‹ ContesChapitre 26 sur 193 · Post equitem sedet atra cura · texte numérisé non relu

Post equitem sedet atra cura

(Horace, liv. III, ode i, v. 40.) Boileau a dit :

Le chagrin monta en croupe et galope avec lui. ( Epître V, V. 45.)

Le conte de La Fontaine parut en 1671 ; l'épitre de Baileau en 1074.

Contes T. 11.

Mort vint saisir le mari de Glitie.

Gomme ils n'avoient qu'un fils pour tous enfants,

Fiis n'ayant pas pour un pouce de vie,

Et que l'époux, dont les biens étoient grands,

Avoit toujours considéré sa femme,

Par testament il déclare la dame

Son héritière, arrivant le décès

De l'eiifançon^ qui peu de temps après

Devint malade. On sait que d'ordinaire

A ses enfants m'n-e ne sait que faire

Pour leur montrer l'amour qu'elle a pour eux;

Zèle souvent aux enfants dangereux.

Celle-ci, tendre et fort passionnée,

Autour du sien est toute la journée.

Lui demandant ce qu'il veut, ce qu'il a;

S'il mangeroit volontiers de cela ;

Si ce jouet, enfin si cette chose

Est à son gré. Quoi que l'on lui propose,

11 le refuse, et pour toute raison

i. Du petit enfant. Ce diminutif fut en usage jusques au commencement du xvii« siècle, o Comme petits enfançons qu'on sèvre, elles languissent et gémissent. » (Saint Françojs de Sales.) — «Certes, il est impossible de croire qu'une mère qui n'avoit asseurance de sa grandeur et de son repos qu'en cet enfançon l'eust Toulu esloigner de soa «ein. » (Et. Pasqdier.)

L'abbé Delille a encore employé ce mot :

U n'a point d'ua badaud la bourgeoise tendresM} Ne vous parla point des leçons Que l'on donne à ses enFanjons.

Il dit qu'il veut seulement le faucon De Fédéric ; pleure, et mène une vie A faire gens de bon cœur détester^ :

Ce qu'un enfant a dans la fantaisie Incontinent il faut l'exécuter.

Si l'on ne veut l'ouïr toujours crier.

Or il est bon de savoir que (llitie A cinq cents pas de cette métairie Avoit du bien, possédoit un château ; Ainsi l'enfant avoit pu de l'oiseau Ouïr parler. On en disoit merveilles :

On en coniptoit des choses nonpareilles ; Que devant lui jamais une perdrix Ne se sauvoit, et qu'il en avoit pris Tant ce matin, tant cette après-dinée.

Son maître n'eût donné pour un trésor On tel faucon. Qui fut bien empêchée?

Ce fut Clitie. Aller ôter encor A Fédéric l'unique et seule chose Qui lui restoit ! et supposé qu'elle ose Lui demander ce qu'il a pour tout bien, Auprès de lui méritoit-elle rien ?

Elle l'avoit payé d'ingratitude;

1. Détester était parfois emplojré comme verbe neutre, dans le »eni de jurer, blasphémer. La Fontaine a dit (liv. VI, fable xvui) :

Pour venir au chartier embourbé dans ces licai, Le voilà qui déteste et j me de un mieax.

68 THOISIEME PARTIE.

Point de faveur; toujours hautaine et rude En son endroit. De quel front s'en aller Après cela le voir et lui parler, Ayant été cause de sa ruine?

D'autre côté, l'enfant s'en va mourir, Refuse tout, tient tout pour médecine ; Afin qu'il mange il faut l'entretenir De ce faucon ; il se tourmente, il crie : S'il n'a l'oiseau, c'est fait que de sa vie.

Ces raisons-ci l'emportèrent enfin.

Chez Fédéric la dame un beau matin S'en va sans suite et sans nul équipage. Fédéric prend pour un ange des cieux Celle qui vient d'apparoître à ses yeux ; Mais cependant il a honte, il enrage De n'avoir pas chez soi pour lui donner Tant seulement un malheureux dîner.

Le pauvre état où sa dame le treuve '

1. Nous avons eu l'occasion de relever cette forme du verbe trouver, fréquente dans La Fontaine et ses contemporains. (Voyez t. I, p. 140, et t. V, p. 132.)

Ménage rapporte que de son temps les académiciens étaient partagés sur la question de savoir si l'on devait dire trouver ou Ireii er. « M. de Vaugelas, dit-il, a décidé que trouver et treuver étoient tous deux bons, mais que le premier étoit sans comparaison le Jiieilleui-. Je suis de son avis : il faut dire trouver, comme on dit en italien trovare, et comme nous disons prouver et esprouver. » {Observations sur Malherbe, liv. VI, p. 373-37i.)

Le rend confus. Il dit donc à la veuve :

« Quoi ! venir voir le plus humble de ceux

Que vos beautés ont rendus amoureux,

Un villageois, un hère*, un misérable!

C'est trop d'honneur; votre bonté m'accable.

Assurément vous alliez autre part. »

A ce propos notre veuve repart:

« Non, non, seigneur ; c'est pour vous la visite ;

Je viens manger avec vous ce matin.

— Je n'ai, dit-il, cuisinier ni marmite:

Que vous donner? — N'avez-vous pas du pain? »

Reprit la dame. Incontinent lui-même

Il va chercher quelque œuf au poulailler,

Quelque morceau de lard en son grenier.

Le pauvre amant, en ce besoin extrême,

Voit son faucon, sans raisonner le prend,

Lui tord le cou, le plume, le fricasse.

Et l'assaisonne, et court de place en place.

Tandis la vieille a soin du demeurant :

Fouille au bahut; choisit pour cette fête

Ce qu'ils avoient de linge plus honnête ;

Met le couvert; va cueillir au jardin

Du serpolet, un peu de romarin,

Cinq ou six fleurs, dont la table est jonchée.

i. La Fontaine a déjà employé ce mot sans l'adjectif pauvre, qui l'accompagne ordinairement. (Voyez t. I, p. 49.)

Pour abréger, on sert la fricassée.

La dame en mange, et feint d'y prendre goût.

Le repas fait, cette femme résout

De hasarder l'incivile requête,

Et parle ainsi : « Je suis folley seigneur,

De m'en venir vous arracher le cœur ;

Encore un coup, il ne m'est guère honnête

De demander à mon défunt amant

L'oiseau qui fait son seul contentement :

Doit-il pour moi s'en priver un moment?

Mais excusez une mère affligée :

Mon fils se meurt ; il veut votre faucon.

Mon procédé ne mérite un tel don ;

La raison veut que je sois refusée :

Je ne vous ai jamais accordé rien.

Votre repos, votre honneur, votre bien.

S'en sont allés aux plaisirs de Glitie.

Vous m'aimiez plus que votre propre vie:

A cet amour j'ai très-mal répondu :

Et je m'en viens, pour comble d'injustice,

Vous demander... Et quoi? c'est temps perdu,

Votre faucon. Mais non ; plutôt périsse

L'enfant, la mère, avec le demeurant,

Que de vous faire un déplaisir si grandi

Souffrez sans plus que cette triste mère,

Aimant d'amour la chose la plus chère

Que jamais femme au monde puisse avoir.

Un fils unique, une unique espérance, S'en vienne au raoins s'acquitter du devoir De la nature, et pour toute allégeance En votre sein décharge sa douleur.

Vous savez bien par votre expérience Que c'est d'aimer; vous le sivez, seigneur. Ainsi je crois trouver chez vous excuse.

— Hélas ! reprit l'amant infortuné.

L'oiseau n'est plus ; vous en avez dîné.

— L'oiseau n'est plus ! dit la veuve confuse.

— .Non, reprit-il: plût au ciel vous avoir Servi mon cœur, et qu'il eût pris la place De ce faucon ! Mais le sort me fait voir Qu'il ne sera jamais en mon pouvoir

De mériter de vous aucune grâce.

En mon pailler* rien ne méioit resté:

Depuis deux jours la béte * a tout mangé.. J'ai vu l'oiseau; je l'ai tué sans peine : Rien coûte-t-il quand on reçoit sa reine? Ce (jue je puis pour vous est de chercher

\, Dans ma basse-cour. Le ■pailler est la cour de la ferme où il y -i de la paille et oii les volailles se tiennent. Qn dit proverbialemenl : fier comme un coq sur son pailler, a Je voudrais que les gens qui sont 81 tiers et si rognes sur leurs paillera voyageassent un peu en Europe. • (Voltaire.)

2. C'est-à-dire le loup, le renard, le putois, le furet et les autres bêtos sauvages qui s'introduisent dans les hasses-eours et détruisent les volailles.

7y TROISIÈME PARTIE.

Un bon faucon : ce n'est chose si rare Que dès demain nous n'en puissions trouver, — Non, Fédéric, dit-elle; je déclare Que c'est assez. Vous ne m'avez jamais De votre amour donné plus grande marque. Que mon fils soit enlevé par la Parque, Ou que le ciel le rende à mes souhaits, J'aurai pour vous de la reconnoissance.

Venez me vuir, donnez-m'en l'espérance:

Encore un coup, venez nous visiter. »

Elle partit, non sans lui présenter Une main blanche, unique témoignage Qu'amour avoit cimolii ce courage'.

Le pauvre amant prit la main, la baisa, Et de st^s pleurs quelque temps l'arrosa.

Deux jours après, l'enfant suivit le père. Le deuil fut grand ; la trop dolente mère Fit dans l'abord force larmes couler.

Mais, comme il n'e.^t peine d'âme si forte Qu'il ne s'en faille à la fin consoler. Deux médecins la traitèrent de sorte Que sa douleur eut un terme assez court : L'un fut le temps, et l'autre fut l'amour.

1. Nous avons déjà signalé cette acception du mot courage, voulant dire cœur, inclination. (Voyez t. II, p. 157, note 1.)

On épousa Fédéric en grand'pompe, Non-seulement par obligation, Mais, qui plus est, par inclination, Par amour môme. Il ne faut qu'on se trompe A cet exemple, et qu'un, pareil espoir Nous fasse ainsi consumer notre avoir : Femmes ne sont toutes recomioissantes.

A cela près, ce sont choses charmantes; Sous h ciel n'est un plus bel animal.

Je n'y comprends le sexe en général.

Loin de cela ; j'en vois peu d'avenantes. Pour cel'es-ci, quand elles sont aimantes *, J'ai les desseins du monde les meilleurs : Les autres n'ont qu'à se pourvoir ailleurs.

1. Dans l'édition de 1671, il y a ici charmantes; mais beaucoup d'exemplaires contiennent une correction manuscrite du temps remplaçant la syllabe char par la syllabe aij, correction manuscrite qu'on |)eut attribuer à La Fontafne. Nous n'avons donc pas à hésité à adopter le mot ayinantes, qui est évidemment la boune leçon.

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