‹ ContesChapitre 164 sur 193 · BLAISE · texte numérisé non relu

BLAISE

Je suis d'un autre avis,

Et si vous voulez faire Ce que je vous dirai, dès cette même nuit, Elle-même fera le détail de l'affaire, Et nous éviterons le bruit.

— Je le veux, » répond George. Et, s'étant bien instruit

Du personnage qu'il doit faire, Ils attendent la nuit

Pour découvrir tout le mystère.

Biaise se cache sous le lit

Avant que Jeanne fût couchée ; Jeanne vient et se couche, et son époux aussi ;

Mais d'une posture fâchée,

Comme un homme plein de souci :

Il lui tourne le dos, soupire, crache, tousse : Elle veut l'embrasser, il la repousse.

Qu'avez-vous donc, mon cher époux ?

Vous trouveriez-vous mal ? Vous prenez des airs mornes !

GEORGE

\a, n'augmente pas mon courroux, Ou je pourrois passer les bornes, Et te rouer de mille coups!

JEANNE

Eh! quoi donc? Êtes- vous jaloux?

GEORGE

Je suis bien pis, car j'ai des cornes, Puisque tu cours le guilledou.

JEANKK.

Quoi ! mon époux, êtes-vous fou?

GEOliGE.

C'est toi, mordieu! sur ma parole, Qui n'est qu'une impudique folle !

Chez la grosse Cateau vas-tu pas au boean '?

JEANNE

Ah! comment? Quoi? Avec (jui? Quand?

Je n'y fus jamais de ma vie.

Je suis une femme d'honneur...

Je vous défie De me nommer le rapporteur?

GEORGE

Jures-en donc, mais de la bonne sorte.

JEANNE

Non, je n'y fus jamais, ou le diable m'emporte 1

GEORGE

Menteuse! Après un tel serment, Oserois-tu tant seulement Aller d'ici jusqu'à la porte?

1. On dirait aujourd'hui boucan, lieu où l'on fume la viande; au figuré, lice de débauche.

382 Ai'FENDlGE.

JEANNE

Oui-da, j'y vais, tout de ce pas.»

Cela dit, elle met un d*i ses pieds à bas,

D'une effronterie incroyable; Biaise saisit la jambe, et l'empoigne bien fort;

Elle, plus pâle que la mort,

Se croit entre les mains du diable, Saute au cou du mari, lui demande pardon, S'accroche à lui, le mouille de ses larmes,

Car c'étoient là les seules armes Qu'elle avoit pour sortir des griffes du démon

Et de ses cruelles alarmes.

« Hélas! dit-elle en rehaussant sa voix,

Je n'y fus jamais qu'une fois;

Encor n'y fus-je pas trop aise!

J'y pris peu de contentement;

Et j'y allois tant seulement Pour tenir compagnie à la femme de Biaise, Qui tous les jours y va pour y voir son amant. ■ % Jugez un peu de la surprise

Du pauvre Biaise sous le lit.

Quand clairement il entendit

Ce que la commère avoit diti

Le cœur lui faut : il lâche prise ; Lors Jeanne, délivrée, approche son époux, Le caresse, le baise, et tendrement l'embrasse:

« Mon mari, raccommodons- no us!

Une première faute est digne d'une grâce ;

Je n'aimerai jamais que vous

Dans tout le reste de ma vie.

Pardonnez-moi, je vous en prie ! »

Cependant George est toujours sourd,

Kt dès le matin qu'il fit jour

L'on vit l'un et l'autre compère

S'accoster de grande colère.

George dit : « Qu'aviez-vous sur ma femme à chercher? — Et vous, répondit Biaise, à rechercher Sur la conduite de mes filles?

Laissons les secreis des familles; J'en tiens bien plus que vous !

Cependant vengeons-nous

Sur la grosse Cateau, qui tient b infâme:

Il faut couper le nez de celte sale damel

GEORGE

Allons, je le veux bien.

Mais attendez, n'en faisons rien :

Un prucès on nous pourroit faire.

Allons plutôt au commissaire :

Nous lui conterons notre affaire; 11 réparera notre honneur.

GEOIîGE.

Allons chercher un procureur; Disons-lui nos rai^ons.

Ouida, je vous en prie.

Faut-il à tant de gt-ns dire notre infamie?

Croyez-moi, nous ferons bien mieux

De laisser la vengeance aux dieux, Pour ne pas apprêter au public à m-'^dire. Et de nous à s'en rire :

Car vous savez bien qu'en tel cas

Le voisin ne s' pargne [las.

Il faut mettre en repos nos âmes

Sur la conduite de nos femmes.

Allons-nous-en, ne disons rien ; Car j'ai lu d'autrefois, dans certaine sentence

Ou traité de l'art de prudence.

Qu'en tel cas le meilleur est de ne dire mot: Car qui de son malheur a pleine connoissance, S'il se tait, est cocu ; s'il éclate, est un sot.

VU

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