LE DIABLE DE PAPEFIGUIÈRE
Parlant, lecteurs, si quelqu'un se présente A vos regards ayant face riante, Couleur vermeille, et visage replet.
Taille non pas de (luehjue niingrelet*, Dire pourrez, sans (jue l'on vous condamne, Cettui me semble, à le voir, papimane.
Si, d'autre part, celui que vous verrez N'a l'œil riant, le corps rond, le teint frais, Sans hésiter, qualifiez cet homme Papefiguier. Papefigue se nomme L'île et province où les gens autrefois Firent la figue- au portrait du saint-père: Punis en sont, rien chez eux ne })!iispère; Ainsi nous l'a conté maître François.
L'île fut lurs donnée en apanage A Lucifer ; c'est sa maison des champs.
1. Mnigrelet, homme maigre et débile; c'était la forme populaire du mot maigrelet.
2. C'est-à-dire, firent grimace au portrait du saint-père. Faire la figue, c'est proprement montrer à quelqu'un le poing fermé, le pouce passant entre l'index et le second doigt. Krantz, Rabelais, Paradin, et ensuite un grand nombre d^âuteurs plus modernes qui ont copié Rabelais, donnent à cette locution une origine ridicule, qui est démentie par tous les faits de l'histoire. Celte locution est bien ancienne, puisqu'on la rel rouve dans la langue romane, et dans le roman de JaufJ're, composé, selon M. Raynouard, au plus tard au commencement du xiii'' siècle :
li li fes la fiya denant ; Tenetz, dis el, en vostra gola.
(Raynouard, Clfiix de paé.ties (fiiy maies des lioubadours, t. I, p ;«9, fct t. II, p. 2tG. )
Elle est aussi dans la Divine Comédie, de Dante.
On voit courir par tout cet héritage
Ses commensaux, rudes à pauvres gens,
Peuple ayant queue, ayant cornes et grifies,
Si maints tableaux ne sont point apocryphes.
Avint un jour qu'un de ces beaux messieurs
Vit un manant rusé, des plus trompeurs,
Verser* un champ, dans l'île dessus dite.
Bien paroissoit la terre être maudite,
Car le manant avec peine et sueur
La retournoit et faisoit son labeur.
Survient un diable à titre de seigneur ;
Ce diable étoit des gens de l'Évangile *,
Simple, ignorant, à tromper très-facile,
Bon gentilhomme, et qui, dans son courroux,
N'avoit encor tonné que sur les choux' :
Plus ne savoit apporter de dommage.
« Vilain, dit-il, vaquer à nul ouvrage
iS'est mon talent : je suis un diable issu
De noble race, et qui n'a jamais su
Se tourmenter ainsi que font les autres.
Tu sais, vilain, que tous ces champs sont nôtres ;
Ils sont à nous dévolus par l'édit