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HISTOIRE CONJUGALE

Rien n'égale en beautés de tous genres la noble et ancienne habitation du vicomte de Lagarde. Le château n'est qu'à huit petites lieues de Paris, dans un village dont nous tairons le nom par égard pour le curé. Maintenons toujours la paix et la concorde entre les autorités d'une même commune, et ne brouillons pas le château et le presbytère.

Il serait difficile de trouver quelque part, même à Meudon, un parc mieux ombragé et plus obscur, des sentiers plus perdus dans des masses de feuillage, des allées plus rêveuses qu'au château de Lagarde. Le portique de la maison est sonore ; l'écurie est chaude, encombrée par le fourrage ;

l'écho des voûtes protège le robuste hennissement des chevaux. Dans les cours nettes et spacieuses, on entend bouillonner la fontaine. Ici des griffons au niais sourire, vieux enfants du XVIII* siècle contemporains des magots de la cheminée, laissent s'échapper à regret un mince filet d'eau de leur gueule entrouverte ; là, des tètes de bronze sourcilleuses et renfrognées, ornements de l'Empire, qui aimait le fer, renvoient l'eau à gros bouillons dans des cuves de marbre. Il y a de l'eau... même dans la rivière du jardin, très honorable rivière pour un particulier ; des brochets effilés et des carpes limoneuses y passent de loin en loin en furetant. Du reste, point de gibier dans les fourrés du pare, à peine quelque pigeon échappé de la basse-cour.

Ce n'est donc pas une de ces habitations modernes, construites haut et bas au cours de la rente, avec des statues de plâtre, une façade peinte en jaune, un toit à l'italienne, et précédées de quelques pieds de terrain disposés en jardin anglais. Vous trouverez au château de Lagarde je ne sais quelle bonne odeur de féodalité oubliée à dessein. Le port de la maison a quelque chose d'antique et de seigneurial. Les murs sont couverts d'un épais manteau de lierre; les pierres de taille, grises et cendrées, sont encadrées de mousse; souvent môme

les pavés des cours ne se refusent pas quelques touffes d'herbe. Le château est éloigné de la route et noblement assis au milieu de son parc, qui s'ouvre, en quelques endroits, sur des chemins écartés auxquels il communique par des grilles chargées de rouille. J'aime les grilles qui coupent la monotonie d'un chemin. Le mendiant qui passe, dans la chaleur, va coller son visage à ces barreaux de fer, et il regarde niaisement le domaine ; il sourit de regret en apercevant, lui sans chapeau, une ceinture et un chapeau de paille oubliés sur un banc de mousse ou sur un siège de bois à demi vermoulu, qui borde l'allée fleurie et coquette dont les flancs seuls se laissent voir.

Ce jour-là , vers l'automne , quand l'oiseau chante encore, quand l'arbre en est à sa dernière verdure, quand la rose se tient de toutes ses forces pour rester belle, ce jour-là il y avait un grand déjeuner au château de Lagarde : déjeuner d'hommes mariés échappés aux pièges décevants de la jeunesse. Chacun des convives, tout fier de son nouvel état de marié, avait vanté son bonheur à l'envi. Pendant tout le repas, ils criaient tous au choc joyeux des verres, comme un chœur d'opéra qui détonne : « Vive! trois fois vive le mariage! Qui oserait soutenir que nous ne sommes pas les heureux de la terre? Et qu'on ne vienne pas sur-

tout nous parler du célibat, cet infâme purgatoire où l'on risque chaque jour son honneur, sa fortune et sa vie ! Quand le célibataire de trente ans possède la femme la plus coquette de Paris, c'est-àdire à peu près la plus laide, une jument à tous crins et des cigares des quatre parties du monde, que lui reste-t-il à désirer ? Or, quand nous touchons au terme de nos vœux, quand nous avons dépensé tous nos souhaits , c'est que nous avons aussi dépensé toute notre vie. Ce moment-là, c'est le néant, c'est la mort, c'est le revers déteint et décoloré de toutes les joies et de tous les plaisirs. L'homme le plus heureux est celui qui garde toujours en réserve un raisonnable contingent de désirs à satisfaire. Or, le mariage peut nous maintenir dans cette tiède et moyenne température de désirs modérés, et nous payer à échéances convenables la somme de bonheur que cette vie nous promet. »

Puis on buvait et l'on tenait agréablement d'autres propos de la même philosophie. — C'est une triste chose, direz- vous, lorsqu'on en est venu à provoquer les plaisirs, à les faire venir à point nommé, à régler cela comme on règle une pendule qui retarde toujours. Qu'est-ce qu'une orgie? C'est le triomphe de la satiété, c'est l'apothéose de l'ennui. Tout est prévu, tout est arrangé d'avance dans

la débauche : du vin, des femmes, des fleurs et des femmes disposées avec symétrie, puis le hoquet du vin et la tète qui vacille ; voilà tout. L'orgie, c'est une prétention menteuse de réunir en bloc toutes les joies, tous les prestiges du monde, l'esprit, la folie, l'abandon, les grâces. On met en même temps le vin dans la glace, et dans sa tête les bons mots du festin. Le sein demi-voilé, l'œil humide, la bouche qui sourit, tout est prêt. Mais qu'importe 1 il faut boire le vin tiré, il faut subir ces sourires stéréotypés. On demande plus que tout cela ne peut donner; on s'est préparé longtemps d'avance ; on s'est battu les flancs au plaisir qui va naître ; on a pris de son mieux toutes ses mesures, en sorte que notre sang-froid, aux prises avec l'ivresse, malgré toute sa bonne volonté, ne parvient jamais à succomber. On sort ennuyé, rassasié, plein jusqu'à la gorge, et chacun dit à son voisin, de son voisin : « Mon Dieu, qu'il est laid! » Et il se trouve que tout le monde a raison. Ainsi célébraient leur position nouvelle cinq jeunes mariés ; ils maudissaient tout haut et dans ses moindres détails leur vie passée , peut-être pour avoir le droit de la regretter tout bas. C'était un torrent de louanges presque forcées sur la félicité conjugale. Les vins et les liqueurs circulaient lentement et sans enthousiasme ; d'ailleurs tous

avaient fait effort pour conserver leur dignité maritale, et ils s'étaient arrêtés à cet état de demiivresse dans lequel l'esprit est obligé de veiller de près sur ses moindres pas, de crainte de tomber dans une embûche. Il y a un moment de raisonnement sans réplique et de logique invulnérable entre deux vins; toutefois plusieurs de nos maris sentaient déjà leurs cheveux se dresser sur la tète. Le papier de la salle à manger, orné de bacchanales animées et de danses flamandes, entraînait ces cœurs encore peu dégagés du levain de la première jeunesse et leur faisait prendre mille poses lascives. L'immense pelouse que l'on entrevoyait à travers le vitrage semblait hérissée d'arbres étrangers, de sapins ardus, d'aloès, de plantes rares aux mille dards ; champêtre fascination que donne le vin, le vin, ce jovial compagnon qui se fait paysan, grand seigneur, artiste, tout ce qu'on veut, pourvu qu'il reste, lui, le roi du monde matériel, le vin !

Ils vantaient donc la destinée conjugale avec le fanatisme de nouveaux convertis qui ne croient pas tout à fait à leur dieu nouveau, étalant en quelque sorte le mariage dans son pédantisme, ses scènes banales et ses lieux communs; citant avec attendrissement ces riens mystérieux , ces mignardises élégantes, ces sobriquets amoureux

dont s'affublent les jeunes époux dans l'inexpérience de leur tendresse du premier jour.

« Moi, disait l'un, j'apprends à épeler a ma petite fille d'après une nouvelle méthode; je joue tous les jours deux heures de serinette pour endormir noire volière, et je lis a ma femme l'Amour maternel de Millevoye, pour la mettre au fait de ses devoirs.

— Je suis artiste en peinture, s'écriait un autre, Alphonsine me sert de modèle et pose déjà a ravir. Ne me parlez plus de ces indignes prostituées, les modèles de mes premiers ouvrages, qui se mettent toutes nues pour un petit écu à l'heure, bonnes filles du reste et fort belles quelquefois, mais bonnes tout au plus pour des orgies d'atelier. Alphonsine me tient lieu d'elles toutes; je retrouve tous mes effets de tableau dans nos extases, dans nos plus délicieux tète-à-tête. Alphonsine est mon idéal, mon rêve, ma Galatée toute faite, tout animée, toute préparée à l'amour. » Disant cela, il but un grand verre de vin de Champagne.

« Moi, messieurs, disait un troisième, ma femme est poète et païenne comme Voltaire ; Corinne est son nom de baptême, ni plus ni moins ; c'est un beau nom ! Elle compose des vers jour et nuit sur les premiers sujets venus, sur la pluie, sur le beau temps, sur l'hyménée, sur l'enfance, sur moi-

même, moi qui vous parle ! Me serais-je douté qu'il y aurait un jour du génie dans mon ménage, et que la sainte poésie dût entrer dans la communauté et venir, accroupie à mon fover, écumer mon pot-au-feu, moi, Joseph, qui ai manqué la conquête d'une baronne parce que, l'hiver dernier, en sortant de l'Opéra, je lui glissai furtivement un billet sans orthographe!

— Parbleu î s'écria Prosper de Lagarde, l'amphitryon, impatienté de tous leurs épithalames; moi aussi, je veux me convaincre tout haut de mon bonheur. Certes, Messieurs, vos tableaux de bonheur domestique sont d'une séduisante couleur; reste à savoir si vos tableaux ne sont pas flattés et si le talent de l'artiste n'a rien déguisé. Moi, mes maîtres, je fais mieux que vous ; je ne pense pas, j'agis; je ne décris pas un tableau, je le montre; je n'élève pas en l'air le fantôme de mon bonheur, je le fais toucher au doigt. Ma femme est là-bas, au bout de la galerie, dans sa chambre, retirée au milieu de ses fleurs; ma Suzanne, ma chaste et jolie femme! l'orgie lui fait peur, même chez elle; elle fuit le bruit du monde. Elle est si frêle, ma foi! Vive la vertu des femmes légitimes! Il n'y a que cela de réel dans le bonheur du monde. La mienne, Messieurs, ne se nomme pas tout à fait Lucrèce, mais Suzanne, pour vous servir. »

ONE FIN D'AUTOMNE l-T

Ce qui fut dit fut fait. On voulut voir tout le bonheur que ce mari voulait montrer; on voulut surprendre cet intérieur conjugal. Prosper faisait pour ses amis ce que le roi Candaule avait fait pour son confident Gygès. Les convives acceptèrent donc avec empressement la proposition de Lagarde.

Ils quittèrent la table tant bien que mal et, Prosper commandant la troupe, ils arrivèrent sur la pointe du pied, par une longue file d'appartements, à une porte vitrée à peine protégée par un léger rideau de soie. Prosper souleva le rideau d'une main légère et d'un air satisfait, se rangeant poliment pour -que tout le monde pût tout voir; en sorte qu'ils purent contempler à loisir la jeune vicomtesse, à peine vêtue d'une robe du matin, lâche et flottante, assise sur un sofa, sans prétention, auprès d'un jeune homme qui tenait sa tête près de la sienne, une main passée dans ses cheveux, fatiguant capricieusement une boucle tombante...

Leurs lèvres se touchaient !

Mme de Lagarde, pauvre femme! Elle était dans ces heureux moments de passion où la passion s'oublie, où l'amour rêve tout éveillé, où une femme ne voit rien de ce qui l'approche. Cependant, les yeux fixés sur le beau jeune homme, elle

vit fort bien à travers la croisée les convives l'œil fixé sur elle. 0 pitié! Alors raie poussa un grand cri : le jeune homme s'élança par une fenêtre et disparut.

Prosper, laissant tomber le coin du rideau, regarda en souriant ses cinq amis... stupéfaits comme lui.

11 les reconduisit en silence jusqu'à la porte de son parc; aucun d'eux n'osa risquer un mot de consolation ou de blâme ; ils se séparèrent sans même se donner une poignée de main.

Les voitures parties, le vicomte ferma luimême la grille du parc, qui fit entendre sa chanson accoutumée en tournant sur ses gonds. Il regagna le château.

Heureusement l'avenue qui menait au château était longue et déserte. Le vicomte de Lagarde était fort laid, chauve, grêlé, n'ayant pour lui qu'un œil brillant et des dents charmantes ; mot qui semble inventé pour les femmes et qu'elles seules savent prononcer. Dans le monde il passait pour peu spirituel, soit qu'il fût réellement dénué d'esprit, soit qu'il aimât mieux le garder pour lui seul, en jouir lui tout seul, au lieu de Je dépenser dans les cercles à la mode pour amuser les autres ; on lui reprochait d'être trop réservé, peu communicatif, d'être ce qu'on appelle d'un caractère en

dedans en un mot, et enfin de n'avoir aucune des qualités qui flattent les femmes, première condition pour en être aimé.

Il avait toujours désespéré d*ètre aimé de sa Suzanne, jeune blonde de seize ans qu'il avait épousée d'abord pour ses grands yeux bleus, sa bouche rose, et aussi beaucoup pour sa riche dot, qui valait mieux, de l'avis même des gens les plus désintéressés, que tous les grands yeux bleus du monde. Il avait été obligé de passer à la jeune femme bien des folies, bien des caprices d'enfant gâté, qui contrastaient avec le ton grave et sérieux d'un homme mûri par de longues années de plaisirs. Toutefois, le vicomte trouvait un peu forte cette dernière étourderie de sa Suzanne ; celte fois son honneur était compromis, compromis devant tous, et sur ce point, tout sceptique qu'il était, il entendait raillerie moins que personne. La fidélité de leur femme, c'est encore aujourd'hui un préjugé égal à celui du duel pour les honnêtes gens.

C'en était donc fait atout jamais de ses illusions conjugales. Et pourtant Prosper, à travers les souvenirs du festin, cherchait encore à douter de la fatale scène : il croyait à une vision, à une chimère inventée par une fièvre d'ivresse; mais cette même ivresse, ce guide si sûr et si fidèle à cer-

taines occasions, lai apportait exactement toute celte hisloire qui l'inquiétait, lui retraçant cruellement chaque circonstance, ne lui faisant grâce d'aucun détail. Il revoyait toute cette scène si gracieuse à voir, et que Greuze eût enviée : cette jeune femme à demi renversée entre les bras d'un beau jeune homme, ivre d'amour! Scène bien faite pour les yeux d'un artiste qui voit tout en beau; bien triste scène pour un mari!

m Mon destin est écrit là-haut, pensait-il : voici enfin ma femme qui me trahit pour un autre, et cet autre vaut sans doute cent fois mieux que moi. Tout est dans l'ordre, hélas! » Puis il continuait, pensant tout haut :

« Où en est la journée maintenant? Il est six heures du soir, car j'entends la cloche du village qui sonne la prière de sa voix grêle et cassée. C'est la fin d'une rêveuse soirée d'automne. Voilà bien le parc de mon père qui est à moi, voilà bien mes jeunes allées d'acacias et de tilleuls, mes bordures de thym qui répandent sur mes pas leur senteur vulgaire, mes roses éplorées qui s'effeuillent sur les pelouses, mes longs peupliers, maigres et effilés, entrant à peine dans leur puberté, qui semblent se pencher l'un vers l'autre pour se murmurer à l'oreille un secret d'amour et cet essaim de moucherons qui voltigent là-bas

sur l'eau, et ces insectes qui sifflent dans les buissons, et ces voix de ramiers, sourdes et confuses, sous les voûtes épaisses du feuillage, d'un si beau vert aux approches de la nuit! A ces parfums, à ces bruits qui se croisent, à ces murmures confus de la soirée, je reconnais le signal d'adieu, l'heure d'extase d'un beau jour qui va finir.

« Au dehors, dans les prairies voisines, c'est le bruit des chèvres qui agitent leurs sonnettes ; c'est le trot des vaches que les petites filles chassent devant elles, leurs souliers à la main ; c'est la chanson des jeunes enfants revenant avec de gros paquets d'herbe sur la tète; j'entends mes chevaux qui se couchent à grand bruit au fond de leur écurie, et, dans le lointain, le marteau des forgerons du village, qui semble comme le bruit d'un balancier battre la mesure et régler le mouvement de toute cette scène. Hélas! je reconnais la nature qui nous rend plus sensibles à ses touchants spectacles quand nous avons dans l'âme quelque peine secrète et qu'une tristesse nous serre le cœur. Il semble alors qu'il faille se recueillir et saluer pour la dernière fois les vases pleins de fleurs de sa cour, les marronniers domestiques et le rideau de vigne qui embaume d'une odeur de feuillage le chaste seuil du logis. »

En entrant dans la salle a manger, il fut dés'a-

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gréablement surpris de retrouver les débris de son déjeuner d'amis. Rien n'avait été dérangé; l'air de l'appartement gardait encore une odeur de vins éventés, de mets évaporés, de poisson, de gibier, de truffes, de cilron. Il s'arrêta, il se prit à sourire, en croisant les bras, sur ce triste champ de bataille jonché de bouteilles à demi vidées, de serviettes froissée-, de débris de verres à vin de Champagm . Il crut voir encore ses sots convives vantant leurs femmes en s'abreuvant de ses vins; tandis que la sienne, à lui qui se fiait à elle, la sienne! Suzanne'.. « allons, se dit-il, je suis fou. » Et il marcha droit à l'appartement de sa femme.

Tout était si doux avant d'arriver à la chambre à coucher de Mme de Lagarde : il y avait dans chaque pièce une telle odeur de fleurs d'automne, dont les parfums portent au cœur, caressants comme une femme qui est prête à vous trahir; les pendules de bronze doré, les vases de cristal, les lustres où se brisaient les clartés du soleil couchant, tout ce luxe fiais et fragile du jeune ménage semblait au vicomte si calme et si adorant, qu'il ne sentit en lui-même aucune pensée de haine ou de vengeance; il était déjà aguerri contre le crime de sa femme et, par un sentiment d'orgueil bien excusable, il s'estimait heureux de pouvoir braver en face une convention sociale.

la plus forte des conventions sociales. Quel héros !

Il trouva sa femme dans une posture demi-tragique, égarée, échevelée, assez disposée à lui donner une scène de désespoir. Elle avait à ses côtés une arme d'Asie, énorme lame recourbée à égorger un Turc, qu'elle avait empruntée à l'armoire des curiosités ; dans la bibliothèque et sur un guéridon, près d'elle, croupissait dans un pot de terre un breuvage de couleur grisâtre, raisonnablement dangereux, espèce de composition de ménage, vrai poison de femme de chambre.

« Tenez, choisissez, du fer ou du poison, Monsieur!... » lui dit-elle tout à coup, comme cela se dit à l'Ambigu. Prosper ne put s'empêcher de sourire; il avait lui-même imaginé cette phrase à l'avance : « Mon amie, lui dit-il doucement, voici une lame qui peut fort bien devenir cruelle et une liqueur que je soupçonne fort d'être du poison; mais que signifient tous ces instruments de désespoir et de mort? Jnslruisez-moi, je ne saurais saisir à moi seul le sens de tout ceci. »

La vicomtesse le regarda d'un air incrédule; c'était la première fois qu'elle s'arrêtait à le contempler, la première fois qu'elle se sentait le besoin d'avoir une opinion arrêtée sur le compte de son mari, tant elle y avait peu songé jusqu'alors.

« Je conçois cela, pensa-t-elle : il fait de l'ironie pour commencer, il joue la surprise pour commencer; tout à l'heure la colère aura son tour. » a Mais enfin, je suis coupable. Monsieur!

— Je vous l'accorde, Madame, dit le vicomte.

— Dites, Monsieur, dites-le tout de suite, quel sera mon châtiment? car, en pareil cas, le mari prévient la loi pour rendre sa vengeance plus terrible et plus vive. Ma faute est irrémissible; je n'ignore pas de quel nom le monde la flétrit!

— Adultère, interrompit Prosper, adultère; cela s'appelle adultère dans les romans et dans le Code pénal. C'est un mot auquel on s'apprivoisera difficilement, Suzanne, ajouta-t-il en se plaçant auprès d'elle sur le canapé. Mais, non contente de la chose en elle-même, voulez-vous m'en imposer le pénible attirail? »

Et il tenait dans sa main la main tiède de sa femme. Suzanne avait olé ses bagues, signe dramatique de malheur et de désespoir. Quand une femme dégarnit ses doigts et enlève ses bagues une à une. on dirait un soldat condamné à mort qui ôte sa cravate et sa giberne.

Hélas! dit-elle languissamment, vous voulez me punir à force d'égards, m'accabler de ma faute, et m'assassiner par des galanteries moqueuses et des marques d'amour que je ne mérite plus!

— Que vous êtes injuste, ma femme, répondait Prosper; vous me supposez, bien à tort, les plus noires intentions. Peut-être ne seriez-vous pas très fâchée de me voir lever contre vous ce coutelas de Barbe-Bleue dont vous avez eu soin de vous munir. C'est un enfantillage inexcusable, ma jolie Lucrèce. Vous feriez mieux, je vous jure, de me savoir quelque gré de la manière dont je prends tout ceci; car enfin, je n'ai pas oublié que, tout à l'heure, un autre ici, tantôt, mes amis présents devant moi, était assis sur un canapé, près de vous comme moi! Mais où donc est-il, le séducteur, l'infâme! que je le tue, que je me venge en même temps de vous et de lui ! »

Et il marchait dans la chambre le couperet en main; puis, quand il eut bien fait la grosse voix et les grands yeux, il revint s'asseoir en souriant près de sa femme. Il y avait, dans cet acte subit de Prosper, un mouvement de plaisanterie forcée qui fit mal à Suzanne. Il lui semblait que son mari voulait lui dire : « Voyez, je veux rire de votre faute; pourtant vous sentez que j'en plaisante mal, que je n'en puis rire qu'à demi. » Elle était attendrie et comprenait confusément que l'intention de son mari était de tout oublier. Mais comment vivraientils ensemble désormais? Quel devait être leur sort futur? C'était là ce qu'il s'agissait d'éclaircir.

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u Vous me pardonnez? » dit-elle à tout hasard en prenant la main de Prosper par un geste d'amour, une de ces avances intempestives que les femmes emploient souvent si gauchement, auxquelles pourtant on cède et on feint de se laisser prendre, car elles s'irriteraient beaucoup si elles vous voyaient résister à ces choses qu'elles regardent comme les plus vives attaques et les derniers coups à porter... « Vous me pardonnez donc, Monsieur?

— Mon amie, dit Prosper, rien n'est triste comme un pardon, soit qu'un père le prononce sur la tète de son fils, soit qu'un mari le pose sur le front de sa femme. C'est toujours comme un contrat légal formé entre doux personnes qui tendent à se rapprocher. Pardon ! c'est un mot trop solennel pour en abuser jamais; un simple mot ne saurait avoir la vertu de rappeler l'amitié ou L'amour évanouis, ces sentiments si prompts à s'effaroucher, mais aussi qui reviennent si vite -ans scrupule et sans rancune... A demain! »

Suzanne resta seule dans son appartement, qui communiquait à celui de son mari par une porte d'alcôve. Prosper se garda bien de faire le moindre bruit, de peur de se nuire à lui-même, intervenant en personne aux vagues rêveries de sa femme et aux impressions qu'il lui avait laissées.

Cependant elle se sentait profondément agitée; la conduite de son mari l'occupait et bouleversait sa pauvre tête, si romanesque comme celle de toutes les femmes. Elle s'était dit dans un moment d'ennui :

« J'aurai aussi mon jour de faiblesse, et si mon mari surprend mon séducteur, il me tuera!... » Alors elle avait bâti son drame sur cette donnée; elle avait conduit le drame au quatrième acte, jusqu'à la scène de l'adultère inclusivement; mais à présent la fin du drame n'arrivait pas : son mari ne regorgeait pas sur la place; sa catastrophe lui manquait. Comment faire? Elle eut une heure de distraction et de rêverie, relevant ses cheveux devant sa psyché, effeuillant les roses de ses vases, débouchant ses flacons de cristal.

Enfin elle se coucha, abandonnée à l'espérance que lui avait permise son mari; et, comme elle était pieuse, car elle avait été élevée dans un couvent, elle remercia le Ciel et se mit à faire toutes ses prières, qu'elle n'avait pas dites depuis longtemps. Hélas! le matin même de ce jour fatal, elle avait dit adieu à cette vie innocente, aux souvenirs du couvent, et voilà qu'elle retrouvait, comme dans un songe, toute cette existence qu'elle avait cru perdre. Elle sentait qu'elle avait reçu l'absolution d'un grand péché, elle pleurait, elle trem-

blait; car si son mari se fût irrité contre elle, il eût fallu partir la nuit même avec un étranger, traverser les froides allées du parc avec sa pelisse de bal sur ses épaules nues, quitter sa chambre a coucher qu'elle aimait, ses fleurs, ses vases, son lit de duvet, sa couche de dentelles. Bientôt un sommeil léger la berça dans ses bras; elle eut une mauvaise pensée, une vision bizarre... Prosper!... Frédéric... Sainte Vierge! Elle s'endormit.

Heureusement la journée du lendemain fut belle, et tons deux, le mari et la femme, venus dans le parc de grand matin, se rencontrèrent devant une statue en plâtre de l'Amour, privée d'un index et d'une partie du nez, aux proportions légèrement délayées par la pluie, et dont les ailes étaient brisées. On eût dit, à les voir, deux jeunes amants qui venaient prononcer des vœux aux pieds de quelque statue de la mythologie d'autrefois, du temps d'Emilie et de M. Demoustier.

Ils parcoururent les allées du parc l'un à côté de l'autre, bien simplement, marchant à petits pas, sans se regarder ni trop ni trop peu, et comme ils se seraient promenés la veille au matin, s'ils s'étaient promenés. Ils s'extasiaient de tout ce qu'ils voyaient, remarquant une première feuille desséchée, un nid abandonné, des plumes d'oiseau,

une goulte de rosée scintillante au buisson; ils se souriaient légèrement lorsqu'au détour d'une allée ils rencontrèrent l'haleine suave de l'amandier. Leur promenade fut une promenade d'amour, d'un amour satisfait, mais qui dit : Encore! Leur amour s'arrêtait à chaque objet, à chaque fleur, au moindre insecte, scènes d'amour toutes factices où il entre bien moins de vrai sentiment de cœur que de plaisir de se voir faire mutuellement de la poésie ! Pourtant ils s'y livraient volontiers, car ils étaient tranquilles du côté de la raillerie, et quelqu'un qui les eût entendus n'aurait eu rien à dire en voyant cet homme au front plissé, au front dépouillé par la débauche, en contemplation devant la jeune femme qui s'était laissé séduire la veille et qu'il avait surprise avec son amant; et c'était une faute qui les rapprochait ainsi l'un de l'autre et qui leur permettait, à force de témérité, dans leur position nouvelle, quelques heures de bonheur, même avec une teinte de fadeur et de niaiserie.

Le crime de l'épouse la rendait toute nouvelle à l'époux et donnait plus de prix à leurs amours : c'était comme un lien tout nouveau entre eux deux, qui les rendait amants d'époux qu'ils étaient, comme s'ils ne pouvaient s'embrasser qu'à travers un voile. Ah! dans vos plus vives ten-

dresse à vos plus belles heures de félicité avec une femme, soyez assez heureux pour trouver qu'il vous manque quelque chose! Si vous êtes habile, n'arrangez pas trop bien votre bonheur, dérangez-en la symétrie si elle est trop grande ; laissez-vous toujours un prétexte à désirer quelque chose : une boucle de cheveux, une fleur mal posée; ou bien, si tout est parfait chez elle, que le désaccord vienne de vous, un mot discordant jeté maladroitement au moment le plus poétique, un mot de passion violente jeté à froid et avec intention pour déranger toute la scène ; puis revenir un instant sur la terre, s'y reposer, s'y rafraîchir, et puis reprendre son vol, s'élever de nouveau au quatrième ciel, en quelque sorte faire comme l'oiseau : voler, s'abattre, marcher, courir, se perdre au loin, se retrouver sur le bord du chemin, voilà tout le secret des longues amours !

Ainsi pour nos deux époux, ce qui devait les préserver de la monotonie, mêler du rire aux larmes de leur sentiment, c'étaient les fautes de la femme, et les fautes que le monde a cru défendre suffisamment en y attachant sa risée, châtiment trop faible auquel on devait se faire à la longue, limite fragile qui devait finir par être franchie. « Oui, un autre était hier à mes genoux; je l'écoutais; et c'est à toi que je reviens. L'amour

ne peut-il donc pas avoir son jour de faiblesse et son caprice d'une heure? et n'est-ce pas la froideur qui inspire une éternelle fidélité! Un autre fut un instant préféré à toi, et maintenant son souvenir seul me fait mal. Quel sacrifice, quel abandon m'a-t-il fait ? Toi, c'est toute ta vie que tu sacrifies, surtout c'est un monde que tu abandonnes en me pardonnant ! » Et lui, regardant sa femme avec amour, il lui disait : « Oui, tu m'as trahi, comme dirait le monde; un autre à ma place te réserverait son mépris, s'en rapportant à la lettre inexorable de la loi, et, pour se venger, te livrerait à ce crime qui t'a tentée une fois pour qu'il devienne ta dernière ressource et Ion pain de chaque jour. Pauvre femme ! mais loin de moi ces pensées de mort et de déshonneur. Suzanne, puisque je t'aime encore, puisque tu me semblés plus belle après cette erreur et cet oubli, puisque je trouve en toi plus de grâce et de coquetterie, et un peu de ce caprice qui nous charme dans une femme dont nous ne sommes que l'amant, peut-être (le dirai-je?) ce qui nous attache par une chaîne d'un moment à ces femmes dont la vie n'est qu'un long amour et un besoin perpétuel de plaire; donc oublions l'heure fatale d'hier et que le rideau de ta porte soit tombé pour toujours ! Vois-tu notre petite église dont le

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clocher, couvert de mousse, se cache derrière les peupliers du curé? J'irai encore dans la pelite chapelle du fond, parée comme pour notre mariage, et je dirai : Vous aimez les gens heureux. Monsieur, et ceux qui peuvent l'être encore : nous nous sommes égarés, mais nous revenons à vous; nous a\ons péché, mais pardonnez-nous ; bénisseznous de nouveau, mariez-nous encore une fois, monsieur le curé. »

Ainsi il parlait, la regardant avec un amour tout nouveau ; il prenait son bras avec respect, il se penchait sous son regard penché : plus il pardonnait à Suzanne et plus il se faisait petit devant Suzanne ! C'eût été un grave spectacle de voir ce jeune homme flétri avant l'âge, ricaner à propos de tout, sceptique, usé, devenir grave et passionné à propos de cette chose si ridicule et si bouffonne pour lui, l'adultère en public. Ainsi le crime de sa femme faisait sur l'esprit du vicomte ce que la vertu de sa femme n'avait pu faire. Il l'admirait, il était près de la respecter depuis qu'elle s'était livrée à un autre. Il s'étonnait du courage de cette femme, d'un corps si frêle et d'un nom si chaste, qui avait osé lui faire le dernier outrage, à lui, le vicomte de Lagarde ! Oui, c'était sa propre femme qui avait osé tout cela ; c'était elle qui avait été infidèle! Quel héroïsme! Lé vicomte de Lagarde

était, près d'en pleurer de tendresse, tant la chose Tétonnait. Et il fallut que Suzanne lui racontât les moindres détails de ses amours avec Frédéric, car il s'appelait Frédéric. « Figurez-vous, disaitelle, la plus plate intrigue de comédie. Un colonel, une femme de chambre et une échelle sous mes fenêtres; des billets roses qui vous feraient rire de pitié et qui font mal à la tête rien que de les sentir ; des vers entremêlés de prose, de la prose coupée par des vers. » Elle parla de cette fade intrigue avec le mépris le plus vrai et le mieux senti. Elle n'eut pas assez de sarcasmes pour cet homme qui s'en va comme il est venu, par la fenêtre, furtif amant qui se cache ; et son mari fut complètement rassuré. Et c'est en vain qu'il cherche dans le récit de sa femme quelque reste d'amour, un souvenir qu'il aurait eu le mérite de dompter. Suzanne, dans tout son récit, ne montra que du dédain.

Ainsi la saison, qui avait commencé tristement pour les hôtes du château de Lagarde, finit d'une manière singulièrement heureuse et animée.

L'adultère opéra clans ce ménage une métamorphose complète ; le mari gagna, par son indulgence, la beauté qu'il n'avait pas et le bel âge qu'il avait dépensé avec d'autres femmes que la sienne. C'était un ménage qui manquait d'éqtn-

libre: grâce au colonel Frédéric, l'équilibre se rétablit, et le vicomte de Lagarde fut doublement heureux de l'amour qu'il se trouva à lui et qu'il trouva à sa femme. Tout alla pour le mieux jusqu'à l'hiver.

Bientôt vint l'hiver, et il fallut quitter la campagne; bien que Prosper n'eût pas recommandé à ses amis du déjeuner de garder le silence sur son aventure, tout Paris en était déjà instruit. Les deux époux s'attendaient donc à bien du bruit et du scandale de salon.

Mais il se trouva au contraire que les honni voyant Prosper à côté de sa femme, lui donnant la main en public, heureux de lui parler à cœur ouvert, saluèrent le vicomte comme le plus habile des époux, comme le Talleyrand des ménages; les femmes le proclamèrent unanimement homme d'esprit, en sorte que le vicomte de Lagarde, avec sa laideur, son esprit assez médiocre suivant toute apparence, trouva le moyen de se rendre intéressant auprès des femmes. A les entendre, celui-là était vraiment un homme à part ; il avait connu la finesse et l'originalité du sentiment; il devait penser, sentir, aimer, haïr autrement que tout le monde.

Il y avait déjà longtemps que le colonel Frédéric, pour s'être vanté dans un cercle déjeunes

ONE FIN D'AUTOMNl 145

-eus de la conquête de la petite vicomtesse , s'était vu provoquer par un jeune Anglais, amant respectueux de l'imprévu, qui l'avait blesse pour lui apprendre à vivre. La vicomtesse, jolie et jeune, et compromise qu'elle était par cinq témoins et par un duel, n'eut plus de ce jour-là ni poursuivants d'un âge mûr, ni jeunes poitrinaires attachés à ses pas, ni rivales dangereuses. Les femmes se jugeaient aisément supérieures à elle et gardaient la conscience de leur vertu. Quant aux hommes, ils portèrent ailleurs leurs soupirs et laissèrent le vicomte en repos. Et pourquoi voulez-vous que les hommes se mettent à soupirer quand la plus douce faveur qu'ils puissent obtenir est déjà divulguée; quand il n'y a plus ni secret, ni larcin, ni honneur marital à dérober; quand il n'y a plus rien de ce qui donne du prix et de l'éclat à une conquête de femme? Cette femme était épuisée par l'intrigue; qui en voulait?

Le jeune couple fut donc à la mode tout l'hiver, et se vit accueilli dans les salons les plus sévères sur les bienséances, les plus fidèles à la pruderie de l'étiquette.

On les reçut comme deux étrangers qui ignoraient encore nos usages et nos mœurs.

Personne ne se plaignit cette année-là parce que la conversation ne tarit jamais, et on cita aux

nouveaux mariés, comme un modèle de félicité conjugale, un ménage où la femme ne s'était permis qu'une seule erreur. Plusieurs époux voulurent user du même moyen, mais il se trouva que les femmes avaient déjà pris les devants. Et ceux-là lurent les moins malheureux.

Nous étions allés pour nous battre au bois de Boulogne ; je me battais contre Bernard, mon ami, qui est resté mon ami depuis : il m'avait demandé la réparation d'une offense, et il faut que l'offense ait été en effet bien grande, puisque je ne m'en souviens plus. Nous allions donc bras dessus, bras dessous, moi les bras libres et le corps alerte, faisant craquer sous mes pas les feuilles jaunes et tombantes de l'automne ; Bernard marchait de l'autre côté de la route, les mains croisées derrière le dos, et pensant profondément. Bernard y allait gravement à vrai dire, car à toute force il voulait me tuer au bout de la promenade ; moi, au contraire, j'y allais nonchalamment et sans trop de réflexion, car, sur ma foi, je ne voulais pas tuer

Bernard, non, sur ma foi! An— d voulais

pas à Bernard, quoique ce fût moi qui l'eusse offense.

Nos témoins, bonnes gens el gens di cœur,

nous suivaient à distance par derrière, se parlant tout bas, et fort tristes ; car ils nous aimaient tou> deux, et ils pensaient avec effroi à l'instant fatal où l'un de nous serait couché par terre avec une balle dans le ventre; et puis ils pensaient pour moi, ingrat ! pour nous, ingrats ! à nos vieux parents à qui nous ne pensions pas, et à nos belles soirées de l'automne qui allaient revenir, et aux chagrins profonds d'Augustine et d'Elisa. Nous allions donc, et vraiment la route est longue ! J'ai toujours admiré ceux qui vont se battre en voiture ; le moindre cahot leur jette le frisson dans l'âme, tout leur courage se replie sur eux-mêmes. et leur pèse comme un plomb sur le cœiir. Au contraire, aller à pied avant de se battre, cela fait circuler le sang; vous vous accoutumez au soleil, à la poussière, au bruit; vous vous racontez à vous-même ce que vous avez en.ore à vous dire : c'est un voyage d'agrément au bord de quelque cataracte qu'on espère bien franchir sans accident ; c'est le paysage du pont du Saint-Esprit.

Arrives au bois de Boulogne, à la porte Maillot, nous fîmes semblant de nous séparer. « Nous al-

Ions chercher un bon endroit, dit le capitaine Reynaud.

— Oui, oui, un joli endroit, » dit Bernard.

Et nous voilà nous enfonçant dans les allées tortueuses, pendant que le bois est sillonné de toutes parts : chevaux anglais, calèches remplies de femmes, tilburys légers et favorables au tête-àtète en public, c'est admirable! On est seul à côté d'elle, serré près d'elle ; on la voit, on la sent, on la touche, on l'aime. Vous allez rapide comme le vent, et, tremblante, son voile et ses cheveux viennent frapper sur votre visage. Le cheval luimême comprend tout ce bonheur et n'en va que plus vite, le noble animal !

J'étais arrivé sur la lisière de l'allée qui fait face à la Muette, et, ne songeant plus à ce que j'étais venu faire au bois, je regardais au loin sous le feuillage, quand je vis passer... 0 bonheur! elle était seule dans sa voiture, dans sa voiture fermée encore, ma belle artiste italienne Fanny. Je la devinai plutôt que je ne la vis ; je la devinai à son écharpe rose et au museau noir de son petit chien, qui tenait sa tête à la portière, appuyée sur l'écharpe, et qui regardait l'automne passer.

Vraiment! vraiment! moi qui étais venu là sans haine, je ne sentis plus que mon amour; et, la voyant si près de moi, ma belle artiste, j'oubliai

à l'instant combien j'étais loin d'elle ; je voulus rue me précipiter sur la voiture, qui tout à coup se retourna et vint à moi. Je m'élançais vers elle, quand Bernard me retint avec sa grande main et son air solennel :

« Ce n'est pas là qu'il faut aller, me dit-il, mais par ici, me montrant le coin du bois.

— Oh! lui dis-je, Bernard, je te tuerai tout à l'heure si tu veux, ou tu me tueras, comme tu voudras, peu importe ; mais laisse-moi lui dire bonjour. C'est Fanny, tu la connais, Fanny ; tu as soupe avec elle chez moi il y a quinze jours, tu l'as accompagnée sur ton violon quand elle a chanté; tu lui a parlé italien et espagnol; tu lui as parlé tout bas tant que tu as voulu... Laisse-moi aller dire adieu à Fanny. » En même temps la voiture de Fanny s'arrêtait à mes pieds. Elle écarta de la main son petit chien, et, mettant à son tour son joli museau à la portière :

« Bonjour, Bernard ; bonjour Gabriel, me ditelle ; toujours à vous, Messieurs, toujours inséparables. Et où allez-vous ? » En même temps elle me tendait la main avec son charmant sourire de Napolitaine, tout bruni par le soleil. Comme elle me tendait sa main, Bernard la baisa.

m Fanny, lui dit-il avec une familiarité qui me surprit fort, si vous voulez faire encore quelques

tours dans le bois, nous avons, Gabriel et moi, quelques affaires à régler; puis nous sommes à vous, Fanny, et, si vous voulez, ce soir nous chanterons ensemble le duo de Matilda di Sabran. »

Fanny, bonne femme et qui prend son parti tout de suite, consentit à se promener encore; elle me dit adieu en regardant Bernard et en me donnant sa main. Cette fois seulement je me souvins que j'étais venu pour me battre, et je dis à Bernard : « Marchons! »

Nous fîmes un détour à gauche. En me retournant, je vis Bernard qui suivait de l'œil la voiture de Fanny. Quelque chose était encore à la portière qui regardait Bernard. Je ne sais pas si c'était Tépagneul ou Fanny qui regardait Bernard.

Quand nous arrivâmes au milieu du sentier, tout était prêt; aucun étranger ne paraissait. Les promeneurs français ont cela de bon, c'est qu'ils sont discrets quand il faut; ils respectent un rendez-vous de duel à l'égal d'un rendez-vous d'amour. Du reste, nos témoins étaient des gens à ne pas reculer, non plus que nous; les armes étaient chargées, les distances étaient arrêtées, chacun de nous se mit à sa place, et nous levâmes nos pistolets en Pair...

Bernard me dit de loin (nous étions à vingt-cinq pas):

« Tire le premier! » Je dis à Bernard : • ■ Tirons en même temps! » et alors le capitaine Raynaud donna le signal dans ses deux grosses mains... Un! deux! trois! j'attendais que Bernard fit feu. Un, deux, trois, rien! Bernard ni tira pas, ni moi non plus, h ïu es d'une insigne fausseté », me dit Bernard. Mais sans regarder Bernard, je dis au capitaine Reynaud :

« Capitaine, jamais je ne tirerai sur Bernard.

— Eh bien ! dit Bernard, à toi, Gabriel. »

Il tira, et il fit un grand trou à mon chapeau: la balle fit le tour de la coiffe.

« Tu n'es pas mort? me dit Bernard. — Non, lui dis-je. — Eh bien, tant mieux, dit-il, embrassons-nous. » Et en môme temps il vint à moi, me tendant les bras, et il m'embrassa à m'étouffer.

Puis, voyant mon chapeau tout brûlé et ce grand trou à deux pouces du front :

(( J'ai bien tiré, dit-il, n'est-ce pas?

— Oh! lui dis-je, c'est bien tiré; heureusement t'est mon vieux chapeau que j'ai mis ce matin, et cela me fâche beaucoup moins que si c'était le neuf.

— Eh bien, dit Bernard, prends mon chapeau qui est tout neuf et donne-moi le tien, que je le garde comme un souvenir de notre réconciliation et de notre éternelle amitié. »

Les témoins applaudirent beaucoup à la sublime résolution de Bernard. Moi, qui sais que Bernard est plus pauvre que moi, j'étais honteux d'échanger mon vieux chapeau contre le sien, tout neuf; mais Bernard me dit avec tant d'empressement : « Donne-moi ton chapeau! » que je lui donnai mon chapeau. Il le mit sur sa tète, il me donna le sien; puis, saluant les témoins, il s'en alla tout droit devant lui, aussi fier et la tète aussi droite que s'il eût gagné la croix d'honneur à la bataille d'Austerlitz.

Nous attendîmes Bernard un quart d'heure sur la lisière du bois, ne sachant ce qu'il était devenu ni où il était allé. Au bout d'un quart d'heure, nous vîmes repasser la voiture de Fanny, et dans la voiture de Fanny, à côté d'elle, Bernard, et sur les genoux de Bernard le chien de Fanny, et sur les genoux de Fanny le chapeau troué que m'avait pris Bernard. La voiture passa si rapidement que j'eus à peine le temps de saluer Fanny avec le chapeau neuf de Bernard.

Nos témoins n'y comprenaient rien; mais j'étais très heureux de comprendre la belle action de Bernard. Il parle de moi à Fanny, me dis-je à moi-même; il raconte à Fanny le danger que j'ai couru, et sur mon chapeau troué il répand les larmes de Fannv. Digne Bernard! J'étais si attendri

de sa belle action que j'avais regret qu'il ne m'eût pas frappé au cœur.

N'ayant plus l'espoir de revoir Bernard, nous reprîmes tous le chemin de la ville. Nous étions tous d'une grande gaieté pour plusieurs raisons différentes : nos témoins, parce qu'ils n'avaient pas vu couler le sang; moi, parce que j'étais réconcilié avec Bernard, et que Bernard plaidait sans doute ma cause auprès de Fanny. Chemin faisant, nos témoins parlèrent naturellement de combats singuliers, de duels à mort, d'offenses lavées dans le sang. Ils racontèrent de longues histoires dans lesquelles le pistolet, l'épée, le sabre, le poignard, jouaient des rôles plus ou moins importants.

« Tous ces duels que vous racontez là, dit le capitaine Gaudeffroi, sont des duels de terre ferme, qui n'ont rien d'extraordinaire et qui ne ressemblent en rien à un duel à mort en pleine mer, sur le vaisseau la Belle Normande, dont j'ai été le témoin, moi centième, quand j'étais aspirant de marine, il y a de cela longtemps; le duel eut lieu entre le capitaine même du vaisseau et un jeune Anglais, qui avait été assez outragé pour qu'il eût le droit d'en demander raison sur-le-champ. Le capitaine, qui était peu fort sur la discipline, lui avait promis satisfaction en vue du port, et l'autre

attendait satisfaction depuis un mois, quand enfin on vit le port. Mais l'histoire est longue à raconter, dit Gaudeffroi, très longue, et si vous ne voulez pas vous asseoir sous le bouchon poudreux de l'estaminet des Deux Amis, jamais je n'aurai la force de vous la raconter jusqu'au bout. »

Alors nous nous assîmes sous le bouchon des Deux Amis, à l'ombre grêle et mince d'un jeune peuplier qui dépassait déjà la maison de toute la tête, et le capitaine Gaudeffroi nous raconta à peu près en ces termes mais plus longuement, l'histoire du duel en pleine mer :

« Ils avaient passé la nuit dans le même hamac; le même roulis les avait bercés dans leur lit comme une mère attentive son jeune enfant pour l'endormir. A voir ces deux hommes ainsi rapprochés et réunis, personne n'aurait pu dire que le lendemain l'un d'eux devait mourir de la main de l'autre; cependant telle était, en effet, leur destinée, et à peine le vent frais du matin et le cri des gardes qui se relevaient leur eurent-ils annoncé l'aurore, qu'ils se précipitèrent tous les deux, se préparant à s'égorger avec toute la dignité d'hommes d'honneur.

« L'un de ces hommes n'était rien moins que le

capitaine du navire, plein de force et de vie, de

. cette vie de la mer qui donne aux marins quelque

chose de si énergique dans la passion; on voyait aux regards de cet homme que son ennemi était mort s'il était terrassé. Du reste, le sourire était encore sur ses lèvres; son coup d'œil parcourait dans leurs moindres détails les moindres parties de son navire; il alla, comme à son habitude, étudier la boussole, interroger le pilote, donner ses ordres à son conseil! Il n'y eut pas un matelot qu'il ne passât en revue, pas une voile qu'il ne fit mettre en ordre; c'était le même homme actif, prévoyant, impérieux, réfléchi; pourtant, avant une heure, il allait jouer à pile ou face la vie ou la mort.

« Son adversaire n'était pas comme lui homme d'épée; son habit marron, son chapeau de bourgeois, sa cravate élégante minutieusement attachée par un rubis, tout en lui annonçait un jeune homme anglais ou parisien, plus habitué à nos fêtes de chaque jour qu'au spectacle imposant et monotone d'un vaisseau roulant dans la mer. Ce jeune homme, à dire vrai, avait l'air soucieux, mais ce n'était, à tout prendre, rien que de l'ennui: et, mélancoliquement assis sur le pont, il étudiait encore, d'un regard qui pouvait être le dernier, ce ciel brumeux entrecoupé de nuages, ces flots d'un blanc verdàtre dont le soleil paraît sortir, ce mouvement actif et silencieux d'une

armée de matelots qui, renfermés dans les flancs d'un navire, n'ont plus d'instinct que pour obéir à la voix d'un seul homme. Vous voyez donc que, des deux parts, le combat était irrévocablement arrêté.

« Quand le capitaine eut donné tous ses ordres, il vint sur le pont retrouver son adversaire; à son premier signe, le jeune homme se leva et, quoiqu'il fût de moindre stature que son ennemi, il n'était pas difficile de voir qu'il avait du cœur et que, lui aussi, il avait bien compris que la vie était une amère plaisanterie, un frivole jouet dont il est permis à l'homme de s'amuser comme il l'entend. Qu'importe après tout que ce jouet soit brisé à la poursuite d'une maîtresse, ou par les fureurs de l'ambition, ou par les plaisirs de la table, ou par les délicieuses et inquiètes émotions du duel?

« Justement un calme plat venait d'arrêter le navire; les premiers rayons du soleil naissant semblaient avoir enchaîné tous les vents; alors la voile s'était repliée contre le màt, comme une robe de gaze se replie sur le corps gracieux d'une jeune fille; alors tout le navire était venu assister à ces jeux sanglants. On voyait arrêtés sur le pont les plus vieux marins, véritables enfants de la mer, respectables par leur ancienneté et leurs

loS LES DEUX DUELS

voyages aux lointains pays; derrière eux s'étaient rangés les jeunes aspirants avec ces corps fragiles que le travail n'a pas encore durcis, et ce visage pâle si vivement éclairé par un œil noir et plein de feu. L'état-major était à côté de son capitaine comme pour lui servir de témoin dans une circonstance aussi solennelle, et, si vous aviez levé la tète, vous auriez aperçu tout au haut des mats, grimpés sur les cordages, les jeunes mousses au sourire insouciant qui le corps penché et prêts a se précipiter dans les abîmes, considéraient avec effroi le premier duel dont ils eussent entendu parler.

« Cependant le jeune homme était seul de son côté; pas un vœu pour lui, pas un battement de cœur en sa faveur, pas même un moment de doute sur ce qui allait arriver de sa personne, tant on était persuadé, dans le navire, que c'était un acte de folie de vouloir se battre sur un vaisseau de l'État, contre son capitaine, quand soi-même on n'était pas marin.

k Aussi bien, quand les épées furent tirées, le jeune homme s aperçut-il qu'il n'était pas sur la terre ferme; le roulis du vaisseau faisait trembler sa main, et c'était un homme mort si le capitaine, comprenant ce désavantage, n'eût jeté son épée à la mer en demandant ses pistolets. Quand on eut

décidé à qui tirerait le premier, un coup se fil entendre, faible et perdu dans le bruit des flots, à la marée montante. Cependant, sous ce faible coup, le capitaine venait de tomber; il était mort comme s'il eût accompli un acte ordinaire de la vie, gourmandant encore un de ses gens dont l'habit était troué.

« Quant à son meurtrier, que devint-il? Au moins, quand vous vous trouvez sous les ombrages riants du bois de Boulogne ou au milieu des carrières de la barrière d'Enfer, une fois que votre ennemi est mort et que votre honneur est vengé, on vous entraîne loin du champ de carnage, vous fuyez cette odeur de sang; vous laissez aux parrains de la victime le soin de relever son cadavre et d'aller annoncer à sa mère, à son épouse éplorée qu'elles n'ont plus ici -bas que des larmes à répandre; mais, à bord d'un vaisseau, quand tout est mer ou ciel autour de vous, une fois votre victime égorgée, il faut la voir mourir lentement, il faut entendre ce dernier râle de la mort que rien ne peut arrêter; il faut assister a ces derniers battements d'un cœur que la vie abandonne à regret, il faut écouter les planches sonores retentir des derniers efforts de cette horrible agonie; et quand il n'y a plus ni pouls, ni cœur, ni haleine, quand il ne reste sur cette jeune tète que le dernier et

ineffaçable sourire d'une vengeance trompée, alors il faut assister soi-même aux funérailles du marin, il faut tenir soi-même un morceau de la voile qui lui sert de linceul; il faut prêter main-forte pour jeter dans la mer cet homme qui naguère, sur son léger navire, commandait aux vents et à la mer.

« Dans quelles angoisses il dut su trouve)', ce malheureux jeune homme, quand il vit les flots s'enlr'ouvrir (sépulture complaisante) au cadavre encore chaud qu'on leur jetait, quand il entendit le canon et les cris plaintifs de l'équipage qui faisaient au mort les derniers adieux, quand il vit le vaisseau reprendre sa course, tracer de nouveau sur les ondes ce sillon qui s'efface si vite, et qu'il se retrouva seul au milieu d'un épouvantable silence et de ce deuil général dont il était la cause et qu'il lui fallait supporter. »

Ainsi parla le capitaine Gaudeffroi. Son récit parut faire une vive impression sur tous les témoins de notre misérable duel en terre ferme; moi seul, ingrat que j'étais, je trouvai que le digne capitaine parlait beaucoup; j'étais tout entier à Bernard, tout entier à Fanny.

A la fin, la nuit tomba; nous nous séparâmes tous, fort heureux de notre journée; moi, je courus dans tout Paris chercher Fanny et chercher

Bernard : aux Bouffes, chez Julie, chez Cyprien, partout. Partout ni Fanny, ni Bernard. Épuisé de fatigue, je rentrai chez moi et je m'endormis jusqu'au lendemain, tant j'avais de chagrin et de dépit.

Le lendemain arriva Bernard.

« Où donc étais-tu? lui dis-je; je t'ai cherché hier tout le soir.

— Mais reprit- il, j'étais à Mithridate, au Théâtre-Français, avec Fanny.

— Et qu'a dit Fanny de ton chapeau percé, Bernard?

— Elle a dit que tu étais un grand drôle d'avoir tiré si juste sur ton ami, dit Bernard, et ma foi! elle ne veut plus te revoir depuis ce temps-là; elle te trouve trop cruel. »

Et, en effet, dès ce jour-là Fanny ne voulut plus me voir; elle oublia que c'était moi qui lui avais présenté Bernard, et elle ne voulut plus que Bernard; elle garda son chapeau troué pendant plus d'un grand mois au chevet de son lit. Et voilà comment, à ce malheureux duel, je gagnai, moi, un chapeau neuf, et Bernard les bonnes grâces de Fanny.

Il est vrai que j'eus par-dessus le marché l'histoire du capitaine Caudeffroi.

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