes répondirent* Elles arrivaient en phalanges serrées des profondeurs du sol, ayant parfaitement con-^ science de la mission sociale à laquelle je leè conviais» Elles pénétraient avec ordre à travers mes racines ; les moins pures d'entre elles travaillaient . sans relâche à former Técorce de mes branches ; les plus éthérées, les plus délicates se pressaient par myriades dans mes organes et formaient la sève.
« Quand vinrent les tièdes haleines du printemps, une ardente émulation, dont rien ne peut te donner une idée, s'empara de ces êtres microscopiques ; ils étaient dans des extases de Joie et d'ineffables ravissements de bonheur lorsqu'ils se transformaient en pampres, en fleurs et en fruits. Quel étonnant et mystérieux travail! Lorsque les grains du raisin qui devait donner ce vin délicieux d'où je viens de m'échapper, lorsque ces grains, dis-je, furent formés, des légions nouvelles, sorties des profondeurs du sol, vinrent leur apporter sans relâche les substances, les parfums nécessaires à la perfection des fruits. Les baisers du soleil firent le reste, accomplirent la maturité ; mais, grâce k
la loi de solidarité qui unit entre eux tous les êtres, toutes les fractions de l'unifers, notre labeur eût été inutile sans le concours de Thomme.
« La main du paysan avait préparé la terre, l'avait pourvue d'éléments nourriciers en y jetant ces masses de cadavres que vous désignez sous le nom peu harmonieux de fumier. Puis vinrent d'incessants travaux.: il fallut labourer, planter et replanter, tailler, émonder, attacher la vigne, faire la guerre aux insectes nuisibles, aux plantes parasites. Quel pénible labeur 1
« Enfin, ITieure de la vendange sonna. La vendange ! C'était à la fois ma mort et ma vie ! Je mourus en effet; ma vie végétale cessa le jour où le vendangeur coupa la grappe et la jeta dans le pressoir, non sans l'avoir dégagée de tous les grains malsains ou corrompus.
« Quelle joie nous eûmes ce jour-là ! Ce fut un jour de délivrance pour ces innombrables petits êtres enfermés depuis si longtemps dans chacun de mes grains. A mesure que le pressoir déchirait la pulpe et ouvrait la porte de leurs prisons, ils s'échappaient joyeux, et leurs molécules roulaient en flots purpurins dans la cuve prêle à les recevoir.
« Là commença une vie nouvelle et plus austère.
Adieu les brises matinales, adieu les rayons du soleil ! Je savais qu'une longue captivité, de dures épreuves m'attendaient ; que j'allais être enfermé dans un baril d'abord, puis dans une bouteille hermétiquement bouchée ; que je vivrais ainsi au fond d'une cave obscure, loin de tout bruit, loin de tout mouvement; mais je savais aussi qu'à la fin de ces cruelles épreuves, ayant acquis des qualités précieuses, j'aurais mon jour de gloire, et que je réjouirais, je ranimerais le cerveau et le cœiu* de l'homme, que je m'assimilerais amsi une vie supérieure.
< A peine la cuve dans laquelle avait ruisselé le précieux liquide se fut-elle refermée sur nous, que nous tînmes conseil. Pénétrés de la grandeur de notre mission, nous noiis épurâmes mutuellement ; les moins bons d'entre nous, ceux qui n'étaient pas préparés à l'œuvre que nous devions accomplir, se détachèrent de leurs compagnons et montèrent en écume à la surface de la cuve ; c'est ce que vous appelez le phénomène de la fermentation.
« Quand ce travail d'épuration fut terminé, les vignerons nous placèrent dans de vastes prisons de bois fortement cerclées. Nous restâmes ainsi longtemps, objets d'une constante sollicitude. On
nous emb^qua à bord d'un navire ; nous fîmes de longs et périlleux voyages ; puis vint la seconde captivité, celle du verre.
« Chaque jour l'heure de la liberté sonne pour quelques-uns- d'entre nous. C'est aujourd'hui mon tour, et c'est dans une extase de bonheur que nous attendons, mes compagnons et moi, l'instant où l'homme nous porte à ses lèvres pour nous faire participer à sa vie, à ses passions, à son intejligence et à son amour.
< Et maintenant, vas-tu nous dédaigner encore? Souffriras-tu qu'en laissant dans ce verre de cristal, qui est là devant toi, ces globules vivants chargés de doux arômes, ces millions d'êtres fluidiques dont le vin est formé ; souffriras-tu, dis-je, que nous soyons rejetés sur la terre parmi les débris immondes dont je ne nie pas l'utilité, mais dont la destination pourtant est si inférieure à la nôtre ? ,
« Allons ! allons ! me dit l'esprit, ne sais-tu pas que quand le vin est versé, il faut le boire ? Délivrenous, sauve-nous ! La vie est à un certain degré dans ce verre, comme elle est dans les aliments qui te nourrissent, dans la nature entière, dans le brin d'herbe aussi bien que dans l'immensité des cieux, dans les astres infinis qui peuplent, sem-
SIO I^S EXPANSIONS
blables à des paillettes d'or, le domaine de Dieu, notre père el notre souverain maître ! *
Je n'entendis plus rien. Une légère agitation se manifesta de nouveau. L'esprit invisible qui venait de me conter toutes les folies que je viens de transcrire était allé rejoindre ses frères. Je portai le verre à mes lèvres, je bus à lentes gorgées ce nectar délicieux, et chaque fois il me semblait entendre chacune des parcelles du liquide me remercier et me bénir comme si, en effet, je l'eusse conviée à une destinée supérieure.
Je demeurai longtemps silencieux et rêveur, ne prenant qu'une part distraite aux causeries qui pétillaient autour de moi.
« Qu'avez-vous donc? me demanda en riant le maître de la maison. Est-ce le vin qui vous attriste ? »
Je racontai alors à mes convives l'étrange hallu-^ ciuation à laquelle je venais d'être en proie, les conâdenees étranges de cet esprit.
On rit beaucoup et je fis de même. Seul, un beau vieillard assis auprès de moi ne prenait pas part à cette hilarité.
• Savez-vous bien, me dit-il en se penchant ver» moi, que cette théorie de la vie universelle,
de ces myriades d'êtres formant l'ensemble des manifestations qui éclatent à nos yeux dans Tinfiniment grand aussi bien que dans l'inâniment petit, que cette théorie de l'élévation progressive des êtres vers Dieu n'est pas aussi folle que vous semblez le croire? 11 n'est pas une molécule de matière, pas une molécule d'air qui ne soit peuplée de petits mondes, d'êtres imperceptibles et impalpables qui vivent de la vie de Dieu et obéissent à la loi de la vie universelle ? »
Cet excellent vieillard poursuivit sur ce ton et me dit des choses qui me parurent fort sensées.
C'est égal, je ne nie rien de tout ce qui m'a été dit pendant cette soirée ; je reconnais la puissance civilisatrice et sociale du vin, mais je maintiens que les petits êtres fluidiques et aromaux qui forment cette savoureuse boisson sont des diables dont il ne faut pas abuser. Buvons-en, avalons-en quelques-uns, ne ftlt-ce que pour avoir le diable au corps, mais ne les logeons pas dans notre estomac par légions trop nombreuses : ils y feraient un sabbat que je crois incompatible avec ce que nous avons de meilleur en nous, ils y causeraient de graves désordres.