Le pasteur en question
nS QLATRif-ME PARTIE.
— Très-volonliers, reprit l'autre manant;
Mais tu sais bien que notre ménag-re
Est la plus belle : or çà, sire Oudinet,
Sera-ce trop s'il donne son mulet
Pour le retour? — Mon mulet? et parguente.
Dit le premier des villageois susdits,
Chacune vaut en ce monde son prix;
La mienne ira but à but pour la tienne :
On ne regarde aux femmes de si près.
Point de retour, vois-tu, compère Etienne.
Mon mulet, c'est... c'est le roi des mulets.
Tu ne devrois me demander mon âne
Tant seulement : tioc pour troc, touche là. »>
Sire Oudinet, raisonnant sur cela,
Dit : « Il est vrai que Tienneite a Sur Jeanne
De l'avantage, à ce qu'il semble aux gens ;
Mais le meilleur de la bête, à mon sens.
N'est ce qu'on voit : femmes ont maintes choses
Que je préfère, et qui sont lettres closes;
Femmes aussi trompent assez souvent ;
Jà ne les faut éplucher trop avant.
Or sus, voisins, faisons les choses nettes.
Vous ne voulez chat en poche donner *
Ni l'un ni l'autre; allons donc confronter
1. Acheter cliat en poche est une c:xpression proverbiale, pour dire acheter une chose sans la connaître, sans l'avoir vue.
LES TU0Qur:uRS. ri3
Vos deux moitiés comme Dieu les a faites, n
L'expédient en fut goûté de tous.
Trop bien voilà messieurs les deux époux
Qui sur ce point triomphent de s'étendre :
« Tiennette n'a ni suros ni malandre\
Dit le second. — Jeanne, dit le premier,
A le corps net comme un petit denier;
Ma foi, c'est bàme*. — Et Tiennette est ambroise^,
Dit son époux; telle je la maintien. »
L'autre reprit : « Compère, tiens-toi bien ;
Tu ne connois Jeanne ma villageoise ;
Je t'avertis qu'à ce jeu... m'entends-tu? »
L'autre manant jura : « Par la vertu \
Tiennette et moi nous n'avons qu'une noise,
1. Expression proverbiale tirée de Tart vétérinaire. Le swos est une tumeur qui vient à. la jambe du cheval, et la malandre une crevasse qui se manifeste au genou du môme animal.
2. C'est baume. Les gens de campagne, surtout en Normandie, disent bâme. On disait autrefois basme pour baume, et embasme pour embaume.
Au point du jour vey son corps amoureux, Entre deux draps plus odorans que basmc.
( Ma ROT, Rondeaux, xu.) En la baisaat m'a dit : « Amy sans blasme, Ce seul baiser, qui deux bouches embasme, Lei arres sont du bien tant espéré. »
( Marot, Rondeaux, xliii.)
3. Est ambroisie. On trouve atnbroise pour ambroisie dans nos vieux auteurs. ( Voyez Roquekort, Dictionnaire de la langue romane, t. I, p. 57.)
-4. Le mot Dieu roslant sous-entendu; juron populaire.
ni QUATRIÈME PAHTIE.
C'est qui des deux y sait de meilleurs tours;
Tu m'en diras quelques mots dans deux jours.
A toi, compère. » Et de prendre la tasse,
El de trinquer. « Allons, sire Oudinet,
A Jeanne; tôp. Puis à Tiannette; masse». »
Somme qu'enfin li soute ^ du mulet
Fut accordée, et voilà marché fait.
Notre notaire assura l'un et l'autre
Que tels traités alloient leur grand chemina
Sire Oudinet étoii un bon apôire,
Qui se fit bien payer son parcheinin.
Par qui payer? Par Jeanne et pai- Tiennette :
11 ne voulut rien prendre des maris.
Les villageois furent tous deux d'avis Que pour un temps la ch se fût secrète; Mais il en vint au curé quelque vent.
11 prit aussi son droit : je n'en assure, Et n'y étois; mais la vérité pure Est que curés y manquent peu souvent.
Le clerc non plus ne fit du sien remise :
1. Dans l'édition à part, on lit tôpe. Mais alors le vers a une syllabe de trop : c'est pourqi oi dans le recueil de 1674, de 1675 et de 1676. La Fontaine a, par licence poétique, retranché Te. Tôpe et ))tâsse sont des mots empruntés au vocabulaire des joueurs : masse désigne l'enjeu ; pour l'accepter, on dit tôpe.