Arioste, chant XLIII, octave
Hendea la notte cbiara, oscuro il die, FermaTa il sol, facea la terra vaga ;
Si iXérie eût voulu des baisers seulement,
G'étoit une alîaire faite; Mais elle ail oit au point, et ne raarchancloit pas,
Danion, quoiqu'elle eût des appas.
Ne pouvoit se résoudre à fausser la promesse
D'être fidèle à sa moitié,
Et vouloit que l'enchanteresse
Se tint aux marques d'amitié.
Où sont-ils ces maris? la race en est cessée, Et même je ne sais si jamais on en vit. L'histoire en cet endroit est, selon ma pensée.
Un peu sujette à contredit.
L'Hippogriffe n'a rien qui me choque l'esprit,
INon plus que la Lance enchantée ; Mais ceci, c'est un point qui d'abord me surprit. Il passera pourtant, j'en ai fait passer d'autres. Les gens d'alors étoient d'autres gens que les nôtres
On ne vivoit pas comme on vit.
Non potea trar pero le voglie mie, Che le sanassin l'amorosa piega Col rimedio che dar non le potria Senza alta ingiuria délia donna mia.
« Elle faisait la nuit lumineuse, le jour obscur; elle rendait le soleil immobile et faisait mouvoir la terre. (Arioste en était encore au système astronomique do Ptolémce.) Elle n'eut pas la puissance d'obtenir de ma volonté le remède qui aurait guéri son amoureuse blessure, mais que je n'aurais pu lui donner sans faire une profondo injure à mon épouse. »
Pour venir à ses fins, l'ajiioureuse iNérie
Employa philtres et brevets, Eut recours aux regards rçmplis d'afféterie,
Enfin n'omit aucuns secrets ^ Damon à ces ressorts opposoit l'hyménée.
Nérie en fut fort étonnée.
Elle lui dit un jour : « Votre fidélité Vous paroît héroïque et digne de louange ; Mais je voudrois savoir comment de son côté
. Caliste en use, et lui rendre le change. Quoi donc! si votre femme avoit un favori, Vous feriez l'homme chaste auprès d'une maîtresse? Et pendant que Caliste, attrapant son mari, Pousseroit jus'|u'au bout ce qu'on nomme tendresse,
Vous n'iriez qu'à moitié chemin?
Je vous croyois beaucoup plus fin, Et ne vous tenois pas homme de mariage. Laissez les bons bourgeois se plaire en leur ménage ; C'est pour eux seuls qu'hymen lit les plaisirs permis. Maîs vous, ne pas chercher ce qu'amour a d'exquis ! Les plaisirs défendus n'auront rien qui vous pique ! Et vous les bannirez de votre république ! Non, non; je veux qu'ils soient désormais vos amis.
Faites-en seulement l'épreuve ;
I.Ces quatre vers en ont remplacé onze, qu'on trouve dans la pre- ; :ière leçon, u III, p. IQQ.
Ils VOUS feront trouver Caliste toute neuve Quand vous reviendrez au logis.
Apprenez tout au moins si votre femme est chaste. Je trouve qu'un certain Éraste Va chez vous fort assidûment.
— Seroit-ce en qualité d'amant, Reprit Damon, qu'Éraste nous visite?
Il est trop mon ami pour toucher ce point-là,
— Votre ami tant qu'il vous plaira, Dit Nérie, honteuse et dépite ;
Caliste a des appas, Éraste a du mérite; Du côté de l'adresse il ne leur manque rien ; Tout cela s'accommode bien. »
Ce discours porta coup, et fit songer notre homme. Une épouse fringante, et jeune, et dans son feu,
Et prenant plaisir à ce jeu
Qu'il n'est pas besoin que je nomme ; Un personnage expert aux choses de l'amour.
Hardi comme un homme de cour.
Bien fait, et promettant beaucoup de sa personne : Où Damon jusqu'alors avoit-il mis ses yeux? Car d'amis... moquez-vous; c'est une bagatelle.
En est-il de religieux .Jusqu'à désemparer, alors que la donzelle Montre à demi son sein, sort du lit un bras blanc, Se tourne, s'inquiète, et regarde un galant
LA COUPE ENCHANTÉE. 4f>
En cent façons,, de qui la moins friponiie Veut dire: « II. y fait bon, l'heui'e'du bergeu sonne;
Étes-vous snurd? » Damon a dans l'esprit Que tout cela s'est fait, du moins qu'il s'est pu faire. Sur ce beau fondement le pauvre homme bâtit
Maint ombrage et mainte chimère.
Nérie en a bientôt le vent;
Et, pour tourner en certitude
Le soupçon et l'inquiétude Dont Damon s'est coiffé si malheuireusement,,
L'enchanteresse lui propose Une chose :
C'est de se frotter le poignet D'une eau dont les sorciers ont trouvé le secret, Et qu'ils appellent l'eau de la. métamorphose
Ou des mii'acles autrement.
Cette drogue, en moins d'un moment,
Lui doaneroit d'Éraste et l'air et le visage,
Et le maintien, et le corsage.
Et la voix; et Damon, sous ce feint personnage,, Pourroit voii" si Galiste en viendroit à l'elfet.
Damou n'attend pas davantage :
Il se frotte; il devient l'Éraste le mieux fait
Que la nature ait jamais fait.
En cet état ri va trouver sa femme.
Met la lleurette au vent; et, cacliant son ennui v
Contes T. II.
a Que VOUS êtes belle aujourd'hui!
Lui dit-il; qu'avez-vous, madame, Qui vous donne cet air d'un vrai jour de printemps * ? »
Galiste, qui savoit les propos des amants,
Tourna la chose en raillerie.
Damon changea de batterie.
Pleurs et soupirs furent tentés.
Et pleurs et soupirs rebutés.
Galiste étoit un roc; rien n'émouvoit la belle. Pour dernière machine, à la fin notre époux Proposa de l'argent ; et la somme fut telle
Qu'on ne s'en mit point en courroux.
La quantité rend excusable.
Galiste enfin l'inexpugnable
Gommença d'écouter raison; Sa chasteté plia : car comment tenir bon
Gontre ce dernier adversaire?
Si tout ne s'ensuivit, il ne tint qu'à Damon;
L'argent en auroit fait l'affaire.
Et quelle affaire ne fait point Ge bienheureux métal, l'argent, maître du monde? Soyez beau, bien disant, ayez perruque blonde,
N'omettez un seul petit point;
1. Après ce vers, on trouve dans la première leçon, t. III, p. 270 à 274, un dialogue que l'auteur a supprimé. Le fragment de 16G9 finit avec ce dialogue, et la suite du conte a, par conséquent, paru pour la première fois dans cette tioisième partie.
Un financier viendra qui sur votre moustache* Enlèvera la belle ; et dès le premier jour
Il fera présent du panache * ; Vous languirez encore après un an d'amour.
L'argent sut donc fléchir ce cœur inexorable. Le rocher disparut : un mouton succéda, Un mouton qui s'accommoda
1. Sur la moustache, et non sous la moustache. Ainsi Molière : u L'on n'est point bien aise de voir, sur sa moustache, cajoler hardiment sa femme ou sa maîtresse. » (Le Sicilien, scène xiv). Et M'"^ de Sévigné, dans une phrase encore plus significative : « Quatre belles dans un carrosse, nous ayant vus passer dans les nôtres, eurent une telle envie de nous revoir qu'elles voulurent passer devant nous lorsque nous étions sur une chaussée qui n'a jamais été faite que pour un carrosse. Ce téméraire cocher nous passa sur la moustache : elles ctoient à deux doigts de tomber dans la rivière. »
2. Ce panache est l'ornement Imaginaire de la coiffure des maris trompés.
Arioste, au début du chant XLIII, dans son éloquente invective contre l'Avarice, dit :
Che d'alcune diro belle e gran donne
Ch' a bellezza, a virtu de' fidi a nanti,
A lunga servitu, piu che colonne
lo veggo dure, immobili e costanti ?
Veggo venir poi l'Avarizia, e ponne
Far si che par che subito le incanti :
In un di, senza amor (chi fîa cho'l creda?)
A un vecchio, a un brutto, a un œostro le da in preda !
« Que dirai-je de certaines belles et gi'andos dames que je vois résister à la beauté, au mérite, aux longs services d'amants fidèles, ei se montrer aussi fermes et aussi inébranlables que des colonnes? Pui-. je vois venir l'Avarice, et il semble qu'elle les ensorcelle subitement. En un jour, sans amour, (qui pourrait le croire?) elle les livre ea proie à un vieillard, à une brute, à un monstre! »
5f TROISIÈME PARTIR.
A tout ce qu'on voulut, mouton doux et traitable. Mouton qui, sur le point de ne rien refuser,
Donna pour arrhes un baiser.
L'époux ne voulut pas pousser plus loui la chose. Ni de sa propre honte être lui-mèm& cause. 11 reprit * donc sa forme, et dit à sa moitié : « Ah! Caliste, autrefois de Damon si chérie, Caliste, que j'aimai cent fois plus que ma vie, Caliste, qui m'aimas d'une ardente amitié, L'argent t'est-il plus cher qu'une union si belle? Je devrois dans ton sang éteindi-e ce forfait : Je ne puis; et je t'aime encor tout infidèle: Ma mort seule expiera le sort que tu m'as fait. »
Notre épouse, voyant cette métamorphose, Demeura bien surprise ; elle dit peu de chose ;
Les pleurs furent son seul recours.
Le mari passa quelques jours
A raisonner sur cette affaire.
Un cocu se pou voit-il faire Par la volonté seule, et sans venir au point?
L'étoit-il? ne l'étoit-il point?
Cette difficulté fut encore éclaircie Par Nérie.
i. Le» premières éditions portent reprint, comme on écrivait ce mot au temps de Malherbe; à partir de l'édition de 1685, il y a. reprit.
« Si vous êtes, dit-elle, en doute de cela,
Buvez dans cette coupe-là ; On la fit par tel art que, dès qu'un personnage
Dûment atteint de cocuage Y veut porter la lèvre, aussitôt tout s'en va; Il n'en avale rien, et répand le breuvage Sur son sein, sur sa barbe, et sur son vêtement. Que s'il n'est point censé cocu suftisamment,
H boit tout sans répandre goutte. »
Damon, pour éclaircir son doute, Porte la lèvre au vase : il ne se répand rien. « C'est, dit-il, réconfort; et pourtant je sais bien Qu'il i)'a tenu qu'à moi. Qu'ai-je affaire de coupe?
Faites-moi place en votre troupe.
Messieurs de la grand'bande ' . » Ainsi disoit Damon, Faisant à sa femelle un étrange sermon. Misérables humains ! Si poui* des cocuages 11 faut en ces pays faire tant de façon,
Allons-nous-en chez les sauvages.
Damon, de peur de pis, établit des Argus A l'entour de sa femme, et la rendit coquette. Quand les galants sont défendus, C'est alors que l'on les souhaite.
1. La grande confrérie des époux malheureux. Le mot bande s'appliquait particulièrement, à cette époque, a une troupe, à un orchestre de musiciens. (Voyez notre édition de Molière, t. IV, p. 402, note 1.)
54 TROISIÈME l^ARÏIE.
Le malheureux époux s'informe, s'inquiète, Et de tout son pouvoir court au-devant d'un mal Que la peur bien souvent rend aux hommes fatal*. De quart d'heure en quart d'heure il consulte la tasse.
11 y boit huit jours sans disgrâce.
Mais à la fin il y boit tant
Que le breuvage se répand.
Ce fut bien là le comble. 0 science fatale! Science que Damon eût bien fait d'éviter ! 11 jette de fureur celte coupe infernale ; Lui-même est sur le point de se précipiter*. 11 enferme sa femme en une tour carrée ; Lui va, soir et matin, reprocher son forfait. Cette honte, qu'auroit le silence enterrée, Court le pays, et vit du vacarme qu'il fait.
Caliste cependant mène une triste vie.
Comme on ne lui laissoit argent ni pierrerie, Le geôlier fut fidèle ; elle eut beau le tenter.
Enfin la pauvre malheureuse Prend son temps que Damon, plein d'ardeur amoureuse,
Étoit d'humeur à l'écouter:
« J'ai, dit-elle, commis un crime inexcusable ;