Se précipiter, se Jeter dans un précipice
Mais quoi! suis-je la seule? hélas! non. Peu d'époux Sont exempts, ce dit-on, d'un accident semblable. Que le moins entaché se moque un peu de vous.
Pourquoi donc être inconsolable?
— Eh bien, reprit Damon, je me consolerai,
Et même vous pardonnerai,
Tout incontinent que j'aurai Trouvé de mes pareils une telle légende Qu'il s'en puisse former une armée assez grande Pour s'appeler royale. Il ne faut qu'employer Le vase qui me sut vos secrets révéler. »
Le mari, sans tarder exécutant la chose.
Attire les passants, tient table en son château.
Sur la fin des repas, à chacun il propose
L'essai de cette coupe, essai rare et nouveau.
« Ma femme, leur dit-il, m'a quitté pour un autre ;
Voulez-vous savoir si la vôtre Vous est fidèle? 11 est quelquefois bon D'apprendre comme tout se passe à la maison. En voici le moyen ; buvez dans cette tasse :
Si votre femme de sa grâce
Ne vous donne aucun sufTragant,
Vous ne répandrez nullement ;
Mais si du dieu nommé Vulcau*
1. C'était autrefois l'orthographe la plus usuelle de ce nom.
Vous suivez la bannière, étant de nos confrères ■Eti ces redoutables mystères, De part et d'autre la boisson Coulera sur votre menton. »
Autant qu'il s'en rencontre à qui Damon propose
Cette pernicieuse chose, Autant en font l'essai ; presque tous y sont pris. Tel en lit, tel en pleure ; et, selon les espiits,
Cocuage en plus d'une sorte
Tient sa morgue ' paraii ses gens.
Déjà l'armée est assez forte
Pour faire corps et 'battre aux champs.
La voilà tantôt qui menace
Gouverneurs de petite place.
Et leur dit qu'ils seront pendus
Si de tenir ils ont l'audace :
Car, pour être royale, il ne lui manque plus
Que peu de gens; c'est une affaire
Que deux ou trois mois peuTent faire.
Le nombre croît de jour en jour
1. Tient une contenance fière et dédaigneuse. Ce mot signifiait proprement un certain pli des lèvres exprimant l'orgueil et le contentement de soi. « Ces paroles achevées, Juppiter, contournant la teste comme un singe qui avalle pillules, feiat une morgue tant esjiouvantable que tout le grand Olympe trembla. » — « Loyre et sa femme se vestirent de leurs beaux habillemens, comparurent dans la salle, faisans bonne morgue. » (RABEi.Am, livre IV, prologue et chap. xu.)
LA GXDUPE ENCHANTÉE. «7
Sans que l'on batte le tambour.
Les différents degrés où monte cocuage
Règlent le pas et les emplois :
Ceux qu'il n'a visités seulement qu'une fois
Sont fantassins pour tout potage ^ ;
Ou fait lies autres cavaliers.
QuiconqpjB est de ses familiers,
On ne manque pas de l'élire
Ou capitaine, ou lieutenant,
Ou l'on lui donne un régiment,
Selon qu'entre les mains du sire
Ou plus ou moins subitement
La liqueur du vase s'épand.
Un versa tout en un Tnoment; Il fut fait généi'al. Et croyez que l'armée
De hauts officiers ne manqua :
Elus d'un intendant se trouva;
Cette charge fiit partagée ^
Le nombre des soldats étant presque complet,
Et plus que suffisant pour se mettre en campj^ne,
Renaud, neveu de Ghai-leniagne, Passe par ce château : l'on l'y ti'aite à souhait;
Puis le seigneur. du lieu lui fait
1. Expression proverbiale, pour dire: simplement, en tout et potir tout
2. Tout ce développement comique de l'armée royale recrutée pai Damon est propre à La Fontaine.
Même harangue qu'à la troupe.
Renaud dit à Damon . « Grand merci de la coupe: Je crois ma femme chaste, et cette foi suffit.
Quand la coupe me l'aura dit, Que m'en reviendra-t-il ? Gela sera-t-il cause De me faire dormir de plus que de deux yeux?
Je dors d'autant, grâces aux dieux.
Puis-je demander autre chose?
Que sais-je? par hasard si le vin s'cpandoit? Si je ne tenois pas votre vase assez droit?
Je suis quelquefois maladroit :
Si cette coupe enfin me prenoit pour un autre?
Messire Damon, je suis vôtre * :
Gommandez-moi tout, hors ce point -. »
Ainsi Renaud partit, et ne hasarda point. Damon dit : « Celui-ci, messieurs, est bien plus sage Que nous n'avons été : consolons-nous pourtant ; Nous avons des pareils, c'est un grand avantage. »
Il s'en rencontra tant et tant Que, l'armée à la fin royale devenue, Galiste eut liberté, selon le convenant • ;
Par son mari chère tenue,
Tout de même qu'auparavant.