‹ ContesChapitre 4 sur 193 · NOUVELLE TIRÉE DE MACHIAVEL · texte numérisé non relu

NOUVELLE TIRÉE DE MACHIAVEL

Au présent conte on verra la sottise D'un Florentin. Il avoit femme prise, Honnête et sage, autant qu'il est besoin, Jeune pourtant, du reste toute belle :

Et n'eût-on cru de jouissance telle Dans le pays, ni même encor plus loin. Chacun l'aimoit, chacun la jugeoit digne D'un autre époux : car, quant à celui-ci, Qu'on appelloit Nicia Galfucci, Ce fut un sot en son temps très-insigne. Bien le montra lorsque, bon gré, mal gré. Il résolut d'être père appelé ; Crut qu'il feroit beaucoup pour sa patrie S'il la pouvoit orner de Galfuccis.

Sainte ni saint n'étoit en paradis Qui de ses vœux n'eût la tête étourdie ;

«9 TBOISIÈME PAKTJE,

Tous ne savoient où mettre ses présents.

Il consultoit matrones, charlatans,

Diseurs de mots, experts sur cette affaire:

Le tout en vain, car il ne put tant faire

Que d'être père. Il étoit buté là,

Quand un jeune homme, après avoir en France

Étudié, s'en revint à Florence,

Aussi leurré * qu'aucun de par delà ;

Propre, galant, cherchant partout fortune,

Bien fait de corps, bien voulu de chacune.

Il sut dans peu la carte du pays;

Connut les bons et les méchants maris.

Et de quel bois se chaufToient leurs femelles*,

Quels surveillants ils avoient mis près d'elles,

Les si, les car, enfin tous les détours;

1. Terme de fauconnerie, qui veut dire bien dressé : il signifie ici rasé. Machiavel dit :

Un giovane, Callimaco Guadagni,

Venulo or da Parigi, Abita là in quella ^>iI^stEa porta.

Costui, fra tutti gli altri buoD compagni,

A' s-gni ed a' vesiiyi L'oDor di genlilezza e pregio porta.

( Mandragola, prologo.)

« Un jeune homme, Callimaco Guadagni, venu de Paris tout récemment, demeure là, à cette porte, sur la gauche. Parmi les autres bons compagnons, celui-ci a fait ses preuves et donné des exemples qui lui ont mérité l'honneur et le prix de la galanterie. »

2. Expression proverbiale, pour dire quelle était leur conduite, oa ce qu'elles étaient capables de faire.

Gomment gagner les confidents d'amours,

Et la nourrice, et le confesseur même,

Jusques au chien: tout y fait quand on aime*;

Tout tend aux fins, dont un seul iota

N'étant omis, d'abord le personnage

Jette son plomb ^ sur messer Nicia

Pour lui donner l'ordre de cocuage.

Hardi dessein! L'épouse de léans',

A dire vrai, recevoit bien des gens ;

Mais c'étoit tout: aucun de ses amants

Ne s'en pouvoit promettre davantage.

Celui-ci seul, Callimaque nommé,

Dès qu'il parut fut très-fort à son gré.

Le galant donc près de la forteresse

Assied son camp, vous investit Lucrèce,

Qui ne manqua de faire la tigresse

A l'ordinaire, et l'envoya jouer*.

1. Dans les Femmes savantes, dont la représentation eut lieo en 1672, c'est-à-dire un an après la publication de la troisième partie des Contes, Molière dit :

Vous devez vous forcer à quelque complaisance. Un amant fait sa cour oii s'attache son cœur ; Il veut de tout le monde y gagner la faveur ; Et pour n'avoir personne à sa flamme contraira, Jasqu'au chien du logis il s'efiforce de plaire.

(Acte I, scène in.)

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