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DES MEMOIRES DU DIABLE

C'était il n'y a pas huit jours; l'automne, pluvieuse, froide et sombre, avait jeté son manteau de nuages sur la terre; la nuit était noire et triste, on eût dit que l'hiver était venu tout d'un coup et sans crier gare, pour ne pins s'en aller; le vent sifflait, l'arbre mugissait, la feuille tombait a moitié jaunie. — Par cette triste nuit, je" me promenais seul dans ce beau parc de Saint-Cloud dont

les allées superposées ne ressemblent pas mal a une immense échelle de verdure. Sous ces arbres, et jeté dans un coin, le château se cache d'ordinaire ; il est assez difficile à découvrir, même en plein jour; mais, cette nuit-là, le chàleau étincelait de mille feux; on comprenait que la vie, la pensée, la fête, la joie, les graves soucis, les inspirations puissantes, étaient là-bas dans ces murs. — Et voilà justement pourquoi j'avais le courage, à cette heure, seul par cette nuit funeste, de me promener dans le parc de Saint-Cloud.

Vous savez que pour atteindre à la Lanterne de Démosthènes (par quel caprice a-t-on ôté à Diogène sa lanterne?), qui est le point culminant du parc , il y a plusieurs façons de s'y prendre : la plus simple, c'est de suivre l'allée d'en bas et de monter par la pente d'eau à l'allée supérieure, et, au bout de cette allée, d'en prendre une autre plus élevée, et toujours ainsi, comme on ferait pour monter le grand escalier de Versailles. Ceci est la manière vulgaire; mais pour arriver à cette fameuse lanterne, d'où la vue embrasse tout Paris, sans rencontrer un homme, il est une autre route admirable et difficile, que vous avez tous prise dans votre jeunesse en poussant des cris de joie : ce beau chemin de la jeunesse consiste à aller tout droit devant soi par des sentiers non frayés.

Tout au bas de la montagne vous levez la tète, et, tout en regardant un certain point du ciel, une fugitive étoile, votre étoile de dix-huit ans, vous vous dites à vous-même : « J'irai là! » Et comme vous le dites vous le faites; vous allez par les ronces, par les ravins, par les gazons, par les sables : vous grimpez toujours; quelquefois un rocher se présente, vous gravissez le rocher; quelquefois c'est un gros arbre, vous escaladez le gros arbre; c'est là vraiment une course au clocher pour laquelle on n'a jamais assez de bras, assez de jambes, assez de souffle. A mesure que vous montez, l'ombre s'épaissit autour de vous; mais cependant, tout à vos pieds, vous découvrez comme un océan nébuleux dont les vagues montent jusqu'à vous; si bien que, grâce à ce mirage fantastique, toute retraite devient impossible, et qu'il vous faut grimper, grimper encore, grimper toujours. — Et voilà justement le chemin que j'avais pris cette nuit-là pour me promener dans le parc de Saint-Cloud.

Mais, par ce sentier difficile, si vous saviez que j'avais une belle escorte! Je voyais s'élever devant moi, comme Jacob à son échelle, une blanche myriade de beaux anges, tous les anges profanes qui, dans nos beaux jours, avaient ainsi escaladé avec nous la montagne, le nez au vent, les cheveux

épars, le sein haletant, la lèvre entr'ouverte. — Nous étions jeunes alors, elles et nous : elles poussaient de petits cris joyeux dans les airs; elles allaient à la conquête, et leur écharpe leur servait d'oriflamme; elles faisaient bien des faux pas dancette route, mais elles se relevaient plus animées et plus fières. Cette nuit-là, il me semblait les revoir et les entendre toutes, ces beautés évanouies. Ainsi escorté, je marchais dans leur sillon comme autrefois; comme autrefois je leur tendais la main, je les encourageais du geste, je les appelais à ma suite, et telle était la puissance du souvenir que j'arrivai ainsi tout au sommet de la montagne sans m'apercevoir que j'étais seul.

Tout en face de la Lanterne de Démosthènes est une terrasse; de cette terrasse, quand il fait nuit, on domine un abîme: vous voyez tout au loin comme une masse immense d'un papier chargé d'esprit et de blasphèmes qu'on viendrait de réduire en cendres; dans ces cendres noires brillent un instant et s'éteignent de petites étincelles, faibles lueurs agonisantes qui disparaissent pour toujours. Pourtant cette masse noire c'est Paris; ces étincelles qui brillent et disparaissent, c'est l'âme, c'est la pensée de la ville éternelle qui s'endort pour se réveiller peut-être demain. J'en étais là de ma contemplation quand je sentis sur mes deux

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yeux deux petites mains, mais si froides!... Quand je dis froides, l'une de ces mains était brûlante; c'était une sensation incroyable et que nul ne saurait définir. La main glacée était rude au toucher, et comme si elle eût été recouverte d'un duvet nouvellement tondu; la main brûlante était fine et douce comme la main d'une femme de quarante ans. En môme temps je sentis que cette créature invisible était assise derrière moi et je l'entendis me dire tout bas, mais d'une voix mordante : « Devine!— C'est le diable! » m'écriai-je aussitôt. Et lui, me rendant l'usage de mes deux yeux : « Bien deviné, mon secrétaire Théodore! »

Moi, sans me déconcerter : « Et voilà justement, mon maître, ce qui vous trompe; je ne suis pas votre secrétaire Théodore, et bien m'en fâche; je suis un pauvre homme à qui vous n'avez jamais rien dicté de bon, à qui vous n'avez pas raconté la plus petite histoire, pendant que vous accabliez en effet votre ami bien-aimé Théodore Hoffmann de toutes vos faveurs. Que diable, Monseigneur, on n'est pas partial comme vous l'êtes. Boiteux ou non boiteux, vous avez pénétré dans toutes les maisons et dans toutes les âmes; pas un toit, pas une conscience qui aient un secret pour vous; vous savez l'histoire de l'humanité tout entière;

vous l'avez étudiée sous son aspect le plus triste, mais aussi le plus fécond; vous êtes, sans contredit, le plus grand observateur de ce monde; et quand vous voulez écrire vos commentaires, vous n'appelez a vous, tous les cinquante ans, qu'un secrétaire unique! Vous laissez vos autres serviteurs se morfondre à votre porte et deviner, tant bien que mal, quelques-uns des merveilleux mystères que vous prodiguez à votre favori! N'avezvous donc pas appris que César fatiguait quatre secrétaires?

Tel autrefois César en même temps Dictait à quatre en styles différents.

Tout beau donc! laissez-moi en repos me raconter à moi-même les belles histoires que je sais tout bas dans mon cœur; et, si vous avez du temps à perdre, allez réveiller votre secrétaire Théodore, qui dort sur ses deux oreilles et sous quelque table de cabaret à l'heure qu'il est.

— Là! là! dit le diable avec cet air goguenard que vous savez; ne nous fâchons pas si rouge! Il est vrai que j'aime mon ami Hoffmann; c'est un puissant esprit qui lutte avec moi de finesse et de naïveté, et qui n'a jamais tremblé; je ne connais pas d'homme qui prenne plus au sérieux les récits les plus épouvantables; il aime rôdeur du soufre

comme d'autres l'odeur de la rose. Enfin je l'aime; mais toi, mon fils, je ne te hais pas non plus. Tu m'as rendu quelques bons offices, et 'sans me connaître, que je n'ai pas oubliés; le premier, tu as pris en main la cause du roi Louis XV (j'ai son àme) et de ses maîtresses, et j'ai dit en parlant de toi : Voilà un bon compagnon! tu aimes le rouge et les mouches, l'odeur du musc ne te déplaît pas; or, en morale, du rouge des femmes à la queue du diable, des mouches aux cornes, du musc au soufre, il n'y a qu'un pas. Ce que tu n'as pas assez, à mon gré, et ce qui te manque pour que jamais tu sois digne d'écrire .sous ma dictée, c'est la croyance : tu ne crois à rien ; tu as beau faire, c'est dans ton sang. Tu ne crois pas au diable, comment veux- tu que le diable croie à toi? Même à présent tu me regardes, tu me flaires, tu ouvres de grands yeux, comme si j'étais un phalanstérien, un humanitaire, une ci-devant Muse de la patrie. Rassure-toi, mon fils, je ne suis que le diable; et puisqu'il fait nuit, puisqu'il fait froid, je te raconterai une histoire si tu veux. »

Comme il disait ces mots, je me rappelai que Frédéric Soulié, dans les Mémoires du Diable, que le diable lui a inspirés à coup sûr dans l'un de ses meilleurs instants de verve, d'esprit, d'insolence et de cruauté, nous raconte une des habi-

tudes favorites de son héros, et je cherchai dans ma poche un cigare. Le diable devina ma politesse. « Tiens, me dit-il en m' offrant un morceau de bois mort, fume-moi cela... » En même temps il tournait dans ses doigts des branches de saule; il frottait dans le creux de sa main un des bouts de ce cigare improvisé, et nous voilà fumant comme deux frères. Seulement je remarquai fort bien que le diable, cet homme qui ne fait rien comme les autres hommes, mettait dans sa bouche le bout du cigare tout allumé, — particularité remarquable que Frédéric Soulié a oublié de consigner dans leurs Mémoires.

« Maintenant reprit le diable, que veux-tu que je le raconte? » Puis, devinant ma pensée : « Oh ! me dit- il, tout ce que tu voudras, excepté cela. Non, ce n'est pas moi qui te raconterai tout ce qui s'est passé, il y a cinq ans, dans ce palais aujourd'hui si calme: non, ceci n'est pas une histoire en l'air qui se raconte de diable à homme ou d'homme à diable! Il y a, dans un pareil récit, trop de dangers pour que moi-même je les veuille affronter. Un trône perdu, et ce trône est le trône de France! un vieillard qui s'en va mourir au loin dans un si triste exil! Marie-Thérèse d'Angoulème, une sainte qui est sur la terre et qui m'a fait pitié à moi-même! et enfin un enfant, un

pauvre enfant chassé de ces bosquets comme la feuille jaunie de l'automne!... Non, je ne raconterai pas toutes ces douleurs; mais parlons d'autre chose si tu veux.

Ainsi parlant, le diable détournait la tète des hauteurs de Saint-Cloud, où ma pensée l'avait porté malgré lui (il y a des pensées si étranges, des désirs si violents, qu'ils sont plus puissants que le diable). Moi, à mon tour, obéissant involontairement à cet être assis à mes côtés, je jetai les yeux sur l'étroit et rude sentier que j'avais parcouru pour arriver jusqu'au lieu où j'étais assis. Le sentier, tout à l'heure si sombre, était illuminé par une clarté douteuse. Dans cette lumière blafarde s'agitaient plusieurs personnes, hommes et femmes, occupés à tous les soins de la vie de chaque jour. Ces hommes étaient devenus gros et lourds ; ces femmes avaient perdu depuis dix ans le charmant embonpoint et la douce pâleur de leur seizième année; les uns et les autres étaient occupés de mille soucis cruels, de mille ambitions mesquines, de mille désirs puérils.

« Quelle est donc cette vilaine troupe? mVcriai-je.

— Eh ! dit le diable, c'est la troupe charmante et dorée qui, tout à l'heure, t'accompagnait dans l'ombre à travers les buissons, en chantant de

folles chansons d'amour; ce qui te prouve, ajouta le diable en me prenant le bras, que lorsqu'on fait tant que de jeter un regard en arrière, c'est une grande imprudence de ne pas aller au delà de quelque dix ans. Dix années de moins, c'est quelque chose de si mesquin et de si triste, c'est un passé si misérable qu'on se fait horreur à soimême. Autant vaudrait dire à l'horloge qui vient de sonner minuit : Sonne encore! L'horloge ne t'apprendrait guère que ce que tu sais déjà, a savoir qu'il est minuit. Quand donc tu veux évoquer le passé, fais en sorte que ce passé soit si loin de toi que lu ne sois pas compromis dans cette solennelle évocation. Allons, c'en est fait, et, puisque tu le veux, ces vieux hommes de trente ans et ces vieilles femmes de vingt-cinq ans vont disparaître. Je ne viens pas ici pour te chagriner. »

En même temps il soufflait sur le sentier et toutes ces tristes figures disparaissaient, et je ne voyais plus, accrochés aux branches flexibles, que quelques bouts d'écharpes bleues et blanches, et sur le gazon des pas légers, et dans les airs de petits cris de joie; et je compris que, pour évoquer la jeunesse évanouie, il y a en nous quelque chose de plus puissant que le diable : c'est le cœur!

Le diable entendit ma pensée.

« Maintenant, dit-il, il faut que je commence mon récit; aussi bien, voilà assez longtemps que je le prépare. Dans ces amas de maisons noires, non loin du dôme des Invalides qui ne ressemble pas mal, vu d'ici, à la marmite renversée de quelque pacha à trois queues, dans ces rues qui s'entre-croisent de mille façons diverses, entre deux jardins, à côté d'un ancien couvent de carmélites, vois-tu?...

-— Je ne vois, lui dis-je, qu'une masse noire, informe, cachée, faiblement éclairée par quelques feux follets qui s'éteignent en voltigeant.

— Eh bien donc, regarde », me dit-il.

En même temps il plaçait devant mon œil droit, en guise de lorgnon, cette main glacée dont je vous ai parlé tout à l'heure. Cette main produisit sur mon nerf optique un effet incroyable. M. Arago, au sommet de cette tour où il veille sur les comètes errantes, tout prêt à leur indiquer leur route, n'a pas d'instruments d'une optique plus claire et plus infaillible.

« Oui, m'écriai-je, maintenant je vois le dôme des Invalides! Il reluit comme l'armet de Mambrin sur le crâne de don Quichotte. Je vois, au bout d'une rue, à la droite de l'hôtel, une maison en ruine, et cette maison est encore toute remplie de cellules, dortoirs, réfectoires; et, — l'horrible

aspect! — voici un terrible cachot, sans air, sans lumière, sans espoir!

— Regarde toujours , disait le diable. Que vois-tu ?

— Je vois maintenant qu'un mur épais sépare ce monastère d'une maison calme, sombre et tranquille. Les murs de cette maison conservent encore des vestiges non équivoques d'un grand luxe : les plafonds sont chargés d'amours à demi nus el de Vénus plus ni^s que les amours; sur ces murailles brillent encore, à demi effacés, des chiffres, des emblèmes. C'est là un contraste éclatant avec ces autres murailles froides, inanimées, terribles, sanglantes. Mais où donc en voulez-vous venir. Monseigneur? »

Ici le diable frotta sa main sur sa poitrine, comme faisait sur son lorgnon le jeune dandy de l'Opéra quand cette belle et puissante Taglioni, notre regret à chaque soirée de l'hiver, descendait lentement du troisième ciel où elle était cachée parmi les fleurs. 11 me parut que ce verre grossissant était devenu encore plus terrible.

« Regarde bien, ajoutait le diable. Vois-tu, dans la muraille qui sépare le couvent de cette élégante petite maison jadis consacrée à tous les vices, une porte habilement dissimulée, du côté du couvent

par des clous de fer, du côté de la petite maison par des peintures lascives ?

— Je vois en effet une muraille, dans cette muraille une porte presque invisible; à droite une cellule de religieuse, à gauche le boudoir d'une fille de l'Opéra. Mais, autant que j'en puis juger par la décoration que vous préparez avec tant de soins, vous allez, Monseigneur, me raconter une vulgaire histoire, moitié sacrée, moitié profane, qui se passe à la fois sous le voile de serge et sous le voile de gaze, — quelque sotte intrigue d'un marquis d'ancien régime avec une religieuse retenue dans ce cloître par des vœux éternels. S'il en est ainsi, seigneur diable, vous pouvez rengainer voire histoire; il y a longtemps que nous la savons.

— Impatient jeune homme! s'écria le diable en crachant le feu de son cigare. Avec leur rage de tout deviner, on ne pourra bientôt plus raconter une honnête petite histoire! Je veux cependant te raconter mon histoire, ajouta-t-il, et tu l'écouteras bon gré, mal gré. Tu es tombé en Ire mes griffes, il ne sera pas dit que tu en sois quitte a si bon marché. Prends donc ta peine en patience. Autrefois, pour te punir de ton impolitesse, j'aurais pris et emporté ton âme; mais qu'en faire aujourd'hui ? j'ai des âmes à revendre. Écoute-moi

donc et permets-moi, avant de faire agir mon drame, de disposer mon théâtre à mon gré. C'est bien le moins que moi, le diable, j'use des mêmes droits que le dernier faiseur, de mélodrames, expliquant à son parterre comment le palais où vont entrer ses personnages a été bâti tout exprès pour cette fable dramatique; comment il y a ici une fausse porte, plus loin un souterrain; comment cette fenêtre donne sur les Alpes et cette autre fenêtre donne sur le mont Apennin ; comment il y a un balcon à votre gauche, un précipice à votre droite. En même temps notre homme vous remet un trousseau de clefs tout comme dans le conte de la Barbe-Bleue. Si, par malheur, vous oubliez une seule des indications de l'architecte dramatique, si vous perdez une seule clef du trousseau... crac! il n'y a plus de mélodrame ! C'est l'histoire des chèvres que passe le chévrier dans Don Quichotte. Je reprends donc mon récit.

« Ce couvent que tu vois là-bas, à côté de cette jolie maison, et qui est aujourd'hui occupé par un marchand de bois, était encore, avant 1788, rempli de religieuses carmélites qui vivaient dans toute la sévérité de leur ordre. Cette maison à côté, qui porte un écriteau : Maison à louer, et que personne ne veut louer parce que cette mai-

son est trop éloignée du vice parisien et qu'elle n'a pu se façonner encore aux habitudes bourgeoises, était en ce temps-là une de ces petites maisons reculées où les grands seigneurs d'autrefois se venaient reposer de leurs excès commis en plein jour par d'autres excès nocturnes et cachés, s'étudiant ainsi à rappeler de leur mieux les belles nuits des petits appartements de Versailles. Sois tranquille, je ne te ferai à ce propos ni déclamation ni morale. Je n'ai jamais compris comment on pouvait avoir tant d'émotions de tout genre à propos d'un fait historique. L'historien qui se passionne pour ou contre l'histoire qu'il rapporte me paraît un insensé ; le fait n'a pas besoin de commentaires par cela même qu'il est un fait. Mais ne remplaçons pas une déclamation par une autre déclamation. Donc, il y a de cela a peu près cinquante ans... »

A ces mots, prenant la parole :

« Halte-là, mon maître! m'écriai-je. Mais il me semble que vous n'êtes guère d'accord avec vous-même. Ne disiez-vous pas tout à l'heure que ce n'était pas la peine d'évoquer des souvenirs si voisins de nous, et qu'à coup sûr dans de pareilles évocations il n'y avait pour nous que des humiliations à recueillir?

— Je disais, reprit le diable, que je suis un fou

et un insensé de parler ainsi, dans la simplicité de mon esprit, avec de pareils êtres, incomplets et pétulants, qui ne savent rien et qui veulent tout savoir. Il faut, en vérité, que je sois bien oisif pour m'arrêter avec un auditeur de votre espèce, qui m'interrompt sans respect à chaque phrase que je commence ! Me prends-tu donc pour un faiseur de vaudevilles de bas étage? ai -je donc l'air d'un poète de carrefour ? Apprends que ce qui fait que le diable est le diable, c'est-à-dire que le pouvoir est le pouvoir, que la volonté est la volonté, c'est, au contraire, l'inexorable logique des gestes et des pensées du diable ; d'un être comme moi, tout se tient : le commencement, le milieu et la fin. Tout à l'heure , quand tu détournais la tète avec effroi des grisettes, des soubrettes , des comédiennes , des jeune> femmes et des jeunes gens qui ont été les amis et les compagnons de ta folle jeunesse, je t'ai expliqué comment tu avais eu tort d'évoquer ces dix années de ta vie et comment, s'il est permis à l'homme de revenir en arrière, ce n'est jamais en passant du lendemain à la veille; mais à présent que je te parle de cinquante ans, tu m'arrêtes et tu me dis : « C'est trop peu encore... » Insensé! comme si ces cinquante années ntj comprenaient pas une révolution, et comme si cette révolution

ne pouvait pas compter au moins pour trois siècles! Dans ces cinquante ans dont je parle, l'humanité, c'est-à-dire l'homme et le diable, l'àme et le corps, la pensée et l'action on plus vécu qu'ils n'avaient fait depuis le commencement du monde. Cinquante ans!... Mais je te méprise, et je reprends mon récit où je l'avais laissé.

« Donc, il y a de cela cinquante ans, plus ou moins, la vieille société française, minée au dedans, se croyait encore éternelle ; elle jouait avec les principes qui la devaient renverser de fond en comble; elle appelait cela : se jouer avec le paradoxe. Cependant toutes choses étaient debout et avaient gardé une apparence de force et de vie incroyable : l'armée, l'Église, la ville, la cour, le parlement, l'aristocratie, les nobles et tout au bas le peuple, qui tremblait encore devant le lieutenant de police et qui avait peur de cette Bastille qui ne tenait plus qu'à un souffle. Voilà ce qui était, ou plutôt ce qui avait l'air de quelque chose. Au milieu de ce chaos organisé se tenait, immobile en apparence, mais déjà attendant l'heure du triomphe, une armée d'esprits révoltés, plus formidable mille fois que cette armée d'anges rebelles que Milton a chantés. Ah! Satan! Satan! si tu avais eu à tes ordres une pareille phalange, Voltaire, Diderot, d'Alembert , Rousseau, Montes-

quieu, quelle trouée tu aurais pu faire dans la phalange céleste! Mais, pauvres diables que nous étions, -nous n'avions pour nous battre que ce grand canon dont parle Milton. Pour qu'il eût porté loin, ce canon creux et vide, il eût fallu le bourrer avec les feuilles du Contrat social.

« Pardon, ajouta le diable, je crois que je m'oublie en vaines dissertations. Que voulez-vous? j'ai la tête si remplie de romans modernes, de drames modernes, de mémoires, de révélations, sans compter qu'on vient d'inventer une autre espèce de torture morale qu'on appelle Histoire des salons de Paris! C'est a en perdre la tête; mais on a la tète forte heureusement.

a Donc, il y a de cela, cinquante ans, plus ou moins, vivait loin de Paris, loin de Versailles, un honorable gentilhomme plein de bon sens et de courage. Il avait tant de sens qu'il avait deviné que, pour ne pas périr si vite, l'aristocratie française aurait dû se défendre et non pas s'abandonner à plaisir; il avait tant de courage qu'il osa résister au double envahissement de la philosophie et du peuple. Dans l'incroyable délire qui s'était emparé de tous les gens de sa caste, le vieux comte de Fayl-Billot (c'était son nom) vivait seul avec ses tristes pressentiments. Il avait perdu son fils unique à la bataille de Fontenoy, et il en ren-

dait grâce au ciel, car au moins savait-il à jamais son nom éteint, et, de ce côté-là, était-il sans inquiétude. Son fils mort, il lui restait deux filles, Louise et Léonore, d'un naturel bien différent : Louise c'était l'ange, Léonore c'était le démon; l'une était si pure que jamais pensée mauvaise ne put approcher même de sa tète et même en songe ; l'autre était déjà pervertie à quinze ans. Toutes deux elles étaient belles de la même beauté... Mais je suis bien bon de me fatiguer à te faire des descriptions comme si j'étais un conteur ordinaire. Regarde plutôt. »

Je vis en effet, toujours à l'aide de cette main transparente du diable, dans un beau jardin du vieux temps, deux jeunes filles à peu près du même âge, — seize ans à peine. Je reconnus Louise au calme de sa belle figure, à la blancheur transparente de son teint, à l'éclat de son regard bleu comme le ciel; je reconnus Léonore à la vivacité de ses regards, à la pétulance de sa démarche, à l'agitation impatiente de toute sa personne. Cette révolution qui couvait sourdement dans la nation française avait pénétré dans les recoins les plus cachés de ce peuple; elle ne s'était arrêtée ni à la porte du temple ni au seuil des couvents; elle fermentait dans les plus jeunes cœurs et dans les âmes les plus candides. En ce temps-là, plus d'une

jeune fille se relevait la nuit pour lire, à la lu. mu d'une lampe infernale, la Pucclle de Voltaire ou la Religieuse de Diderot; c'était dans toutes les consciences, jeunes ou vieilles, un bruit sourd, frénétique, implacable contre les institutions rerues. Jamais je n'avais compris comment cette révolte du fait contre l'idée, du présent contre le passé, de la philosophie contre la loi était une révolte générale comme je le comprenais à cette heure en voyant la figure de Léonore; jamais aussi je n'avais compris la beauté humaine dan> toute sa perfection, la grâce dans toute son innocence, la vertu dans toute sa sérénité comme je les compris en voyant la douce figure de Louise.

« Comprends-tu, me dit le. diable, ce que je veux dire à présent?

— Oui, lui dis -je, rien qu'à voir les deux sœurs. je comprends que Louise c'est la jeune fille doucement épanouie au souffle de son seizième printemps, pendant que Léonore c'est la fleur violemment ouverte à L'agitation de toutes les passions intérieures.

— Voilà une métaphore bien ambitieuse, me dit le diable, et qui ne vaut pas grand'chose. Je n'ai pas voulu te démontrer une métaphore, j'ai voulu te prouver que mon histoire était vraie, quoique bien étrange. La vérité de mon histoire

est prouvée par le visage des deux sœurs; et que vos romanciers seraient heureux s'il pouvaient voir ainsi avec l'œil de leur esprit les figures de leurs héroïnes! ils n'en seraient pas réduits à nous taire des descriptions si longues, si minutieuses et si obscures; ils verraient plus clair dans leur imagination et dans leur esprit.

« Malgré lui, père de ces deux tilles que tu vois là, le vieux comte de Fayl-Billot était un philosophe, mais un philosophe à sa manière. Quand ses deux filles eurent seize ans, il devina, aussi bien que tu viens de le deviner, les inclinations de Tune et de l'autre; évidemment, Louise serait la consolation de sa vieillesse, Léonore en serait le déshonneur. Il vit cela nettement, sans hésitation ; il bénit Louise et il eut peur de Léonore; et, comme il avait déjà renoncé à son fils mort, il résolut de renoncer à cette fille vivante. En conséquence, il déclara à Léonore qu'elle ne mettrait pas le pied dans le monde et qu'elle resterait au couvent, aussi morte qu'on y pouvait mourir.

« Tu crois pent-être que Léonore s'épouvanta à cette nouvelle et qu'elle essaya de fléchir son père; c'était une intelligence trop ferme et trop énergique pour s'abaisser a prier qui que ce fût icibas ou là-haut, surtout à prier son père. Dans ce

relâchement général de tous les pouvoirs, Léonore avait très bien compris que l'autorité paternelle ne tenait qu'à un fil, non plus que l'autorité royale. Elle sentait dans sa propre conscience que l'édifice social était mine et qu'il allait tomber en ruines, et elle était sûre qu'au milieu de ces ruines elle saurait trouver une fente assez large pour s'échapper et pour être libre. Elle déclara donc à son père qu'elle prendrait le voile, et, en effet, elle prit le voile le jour même où sa sœur Louise se maria.

« Toute sa vie, Louise avait eu peur de sa sœur. L'ironie de Léonore flétrissait toutes choses autour d'elle, et jamais Louise n'avait compris qu'on put rire ainsi, à tout propos, des croyances, des affections, des devoirs; Louise était comme une pauvre fille échappée de Saint-Cyr, à la chaste tutelle de Mm< de Maintenon. et qui se serait trouvée jetée tout d'un coup dans les orgies de la Régence. Son père, qui l'aimait et qui avait porté sur elle toutes les affections de sa vie, maria cette fille bien-aimée à un beau jeune homme, le marquis de Cintrey, qu'on renommait en ce temps-là pour ses bonnes mœurs. Mais, hélas! si tu savais, mon fils, quelles étaient les bonnes mœurs de ce temps-là, comme tu mépriserais la jeunesse dorée de ce siècle! Quand, par hasard, je vois messieurs

vos gentilshommes à la mode, ceux que vous appelez fièremçnt vos roués, vos débauchés, vos joueurs; quand je compare vos Lauzun, vos Richelieu de ce siècle, même aux valets de chambre de M. le maréchal duc de Richelieu, je me prends à sourire de pitié : tous ces petits messieurs, que votre époque regarde avec admiration comme le nec 'plus ultra de la rouerie humaine, n'iraient pas aux talons des plus sages abbés de Saint-Sulpice en 1764. Ces messieurs sont ivresmorts à l'heure où le XVIIIe siècle commençait à boire; une journée de jeu les ruine jusqu'à la troisième génération; ils courent depuis dix ans, et dans un cercle fangeux, après une demi-douzaine de filles qui sont toujours les mêmes, sans qu'il y ait moyen pour eux d'éviter, quoi qu'ils fassent, un bon mariage et une bonne place quelque part. Tu ne peux donc pas absolument, à l'aide de ces petits messieurs, te faire la moindre idée de la vertu et de la sagesse du marquis de Gintrey.

« Cependant le vieux comte le prit pour son gendre, faute d'un meilleur. Cintrey était fier, il parlait peu, il était mécontent de la cour; il avait reçu en duel une large balafre au milieu du visage; il lisait beaucoup les Nuits d'Young et le Shakespeare de Letourneur; il était insolent avec

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tout le monde et surtout avec ses vassaux; il n'avait pas souscrit à Y Encyclopédie; il haïssait Voltaire, il méprisait Rousseau, il levait son chapeau quand il parlait du roi Louis XIV : le vieux Fayl-Billot put donc croire que sa chère Louise serait, en effet, trop heureuse avec un homme d'un si noble caractère.

« En effet, dans les premiers temps de son mariage, Louise s'estima heureuse et digne d'envie. En ce temps-là les honnêtes filles obéissaient facilement à leur père; elles étaient peu disposées aux maux de nerfs et aux vapeurs; elles aimaient, sans digràce, le mari qu'on leur ordonnait d'aimer. Quand je vois dans vos romans vos femmes, jeunes et vieilles, qui pleurent, qui gémissent, qui se tordent les mains pour un oui ou pour un non qui les contrarie, je ne sais que penser. Les honnêtes femmes de ces temps de licence sont de beaucoup supérieures aux honnêtes femmes de ce temps de vertu. Louise aima son mari ; elle en eut un bel enfant, et son amour pour son '-mari redoubla. On citait partout cette jeune femme, qui avait vingt ans, comme un modèle de piété filiale, de vertu conjugale et d'amour maternel ; elle avait le respect de tous les hommes et le respect de toutes les femmes. Malheureuse créature! elle a bien souffert! »

Cette exclamation de pitié, dans la bouche du diable, m'étonna au dernier point.

« Qu'avez-vous? lui dis-je; il me semble que vous pleurez sur la vertu? Voulez-vous bien n'être pas ridicule à ce point-la !

— Eh! pourquoi donc, reprit le diable, n'aurais-je pas un bon mouvement de temps à autre'.' Quel est l'homme, je dis le plus méchant, qui, après avoir tué son ennemi, ne se sente pas ému en regardant ce cadavre étendu a ses pieds? Moi, je ne suis pas ainsi fait que je souffre à la fois du malheur des honnêtes gens et du succès des vicieux; tout ce qui est dans l'ordre me révolte, et aussi tout ce qui est hors de Tordre; et voilà justement ce qui prouve que je suis tout à fait maudit. Cette femme dont je parle a été bien malheureuse; c'est là un de mes chefs-d'œuvre de méchanceté dont je suis le plus triste et le plus fier. Mais en ce temps-là je n'avais à commettre que quelques petits crimes isolés, pour ne pas me rouiller dans l'oisiveté. A l'époque de la Révolution française, les événements étaient plus forts que moi-même : je fus obligé de me mettre à l'écart pour ne pas être emporté, moi aussi, dans cet horrible tourbillon, avec le trône et l'autel, et afin qu'après la tempête quelque chose de surhumain restât dans cette France de François Ier et

de Louis XIV, que j'ai toujours aimée. Comme il ne m'était pas donné, à moi qui ne suis que le diable après tout, de finir la Révolution française, pas plus qu'il ne m'avait été donné de la commencer, car c'était une œuvre au-dessus des forces dune puissance misérable comme est la mienne, j'avisai dans ce petit coin de Paris cette femme, cette Louise, belle, honnête, estimée, aimée, heureuse, et je me dis en moi-même : « Laissons « de plus puissantes intelligences bouleverser la « France, cette femme me suffira! »

Puis le diable ajouta :

« Regardez plutôt; ne voyez-vous pas notre petite maison étinceler soudain de mille feux?

— Oui, en effet (et en même temps je regardais de toutes les forces de mon àme), tout s'apprête dans cette maison pour une fête splendide : l'argent ciselé, le bronze et l'or, les cristaux légers comme l'air, les fleurs les plus rares, les velours tendus sur les bois sculptés à jour, la dentelle et l'ivoire luttent de légèreté et de transparence. Quelles formes riantes! quels chefs-d'œuvre étincelants ! quel enivrement universel! On dirait qu'en ce beau lieu tout vous sourit d'un sourire éternel; les sofas vous tendent les bras comme autant de prostituées en délire ; les fauteuils vous bercent doucement en chantant un air à boire ;

les beaux tapis vous portent sans vous toucher; les satyres dansent en portant les bougies allumées; les chenets se traînent à vos pieds, chargés d'une flamme odorante; la pendule se dandine gracieusement en sonnant les heures que vous aimez le plus; du plancher, du plafond, des murailles, se détachent légèrement les dieux et les déesses de la fable; les tètes se couronnent de roses, les ceintures se relâchent, les seins commencent à battre doucement. Que d'esprit! quels murmures! quels soupirs! quelle audace! En vérité, ces femmes qui entrent ainsi en se tenant par les mains vous brûlent rien qu'à les voir. Leur pied est une flamme qui éclaire leur jambe jusqu'à la jarretière; de leurs deux mains sortent des étincelles, de leurs cheveux tombent des perles; leur cou est effilé comme le serpent; leur gorge est en délire et leur cœur est froid comme le marbre ; la gaze les touche à peine et s'écarte en frémissant. As-tu vu (je tutoyais le diable), as-tu vu celle-là qui cache un petit signe noir dans le pli de son sourire? Et celle-là dont le bras, d'un blanc mat, écrase l'or qui l'entoure? Et cette autre qui sourit comme une folle? Et cette autre qui s'admire dans cette glace brillante, qui retourne languissamment sa tête pour regarder son épaule, et qui dévore sa propre beauté d'un

œil impudique, tant que ce regard peut aller? — AJi! finissons, finissons! je succombe! je me meurs !... »

Disant ces mots, je rejetais bien loin de moi cet enivrant spectacle; le diable jouissait démon étonnement et de mon émotion.

« N'est-ce pas, jeune homme, me dit-il d'un ton goguenard, qu'en ce temps-là nous comprenions un peu mieux que vous ne faites aujourd'hui tout l'attirail du plaisir et de l'amour? Nous étions passés maîtres dans tous ces fins détails de la fête et de la joie; rien qu'à notre luxe on nous reconnaissait pour des gens nés dans l'or, dans la grandeur et dans la soie; nous étions naturellement gentilshommes; et, depuis nous, vous n'avez vu que de misérables contrefaçons de nous autres les princes du vice d'autrefois. Pauvres petits bourgeois que vous êtes! J'ai ri bien souvent en vous voyant vous arranger à grand'peine dans quelques chambres écartées d'une maison à cinq étages un XVIIIe siècle à votre usage. Mes petits messieurs, vous avez beau dorer et redorer dv vieux meubles, vous avez beau commander des sofas tout neufs, ni vos peintures ni vos velours ne ressemblent à nos peintures et à nos velours. Et quand bien même vous seriez parvenus à imiter quelque peu tout ce luxe que tu vois là, la

chose plaisante! vous introduiriez dans ces demeures des marchandises de modes, des femmes d'huissiers ou de clercs de notaire : mesquine, ridicule et peu amoureuse parodie de la dignité humaine!

Ainsi parlait le diable. Moi cependant je ne ['écoutais plus, et, tout entier au spectacle que j'avais sous les yeux, je regardais. Quand toute cette fête fut bien préparée, entrèrent pêle-mêle de jolies femmes indécemment parées: entrèrent aussi de beaux petits jeunes gens à l'air fin et spirituel. Toutes les belles manières du beau monde se déployaient à l'aise dans ces riches salons : des serviteurs empressés et invisibles dressaient la table: le vin, les fleurs, la glace, le gibier enveloppé dans ses plumes brillantes, toutes les choses qui sourient naturellement dans le verre, dans la porcelaine, autour des lustres, autour des femmes, souriaient sur la table avec un abandon qui est le comble de l'art: jamais si vives ne m'étaient apparues, même dans mes songes d'été, toutes ces splendeurs.

Par Dieu! dis-je au diable, je conçois maintenant que tous ces gens-là soient morts sans se plaindre : ils savaient ce que vaut la vie, ils en avaient cueilli toutes les fleurs, épuisé toutes les coupes, étudie et gaspillé une à une et toutes à la

fois toutes les grâces, toutes les voluptés, toutes les nudités. Par Dieu! ce n'est pas si difficile de mourir quand on est ainsi arrivé au plus haut point où peut monter l'esprit, la révolte, l'orgueil, la puissance, l'égoïsme, le mépris pour tout ce qui n'est pas soi!

— Je vous ferai remarquer, reprit le diable, que votre interjection, par Dieu! n'est pas polie, s'adressant à ma personne. Il n'y a môme pas si longtemps qu'à ce seul mot j'aurais été obligé de disparaître brutalement en laissant après moi une longue odeur de roussi. Les progrès du siècle et l'anéantissement de toute espèce de préjugé me dispensent heureusement de cette cérémonie. Bien plus, tu ferais le signe de la croix avec de l'eau bénite, que mon devoir de diable bien élevé serait de n'y pas prendre garde. Cependant je t'avertis que la chose m'est peu agréable, par la raison toute simple qu'on n'aime pas à parler à des gens de mauvaise compagnie. Mais, pauvre fou! quant à ce que tu dis de cette vie de fête et d'opulence, je te trouve bien insensé, en vérité! Si tu savais quelles misères cachent ces sourires, quelles vanités cachent ces velours, quels gémissements plaintifs ces sofas ont entendus! Ce n'est pas à moi de te faire de la morale; mais, si je voulais soulever un coin de cette draperie soyeuse et nonchalante,

quelle torture! Tous ces jeunes gens que tu vois lu, je les ai bien aimés; ils ont été mes compagnons et mes frères; je me suis battu avec leur épée, j'ai parcouru la ville sous leur manteau, j'ai emprunté leurs mains blanches, leurs armoiries et leurs visages pour dompter, pour séduire, pour perdre à jamais plus d'une innocence rougissante qui se perdait en fermant les yeux; plus d'une fois, sous le masque de ces petits marquis, dont les grandspères avaient été fauchés par le cardinal de Richelieu, et qu'eux-mêmes attendait l'échafaud, me suis-je perdu dans le bal de l'Opéra, cherchant tout simplement la reine de France, et cependant, tout en partageant leurs désordres, me suis-je écrié en moi-même : « Les imbéciles! comme ils «se perdent à plaisir! comme ils n'ont pour eux- « mêmes ni pitié ni respect! Tous ces privilèges « que leur avaient ramassés leurs pères avec tant « de périls et de damnations éternelles, ils les « jettent auvent aujourd'hui, comme si demain ils « devaient être les maîtres de cette poussière et lui « dire encore : Obéis-nous! Les insensés! ils ne « songent même pas à se défendre contre cette bête « rugissante qu'ils ont déchaînée et qu'ils appellent « le 'peuple; ils jouent avec le lion comme si le lion « n'avait pas ses dents et ses griffes! Pour s'amuser « sans danger de pareilles orgies, qui perdent à la

« fois le passé et le présent d'un peuple, il faut être, « comme moi, presque éternel. » Voilà pourquoi, même dans ces folles nuits de débauche, si tu veux y voir à fond, tu trouveras quelque chose de triste qui fait peur... » Ici le diable se prit à rire de sa propre moralité.

Moi cependant je regardais toujours dans cette maison toute remplie de lumières, de silence passionné , de gourmandise, d'esprit et d'amour. Tous les jeunes invités à cette fête étaient arrivés; un seul manquait encore, et déjà on paraissait ne plus vouloir l'attendre, quand enfin nous le vîmes paraître. C'était un homme jeune encore, d'un aspect sévère. Il avait pris de bonne heure une attitude sérieuse, et il conservait cette grave apparence même dans l'orgie. Il était vêtu de noir, son épée était sans nœud, sa perruque était presque sans poudre; il prenait un soin incroyable pour modérer la vivacité de son regard, la gaieté de son sourire : c'était un des tartuffes de ce tempslà: car, hélas! toutes les époques ont eu leurs tartuffes; seulement en ce temps-là la vertu n'était plus une vertu dévote, c'était une vertu austère. Il avait renoncé à la haire avec sa discipline pour se couvrir du manteau de Brutus et du chapeau de Guillaume Penn. Cet homme-là était très curieux à étudier. Ses amis et ses maîtresses accep-

taient fort bien toute cette humeur. En général, il y a dans l'hypocrisie une toute-puissance presque surnaturelle qui fait qu'on l'accepte presque malgré soi, et que nul, pas même la fille de joie prise de vin, ne peut et n'ose l'aborder de front. C'est une idée qui eût dû venir au génie de Molière : mettre Alceste, son misanthrope, aux prises non pas avec Philinte, mais aux prises avec Tartuffe. La belle gloire pour Alceste d'écraser Philinte, et surtout Philinte sans défense contre la brutalité de son compère! Mais l'admirable spectacle c'eût été là : Alceste démasquant Tartuffe! Voilà deux rudes jouteurs qui auraient pu lutter à armes égales, et je ne sais que la misanthropie de celui-ci qui fût digne de se battre en duel avec l'hypocrisie de celui-là. Cependant, puisque Molière ne l'a pas fait, il faut que la chose soit impossible. C'est qu'en effet l'hypocrisie sera toujours plus puissante et plus hardie que la vertu. L'hypocrite est aussi habile que le vertueux, mais il a de plus sa propre scélératesse. Il a tellement étudié la vertu, ne fût-ce que pour en prendre les dehors, le langage, toutes les apparences extérieures, qu'il en connaît le fort et le faible, et qu'il l'attaque le plus souvent par ses propres armes. Ajoutez que la vertu inquiète le vice et que l'hypocrisie le rassure. Le vicieux n'est jamais plus à

Taise que lorsqu'il est en compagnie avec l'hypocrite : ils s'entendent à merveille, ils se protègent, ils se défendent l'un l'autre; l'hypocrite prête au vicieux son masque, le vicieux lui prête ses maîtresses ; quand le vicieux chancelle, l'hypocrite le soutient, et quand il tombe, il le couvre de son manteau. Ainsi, même dans cette société perdue de vices, il y avait des hypocrites. Un des plus habiles hypocrites de ce temps-là, c'était surtout cet austère et galant seigneur qui vient d'entrer, le marquis de Cintrey.

h Maintenant, me dit le diable quand il eut poussé à bout sa dissertation littéraire , comprends-tu ce qui va se passer?

— Ma foi! non, répondis-je; car vous m'avez promis une histoire qui ne serait pas une histoire vulgaire, et jusqu'à présent je ne vois rien qu'une petite maison, une table dressée, un souper splendide, des filles de l'Opéra, des jeunes gens de rCEil-de-Bœuf, de la poudre, des mouches, de jolis pieds, des visages fatigués, des yeux qui brillent, des perles qui s'agitent au-dessus des seins qui battent, en un mot quelque chose de splendide et de magnifique dans sa forme, mais, dans le fond, quelque chose d'aussi trivial qu'un vaudeville de M. Ancelot.

— Vois-tu maintenant, reprit le diable, là, à ta

gauche, une pauvre femme qui se glisse en tremblant dans ce boudoir à demi éclairé? Regarde, qu'elle est pâle! Il est impossible d'avoir la peau plus blanche, le cou plus fin, le bras mieux fait, la main plus petite; il est impossible aussi d'avoir plus de tristesse dans l'âme, plus de désespoir dans le cœur. Oui, certes, cette femme est belle; cette femme, tu la reconnais : c'est Louise, c'est la marquise de Cintrey!

— Je crois ! m'écriai-je, que je commence à comprendre. Mme de Cintrey, jeune femme amoureuse de son mari et indignement trompée, pauvre femme que pousse la jalousie, s'en vient seule, à cette heure, dans cette demeure souillée, pour apprendre enfin toute rétendue de son malheur.

— Tu ne comprendras jamais rien, dit le diable, si tu veux toujours en savoir plus long que moi. Allons donc, trêve d'esprit et d'intelligence avec moi; ne fais pas comme ces niais qui, de leur place, soufflent des mots éloquents à M. Thiers, quand M. Thiers est à la tribune. M. Thiers en sait plus long que ces gens-là, n'est-ce pas? et moi j'en sais presque aussi long que M. Thiers. — Regarde maintenant, de l'autre côté du mur, du côté obscur et terrible de cette maison, une religieuse qui s'abandonne, toute seule, au plus violent accès du plus affreux désespoir : elle crie,

elle blasphème, elle se tort les bras de rage, elle écume!

— Oui! oui! m'éeriai-je épouvanté. A travers ces murs épais et dans cette ombre épaisse, a peine éclairée d'une lampe sépulcrale... Oh! c'est affreux à voir et à entendre! Cette femme est belle aussi, mais elle se démène comme une lionne. A ses pieds est renversée une cruche sur un pain noir; une tête de mort, qui sourit hideusement, est placée à côté de la lampe, dont le sombre reflet se perd dans ces yeux crevés et se promène insensiblement sur ces dents luisantes. On dirait une âme en peine qui joue le De -profundis sur ces touches d*émail. Dans un coin du mur, au-dessus de cette paille en désordre, un affreux crucifix tout sanglant est dressé, et même dans cette sainte image l'inquisiteur qui l'a sculptée a trouvé le moyen de mettre plus de colère que d'indulgence. Tout cela est bien horrible. Cette malheureuse est vêtue d'un cilice qui meurtrit ses belles chairs, et il me semble cependant que cette gorge de marbre est sur le point de rompre ces mailles terrible?. Les cheveux de cette femme sont remplis de paille, son regard est plein de fièvre, son cœur est plein de rage... Quelle est donc cette femme?

— Cette femme, dit le diable en se dandinant, qui veux-tu qu'elle soit? C'est Léonore. »

J'étais ému au dernier point; ce drame que je touchais ainsi de l'âme et du regard s'était emparé de moi avec passion ; je me disais qu'en effet j'allais être le témoin de quelque chose d'étrange et de hardi. — Mais tout a coup le diable retira sa main, il disparut comme une fumée que l'air emporte, et je n'eus plus devant les yeux que ces ombres confuses de palais et de tanières plongés dans une ombre impénétrable. — Le diable m'abandonna ainsi au plus beau moment de son histoire. Jusqu'au cigare qu'il m'avait donné, et que je fumais avec volupté, était redevenu un insipide morceau de bois.

Resté seul, je redescendis comme je pus de ces hauteurs désenchantées, ouvrant les yeux sans rien voir, prêtant l'oreille sans rien entendre, poursuivi par mille visions bizarres, par mille bruits confus, et cherchant en vain un dénoûment à cette histoire qui se passe entre la vertu et le vice, entre l'austérité et la débauche, entre la paille du cachot et le sofa du boudoir.

Je fus plusieurs jours sans retrouver mon fantastique historien. Je regrettais avec un indicible effroi la mordante ironie, le ton leste et goguenard de ce damné qui voyait si profondément tous les détours de l'âme humaine. L'appeler, courir après lui, l'invoquer par une incantation magique, c'était bien vieux et bien usé. Et d'ailleurs à quoi bon? le diable, c'est comme l'inspiration poétique; il n'est aux ordres de personne : il va, il vient, il s'arrête, il s'en va, il revient quand il veut, où il veut et comme il veut. Quel est le grand poète qui puisse se dire à lui-même, en se levant le matin heureux et rafraîchi par les songes de la nuit : Aujourd'hui je serai un jioète? Quel est l'homme aussi qui puisse dire à coup sûr : Ce soir je verrai le diable? Or je retrouvai le diable un soir que je ne m'y attendais pas.

La soirée était calme et sereine. J'étais debout sur cette terrasse de Belle-Vue, noble château démantelé qu'on a divisé entre plusieurs bourgeoises qui jouent de leur mieux leur rôle de princesses du sang royal. Tout à coup je vis à mes côtés, et qui semblait partager ma muette contemplation, une

LA SOEUR ROSE ET LA SOEUR CxRISE 201

jeune femme d'une taille élancée et vigoureuse. Son visage pâle était magnifiquement éclairé par deux grands yeux noirs qui jetaient des étincelles; ce regard tout brûlant plongeait sur Paris avec une ardeur fiévreuse. Sous ce nouveau déguisement je reconnus le diable.

« C'est fort heureux ! lui dis-je; je vous retrouve enfin, Monseigneur! Pourquoi donc être parti ainsi, l'autre jour, quand je vous écoutais avec le plus d'attention? C'est un misérable petit artifice oratoire bien indigne d'un esprit comme vous.

— Tu en parles bien à ton aise! répondit Satan : mais qui donc es-tu, toi, pour avoir à tes ordres un conteur comme moi? Le bel office à remplir que d'amuser monsieur! Me prends-tu donc pour ton Basile ou pour ton Grippe-Soleil? Et d'ailleurs pourquoi donc es-tu si peu intelligent? Si tu ne m'as pas revu plus tôt (et, disant ces mots, il me lançait ce demi-sourire si plein d'intelligence qu'il vous fait peur), certainement ce n'est pas ma faute. Depuis la nuit dont tu parles, je ne t'ai pas quitté, mais tu n'as jamais voulu me reconnaître. Te rappelles-tu, l'autre jour, ce vieux marchand de bouquins qui t'a vendu au poids de l'or le traité d'Apicius De re culinaria? C'était moi! Et cette vieille femme qui t'a apporté cette lettre anonyme pleine d'injures et de fautes de français? C'était

moi! J'étais près de toi l'autre soir quand est entrée sur le théâtre cette jeune femme de vingt ans que la passion a pâlie et courbée, et qui porte sans y succomber tout le génie de Meyerbeer; mais c'est à peine si tu as fait attention à cette femme. J'étais près de toi hier matin quand tu lisais cette élégie de Tibulle où il est parlé de cette belle Néera; mais au plus touchant passage de l'élégie le livre est tombé de les mains. Dans ce bois touffu où viennent danser les beautés parisiennes tu m'as vu emportant, dans le tourbillon rapide de la valse, cette frêle Espagnole dont les épaules brillent comme l'éclair: à peine as-tu daigné jeter sur nous un regard distrait. Ainsi donc, c'est bien ta faute si tu ne m'as pas rencontré en ton chemin. C'est bien le moins cependant que tu me devines quand tu as besoin de moi, et j'aurais trop à rougir si j'étais obligé de te frapper sur l'épaule et de te dire : « Je suis le diable ! »

Comme le diable parlait ainsi, la nuit descendait plus sombre sur la bonne ville de Paris, et peu à peu je vis s'illuminer dans cette ombre transparente le théâtre à double compartiment sur lequel se passait le drame étrange dont j'avais étéle témoin. Cette fois cependant je ne vis plus que les restes du festin; la porte qui séparait le boudoir de la cellule était hermétiquement fermée, la religieuse

avait disparu; parmi les convives, que gagnait l'ivresse, s'était assise une nouvelle venue, une femme qui semblait dominer ce délire tout en le partageant.

« Ah! ah! dit le diable, te voilà bien embarrassé ! et par ce que tu vois là tu ne comprends plus grand'chose à mon œuvre. Pauvre petite intelligence qui ne sait rien deviner! spectateur de province à qui il faut allumer les quinquets et le lustre, à qui il faut des décorations et des costumes! Il y en a même qui sont obligés de lire la comédie qu'on leur joue! Ainsi es-tu fait, mon brave homme! Heureusement je suis là pour t'expliquer toute cette scène, dont la moitié est déjà dans l'ombre. Écoute donc... Louise, la jeune et belle marquise de Cintrey, épouse et mère, eût bientôt compris qu'elle était à bout de toutes les félicités conjugales. En vain son mari, le marquis de Cintrey, était cité dans le monde comme un ridicule et sublime modèle de fidélité et de constance : Louise sut bientôt ce qu'elle devait croire de cette vertu. Ce fut un coup affreux pour la pauvre femme; elle croyait à l'amour de son mari comme elle croyait en Dieu. Dans ce naufrage universel de tous les sentiments domestiques, Louise regardait son ménage comme un lieu d'asile qui avait surnagé. Autour d'elle, à côté d'elle, Louise ne voyait

que corruption, désordres, unions brisées et renouées, adultères, mensonges, perfidies, toutes sortes de vices pêle-mêle, mangeant, riant et buvant ensemble, se prenant, se quittant, se reprenant tour à tour, sans choix, sans goût et sans mesure; et, la pauvre femme! elle avait cru, elle avait espéré qu'elle serait sauvée de ce désordre. Mais, comme je te l'ai dit, son mari était un hypocrite. 11 fut bientôt las de sa feiote vertu, et il quitta sa femme pour les autres femmes. Moi, qui sus des premiers cette aventure, j'en avertis Louise, et je la fis jalouse; je la conduisis par la main dans cette retraite de la débauche; je la plaçai dans ce petit appartement reculé d'où elle pouvait tout voir et tout entendre ; et en effet elle vit ces femmes et ces hommes, elle entendit leurs tendres propos, elle comprit toute cette audace sans frein de l'esprit et du cœur; elle eut peur de son mari, tant elle vit qu'il ressemblait à tous ces hommes. Elle restait là cependant, muette, désolée, insensible; et j'avoue même que je ne savais plus que faire de cette femme avec son muet désespoir, quand me vint . soudain une idée admirable, une de ces idées que vous appelez des idées infernales sans trop savoir ce que vous dites. »

Puis, comme s'il se parlait à lui-même :

« Oui, en effet, disait-il, cela était bien trouvé,

Satan! et si tu voulais, tu en ferais un beau mélodrame pour le Théâtre-Français!

— Voici, reprit-il, quel fut ce coup de théâtre... Tu te rappelles qu'à côté du petit réduit où se cachait Louise, prêtant l'oreille à cette conversation de libertins sceptiques qui mêlent l'amour au blasphème, est placée la cellule où Léonore attendait en vain chaque jour la révolution libératrice qu'elle s'était promise et qui n'arrivait pas. L'histoire de Léonore, je la ferai courte comme l'histoire de Louise... À peine entrée au couvent, Léonore eut peur et se mit à douter de sa libération prochaine. Tant qu'elle n'eut pas prononcé ses vœux éternels, elle avait été sûre de la ruine totale des institutions établies, et elle s'était fait tout bas une fête de se retrouver libre parmi ce bouleversement universel dont elle ne doutait pas; mais une fois captive, voilée, cloîtrée, elle ne fut plus maîtresse d'elle-même; elle n'eut plus la patience d'attendre les temps prédits par Y Encyclopédie : cet esprit, en secret révolté, se révolta ouvertement. Elle eut la fièvre terrible d'une jeune et robuste fille que la passion dévore, que le doute embrase, et qui subit à la fois la révolte de l'esprit et la révolte de la chair. Ainsi elle devint bientôt un objet d'effroi dans ce couvent qui avait conservé toute la rigidité de l'ordre, un sujet d'épou-

vante, parmi ces saintes filles, d'autant plus inexorables qu'elles voyaient s'avancer la chute de la Jérusalem céleste. Bientôt donc toutes les rigueurs du cloître s'appesantirent sur Léonore : le jeune, les veilles, les prières, le cilice, les verges, rien n'y fit; elle était indomptable. Sa frénésie la prenait plusieurs fois dans le jour, et alors elle déchirait sa robe, son voile, son suaire, et dans cette nudité complète elle défiait le ciel, elle invoquait les hommes. Souvent, au milieu du chœur, la nuit, et quand la mère abbesse entonnait les matines, Léonore, élevant la voix, récitait les plus violents passages de ses philosophes bien-aimés. Plusieurs fois le chapitre s'était assemblé pour prononcer sur le sort de cette malheureuse : elle fut condamnée aux oubliettes. A force de jeûnes et de coups on la réduisit au silence; on la couvrit d'un voile mortuaire, on dit sur elle le De profundis, on la descendit dans ce sépulcre que tu as vu, et on ne pensa plus à elle que pour lui envoyer chaque jour une cruche d'eau et un pain noir. Voilà à quel moment j'ouvris la porte cachée qui séparait le cachot de ce boudoir, et alors les deux sœurs se trouvèrent en présence. »

Ici le diable se mit à chiffonner d'une façon toute gracieuse un petit mouchoir brodé qu'il tenait à la main gauche; puis, tout d'un coup, et

comme s'il eut été fatigué de ce rôle de femme qu'il jouait assez mal, il reprit sa première forme, la forme d'un grand jeune homme indolent, hardi et assez mal bâti; puis, se posant devant moi brusquement :

« J'en suis à regretter, pour mon amusement personnel et non pas par pitié, cette scène terrible entre les deux sœurs, Louise et Léonore; je ne reverrai jamais le même drame. Cette porte, pratiquée jadis par un mystérieux amour, était fermée depuis longtemps : elle s'ouvrit tout d'un coup sous les efforts de cette recluse, moi aidant. Alors, alors Léonore, battue, affamée, éperdue, sanglante, frappée de verges, se trouvant en présence de Louise, tout à l'heure si libre, si heureuse, si parée, Léonore put à peine se contenir et ne pas dévorer sa sœur.

« Ah! s'écria-t-elle, te voilà ! Ah! tu viens écouter, « assise ici sur la soie, mes cris de douleur sur la « paille! Ah! toute parée que tu es, tu viens voir, « à travers les fentes de mon cachot, comment je « vis pâle et maigre et fiévreuse ! Malédiction ! malé- « diction! malédiction sur toi ! 11 n'y a pas de Dieu « dans le ciel! il n'y a pas de père sur la terre ! »

« Disant ces mots, Léonore se posait devant Louise, et Louise fermait les yeux.

« En même temps, les convives voisins chan-

taient en chœur une chanson à boire, et ces horribles cris n'arrivaient pas jusqu'à eux.

« Louise cependant, éperdue, mais calme, avait peu à peu ouvert les yeux, et elle s'était assurée que c'était bien là sa sœur. Oui, c'était là sa sœur, aussi vrai que c'était là son mari pris de vin et d'amour impudique : car, tout en contemplant Léonore, Louise prêtait l'oreille, et elle entendait son mari célébrer le vin et les amours des courtisanes. Ainsi placée entre ces deux misères, la malheureuse n'hésita plus.

« Voulez-vous, dit-elle à sa sœur, puisque je vous (( fais tant d'envie, voulez-vous, Léonore, que nous- « changions de rôle? mon boudoir contre votre « cellule, mes dentelles contre votre cilice, mon « époux que voilà (elle montrait du doigt la salle à " manger) contre votre crucifix et cette tête de mort, « mes riches habits contre votre robe de bure, ma « liberté contre votre esclavage? Le voulez-vous? »

Ici le diable s'arrêta, comme s'il eût cherché à se rappeler encore la voix, les gestes, les inflexions suppliantes de Louise. Mais moi, impatient :

« Eh bien! lui dis-je, qu'arriva-t-il?

— Il arriva que Léonore accepta l'échange. Elle se dépouilla de son cilice pour revêtir les habits de Louise; elle rejeta Louise dans le cachot et sur cette paille en désordre ; elle referma cette porte de

fer, et contre cette porte fermée elle tira un épais rideau de soie... C'en était fait : Louise était la recluse, Léonore était lâchée! Après quoi elle jeta un coup d'œil sur ces trumeaux brillants, et elle sourit avec transport à sa propre beauté, dont elle avait été longtemps privée. Elle plongea ses mains et son visage dans une eau limpide préparée pour les convives; elle se para de son mieux des chastes habits de sa sœur, s'elforçant de les rendre immodestes; puis, quand elle fut ainsi armée de toutes pièces, elle entendit que le marquis de Cintrey portait ironiquement la santé de sa femme ; el, ouvrant brusquement la porte de la salle à manger, elle s'écria :

« Me voici! »

(( Tu juges de l'étonnement de ces hommes et de ces femmes plongés dans l'ivresse, à l'apparition subite de cette chaste et honnête Louise qui venait au milieu d'eux à demi nue, et qui demandait à boire! En effet, Léonore ressemblait à Louise comme l'ange au diable : c'était la même taille souple et élancée, le même feu dans le regard, la même tête. Louise avait peu vécu dans le monde ; le monde l'avait vue de loin, sans trop oser apcher de cette vertu inaccessible : aussi tous les convives s'imaginèrent que c'était en effet la marquise qui jetait enfin le masque imposant de la

vertu. Le marquis le pensa lui-même, mais il faut dire qu'il avait le vertige.

« A boire! à boire! » s'écria Léonore. En même temps elle se jetait, affamée et délirante, sur les vins et sur les viandes; elle regardait les hommes, elle embrassait les femmes; elle était déjà ivre de cette double ivresse du vin et de la chair. Jamais, dans le creux fangeux de sa cellule, sous son cilice de fer, sur sa paille pourrie, en présence de sa tète de mort, dans les plus violents instants de sa démence et de ses blasphèmes infatigables, la misérable n'avait rêvé tant de porcelaines immondes, tant de seins nus, tant de regards avides, tant de vins et tant de fleurs. Au milieu de ce désordre, elle se sentait naître enfin; elle était comme une furie, mais belle et puissante. Et, en effet, je te laisse le juge si c'était là une transition incroyable : passer ainsi du cachot chrétien à l'orgie voltairienne! Elle en fit tant et elle en dit tant dans ces premiers délires de l'enthousiasme et de la passion qu'elle fit peur même aux convives, comme si la foudre allait tomber sur eux; même plus d'une qui s'abandonnait librement à l'orgie se voila les yeux et voulut s'enfuir loin de cette damnée; les plus braves d'entre eux se regardaient, éperdus et n'osant parler.

« Quand Léonore eut bu et quand elle eut mangé :

« Çà, dit-elle, qui donc va nous chanter quelque « chanson à noire ? Est-ce toi, mignonne? » dit-elle à une jeune élève de Mlle Duthé, déjà digne de sa maîtresse.

« Alors elle entonna un chant de révolte qu'elle avait composé sur le rhytme d'une ode de Piron, et dont elle avait composé la musique à l'aide du De profundis, qu'elle avait parodié de son mieux. En même temps, elle vidait toutes les coupes polluées par toutes ces lèvres licencieuses, elle arrachait toutes les fleurs qui voilaient encore quelques nudités douteuses; puis, quand elle eut épuisé tous ces excès terribles, Léonore se mit a chanter et à danser en même temps. Elle avait inventé dans son cachot une certaine danse orientale dont elle avait dessiné toutes les poses avec l'exactitude luxurieuse d'une bayadère et la persévérance vindicative d'une religieuse qui sent frémir sa chair sous les coups redoublés de la discipline et des passions mal contenues. Quand elle eut dansé, elle demanda où était son mari. On le lui montra couché par terre, sous l'admiration, sous l'étonnement, sous l'ivresse, ne sachant s'il était dans le songe ou dans la veille. Elle alla droit à lui, elle le regarda couché comme il était à ses pieds; elle trouva qu'il était jeune et beau.

« Çà, lui dit-elle, marquis, je suis des vôtres!

« foin de la vertu et des bonnes mœurs ! Il n'y a pas « de Dieu au ciel! il n'y a sur la terre que des frite pons et des dupes ! J'ai été votre dupe et ma propre « dupe assez longtemps. Je vous croyais un philo- « sophe, vous m'avez prise pour une vertu; nous « nous sommes trompés l'un et l'autre : nous som- (( mes quittes. Donc, jetons là ce masque fatigant à « porter, et, comme vous le chantiez tout à l'heure, <c jouissons de la vie!... Entendez-vous la terre qui « tremble sous nos pas? C'est le signal d'une fête « qui nous doit tous engloutir... » Disant ces mots, elle appelait ces filles de joie mes amies, elle conviait ces hommes à une fête chez elle pour le lendemain; elle leur donnait rendez-vous a tous à l'Opéra ; elle les reconduisait les uns et les autres jusqu'à leurs carrosses. Et enfin, restée seule avec son mari : « Monsieur, Monsieur, lui dit-elle, « pourquoi nous cacher maintenant? Nous ferons, « s'il vous plaît, du vice en plein jour. J'exige donc « que vous me donniez les clefs de la petite maison, <c afin qu'elle reste fermée, comme inutile désor- <( mais à notre hypocrisie. » Et c'est ainsi qu'elle s'empara des clefs de la petite maison, afin que personne n'y pût entrer, sinon elle. Le marquis la ramena à son hôtel qu'il était grand jour. »

Ayant achevé cette tirade, le diable me reargda pour savoir ce que j'en pensais. Et en vérité j'étais

ému plus que je ne saurais dire. Je comprenais confusément toute la misère de cette pauvre Louise, ensevelie vivante et innocente dans les oubliettes d'un couvent de carmélites; je comprenais confusément toute la scélératesse de cette Léonore, sortant tout à coup de son tombeau pour prendre dans le monde la place, le nom, le visage et l'honneur d'une honnête femme; et pourtant j'avais grand besoin que le diable m'expliquât toutes ces horreurs.

« Oui, reprit-il, la chose arriva comme tu le penses. Tout Paris épouvanté, fut instruit le lendemain des déportements subits de la marquise de Cintrey. On racontait, mais encore à voix basse, comment cette femme, entourée de tous les respects des hommes et des femmes, avait tout d'un coup jeté le masque de vertu qui couvrait son visage; comment, pour bien commencer sa nouvelle carrière, elle avait fait les honneurs d'une horrible fête de débauchés dans la petite maison de son mari, et qu'elle avait épouvanté de ses désordres les' plus viles courtisanes. On se perdit a ce sujet en mille conjectures; il y eut des paris pour et contre, il y eut un duel; mais bientôt tous les doutes tombèrent devant l'affreuse conduite de cette femme. C'était une lionne déchaînée : elle épouvanta la ville et la cour de ses déportements;

elle jeta aux vents la fortune de son mari; elle fut sans pitié et sans respect pour personne. Son père, le vieux comte de Fayl-Billot, était au lit de mort. Le noble vieillard, avant de quitter une vie pleine d'inquiétudes, comptait au moins sur l'appui, sur la prière, sur le dernier et pieux sourire de sa fille bien-aimée; il appelait Louise, sa Louise! Sa Louise était au cachot; mais à la place de la sainte il vit entrer Léonore! 0 terreur!... Elle cependant tenait à sa vengeance : elle voulut rester seule avec son père. On ne sait pas ce qui se passa entre ce vieillard et cette femme; mais, après cette fatale et dernière entrevue, le vieillard fut trouvé dans son lit, mort et les mains levées au ciel, comme s'il eût demandé justice. Que te dirai-je? Jamais l'insolence, la vanité, l'orgueil, le mépris des lois divines et humaines n'avaient été plus loin. Je t'en parle avec complaisance, vois-tu, car cette femme était mon chef-d'œuvre, elle égalait la marquise de Merteuil. Grâce à elle, je luttais avec l'œuvre de ce Laclos dont j'étais jaloux. Bien plus : j'espérais lutter avec Danton, avec Robespierre plus tard, en leur disant : Voilà mon chef-d'œuvre ! Insensé que j'étais! »

Ici le diable eut un frémissement d'horreur, évidemment excité par ces horribles noms de Danton et de Robespierre. J'eus pitié de ce pauvre

malheureux vaincu qui n'était plus bon qu'à raconter des histoires, et, pour l'arracher à ses tristes réflexions :

« Mais enfin, lui dis-je, où voulez-vous en venir ?

— Ah! reprit-il, rien de plus simple. Tu sais ce qui arriva quand la Bastille fut prise, et comme 89 se précipita sur 93, et comme furent interrompues tout d'un coup toutes les orgies du pouvoir et de la beauté, et comme la proscription s'étendit sur la France entière, semblable à la peste, et plus rapide et plus féroce. Tu as lu cela dans les livres et tu ne l'a pas vu, et ceux même qui ont recueilli ces choses sanglantes ne les avaient pas vues, car, à ces horribles spectacles, tout courage est resté suspendu, toute pensée s'est arrêtée, toute voix est devenue muette. Eh bien! dans cette proscription générale, le peuple, qui avait ses moments de justice, s'en vint un jour sous les fenêtres de la marquise de Cintrey en demandant la tête de cette femme souillée et tachée, comme si cette tête eût été innocente et pure. La marquise n'était pas chez elle ce jour- là, et nul, pas même les domestiques, qu'elle battait; pas même les servantes, qu'elle insultait; pas même ses créanciers, qu'elle ruinait, ne pouvait dire où elle était allée.

« Or sais-tu où se cachait cette femme?... » Ici

le diable se plaça à cheval sur la barre de fer qui sert de balustrade à cette admirable terrasse de Belle-Vue où j'étais à l'écouter. Je crus qu'il allait se précipiter tout en bas, dans le nuage qui montait doucement jusqu'à nous. « Au fait, reprit-il, j'aime autant achever à l'instant même mon récit. « Tu te rappelles que cette femme, cette Léonore, avait emporté les clefs de la petite maison et qu'elle les avait gardées, comme fait le geôlier des portes d'une prison. Eh bien! pour échapper à la fureur populaire, cette femme était retournée dans cette maison; elle avait retrouvé la porte cachée qui menait dans le cachot; cette porte, elle l'avait ouverte, et, sur la paille, agenouillée, priant Dieu, elle avait vu sa sœur Louise... Je ne suis qu'un démon, ajouta le diable, et pourtant j'ai pleuré, oui, j'ai pleuré, en entendant Louise parler a sa sœur.

Ma bonne sœur, disait Louise, je savais bien « que vous reviendriez à moi et que vous ne m'aviez pas condamnée à une prison éternelle ! J'ai ce bien souffert, j'ai bien fait pénitence à votre place , j'ai bien prié pour vous, ma sœur! Combien d'an- « nées se sont passées dans ces souffrances? Hélas! « je l'ignore, mais il me semble qu'il y a un siècle. « Quand j'ai été plongée vivante dans ce tombeau, « j'avais un mari, j'avais un enfant: où sont-ils?...

« 0 ma sœur! ma sœur! ô Léonore! quels crimes « aviez-vous donc commis pour être condamnée à « celte pénitence?... Mais enfin vous voilà : je vous « pardonne. Vous venez me rendre Fair du ciel et « mon enfant : j'oublie ce que j'ai souffert... Adieu « donc... Et cependant apprenez, ma sœur, que « bientôt votre prison va s'ouvrir. J'en ai été ins- « truite par ma geôlière de chaque jour! elle m'a « priée, au nom du ciel, d'être patiente, disant que « l'heure du pardon allait sonner... Oh! merci! « merci, Léonore! »

Et en effet Léonore reprit les haillons de Louise ; Louise se couvrit des habits de Léonore. Elle s'enfuit de cette maison où elle avait tant souffert, Léonore se jeta sur la paille de son cachot, et elle respira plus librement, se sentant loin du peuple. . Mais que veux-tu que je te dise ? Est-il bien nécessaire d'aller plus loin ?

— Oui, certes! m'écriai-je. Quelle triste manie de couper votre récit à chaque instant que votre récit s'engage! Vous avez volé cette singulière façon de raconter à ce charmantdiable qu'on appelle l'Arioste; mais celui-là aurait eu peur d'entreprendre des histoires pareilles aux vôtres. Vous cependant, qui osez les commencer, vous ne devez pas avoir peur de les finir.

— Ainsi, ferai-je, dit le diable. Donc Louise,

redevenue libre, à peine échappée de cette maison fatale, s'en allait au pas de course dans son hôtel. Déjà elle revoyait son mari, et elle lui disait : « Je « vous pardonne...» Déjà elle embrassait son fils, cet enfant qu'elle avait laissé si petit; elle tombait dans les bras de son père, et elle pressait sur ses lèvres ses vénérables cheveux blancs. La pauvre femme, ainsi agitée de mille pensées qui se partageaient son cœur, ne remarquait rien de ce qui se passait autour d'elle, ni ce peuple déchaîné qui promenait en tous lieux, dans sa capitale nouvellement conquise, son insolente victoire, ni ces cris de mort qui retentissaient dans les rues, ni ces images d'une liberté funèbre arrosée de sang, ni ces planches horribles dressées sur les places publiques, attendant leur proie de chaque jour; elle courait à perdre haleine, et déjà les Brutus de carrefour la désignaient du doigt comme une victime. Elle arriva enfin à l'hôtel de son mari. A son aspect, toute la rue indignée se soulève, mille cris de mort se font entendre. Au moment où. elle mettait le pied sur ce seuil chéri, d'affreux hommes, armés de piques et coiffés de bonnets rouges, s'emparent de sa personne; la populace ameutée s'écrie : « C'est elle ! voilà la marquise de Cintreyî « A bas la vicieuse! A bas l'impitoyable! Meure la « parricide !... » Au milieu de ce bruit et de ces fu-

reurs? que voulais-tu qu'elle fit, la malheureuse? Elle regardait, elle écoutait, elle repoussait loin de ses yeux, loin de ses oreilles, loin de son esprit, ce rêve horrible. On l'emporta évanouie, et quand elle se réveilla, se retrouvant sur la paille d'un cachot, elle se rassura et elle se dit à elle-même : « Quel rêve! »

« Pendant que Louise se réveille pour ne plus se rendormir que dans la mort, Léonore, déjà impatiente, se précipite hors de la maison, dans ses habits de religieuse, en criant : Au secours! au secours ! A ces cris, le peuple arrive : il était partout, le peuple. Léonore raconte alors qui elle est, — et qu'elle appartenait à ce couvent qui est en ruines, — et qu'elle a été oubliée dix ans dans le cachot où le fanatisme impitoyable la tenait renfermée, et qu'elle s'est enfuie tout à l'heure, et que la voilà qui demande justice. Le peuple lui répond par ce mot : Vengeance ! Le couvent à demi détruit est encore une fois fouillé de fond en comble. Quelques misérables femmes, qui se cachaient parmi ces ruines, sont découvertes, et bientôt leurs têtes coupées servent de sanglant trophée au triomphe de Léonore. Le peule crie: Vive Léonore! et il la ramène triomphante dans cette maison qu'elle avait quittée la veille en proscrite. — Sais-tu mon histoire, à présent?

— Oui, répondis-je, oui; maintenant je la sais

tout entière, cette funeste histoire, et je pourrais l'achever sans vous. Ainsi deux fois cette horrible Léonore accabla la douce Louise. Pendant que Louise portait le cilice de Léonore, Léonore portait les habits de fête de Louise; pendant que Louise priait et jeûnait à la place de Léonore, Léon-ore entassait sur Louise toutes sortes de malédictions et d'opprobres; le jour où le peuple voulut faire justice de Léonore, Léonore chassa Louise de son cachot, et elle la livra au peuple à sa place. Ah! c'est là une affreuse histoire!

— D'autant plus affreuse, dit le diable, qu'en ce temps-là la justice des hommes était violente, et qu'elle ne s'arrêtait guère quand une fois elle était lancée. Oh! c'est une triste souveraine, la Terreur! elle avilit les plus nobles, elle fait pâlir les plus braves, elle hébète les plus intelligents. Elle a fait de la nation française tout entière la plus stupide viande de boucherie qu'on ait jamais jetée aux abattoirs. Donc, à peine Louise de Cintrey eut-elle répondu au tribunal révolutionnaire qu'en effet elle était la marquise de Cinlrey, qu'aussitôt elle s'entendit condamner à mort, et tout fut dit.

« Le plus beau de ce crime, ajouta le diable, c'est que, le jour où Louise monta dans le tombereau

fatal qui allait à la Grève, maudite par son mari, maudite par son fils, sa sœur Léonore était portée en triomphe comme une sainte; elle était proclamée martyre, et elle bénissait le peuple. Je crois même qu'elle eût le courage de donner sa bénédiction à sa sœur qui allait à l'échafaud. « Voilà toute mon histoire. Es-tu content? » Quand je vis que le diable n'avait plus rien à me dire, et que ma curiosité devait être satisfaite, je me sentis beaucoup plus à l'aise avec le diable.

« A vous dire vrai, seigneur diable, lui répondis-je, vous vous êtes donné bien de la peine pour faire de votre histoire une chose pleine d'intérêt et de pitié, et vous avez manqué votre but; si quelqu'un fait pitié dans tout ceci, c'est vous. Comment! la plus terrible révolution qui ait changé la face du monde tombe sur la France, et cependant vous ne savez rien de mieux que de vous amuser à perdre une pauvre vertueuse au profit d'une horrible criminelle. Il fallait que vous fussiez bien oisif! Comment donc, il se coupe des tètes par centaines; vous vous dites à vous-même, comme Pilate : « Je m'en lave les « mains. » Mot affreux, parole égoïste avec laquelle se sont accomplis tous les crimes; et vous, cependant, vous n'êtes occupé qu'à opérer un tour de passe-passe tout au plus digne d'un escamoteur

en plein vent ! Je vous assure que je vous trouve à présent un être bien peu dangereux.

— Et vous avez raison, mon maître, repartit le diable, d'autant plus raison que, même dans cette méchanceté subalterne que je m'étais permise, j'ai été battu par ces bonnets rouges. Eux aussi, en apprenant l'histoire de la marquise de Cintrey, ils auront été jaloux de moi. Pour en finir tout d'un coup avec mes prétentions diaboliques, figurez-vous qu'ils ont coupé la tête à la sœur du roi, Mme Elisabeth!

« Ce jour-là je m'avouai tout à fait vaincu; je reconnus que je n'étais plus le diable, et que toute ma puissance malfaisante était à jamais dépassée; je me fis pitié à moi-même quand je me comparai au dernier de ces bourreaux ; je me repentis d'avoir perdu, sans y rien gagner dans ma propre estime, cette sainte femme, Mme de Cintrey; et si quelque chose me consola, ce fut de penser que cette vertu, en ces temps horribles, même si je l'eusse épargnée, n'avait pas une seule chance d'échapper à la hache. Bien plus, vous allez voir que je ne suis pas si lâche que vous dites, jamais je n'ai plus regretté de n'être pas un homme pour avoir l'honneur de monter sur le même échafaud que le roi Louis XVI, la reine Marie-Antoinette, Charlotte Corday et M. de Malesherbes. Depuis

ce temps j'ai mené la plus triste vie que jamais démon ait menée sur la terre. Incapable de mal, incapable de bien, agité par le remords, pauvre et seul, fatigué de ramasser des âmes qui se jettent à ma tête, n'étant plus ni aimé ni haï, j'ai fini par me faire historien, auteur, romancier, que sais-je? Je finirai peut-être par tenir un cabinet de lecture. Dans mon oisiveté, et n'ayant plus de mauvaises actions à commettre, j'en imagine : je cherche dans la foule les hommes que la foule écoute, et je leur raconte des histoires étranges. Je suis à présent comme tous les poètes, tantôt dans le ciel, tantôt plus bas que la terre; j'ai mes instants d'inspirations prophétiques, j'ai mes heures de découragement mortel.

« Pendant que toute l'Europe était en armes avec l'empereur (le moyen de faire son métier de diable avec un pareil homme?), j'élevais sur mes genoux, avec une sollicitude plus que paternelle, un bel enfant anglais dont je faisais un poète; c'est moi qui lui ai dicté d'un bout à l'autre son poème de Don Juan. Eh bien ! à peine mon poète chéri eut-il jeté dans les âmes contemporaines plus de désolation et plus d'épouvante que n'en avait jeté Voltaire en personne, voilà mon poète qui se laisse mourir

parce qu'il découvre un beau jour qu'il est légèrement boiteux du pied gauche, et qu'il pèse dix livres de plus qu'il ne pesait Tan passé! En perdant celui-là, j'ai perdu toute ma verve poétique; j'ai vécu au jour le jour, comme un écrivain de hasard; j'ai fait tour à tour des drames où l'on riait et des vaudevilles où l'on versait des larmes; je me suis essayé tant bien que mal a toutes ces choses frivoles! je me suis enivré bien souvent avec mon ami Théodore, qui est mort et qui est dans le ciel. Maintenant me voilà, plus seul que jamais, racontant mes histoires comme un homme qui radote, histoires accommodées à la tristesse des temps présents. Hélas! où est le temps de mes courses errantes sur les toits des villes espagnoles, quand j'étais le diable' boiteux! »

Comme il disait ces mots, le diable se leva tout droit sur cette légère barre de fer où il était à cheval.

« Qu'est devenue, lui dis-je, cette affreuse Léonore?

— Elle est marte, reprit-il, avant 1830, en odeur de sainteté et en priant tout haut le Ciel d'être miséricordieux pour sa sœur Louise. Les cendres de Louise ont été jetées aux vents; Léonore repose sous un marbre noir recouvert de larmes

d'or. Elle eût été canonisée sans la révolution de Juillet. »

Disant ces mots, le diable se plongea dans l"épai> nuage, et il disparut en poussant le soupir plaintif d'un simple mortel.

J'aime assez les romans : ils allègent la vie heureuse ; ils sont le rêve éveillé. Mais parlez-moi des petites histoires d'autrefois, des romans de quelques pages, et non pas de ces inventions sans paix ni trêve, qui exigent un mois de lecture. Il n'y a rien de plus triste; on s'y perd, on s'y vieillit. Que si, pour rajeunir son sujet, l'auteur se fraye un chemin sanglant à travers des meurtres impossibles, ou bien si, pour animer ses héros, il les conduit en mauvaise compagnie, à l'avant -dernière bouteille, au dernier couplet, voilà nos héros sous la table avec nos héroïnes. Quel dommage que nous ayons perdu le secret des petites histoires amusantes et joviales d'autrefois !

Autrefois c'était le bon temps pour les petites

histoires; le roman en vingt volumes sales et mal imprimés, délassement des cuisinières, des crocheleurs et des marquises, eût fait reculer d'horreur les laquais et les femmes de nos duchesses. Un auteur qui se respectait faisait paraître son histoire à distance, en plusieurs parties séparées, quand l'histoire était trop longue. Il fallut dix ans pour la suite de Gil Blas.

Candide était la mesure excellente de ces petits contes. Mme de Pompadour, qui s'y connaissait, aimait les petits livres qu'on lit tout bas, dans le creux de la main, d'un coup d'œil, et qui se cachent sous le pli d'une dentelle quand arrive en bâillant quelque roi importun. Littérairement parlant, je pleure encore Mm* la marquise de Pompadour : elle a emporté dans sa tombe le secret du joli.

Le joli! Était-elle assez jolie... Je ne sais quoi sans définition. Échos, parfums, rayons ! un faux brillant et un feu follet... Il arrive, n'entre, il se pose, il rit dans la glace, il s'assied à table avec vous, il chante, il minaude, il écrit de petits billets, il aime à la rage les opéras et les belles danseuses, il s'occupe en minaudant de petite musique et de petits vers, de petites intrigues, de tout ce qui est mignon, vif, léger, frivole! Ah! vive le joli! C'est le joli qui a taillé les verres à facettes,

inventé la poudre à poudrer, les mouches et les ballets; il a fixé les amours aux plafonds, il a jeté son fard à la joue; il enrubanait Voltaire à la marquise du Chàtelet, le roi Stanislas à Mme de Boufflers, Dorât à Mlle Fannier, Louis XV à la comtesse du Barry. Pauvre petit monstre; il est parti avec M. Voisenon et M. Crébillon fils. Il est parti; on croyait que le beau allait venir à sa place, il n'est pas venu, et nous autres, nous sommes restés par terre, entre le beau et le joli, à peu près comme l'art dramatique entre les deux théâtres français.

Mais, en attendant le beau par excellence, qui nous rendra le joli que nous avons perdu? La littérature de l'Empire en vivait avec l'art de M. Demoustier, de Luce de Lancival, de M. Andrieux, de M. Jouy, de M. Bouilly, et tant d'autres messieurs, et tous les autres! mais que dit Montaigne? « L'archer qui outre-passe le but faute comme celui qui ne l'atteint pas. » Ces illustres archers, partisans du joli, ont manqué le but en Foutre-passant. A force de courir après le joli, ils sont tombés dans le trop joli : abîme immense dont la littérature de l'Empire ne se relèvera jamais.

Quoi qu'il en soit, je regrette le joli, comme les amateurs de boston ou de reversi regrettent le reversi et le boston. Des jeux plus modernes ont

remplacé les jeux de leur enfance, et les jeux qu'on leur fait jouer, ils les jouent mal, il les jouent en se rebiffant. Pauvres bonnes gens! leur histoire est l'histoire de nos faiseurs du moyen âge, ou de nos fabricants de terrreurs révolutionnaires. Ils font du moyen âge ou de la terreur avec tant de peine et de périls! Le joli, c'était sitôt fait.

Je lisais naguère un joli conte intitulé Rosette Il est gai, vif, amoureux, charmant, ce petit conte ! on le dirait écrit avec la plume d'Angola ou des Bijoux indiscrets. Laissez-moi vous le redire, et, s'il vous plaît, nous laisserons parler notre heureux marquis (c'est un marquis!) toutes les fois qu'il voudra parler.

Bien entendu que c'est le héros de mon histoire qui parlera souvent en son propre et privé nom. 11 n'y a pas de meilleure entrée en matière que celle de Gil Blas : Je suis né de 'parents, etc.

Vous voila donc face à face avec ce joli petitmaître écrivant à l'un de ses amis, le talon rouge; et de tout ce qui doit s'ensuivre, joli ou beau, je me lave parfaitement les mains avec de la pâte d'amandes, de i'eau de rose, dans une porcelaine de vieux sèvres, une dentelle de Malines pour essuie-main.

« Enfin, marquis, j'ai possédé la belle Rosette. » Je vous fais remarquer ce commencement, clas-

sique en ce temps-là, et ce ton leste, et cette expression qui va droit au fait : j'ai possédé ! Notre marquis commence positivement comme Desgrieux, comme Saint-Preux et tant d'autres ont commencé. Mais revenons à cette narration, qui déjà doit vous intéresser.

« Voici son portrait, marquis (le portrait de Rosette) : elle a de l'esprit, du jugement, de l'imagination, des talents; extérieur éveillé, démarche légère, bouche petite, grands yeux, belles dents; gr;)ces sur tout le visage. Rosette entend au premier coup d'œil, elle part à votre appel, et vous rend aussitôt votre déclaration. Voila celle qui a fait mon bonheur. »

Ainsi était faite Rosette au siècle passé. Aujourd'hui Rosette est paie, mélancolique et sur ellemême affaissée... un vrai saule pleureur! Rosette une précieuse, un saule pleureur! Elle n'entend pas le coup cVœil, et ce n'est qu'au bout de trois cents pages qu'elle vous rend votre déclaration, si encore elle n'est pas noyée ou pendue dans l'intervalle. Vive la Rosette d'autrefois !

« Voilà comme ce bonheur me vint, cher marquis. Il y a huit jours, en allant au Palais-Royal, je vis arriver le président de Mondonville; il était pimpant à son ordinaire, la tête haute et l'air content; il s'applaudissait par distraction, et se trou-

vait charmant par habitude. 11 badinait avec une boîte d'un nouveau goût; dans cette boîte, empruntée à son petit Dunkerque, il prenait quelques légères prises de tabac, dont, avec certaines minauderies, il se barbouillait le visage. « Je suis « à vous, » me dit-il. Ainsi disant, il court au méridien. » Ce dernier trait du président Mondon ville est le seul qui puisse s'appliquer aux présidents de cette époque : régler sa montre au méridien ou au canon du Palais-Royal est une occupation convenable à un magistrat; mais Vair pimpant, où est-il? Les minauderies, que sont-elles devenues? c'est à peine si nos magistrats de trente ans osent sourire. Oyons cependant le président de Mondon ville et son ami le marquis.

« Mon cher marquis, dit le président, voulezvous une prise d'Espagne? c'est un marchand arménien, là-bas, sous les arbres, qui me l'a vendu. Mais! vous voilà beau comme l'Amour! on vous prendrait pour lui, si vous étiez aussi volage. Votre père est à la campagne, eh bien! divertissons-nous à la ville. Quel désert ce Paris! Il n'y a pas dix femmes! Aussi bien celles qui veulent se faire examiner ont des yeux à choisir. » Ainsi parle le grave président à notre marquis.

« Touchez là, ajoute le président, je vous fais dîner avec trois jolies filles; nous serons cinq, le

plaisir sera le sixième; il sera de la partie puisque vous en êtes. J'ai renvoyé mon équipage, et Laverdure doit me ramener un carrosse de louage... en polisson. »

Ainsi dit le président. Il est, comme vous voyez, un bon vivant et prêt à tout ; improvisant le plaisir comme Antony improvise un meurtre, et puis, comme on disait dans ce temps-là, il a du génie et de Vhonneur, mais il tient furieusement au plaisir. Il mène une belle vie! Au bal toute la nuit, à sept heures du matin au Palais; il n'est ni pédant en parties fines, ni dissipé à la chambre, charmant à une toilette, intègre sur les fleurs de lis; sa main joue avec les roses de Vénus, et tient toujours en équilibre la balance de Thémis. (Je crois,4 sans vanité, que j'attrape assez bien le style précieux.)

A la proposition du président : « Amusonsnous! à demain les affaires sérieuses! » Le marquis dit oui tout aussitôt, et voici les deux amis qui sortent gravement du Palais-Royal. Ils traversent la place, entre Charybde et Scylla, garnies de vestales parées comme des mystères; ils passent devant le café de la Régence, veuf de la dame ornement du comptoir, dont la fuite a tant excité la verve des chansonniers. Au coin de la rue ils trouvent Laverdure sans livrée, et son carrosse sans armoiries. « Tout est prêt, dit Laverdure;

Mlle Laurette et Mlle Argentine vous attendent; Mlle Rosette est indisposée et vous fait ses ex-

-. » Quel malheur î Rosette indisposée! et voilà notre marquis tout pensif.

Cependant ils montent on carrosse; le marquis est muet, le président ne déparle pas !

Voyez, dit-il, ce grand Flamand qui passe; il est au-dessus et au-dessous de nous, de toute la tête ! Voyez marcher, à pas comptés, le sage Damïs; à le voir, on le dirait ingénieux et spirituel; sa physionomie est menteuse, oui-dà? cet homme est bon, tout au plus, à être son propre portrait. » En passant dans la rue Saint-Honoré, devant la boutique du bijoutier : « Je n*ose, dit-il, regarder la porte d "Hébert, il me vend toujours mille bagatelles malgré moi; combien de colifichets avonsnous échangés pour des lingots d*or? » Ainsi, médisant et se vantant... de leur ruine, ils arrivent à la porte de Laurette et d'Argentine.

Rien que ces dames ne ressemblent guère à nos héroïnes de romans, dont chaque mouvement est une mélodie, elles sont cependant dignes d'intérêt et d'attention. Argentine et Laurette montent en carrosse, on lève les stores, et puis, fouette cocher! jusqu'à la Glacière.

A la Glacière est située la petite maison du président. L'extérieur annonce une cabane... entrez!

l'intérieur vous dédommage. Au dehors, c'est la forge de Vulcain ; au dedans, c'est le palais de Vénus.

Ces petites maisons-là sont d'invention diabolique... à la porte est assis le mystère, le goût les construit, l'élégance en meuble les cabinets. On ne rencontre en ces taudis charmants que le simple nécessaire, un nécessaire plus délicieux que tous les superflus. Fi de la sagesse et du sens, commun! « la Glacière » est une fournaise, et le secret, qui fait sentinelle, ne laisse entrer que le plaisir...

Alors on dîne. Il n'est rien qui se compare au menu de ce dîner, fait par un cuisinier qui vient de Versailles. Imaginez toutes les recherches succulentes. Bon repas, aimable causerie et gaieté! Dans l'intervalle qui sépare la bisque du relevé dépotage, on parle en riant de Da.rda.nus. En ce temps-là, parmi les sujets sérieux de conversation, l'Opéra tenait la première place, et la Cour n'avait que le second rang. Au beau milieu de la causerie on présente aux convives deux entrées. La dispute est calmée*- tout le monde est remis dans son assiette et sur son assiette.

En notre sotte année de 4832, les romanciers sont prodigues de portraits, surtout de portraits de femmes. Ils vont vous faire, et très facilement,

vingt-cinq pages sur une brune, et quarante sur une blonde. Autrefois ces belles images se faisaient en deux traits, d'un crayon net et vif. Déjà vous avez eu celui de Rosette, en trois mots : écoutez ceux de Laurette et d'Argentine. Ah I les belles figures qui vous suivent et vous provoquent! les doux rires! les lèvres vermeilles! Ditesmoi, ami, si M. Henri Delatouche lui-même a fait quelque chose de mieux?

Laurette est jeune encore, un peu moins qu'elle ne le pense : admirez cette grande fille, à l'œil noir, à la jambe grêle, une danseuse, et qui pourrait se faire un voile de ses épais cheveux noirs; Argentine est une maman, la main blanche et potelée, un sourire excitant, l'œil fermé à demi, grand pied bien fait et retroussé; toutes deux belles personnes, et chantant le couplet à ravir... On chantait beaucoup en ce temps-là.

Quant à l'ajustement de ces dames, le voici tel que je le sais : Argentine était en robe détroussée de moire citron ; Laurette était parée, elle avait du rouge. Toutes les deux étaient ajustées par la Duchapt.

Tout a coup, à la fin du repas, le vin de Champagne éclatant de sa riante écume au bruit des bouchons, légère et riante, entre en riant la belle et vive Rosette. 0 bonheur ! la voilà ! c'est elle !

Après un salut de joie, elle fait le tour de la table et tend aux convives sont front charmant. Est-elle assez jolie, assez piquante, et provocante avec un petit bruit des lèvres, un appel irrésistible? Ah! Rosette!

Rosette est sans paniers, avec le plus beau linge du monde, une chaussure fine et le plus petit pied qui se puisse voir. Le dessert arrive. On boit, on casse les bouteilles, et les verres, les assiettes; on jette un peu les meubles par les fenêtres; ces dames s'amusent comme des marquises. C'était la mode au départ des officiers pour l'armée, on cassait les porcelaines, on ébréchait les miroirs; on brisait le dernier verre où pétillait la santé de ces folles amours. Cela s'appelait faire carillon.

Quand tout est bu, et tout brisé, on se promène à travers le jardin; après la promenade, on fait un médiateur. Le président joue avec un bonheur sans égal ; Rosette est outrée, et répète à qui veut l'entendre qu'elle est en péché mortel, parce qu'elle ne voit pas un as noir. Ces dames trichent tant qu'elles peuvent; puis, la nuit venue, on monte en carrosse, et chacune et chacun rentre ou chez elle ou chez soi. Voilà, je l'espère, un petit roman bien préparé.

Moi, j'aime assez ce joli roman, et je continue ; il ne va pas plus loin que le comme il faut le plus

>triet, el qui que vous soyez, voire M. Paul de Kock, je vous mels au défi de me citer un conte humoristique, fantastique ou romantique plus décent que celui-là.

Le lendemain de cette fête carillonnée, le marquis n'a rien de plus pressé que d'envoyer savoir des nouvelles de Piosette. A midi, étalé dans son carrosse, il se fit conduire au Luxembourg. Au sortir du jardin, il monte en grand mystère dans une chaise à porteurs, il arrive ainsi chez Piosette. Elle est à sa fenêtre, qui le regarde en souriant d'en haut. Il entre. G dieux et déesses! Rosette est coiffée en négligé; elle est vêtue d'un désespoir couleur de feu, elle porte un corset de satin blanc, une robe brodée des Indes. Le second mot de Rosette est celui-ci : — « Dînez-vous avec moi, marquis? »

Le marquis (le matin il a fait des armes chez Dumouchelle) accepte hardiment le dîner de Rosette! Ah! ce vieux siècle avait sur le nôtre un grand avantage, il était grand mangeur et grand buveur, et le reste!

Après le dîner, il faut bien que Rosette fasse un bout de toilette, et le marquis se souvient qu'il n'a pas encore salué son père : c'est un devoir auquel, même en l'honneur de Rosette, il ne voudrait pas manquer; et le voilà qui se rend à son devoir.

Ici (c'est une moralité de cette histoire) ou vous fait remarquer la toute-puissance paternelle très a propos à cette époque. Les héros des livres et des histoires de ces temps ont toujours leurs parents présents a leur pensée. Ils s'inclinent donc, tremblants et respectueux, devant l'autorité paternelle. Héloïse est renversée à terre par un coup de poing de son père; Desgrieux est à genoux devant son père, implorant vainement sa pitié; Faublas est emprisonné par son père; et que dites-vous du comte de Mirabeau expiant ses amours dans le donjon de Vincennes? L'autorité paternelle est partout dans ces livres; — vous ne me citerez pas un roman moderne, à trois ans de date, où le héros parle de son père ou de sa mère; le seul Antony, par la très bonne raison qu'Antony est un bâtard. Ne soyez donc pas si fiers, romans modernes, de votre moralité. Je reviens à mon marquis.

Le marquis va chez son père. Il fait sa cour. Il lui raconte une foule d'anecdotes, il l'amuse. A peine s'il se donne le temps d'envoyer à Rosette une navette d'or, et, de lui demander à souper pour le soir.

Rosette, qui aime à faire des nœuds, accepte la navette d'or en échange du souper. Neuf heures sonnées, le marquis donne le bonsoir à son père

en lui baisant la main, puis il se fait conduire en voiture derrière l'hôtel de Soubise; derrière l'hôtel il prend un fiacre qui fait quelques difficultés pour marcher. Ce fiacre est marqué au n° 71 et à la lettre X.

Il y avait alors en France une espèce de jeu fort répandu, qui rendait souvent un fiacre assez dangereux pour celui qui avait besoin de l'incognito. Des oisifs, arrêtés à la porte des cafés, jouaient a pair ou non sur le chiffre des premiers fiacres qui passaient Cet accident, si commun, arriva justement au fiacre du marquis.

Le marquis arrive, entre chez Piosette, où il a fait porter sa robe de chambre de taffetas. La robe de Rosette, de taffetas bleu, flottait au souffle des zéphyrs.

Pendant que Rosette en mille grâces se montre, joue avec son chat, boit des liqueurs à petites gorgées, et se livre à toutes les folàtreries de sa jeunesse, hélas! un grand danger la menace! Il y va de sa liberté, de sa vie! Le bruit était, au Marais, d'une méchante affaire arrivée à un jeune homme de famille, dans une maison de jeu, et, ce môme jour, le père du marquis, apprenant que son fils, qui s'est retiré de si bonne heure, a pris, comme on dit, la clef des champs, s'inquiète et s'alarme. Où donc est mon fils, le marquis? Un

ami de la maison, nouvelliste de profession, lui apprend qu'on a vu passer, devant tel café, un fiacre au n° 71 — X, dans lequel était le marquis. Sur-le-champ le père appelle un commissaire de police. Le commissaire, qui sait son monde et qu'il a affaire à un homme de la Cour, arrive sur-lechamp. On cherche le fiacre 71, on Je trouve, on le saisit, on l'interroge, et le pauvre diable se croit perdu. Après bien des questions, le cocher sait enfin ce qu'on lui demande. Il monte sur son siège et il conduit droit chez Rosette le commissaire et le père irrité.

Alors Rosette, a ce bruit du guet entrant chez elle, envahissant ses chambres dorées, la pauvre enfant, sans défense et sans appui, tremble et demande à ces tristes envahisseurs ce qu'on veut d'elle? Le père du marquis lui répond que sa destination est marquée sur un ordre qu'on lui fait voir. La douleur accable Rosette; elle se roule aux pieds de son bourreau, à demi nue... Elle attendrirait des rochers, mais le vieux duc est inflexible. Rosette, au désespoir, demande, hélas! mais en vain, du secours à son ami le marquis : le marquis n'obéit qu'à son père. Ils se soumettent tous les deux aux plus grands pouvoirs de cette époque : l'amoureux à son père, l'infortunée Rosette à la lettre de cachet.

Je vous prie, une fois pour toutes, vous qui faites des romans, de regretter ce moyen terrible, expéditif, la lettre du petit cachet (}u Roi, comme on disait alors; la perte des lettres de cachet nous a ruinés, nous autres romanciers. Le peuple, entrant à la Bastille, a chassé la, folle du logis de son logis le plus commode. Savez-vous, je vous prie, dans les tragédies grecque?, un dieu, quel qu'il soit, qui intervienne plus à propos que le lieutenant criminel dans les romans du XVIIIe siècle? Manon Lescaut, ce grand chef-d'œuvre où commence (il en faut bien convenir) la Virginie de Bernardin de Saint-Pierre et l'Atala de M. de Chateaubriand, Manon Lescaut, protégée et défendue par la liberté des lois modernes, Manon Lescaut avec un avocat dévoué qui l'arrache à ces violences de la force, y perdrait ce qui la rend si touchante, à savoir, le martyre. Eh! le bon La Fontaine, à cette suppression de Yabsolu, perdrait ses plus beaux vers :

Elle s'en va peupler l'Amérique d'amour.

Voila donc Rosette en prison, parce qu'elle a donné à souper à un beau jeune homme. Ah! pauvre Manon! pauvre Rosette! pauvres jolies et tendres femmes hors la loi, qui obéissiez si facilement, si simplement au commissaire! allez

rejoindre a. son couvent la maîtresse de Mirabeau!

A la Bastille ordinairement se passe la deuxième et dernière partie des romans du joli siècle. Le boudoir est l'antichambre de la Bastille. Au premier chapitre, le héros ou l'héroïne sont occupés uniquement à se faire mettre en prison. Je ne ferai donc aucun changement à la marche ordinaire, et, bien plus, fidèle à l'usage, nous allons employer toutes nos ressources à tirer Piosette de cette malheureuse position.

Le marquis, soumis à son père, est rentré à l'hôtel tout pensif. Ne pouvant se servir de la force, il emploiera la ruse à sauver sa chère maîtresse. Dans toutes les grandes maisons de ce temps-là il y avait un directeur en titre, un abbé, maître de la maison, qui servait d'intermédiaire entre le fils et le père, quand ce dernier était irrité. Assez souvent, cet abbé s'appelle Ledoux; il est gourmand, dormeur, entêté, vaniteux, accessible a la pitié; pour peu qu'on le flatte, on est sûr de lui. Le premier soin du marquis est de faire appeler M. Ledoux. 11 fait entrer M. Ledoux dans sa bibliothèque, il lui montre en détail ses livres défendus; dans la chambre à coucher, il lui fait admirer ses miniatures et ses gravures; il en a ppur plus de 200 louis; puis il lui fait accepter plusieurs pots de confitures, dont M. Ledoux est

très friand. A la fin, quand il voit que l'abbé est tout disposé à le servir, il lui parle de ses amours et de Rosette. Il la présente au sensible abbé telle qu'elle était, cette nuit-là, bondissante, échevelée, agenouillée et les mains jointes. Et voilà M. Ledoux qui s'en va, promettant de s'intéresser à Rosette, et s'y intéressant déjà du fond de son faible cœur.

Hélas! hélas! pendant ce temps, que fait Rosette? La pauvre fille est enfermée à Sainte-Pélagie, par ordre du roi et pour son bien; Sainte-Pélagie, un port de salut où les bons exemples ne lui manqueront pas. A peine arrivée, toutes les religieuses viennent contempler la belle Ptosette. On plaint Rosette; elle pleure, elle est encore à demi nue, en plein chagrin, ses beaux yeux baignés de larmes, la coiffure chiffonnée... Elle est si triste! Un beau jour, Laverdure, le valet de chambre, cherche Rosette, il apprend en quel lieu funeste elle est enfermée, et, sous les habits d'une femme, il entre au couvent, il voit la jeune captive... Il lui donne un louis de la part du marquis, et s'en revient porteur de bonnes nouvelles. Digne Laverdure! aujourd'hui le confident est encore un moyen qui nous manque. Ni laquais ni soubrette, ah ! comment nouer son drame? Comment remplir, sans le secours de ces acteurs secondaires, les

intervalles que laisse entre ses diverses parties la comédie la mieux faite ? Autrefois, le laquais était un personnage indispensable; il appartenait au drame, à l'action. Aujourd'hui, c'est à peine si, dans un roman, Ton se permet un commissionnaire qui porte une lettre d'un quartier à l'autre. Nous dansons sur un fil d'archal sans balancier, et les deux pieds dans un panier.

Dans la lettre de Rosette à son marquis il y a nécessairement une phrase ainsi conçue : — « Faut-il que je sois malheureuse, pour avoir adoré un homme qui mérite, hélas! toutes mes adorations?... Adieu. Je vais pleurer mon malheur. Je vous aimerai éternellement! Rosette. » Que si ce ton de passion subite vous étonne en cette aimable fillette si réservée et si polie avec son marquis, c'était un des avantages de la persécution et des cachots appliqués à l'avenir. Ils ennoblissaient la passion la plus vulgaire; ils faisaient d'une malheureuse fille, un héros, un martyr; ils la mettaient tout d'un coup au niveau de son amant, quel qu'il fût; ils lui donnaient le droit de lui parler de son amour, et d'un amour éternel, encore! Telle qui n'eût pas osé regarder son amant en face... une fois en prison, lui parlait d'égale à égal. J'imagine, encore une fois, que ces pauvres filles ont beaucoup perdu en considération, en

amour, en bonheur même, à la suppression des lettres de cachet.

Quand le marquis a découvert le couvent... la prison de Rosette, il in vile un matin l'abbé Ledoux à prendre avec lui le chocolat. Pour plaire à M. l'abbé, le jeune marquis lui lira, s'il le faut, les Nouvelles ecclésiastiques, pleines d'injures contre les évêques constitutionnaires. Le déjeuner fini, le marquis conduit l'abbé chez M. le président Mondonville. Montés en voiture, M. l'abbé prie instamment M. le marquis de ne pas aller à toute' bride dans la rue, ajoutant que les lois ecclésiastiques lui ordonnent à lui, l'abbé, d'aller au pas. Le marquis enrage et cependant il se résigne à ne pas brûler le pavé, pendant que plusieurs seigneurs traînés par de mauvais chevaux se font un honneur infini par leur course rapide. En passant devant l'Opéra, M. Ledoux fait le signe de la croix : un ecclésiastique ne manquait jamais à cette formalité; c'était le bon temps de l'Opéra. A la fin ils arrivent chez le président Mondonville. Le président les reçoit d'un air grave. Après avoir forcé M. Ledoux de se rafraîchir, il demande à ces messieurs en quoi il peut leur être utile. Alors le chevalier parle de Rosette, il se plaint de la lettre de cachet, il atteste M. Ledoux en témoignage de ses bonnes intentions. Il a beau dire, à

ce discours pathétique le président reste impassible. « Oh ! oh ! le cas est grave et je n'y peux rien : Dieu et ma conscience me défendent de me mêler de cette affaire; ne m'en parlez plus, mon cher marquis. Il est vrai, ajoute-t-il négligemment, que cette fille-là pense bien sur les affaires du temps; et même elle a eu des convulsions! »

A ces mots, fille qui pense bien et convulsions, l'abbé prête une oreille attentive. A ses yeux, Rosette a pris tout à coup l'autorité d'une quasisainte. A l'heure où nous voilà, les controverses religieuses tenaient la place des controverses politiques. Chaque faction avait ses saints et ses martyrs. L'Église était divisée en deux camps. L'abbé Ledoux, en sa qualité de convulsionnaire, s'intéresse a Rosette, janséniste et du parti anticonstitutionnaire... et tout va bien!

Lorsqu'il s'agit du soulagement de leurs frères, tous les gens du parti sont très ardents. M. l'abbé Ledoux, qui veut protéger religieusement Rosette, s'en va chez une de ses pénitentes, une dame de la sous-ferme, dévote de cinquante ans, qui a eu Vorgueil d'abandonner le rouge et les mouches, et s'est mise sous la direction de notre abbé. Cette dame a suivi très assidûment les sermons du père Regnault, qui a choisi tout exprès une petite église à l'extrémité de la ville, afin d'y faire foule.

248 ROSETTT.

C'est à cette inspirée que s'adresse l'abbé Ledoux pour délivrer Rosette. 11 plaide, il persuade; aussitôt la troupe entière des bigots et bigotes se met en campagne. M. Ledoux obtient, par ses amis, ordre de M. le lieutenant de police à la supérieure d'ouvrir à M. l'abbé la cellule de Rosette. Le soir, le marquis, impatient d'apprendre enfin des nouvelles certaines de la pauvre fille, va faire un médiateur chez Mlle de l'Écluze, la femme soi-disant d'un officier qui donne à jouer, pour l'amusement des autres, et pour son profit personnel. Mlle de l'Écluze tient une de ces maisons décentes où il ne se passe rien, mais la maison est commode, on y voit aisément de jolies femmes, sans scandale et sans avoir la réputation de les chercher. Le marquis imagine alors de se déguiser et d'aller voir Rosette; Mlle de l'Écluze, dont le frère est abbé, lui prête un des habits de son frère, soutane, manteau long, rabat et le reste de l'ajustement; la perruque était modeste et arrangée « comme parles mains de la Régularité », la calotte était très luisante et brillait avec affectation, enfin tout l'extérieur du marquis était uni, recherché et convenable a la représentation d'un directeur, « jeune à la vérité, mais qui n'en est que plus chéri des bonnes âmes ».

Dans cet équipage, notre ami monte en chaise

et il se rend à Sainte-Pélagie. A Sainte-Pélagie, on le reçoit comme un docteur en Sorbonne, toutes les portes lui sont ouvertes; il voit Rosette, il parle à Rosette, il la console; il entre aussi dans la chambre de la supérieure, qui veut se confesser à lui. Quelle chambre, ô ciel! cette chambre monastique! Tous les récits et les descriptions de monastères et d'abbayes dans la. Reine de Navarre, le XVIIIe siècle les a encore, il est vrai, enjolivés. Le marquis trouva l'abbesse à sa toilette : les dévotes en ont une moins brillante que les coquettes du monde, mais plus choisie et mieux composée. Les odeurs les plus nouvelles répandaient un parfum suave et léger dans cette chambre où respirait la sensualité d'une dévote.

Que cette supérieure en eût remontré, même à Rosette! Elle avait pour cellule un boudoir; pour lit, un sofa. Son linge de nuit, garni d'une dentelle d'Angleterre, était travaillé avec goût; sa robe de perse blanche, son jupon de satin violet, ses bas fins ainsi que sa chaussure, enfin tout son déshabillé accompagnait à merveille sa taille et sa figure. Ses yeux étaient tendres, et sa bouche était rose. En ce beau lieu, sanctifié par les saintes extases, l'aimable abbesse avait réuni la prière et la volupté, la méditation et le plaisir.

Bon! ce pastiche enfin me lasse; plus de copie

et de plagiat (c'est le mot), s'il vous plaît; je vous raconterai tout simplement la fin de l'histoire de Rosette. Rosette a fini par être une honnête femme, et c'était, j'imagine, une bonne fin dont Rosette était digne. Elle était intelligente autant que jolie. Après avoir suivi la loi commune et permis au marquis de se ruiner avec elle et pour elle, elle l'avait aimé toute une heure. Alliance heureuse entre les belles et les seigneurs, les fils des dieux et les filles de la pauvreté!... deux mondes bien différents, et qui pourtant se reconnaissaient et se comprenaient d'un coup d'œil.

Ils faisaient ensemble une alliance de quelques années... elle durait tant qu'il y avait richesse d'une part, et de l'autre jeunesse et beauté. Après quoi, si la dernière bougie était éteinte, et si la dernière bouteille de Champagne était vidée, adieu Glycère, adieu Rosette! Ce pacte de plaisir et d'amour se rompait à l'amiable, et chacun des deux mondes rentrait dans ses limites naturelles : le jeune seigneur redorait son écusson et prenait en justice, à la Cour, la place de son père; la jolie fille dépouillait ses habits de princesse et, laissant sous le seuil de son hôtel d'emprunt les grâces folâtres de sa jeunesse, elle redevenait une simple bourgeoise, se mariait à quelque honnête commis aux gabelles, à quelque honnête procureur au

Chàtelet, puis tout rentrait dans l'ordre accoutumé; si bien que, deux ans plus tard, à voir le grand seigneur à la Cour ou le magistrat sur son siège, on n'eut pas dit que c'était le beau Clitandre; et, dix ans après, à voir la femme de l'officier aux gabelles, réservée et sage, économe et janséniste effrénée, élevant sa fille dans la plus austère vertu, vous n'auriez jamais dit que c'était la Cidalise aux yeux charmants que vous aviez connue en falbalas et sans mouchoir, l'âme, l'esprit, le cœur, la tète et la gorge au vent.

Donc Rosette, après bien des larmes et bien des intrigues et des transports de haine et d'amour, quittait la fatale prison; elle est rendue enfin, grâce à l'abbé, à ses fêtes, à son luxe, à tout ce qui faisait sa vie... à Paris (l'ai-je assez dit?) La voilà qui se marie ! elle trouve un mari fidèle, honnête et bon, travailleur, un héros qui est entré un des cent mille premiers à la Bastille. Notre marquis, de son côté, pour obéir à son père, s'est marié, après avoir doté Rosette; il a épousé une jeune et belle fille, une Normande, une blonde presque anglaise, MUe de Lurzai, qui lui apportait vingt bonnes mille livres de rente en fonds de terre. Le père du marquis, heureux de voir son fils devenu plus grave, l'a grondé beaucoup moins

depuis le jour de son mariage; cependant il le grondait encore la veille de sa mort.

Voilà toute ma jolie histoire. Hélas! qui nous rendra ces temps heureux des belles histoires? ces petits boudoirs pleins de lumière et d'ombre, ces vastes salons tout dorés, ces soupers de la nuit, ces conversations du matin, ces abbesses coquettes, ces abbés charmants, ces conseillers petits-maîtres, ces jolies femmes abandonnées, rieuses, si patientes dans le chagrin? Qui nous rendra la Bastille, Saint-Lazare et M. le lieutenant criminel? Qui nous rendra les contes de Yoisenon !

D'ailleurs, si vous êtes d'une morale austère à ce point que vous ne puissiez pardonnera la folle jeunesse ses heures d'emportement et de plaisir, j'ai un second dénoûment à mon histoire, et vous pardonnerez à Rosette sa légèreté, au marquis son amour. Cette société corrompue a payé, vous le savez, la part de sa corruption; ces jolis petits romans ont été suivis d'une terrible histoire : c'était un singulier successeur à Voisenon, M. de Robespierre !

Un matin, notre marquis, au plus fort de sa sagesse, honoré pour son courage et pour sa bonté, fut amené devant le tribunal révolutionnaire! Innocent... il fut condamné... il fut exécuté le même jour.

Le même jour, Rosette, estimable bourgeoise de la ville de Paris, excellente mère, estimée de ses voisins, l'honneur de son mari, comme elle avait sauvé son curé proscrit, fut amenée devant le tribunal révolutionnaire et condamnée à mort.

Ils moururent tous les deux, le même jour; et, traînés sur la même charrette, dans un dernier sourire. Il y avait dans ce sourire, une estime, une pitié, un tendre et doux souvenir. — Expiation ! expiation de leur bonheur, de leurs amours!

Pauvre Rosette et pauvre marquis! Je ne suis pas sanguinaire, et pourtant, si vous me dites : ils sont morts innocents, je vous dirai : ils ne sont morts innocents ni l'un ni l'autre. Ce supplice injuste expiait les scandales de leur jeunesse; ils avaient abusé, lui de sa fortune et de sa noblesse, elle de sa jeunesse et de sa beauté; ils ont poussé de toutes leurs forces à la décomposition de cette société dont la chute les a entraînés. Ils sont coupables, les ruines amoncelées par eux retombent sur leur tête, et voilà tout.

Ainsi, jeunes gens de notre époque, je me rétracte : faites vos romans comme vous l'entendrez* Vos romans sont insipides, c'est bon signe pour la société dont vous êtes les historiens; vos héros sont plats et fades, tant mieux pour eux, tant mieux pour vous, c'est que nous sommes moins

pervertis; vos femmes sont sans intérêt, c'est leur gloire! Elles sont sans intérêt, donc elles sont sans vices et sans passions. Vous-mêmes vous écrivez mal, au fait vous n'avez rien à dire : ah! tant mieux encore, nous serons plus vite délivrés de vous!

J'ai acheté sur les quais poudreux, à travers les vieux meubles et les vieux livres, le portrait de Rosette, au pastel, par un élève de Latour. Elle est armée à la légère; un teint de brune, éclairé d'un rayon d'avril; deux beaux yeux, pleins de langueurs; le plus joli nez du monde, indiquant cent mille choses et tourné du coté de la friandise; une grâce, un enjouement, une jeunesse élégante et badine; la rose au corset, la perle aux dents, la neige au sein.

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