‹ ContesChapitre 81 sur 193 · Gaillarde, éveillée · texte numérisé non relu

Gaillarde, éveillée

Anne ne craignoit rien : des saules la couvroient

Gomme eût fait une jalousie ; Çà et là ses regards en liberté couroient

Où les portoit leur fantaisie; Çà et là, c'est-à-dire aux différents attraits

Du garçon au corps jeune et frais, Diane, poli, bien formé, de taille haute et drète *,

Digne enfin des regards d'Annète.

D'abord une honte secrète

Li fit quatre pas reculer;

L'amour huit autres avancer :

Le scrupule survint, et pensa tout gâter.

Anne avoit bonne conscience ; Mais comment s'abstenir? Est-il quelque défense

Qui l'emporte sur le désir, Quand le hasard fait naître un sujet de plaisir? La belle à celui-ci fil quelque résistance;

A la fin ne comprenant pas

Gomm ' on peut pécher de cent pas. Elle s'assit sur l'herbe, et, très-fort attentive,

Annette la contemplative Regarda de son mieux. Quelqu'un n'a-t-il point vu

1 Puur droite.

Dans les éditions de 167 i, 1075 et 1G75, La Fontaine a mts drèle, et il a retranché un l à Annette, que partout ailleurs il écrit par un double (. On voit que le poët • était préoccupé de rimer pour les yeux.

Gomme on dessine sur nature?

On vous campe une créature, Une Eve, ou quelque Adam, j'entends un objet nu; Puis force gens, assis comme notre bergère, Font un crayon conforme à cet original. Au fond de sa mémoire Anne en sut fort bien faire

Un qui ne ressenibloii pas mal.

Elle y seroit encor si Guillot (c'est le sire) Ne fût sorti de l'eau. La belle se retire A propos ; l'ennemi n'étoit plus qu'à vingt pas. Plus fort qu'à l'oi'dinaire; et c'eût été grand cas

Qu'après de semblables idées

Amour en fut demeuré là :

Il comptoit pour siennes déjà

Les faveurs qu'Anne avoit gardées.

Oui ne s'y fût trompé? Plus je songe à cela, Moins je le puis comprendre. Anne la scrupuleuse \'osa, quoi qu'il en soit, le garçon régaler, Ne laissant pas pourtant de récapituler Les [)oints qui la rendoient encor toute honteuse.

Pâques vint, et ce fut un no'ivel embarras. \nne, faisant passer ses péchés en revue, Comme un passe-volant' mil en un coin ce cas;

1. On appelait passe-volants de faux soldats qui venaient remplir les cadres dans les revues, pour tromper les commissaires examinateurs et tojcher la paye au profit du capitaine.

Mais la chose fut aperçue.

Le curé, messire Thomas, Sut relever le fait; et, comme l'on peut croire, En confesseur exact il fit conter l'histoire. Et circonslancier le tout fort amplement

Pour en connoître l'importance, Puis faire aucunement cadrei* la pénitence, Chose oj ne doit errer un confesseur prudenL

Celui-ci malmena la belle :

« Être dans ses regards à tel point sensuelle !

C'est, dit-il, un très-grand péché; Autant vaut l'avoir vu que de l'avoir t mché. »

Cependant la peine imposée

Fut à souffrir assez aisée; Je n'en parlerai point : seulement on saura Que messieurs les curés, en tous ces cantons-là, Ainsi qu'au nôtre, avoient des dévots et dévotes.

Qui, pour l'examen de leurs fautes, Leur payoient un tribut, qui plus, qui moins, selon

Que le compte à rendre étoit long.

Du tribut de cet an Anne étant soucieuse. Arrive que Guillot pèche un brochet fort grand:

Tout aussitôt le jeune amant Le donne à sa maîtresse ; elle, toute joyeuse,

Le va porter du même pas

An curé messire Thomas.

Il reçoit le pré.seni, il l'adinire; et le drôle D'un petit coup sur l'épaule La fillHte régala, Lui sourit, lui dit : « Voilà Mon fait, joignant à cela D'autres petites aiïaires. »

C'étoit jour de Galende *, et nombre de confrères Dévoient dîner chez lui. « Voulez -vous doublement

M'obliger? dit-il à la belle ; Accommodez chez vous ce poisson proraptement, Puis l'apportez incontinent :

Ma servante est un peu nouvelle. »

Anne court ; et voilà les prêtres arrivés. Grand bruit, grande cohue : en cave on se transporte. • Aucuns des vins sont approuvés ;

Chacun en raisonne à sa sorte.

On met sur table, et le doyen Prend place, en saluant toute la compagnie. Raconter leurs propos seroit chose infinie;

Puis le lecteur s'en doute bien.

On permuta cent fois sans permuter pas une. Santés, Dieu sait combien ! chacun à sa chacune But en faisant de l'œil : nul scandale. On servit Potages, menus mets, et même jusqu'au fruit,

1. C'est un jour où les curés du diocèse s'assemblent pour parler des affaires communes, chez quelqu'un d'eux, qui leur donne à dîner ordinairement; et cela se fait tous les mois. (Note de La Fontaine.)

Sans que le brochet vint ; tout le dîner s'achève Sans brochet, pas un brin. Guillot, sachant ce don, L'avoit fait rétracter pour plus d'une raison. Légère de brochet la troupe enfin se lève. Qui fut bien étonné? qu'on le juge. Il alla

Dire ceci, dire cela

A madame Anne le jour même, L'appela cent fois sotte; et, dans sa rage extrême, Lui pensa reprocher l'aventure du bain.

(( Traiter votre curé, dit-il, comme un coquin ! Pour qui nous prenez-vous? Pasleurs, sont-ce canailles?»

Alors, par droit de représailles,

Anne dit au prêtre outragé :

« Autant vaut l'avoir vu que de l'avoir mangé. »

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