Sans femme
2;iî OUATKIÈWE PARTIE.
Que, content de votre ordinaire, Vous ne goûtassiez plus du mien. »
Le patron ne voulut lui dire Ni oui ni non sur ce discours, Et commanda que tous les jours Oft mît aux repas près du sire Un pâté d'anguille. Ce mets Lui chatouilloit fort le palais.
Avec un appétit extrême Une et deux fois il en mangea; Mais quand ce vint à la troisième, La seule odeur le dégoûta.
• Il voulut sur une autre viande
Mettre la main; on l'epipêcha.
« Monsieur, dit-on, nous le commande :
Tenez-vous-en à ce mets-là.
Vous l'aimez : qu'avez-vous à dire?
— M'en voilà soûl, reprit le sire.
Eh quoi! toujours pâtés au bec!
Pas une anguille de rôtie! Pâtés tous les jours de ma vie!
J'aimerois mieux du pain tout sec.
Laissez-moi prendre un peu du vôtre.
Pain, de par Dieu, ou de par l'autre*!
1. Le diable. « Aidez-moy, de par Dieu, puisque de par l'aiiltre ne Toule/. 1) (Rabelais, liv. I, ch. xuii.)
PATE D'ANGUlLLli. 2o3
Au diable ces pâtés maudits!
Ils me suivront en paradis,
Et par delà, Dieu me pardonne! »
Le maître accourt soudain au bruit; Et, prenant sa part du déduit^ :
« Mon ami, dit-il, je m'étonne Que d'un mets si plein de bonté Vous soyez sitôt dégoûté.
Ne vous ai-je pas ouï dire Que c'étoit voire grand ragoût?
Il faut qu'en peu de temps, beau sire, Vous ayez bien changé de goût.
Qu'ai-je fait qui fût plus étrange?
Vous me blâmez lorsque je change Un mets que vous croyex friand, Et vous en faites tout autant!