DONT LES DONNÉES PROVIENNENT DES
Aventures du Gourou Paramarta
Trois contes cambodgiens, dont les données proviennent des Aventui'es du Gourou Paramarta.
Il est toujours intéressant de retrouver avec des variantes, chez un peuple qui l’a reçu d’un autre peuple, un conte connu et dont on ne sait trop à quelle nation il faut attribuer la donnée primitive ou la première rédaction. Or, il est rare de rencontrer chez les extrême-orientaux un traducteur qui se croie tenu de traduire exactement le texte étranger qu’il a entrepris de faire connaître à ses concitoyens; il préféré adapter le récit aux mœurs de la société pour laquelle il translate, et cela l’amène souvent à beaucoup modifier le texte qu’il traduit, à y introduire des détails nouveaux et curieux, quelquefois charmants, qui d’un écrit exotique font un conte national. Ces variantes sont intéressantes à étudier parce qu’elles permettent de juger le génie du peuple pour lequel le conte a été traduit et de suivre son esprit en
des développements souvent ingénieux que la leçon originale ne donnait point. Un conte retrouvé avec ses différentes leçons chez les Hindous, chez les Persans, chez les Arabes, chez les Grecs, en Europe, au Cambodge, chez les Chams et chez les Annamites est donc non seulement intéressant à étudier, mais plein d’enseignements G).
Il arrive aussi que tel conte original et étranger n’a donné que l’idée principale à un auteur et que le conte nouveau ne rappelle le conte ancien que par l’idée qui en est pour ainsi dire le motif.
Il en est ainsi pour les trois contes que je viens de trouver au Cambodge et qui, bien que nés de deux idées que je retrouve l’une dans la troisième et l’autre dans la septième Aventure du gourou Paramarla, sont loin de ressembler aux récits des Hindous.
(i) J’ai déjà donné trois leçons du conte de Cendrillon retrouvé parM. Humann chez les Chams, par M. Landes chez les Annamites et par moi chez les Cambodgiens (Voy. Cambodge, Contes et Légendes, Bouillon, 1894, et Cendrillon dans Deux contes Indo-chinois, Leroux, 1898) et je donne plus bas les leçons cambodgiennes des fables d’Esope et de La Fontaine : La Tortue et les deux Canards, sous ce titre Les deux Oies et la Tortue ; L’Ane vêtu de la peau du Lion, sous ce titre Le Poulain vêtu de la peàu du Tigre ; puis Le Lion et le Rat, et Le Chasseur et la Fourmi qui, dans La Fontaine, font deux fables et qui n’en fontqu’une au Cambodge sous ce titre : La Tortue, le Cerf et l’Oiseau ; enfin Le Loup et ta Cigogne, qui est connue au Cambodge sous le titre le Châchâk et le Grand Oiseau.
Tout le monde connait les deux charmants récits jumeaux qui sont rassemblés sous ce titre : Voyage de Paramarta monté sur un bœuf de louage et qui forment presque tout le sujet de la troisième aventure.
Le gourou a loué un bœuf et voyage monté sur lui, escorté de ses cinq disciples et conduit par le propriétaire du bœuf. Au cours de la marche, la chaleur incommode le gourou et il tombe en défaillance entre les bras de ses disciples. Ceux-ci ne trouvant point d’abri où le porte^ le mettent à l’ombre du bœuf et l’entourent de soins. Un vent frais ayant soufflé, le gourou revient à lui, remonte sur le bœuf et reprend sa route. Arrivé au village le plus proche où les voyageurs doivent passer la nuit, le propriétaire du bœuf réclame non seulement la somme d’argent gagnée par le bœuf qui a servi de monture au gourou, mais quelque chose en plus pour ce qui a été gagné par le bœuf en donnant son ombre.
Le gourou et ses disciples refusent de payer et la dispute attire le chef du village. Celui-ci, ayant été mis au fait des prétentions du maître du bœuf, raconte une histoire, et cette histoire est le second conte. Le voici en substance :
Je voyageais, j’étais pauvre et je n’avais que du riz à manger. Parvenu à la halte, j’y trouvai des voyageurs pour lesquels on faisait cuire un
excellent ragoût de mouton. Je mis mon riz dans nn linge, je m’approchai de l’endroit où se faisait la cuisine et j’obtins du cuisinier la permission d’exposer mon riz à la vapeur qui s’exhalait du ragoût. Quand mon riz fut bien parfumé par l’excellente vapeur du ragoût de mouton, je le mangeai et il me parut délicieux. Le lendemain matin, au moment de me mettre en route, ce cuisinier me réclama le prix du fumet de son ragoût de mouton dont mon riz s’était imprégné. Je refusai de payer et nous portâmes notre différend devant le chef du village. Cet homme juste rendit cette sentence : « Ceux qui ont mangé le ragoût de mouton devront payer avec de bon argent; celui qui a avalé le fumet qui s’exhalait du ragoût de mouton doit payer avec les vapeurs ou l’odeur de l’argent. » Alors prenant un petit sac d’argent qu’il avait sur lui, le chef du village s’approcha de mon adversaire, le saisit d’une main par la nuque et de l’autre lui frotta doucement le nez avec le sac d’argent en disant : » Sentez, mon ami, sentez; et voilà votre salaire pour les vapeurs de votre ragoût de mouton (i). » Et l’épilogue du premier récit est semblable à celui
(i) On trouve dans Rabelais (livre deuxième, Pantagruel, roi des Ripsodes , chap. xxxvn), un récit en tout semblable à celui-ci. Un faquin mangeait son pain à la fumée d'un roust et le trouvait, ainsi parfumé, grandement savoureux. Le rôtisseur lui réclama le prix de la fumée de son roust et, après jugement, est payé avec le son de l’argent. Où Rabelais a-t-il pris les éléments de son récit?
du second ; le chef du village rend la sentence : - Pour avoir monté sur le bœuf il faut payer avec du bon argent; pour s’être reposé à l’ombre du bœuf, il faut payer avec l’ombre de l’argent. Mais comme le soleil est couché, qu’il n’y a pas d’ombre, force est de remplacer l’ombre par le son. Le chef du village saisit le conducteur par une oreille et lui secoua un petit sac d’argent si rudement contre l’autre oreille, que le conducteur demanda grâce et se déclara satisfait. »
Tels sont en résumé les deux récits jumeaux des Aventures du gourou Paramarla, voici maintenant les deux contes cambodgiens, bien différents mais certainement inspirés de la même donnée :
Le riche Marchand et ses Voisins
On raconte : Il y avait deux individus, le mari et l’épouse; ils avaient une fille et étaient brisés par la plus grande misère. Depuis le matin jusqu’à la tombée de la nuit ils cherchaient le moyen de manger et le soir revenait sans qu’il eussent pu trouver à gagner leur vie. Alors ce mari et cette épouse réfléchirent ensemble et se dirent : « Dans ce lieu, nous sommes brisés par la misère : Allons visiter les hommes qui ont une grande richesse ; allons demeurer à
côté d’eux et nous verrons exactement comment ces hommes travaillent pour s’enrichir. Ces deux individus s’étant ainsi concertés quittèrent leur hutte pour la reconstruire à côté de la demeure d’un riche marchand. Ce riche marchand continuellement commerçait, cultivait ses rizières et ses champs ; il était si riche qu’il ne pouvait l’être davantage.
Le mari, la femme et l’enfant demeurant près du riche marchand, dès ce moment se mirent à travailler comme lui. Ils parvinrent longtemps après à être grands marchands et se trouvèrent possesseurs de grandes richesses. Tous deux pensèrent alors à marquer leur reconnaissance au grand marchand du service qu’il leur avait rendu : ils prirent de l’or et vinrent le lui présenter. Le riche marchand demanda :
« Monsieur, pourquoi me donnez-vous cet or ? »
Le mari et la femme répondirent :
« Alors que nous étions dans la plus profonde misère, nous avons quitté notre hutte pour venir demeurer à côté des pieds sacrés de notre maître, afin de voir ce que notre maître faisait continuellement. Alors
[vous imitant], nous avons trafiqué, cultivé des rizières, travaillé les champs afin d’acquérir de grands biens. Et, ayant ainsi travaillé tous les trois, nous avons [en vous imitant] acquis de grandes richesses. Nous avons amassé beaucoup d’or, acheté des bœufs, des buffles, et nous avons employé le coton filé ? Alors nous avons voulu montrer notre reconnaissance à notre maître ; nous avons pris un lingot d’or et nous sommes venus le déposer à vos pieds sacrés ; nous avons dit. »
Le riche marchand répondit :
« Monsieur, j’ai droit sur tous vos biens, mais après réflexion voici, monsieur, ce que je vous dis : « Vous avez profité de mon savoir faire en m’imitant constamment :
Donc, monsieur, vous allez prendre tous vos biens et les partager également entre nous ; j’ai fini. »
Le mari répondit :
« J’ai travaillé en imitant votre façon de faire habituelle afin d’acquérir des richesses ; en reconnaissance de votre exemple, je viens vous offrir de l’or, mais ne pensez pas que je vais vous obéir si vous me demandez de
prendre tous mes biens et de vous en apporter la moitié. »
Le riche marchand et ces deux individus se disputèrent violemment pour savoir à qui les biens devaient appartenir, puis le riche marchand emmena le mari et la femme devant le juge qui tenait une audience.
L’assemblée examina l’affaire en détail et déclara ne pas pouvoir la juger. Alors on emmena le riche marchand et les deux époux devant le tribunal du roi, et les époux se prosternèrent en joignant respectueusement les mains au-dessus de leur tète et dirent :
« Nous demeurions auprès de ce riche marchand, nous avons vu comment il s’y prenait pour trafiquer, travailler ses rizières, cultiver ses champs et acquérir de la fortune. Tous trois depuis notre arrivée près de lui, nous avons toujours imité sa façon de travailler afin d’avoir comme lui de grandes richesses. Nous avons acheté des bœufs et des buffles, etc. Alors réfléchissant que nous devions reconnaître ce bienfait, nous avons pris un lingot d’or et nous l’avons offert à ce marchand. Il n’a pas voulu l’accepter et nous a commandé de
prendre tous nos biens, notre or, notre argent et de venir les partager avec lui. Mais nous n'avons pas voulu partager nos biens et nous avons porté plainte devant le juge qui tenait audience. Le juge a examiné l’affaire en détail mais n’a pu se prononcer. Nous nous soumettons au jugement du roi. » Alors le roi, questionnant le riche marchand, dit :
« O toi, réponds ! est-il vrai que les faits se sont passés de cette manière ? »
Le riche marchand se prosternant, joignant les mains au-dessus de la tête, dit :
« Je demande grâce, les faits se sont passés comme ces gens l’ont raconté. »
Et il se prosterna encore une fois.
Le roi comprit que ce marchand s’était montré réellement avide et il lui demanda : « O toi, marchand, as-tu un enfant ? »
Le riche marchand, se prosternant, dit : « Oui seigneur, j’ai un fils. »
Puis le roi interrogea le mari et l’épouse : « Et vous, avez-vous un enfant ? »
Les deux individus, se prosternant, répondirent :
« Nous avons une fille. »
Alors le roi ordonna :
« Vous êtes tous deux courroucés l’un contre l’autre. Rentrez chez vous et revenez vers moi après avoir fait alliance en mariant vos enfants. Le fils de ce marchand aura pour femme la fille de ces individus et les biens seront à la même famille. J’ai dit. »
Le marchand et les deux voisins, ayant entendu l’ordre du roi, prirent congé et sortirent pour se rendre ensemble à l’endroit où ils habitaient. Puis ils pensèrent à apprêter ce qu’il fallait pour marier leurs deux enfants comme il leur avait été commandé.
Le riche Marchand et son Voisin pauvre
Il y avait un pauvre qui habitait à côté d’un riche marchand. Quand le vent soufflait de quelque côté et lui venait avant d’avoir passé chez le riche marchand, il démolissait sa cabane et la reconstruisait de l’autre côté. Si le vent soufflait du nord, il démolissait la cabane et la reconstruisait au sud de la maison du marchand ; si le vent soufflait de l’est, il démolissait sa cabane et la reconstruisait à l’ouest ; si le vent soufflait
du midi, il abattait sa cabane et la rebâtissait au nord.
Le riche marchand, l’ayant appris, ordonna d’aller demander à cet homme pourquoi il agissait ainsi et habitait tantôt d’un côté et tantôt d’un autre.
L’homme répondit : « O gens, allez dire à votre maître que si je démolis ma maison, si je vais et viens ainsi, c’est afin d’aspirer l’odeur de ses aliments. »
Les envoyés revinrent dire le résultat de leur démarche. Le sêthey réfléchit et dit : « Puisque cet homme profite de la saveur et de l’odeur de mes aliments, je le prendrai comme esclave. »
Le pauvre homme porta sa cause devant le juge qui tenait audience. Celui-ci examina les faits et prononça cette sentence : « Cet homme doit être pris comme esclave. » Alors le malheureux se plaignit en disant : « Hommes, conduisez-moi au roi ; je me prosternerai devant lui et lui demanderai des biens pour me racheter de l’esclavage. » L’homme riche conduisit alors le pauvre homme au roi.
Cet homme se prosterna en disant : « O roi, je demeurais auprès de ce marchand,
afin que le vent, après avoir soufflé sur sa maison, passât ensuite sur moi ; je démolissais ma cabane et la reconstruisais, ayant réfléchi ainsi : « Si le vent vient du nord, « je démolirai ma cabane et je la recons- « truirai au sud ; si le vent souffle de l’est, « je démolirai ma cabane pour la recons- « truire à l’ouest ; si le vent souffle du sud, « je démolirai encore ma cabane et je la « reconstruirai au nord. » Je démolissais ainsi ma cabane, allant et venant, et, de cette façon, je pouvais aspirer l’odeur des aliments de ce marchand et je savourais l’essence de ses mets. Alors il se saisit de moi ; je portai plainte devant le juge et le juge me remit comme esclave à cet homme. Je viens me prosterner devant le roi et lui demander assez de richesse pour me racheter. »
Le roi donna l’ordre de questionner le marchand. « O toi, riche, dis-nous si les faits se sont passés de cette façon ou d’une autre. »
Le marchand se prosterna et dit : « Les faits se sont passés ainsi. »
Le roi examina, comprit et se dit : « Le juge n’a pas jugé équitablement. » Alors il
fit prendre un langouti et l’étendre comme un dais ; il prit de l’argent et le mit sur le sampôt, puis il dit « que le sêthey aille prendre l’argent, prix du rachat de cet homme. »
Le sêthey se prosterna et allongea la main vers le langouti pour prendre l’argent, mais le roi l’arrêta et dit : « Si cet homme avait mangé les aliments du marchand, celui-ci pourrait prendre l’argent qui est sur ce langouti, mais comme il en a seulement senti l’odeur, le marchand aura la vue de cet argent. Ce sera très raisonnablement payer l’odeur de ses mets. »
Alors les deux parties sortirent et s’en allèrent chacune chez elle.
Note. — On le voit: bien que les deux contes cambodgiens ne soient pas copiés sur les deux récits hindous, ils sont nés de la même donnée.
Ce que les quatre avides réclament, c'est le prix d’une chose qui ne peut être vendue: l’ombre agréable portée par un bœuf, le fumet d’un mets délicieux, le bon exemple involontairement donné. L’idée est amusante et pas aussi ridicule qu’elle le paraît; que de gens, de parle monde, réclament de la reconnaissance de personnes auxquelles il
n’ont rendu aucun service ayant exigé de leur part la moindre bonne volonté! Que de gens s’en vont se plaignant de l’ingratitude d’autres auxquels ils ont, sans le vouloir, rendu service!
Les deux contes cambodgiens diffèrent cependant des deux récits hindous, leurs modèles, par leur finale. Le juge roi ne frotte pas les yeux des grands et avides richards avec un sac d’argent, comme l’eût fait un chef de village hindou. Il considère dans l’un que la seconde fortune est en somme née de l’exemple donné par le propriétaire de la première, mais que le grand riche n’est pas recevable à réclamer le paiement d’un enseignement qu’il a inconsciemment donné, qu’il ne savait pas donner à scs voisins, et il conclut que ces deux fortunes, ayant des liens secrets, doivent être unies dans la personne des enfants des deux richards, et que c’est certainement là le meilleur moyen de concilier les parties.
Dans l’autre conte, le roi, juge en appel, prononce la sentence et n’a recours à aucune violence.
Les deux contes cambodgiens diffèrent encore des deux récits hindous en ces deux points : i° C’est le roi qui juge et non un chef de village; 20 Les avides sont deux hommes riches et non deux pauvres"':diables, un loueur de bœuf et un cuisinier. Il semble que l’auteur hindou a pensé que pour réclamer un salaire semblable, il fallait être pauvre, c’est-à-dire simple d’esprit et appartenir à une classe inférieure. Il semble au contraire que l’auteur cambodgien a pensé qu’un pauvre diable ne peut réclamer pareille chose à un pauvre diable
et qu’il fallait être riche et très avide pour oser émettre de pareilles prétentions.
La septième aventure du gourou Paramarta a inspiré le conteur cambodgien, mais, de même que le récit hindou fait partie d’un ouvrage beaucoup plus considérable, le conte cambodgien est une faible partie d'un livre intéressant et très populaire dont le titre est Thmènh-Chay. Thménh-Chay est un personnage amusant, quelque chose comme un mauvais plaisant, un faiseur de farces mauvaises et quelquefois méchantes. Il a de l’esprit et, quand il singe le naïf, c’est toujours pour affirmer son esprit, sa subtilité et se moquer des gens. Il n’épargne personne, le roi lui-même est sa victime et c’est toujours quand on songe à se débarrasser de lui, ou après s’en être débarrassé, qu’on a le plus besoin de ses services. L’une de ses farces parait inspirée du récit hindou. Voici la substance de ce dernier :
Le gourou Paramarta voyage à cheval en compagnie de ses cinq disciples; une branche d’arbre accroche son turban et l’arrache de sur sa tête. Pensant que ses disciples vont le ramasser, il ne dit rien, mais arrivé à la halte, il ne retrouve pas son turban. Il se fâche et adresse des reproches à ses disciples. Ceux-ci lui répondent qu’il ne leur a pas donné l’ordre de ramasser son turban. Le gourou les envoie le chercher et leur donne l’or-
dre de ramasser à l’avenir tout ce qui tombera de son cheval.
Alors, peu de temps après, l’un des disciples qui tient encore le turban du gourou qu’il vient de rapporter, remarque que le cheval va expulser quelque chose; il se précipite, tend le turban et reçoit le crottin sans en rien perdre, puis il crie : « Seigneur, arrêtez-vous un moment, voici quelque chose qui est tombé du cheval » et il remet au gourou son turban rempli de crottin.
Alors il leur remet une liste des objets qu’il faut ramasser, mais sur cette liste il oublie de s’inscrire lui-même. Or, peu après, son cheval s’embourbe, le gourou tombe dans la boue; les disciples sauvent le cheval, déshabillent le gourou de tous les effets portés sur la liste et le laissent dans la boue. Le gourou les appelle, on s’explique et il ajoute sur la liste : « Si le gourou Paramarta, votre maître, vient à tomber, vous le ramasserez. »
Voilà la donnée, voici maintenant le plagiat cambodgien :
Le grand Négociant et Thménh-Chay
Un grand négociant ( maha sèthey ), employait Thménh-Chay à porter le plateau [de bétel et] d’arec quand tous les jours il allait à l’audience royale. Or, comme Thménh-Chay suivait en retard le grand
négociant qui était à cheval, celui-ci lui dit :
— Chay, pourquoi marches-tu en retard derrière moi ?
De suite Thménh-Chay répondit :
— Parce que j’ai peur de renverser votre plateau et votre boîte d’arec [et de bétel] .
Le grand négociant répondit avec autorité :
— A dater d’aujourd’hui, tu courras afin que tu sois à bonne distance de mon cheval ; et s’il arrive qu’il tombe quoi que ce soit, tu ne t’arrêteras pas pour le ramasser.
Thménh-Chay, ayant entendu, répondit :
— Bien !
Quand de nouveau Thménh-Chay dut accompagner le grand négociant à l’audience royale, il dénoua l’enveloppe. Le grand négociant monta à cheval et sortit ; Thménh-Chay se mit à courir derrière le cheval et toutes les boîtes qui étaient à l’intérieur de l’enveloppe tombèrent [à terre]; à la fin, il ne resta plus [entre les mains de Chay] que le plateau à arec et son enveloppe. Arrivé à la salle [des audiences royales] où il allait, le grand négociant hêla Chay et lui dit de venir lui donner le plateau. Thménh-Chay lui remit le plateau
à arec et, ayant reculé, s’en fut s’asseoir à la place qui convenait à sa condition.
Le grand négociant prit le plateau et, voyant qu’il était vide, fut très honteux, mais il n’osa rien dire [en présence de ceux qui étaient là]. De retour au logis, il appela Chay et lui dit d’approcher. Chay, ayant entendu le grand négociant l’appeler, accourut et son maître lui dit en grondant :
— Chay, pourquoi as-tu laissé tomber toutes les boîtes [de mon plateau à arec] sans les ramasser ?
Thménh-Chay lui répondit respectueusement :
— Je craignais de vous suivre en retard et, de plus, vieillard, je n’osais m’arrêter pour ramasser [ce qui tombait du plateau que je portais], parce que vous m’avez défendu [de ramasser quoi que ce fût qui tombât], et que vous m’avez recommandé de courir à bonne distance de votre cheval. Voilà pourquoi, vieillard, j’ai couru sans rien ramasser de ce qui tombait du plateau.
Le grand négociant lui donna alors cet ordre :
— Quand tu marcheras derrière moi, quelque chose qui tombe, tu le ramasseras,
sans y manquer. Si tu ne le fais pas, je te battrai de verges.
Quand Thménh-Chay eut entendu ce que lui recommandait de cette façon le grand négociant, il le conserva dans sa mémoire.
Le lendemain, de grand matin, le grand négociant monta à cheval et se rendit à l’audience royale. Thménh-Chay, tenant le plateau d’arec, marchait et suivait du même pas le cheval que montait son maître. Le cheval s’étant mis à crotter, Thménh-Chay ramassa tout le crottin, le mit sur le plateau et se trouva en retard. Quand le grand négociant fut arrivé, il descendit de cheval et chercha des yeux Thménh-Chay, mais il ne le vit pas. Quand il arriva, près de son maître, celui-ci lui dit : « Toi, viens ici que je t’interroge. Que faisais-tu, qui t’a empêché de me rejoindre plus tôt ? »
Thménh - Chay répondit respectueusement :
— Je ne pouvais vous suivre puisque, moi, votre esclave, j’ai dû m'arrêter pour ramasser le crottin que votre cheval laissait tomber en quantité. Vous m’avez donné l’ordre, vieillard, à moi votre esclave, de m’arrêter pour ramasser quoi que ce fût
qui tombât. Voilà pourquoi je suis en retard.
Le grand négociant lui dit :
— Viens ici et donne -moi le plateau d’arec.
Thménh-Chay s’approcha et remit le plateau au grand négociant. Quand celui-ci vit le crottin de cheval qui était dans l’enveloppe, il fut humilié devant tous les mandarins qui étaient assis dans la salle des audiences royales. Il ne dit cependant que ces mots :
— Il suffit !
Puis il monta à cheval et reprit la route de sa maison. Quant à Thménh-Chay qui marchait derrière son maître, il rapportait le plateau à arec. Rentré chez lui, le grand négociant appela Chay et lui dit :
— Tu ne me suivras plus quand je me rendrai à l’audience royale. Tu n’es bon qu’à aller garder les champs. Ta figure convient à cette occupation.
Puis il ajouta :
— Je te déclare qu’à partir d’aujourd’hui tu iras garder les champs tous les jours.
Thménh-Chay, ayant écouté, répondit respectueusement :
— Oui.
Puis il alla garder les champs ainsi que le grand négociant le lui avait commandé.
Note. — Ce conte est plus semblable à son modèle, que les deux précédents ne sont semblables au leur, mais il présente une certaine originalité de détails qui sont très caractéristiques et qui sont très propres' à faire connaître les mœurs du peuple cambodgien à l’époque où il fut écrit.
QUATRIÈME SERIE
Quatre Fables Cambodgiennes
DONT LES DONNÉES, D’ORIGINE HINDOUE OU PERSANE, ONT FOURNI QUATRE FABLES A
La Fontaine.
Les deux Oies et la Tortue
Il y avait [une fois] deux oies et une tortue de terre qui s’étaient liées d’amitié. Or, il arriva que l’eau de l’étang [près duquel elles vivaient] baissa, puis s’évapora tout à fait (i).
Les deux oies se consultèrent et se dirent :
« Voici maintenant que l’eau de cet étang est évaporée, notre sœur (2) la tortue ne peut rester ici sans s’exposer à la plus grande misère. »
Ayant ainsi délibéré, les oies furent trouver la tortue et lui dirent :
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(1) Le texte porte : « L’eau de cet étang baissa et se dessécha. »
(2) Bceng en cambodgien, mis ici pour amie.
« Voici que l’eau de cet étang est évaporée ; tu ne peux plus y chercher à manger. Prends (i) ce bâton avec ta bouche; nous deux [avec nos becs], nous prendrons les deux bouts du bâton et nous irons te porter où il y a tout plein (2) d’eau. Pendant que tu tiendras le bâton, [surtout] fais bien attention de ne pas parler. »
Cette recommandation faite, les oies saisissent [le bâton avec leur bec], s’envolent et passent par-dessus les pays. De nombreux enfants, voyant cette tortue [dans les airs], s’écriaient :
« Voici deux oies qui volent et qui portent une tortue avec leur bec. »
Comme ils ne cessaient de crier ainsi, la tortue se fâcha et leur cria :
« Vous êtes des bêtes ! et après ? »
Alors, sa bouche lâcha le bâton et la tortue tomba à terre et se tua.
(1) Le texte emploie le mot kam, mordre.
(2) Cette locution : « tout plein » manque d’elégance, mais elle rend exactement l’expression cambodgienne péas pénli.
Note. — Voici bien notre conte de La Fontaine, La Tortue et les deux Canards. Cependant, la leçon cambodgienne présente quelques variantes qu’il est intéressant de signaler.
Tout d’abord, tandis qu’ici la tortue ne quitte son étang et ne voyage que parce que ses deux amies l’ont vue misérable et lui ont proposé de l’emporter dans un pays plus fortuné, selon la fable de La Fontaine, elle voyage afin de satisfaire une fantaisie et pour voir du pays. D’autre part, les amies de la tortue sont des oies au Cambodge et des canards en France. On pourrait encore observer que, dans La Fontaine, ce sont tous les habitants des pays que traversent les voyageurs qui, en criant, marquent leur surprise de voir des canards emporter une tortue, alors que, dans notre texte, il n’est question que d’enfants et que la tortue, une fois tombée, 11’est pas mise en pièce par eux, mais qu’elle se tue en tombant.
Le conte cambodgien me rappelle encore le ! conte hindou, Les deux Aigles, la Tortue et le [ Renard, que l’abbé Dubois nous a donné dans sa traduction du Pantcha-lantra (pages ioq-n3). Mais, dans ce conte, il y a un personnage en plus, le renard, et les amis de la tortue ne sont ni des oies, ni des canards, ce sont des aigles, i Le conte hindou se rapproche de la fable de La Fontaine parce que la tortue y voyage, non pour fuir un pays desséché, mais pour suivre ses deux amis intimes, les aigles. L’introduction d’un quatrième personnage dans le conte hindou, le re-
256 contes cambodgiens
nard, l’éloigne encore de la fable française sans le rapprocher du conte cambodgien. Ce ne sont en effet ni des habitants, ni des enfants qui, dans le conte hindou marquent leur surprise en criant. C’est un renard. Ce personnage loue les « seigneurs aigles » et insulte la « sotte tortue qui se donne le ton de vouloir voler dans les airs ». La tortue veut lui répondre et tombe à terre ; le renard se précipite sur elle pour la dévorer, mais il la trouve trop dure et le lui dit. La tortue lui répond qu’elle se ramollira s’il veut la tremper dans l’étang voisin et qu’il pourra alors la manger. Il l’y porte et, plus fine que lui, la tortue s’échappe en disant : « Lequel de nous deux est le plus sot, à votre avis. » On voit que le conte hindou a une suite que ne donnent ni le conte cambodgien, ni la fable française.
M. Edouard Lancereau a donné, en 1871, une autre traduction du Pantc/ia-tantra. Elle diffère beaucoup de la leçon que M. Dubois a recueillie. Elle contient de notre conte une version qui rappelle assez la leçon cambodgienne pour qu’il soit possible d’admettre, sans trop de hardiesse, qu’elle l’a inspirée. Le conte hindou de la traduction Lancereau est intitulé La Tortue et les deux Cygnes ; la tortue ne quitte son étang que parce qu’il est desséché ; les deux cygnes, qui avaient conçu une grande affection pour elle, la plaignent beaucoup. Alors, tous trois se mettent à chercher un moyen d’échapper à la sécheresse et la tortue leur suggère le moyen que nous savons de la porter ailleurs. Les cygnes acceptent, sous la condition que leur amie observera le vœu
de silence ; la tortue promet de garder le silence et part emportée par les deux cygnes. Les habitants du pays la voient passer et crient de surprise. Elle oublie sa promesse et veut leur répondre. Elle tombe à terre et les habitants la mettent en morceaux. C’est on le voit à peu de chose près notre conte cambodgien.
On trouve encore ce conte dans un certain nombre de recueils orientaux, extrême-orientaux ou grecs : D’abord, dans le Livre des Lumières , I, où La Fontaine l’a pris pour en faire une fable, puis dans les ouvrages suivants : Kalila et Dimna, V, traduit de l’arabe ; — Kathàsaritsâgara, X, traduit du sanscrit ; — Hilopadesa, IV, traduit de l’hindoustani ; — Anvâr-i Souhaili, traduit du persan ; — Avadanas, traduit du pâli. La fable intitulée L'Aigle et la Tortue, attribuée à Esope, présente beaucoup d'analogie avec tous ces contes.
La Tortue, le Cerf et l’Oiseau
En ce temps-là, le Préas (i) était un cerf. Il avait pour amis une tortue et un oiseau du voisinage. Certaine nuit, un chasseur ayant tendu se3 filets, le cerf se trouva pris. Ne pouvant briser les mailles dans lesquelles s’étaient embarrassées ses cornes et ses pieds, il appela, dès le matin, la tortue, son amie, à son secours. Elle accourut, examina la situation, puis se mit à l’ouvrage ; elle rongea les mailles du filet et son ami, le cerf, recouvrit sa liberté.
Pendant que la tortue travaillait à délivrer le cerf, le chasseur, armé de son arc,
(i) L’Excellent, titre qu’on donne en Indo-Chine au Buddha.
se dirigeait vers l’endroit où il avait la veille tendu son filet. L’oiseau le vit et comprit qu’il arriverait avant que la tortue eût achevé sa besogne. Alors, volant autour du chasseur, de ci, de là, s’exposant à ses traits, se faisant guetter, il fit si bien qu’il retarda le chasseur jusqu’après la fuite du cerf. Voyant son filet détruit et sur le sol les traces du cerf qu’il avait manqué, le chasseur se mit dans une grande colère. Il prit son arc, le banda, mit une flèche sur l’encoche et visa l’oiseau ; il allait le tirer, lorsque la tortue, afin de lui faire manquer sa proie, le mordit au petit orteil. Il poussa un cri de douleur et l’oiseau s’enfuit en poussant un cri de joie.
Le chasseur, très en colère, se baissa, vit la tortue, la prit et la mit dans son sac. Un instant après, comme l’heure de manger était venue, il s’assit sous un arbre, tira de son sac les boulettes de riz qu’il avait apportées et se mit à manger. Pendant qu’il mangeait ainsi, le cerf s’approcha tout doucement de lui ; avec ses cornes souleva, prit le sac et s’enfuit dans la forêt où l’oiseau averti l’attendait. Celui-ci, le voyant revenir avec le sac, descendit du sommet de
l’arbre où il se tenait perché et se mit à coups de bec à découdre le sac du chasseur. C’est ainsi que la tortue qui avait sauvé le cerf et l’oiseau, fut, à son tour, sauvée par eux.
Note. — Cette fable qui est un jàtaka du Buddha se retrouve un peu partout : Elle est la 21 7" des Fables d’Esope, qui parait l’avoir fait connaître par toute l’Europe. — Dans le Panhchalantra elle porte le nom de l'Eléphant et les Rats-, dans Marot, on la retrouve sous le titre De la Fourmi, de l'Oise leur et du Ramier {Recueil de Daniel de la Feuille, 11" partie, fable xxiv, p. 54). — La Fontaine a tiré de cette fable deux fables : Le Lyon et le Rat, Le Chasseur et la Fourmi (fables xi et xii de l’édition de Régnier), mais il les a réunies sous ce distique bien connu :
On a souvent besoin d’un plus petit que soi.
De cette vérité deux fables feront foi.
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Le Poulain revêtu de la Peau du Tigre
En ce temps-là, le Préas était un pauvre laboureur du royaume de Péaréannosey ( Banarasi , Bénarès). Une nuit qu’il était monté sur le mirador d’où il surveillait sa récolte déjà presque mûre, il vit un tigre de taille extraordinaire qui venait paître son riz. Cela le surprit, car les tigres n’ont pas l’habitude de se nourrir de végétaux. Il s’approcha de lui tout doucement, l’examina avec patience et reconnut, à ses pieds, que le tigre était un simple poulain qui avait revêtu la peau d’un tigre. Il prit son bâton et le chassa si loin que jamais plus on ne revit un tigre paître du riz.
Note. — Cette fable — que La Fontaine avait prise à Esope (Fable CXLI de l’édition Furia) et à laquelle il donna le nom de| L’Ane vêtu de la peau du Lion,— se retrouve : dans Lucien qui la présente comme le récit d’un fait survenu à Cume (Voyez Le Pêcheur, parag. 3a, édition de Lehmann, t. ni, p. i63) ; dans les Avadânas hindous, dont M. Stanislas Julien adonné la traduction en i859(liv. II, p. 59) ; dans le Kathâmritanidhi, Trésor de l’ambroisie des contes (liv. X, LXII, p. 141); dans YHitopadésa (l’Instruction utile, liv. III, p. 1 25); et enfin dans le Pantchatantra (les cinq livres, IV, 8), qui sont en langue sanscrite. Ce dernier, dont nous devons la traduction définitive à M. E. Lancereau, est considéré comme le plus ancien par les sanscrivants ; on en a trouvé des traductions en langue pehlvie et en langue arabe.
C’est certainement de l’Inde que vient la version qu’Esope a mise en fable et dont les Buddhistes ont fait un jâtaka du Buddha. Cette version diffère assez de celles d’Esope, de La Fontaine et de celle que je donne ci-dessus, d’après les Cambodgiens, et que je sais commune à tous les buddhistes, pour que j’en signale en quelques mots les variantes. La fable hindoue est plus réaliste : l’âne ne se revêt pas lui-même de la peau d’un tigre ; il en est revêtu par son maître, un teinturier, qui avait trouvé cette peau dans la forêt et qui avait imaginé d’en recouvrir sa bête maigre, afin de pouvoir en toute sûreté l’envoyer
paitrc dans un champ d’orge qui ne lui appartenait point. L’âne engraissait et la chose paraissait aller selon les souhaits du teinturier, lorsqu’un jour, notre âne entendant braire uncânesse du voisinage lui répondit. Les gens qui gardaient le champ reconnurent la supercherie et le tuèrent à coups de bâton, de flèches et de pierres.
Le Chachak et le Grand Oiseau.
En ce temps là [dit le Buddha] j’étais un grand oiseau à long cou et Tévatat ( Deva dattà) était un châchâk (i) glouton. En mangeant, il avala un os et cet os le piquait, l’étranglait, le faisait souffrir ; il l’eût tué si je n’étais venu à son secours. J’eus pitié de lui, je vins à lui, j’introduisis mon bec et ma tête dans sa gueule et j’arrachai l’os qui s’était engagé dans son gosier. Or, comme il m’avait promis une récompense si je parvenais à le débarrasser de l’os qui le
(i) Espèce de chacal que l’on trouve au Cambodge.
gênait tant, je lui demandai à manger. Il me refusa en disant : « Je vous ai laissé entrer dans ma gueule et en sortir sans aucun mal, n’est-ce donc point assez ? »
Note. — Cette fable est exactement celle que La Fontaine a intitulée Le Loup et la Cigogne et qui est la 8' du livre III de ses fables.
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Mais pourquoi les buddhistes ont-ils fait de ces trois dernières fables des jâlakas du Buddha ? Eh ! parbleu ! parce que les buddhistes ont, dans l’histoire du Sauveur des hommes, du Préas, comme disent les Cambodgiens, un Judas, le propre cousin du Buddha, qui fut son ennemi au cours d’un grand nombre de ses existences. Ce Judas, ce perpétuel ennemi, c’est le méchant chasseur qui a tendu le filet où le cerf (le Préas) s’est pris, c’est l’âne maraudeur vêtu de la peau du tigre, c’est le Chàchâk ingrat. Au temps du Buddha, il se nommait Dévadatta ( Tévatat pour les Cambodgiens) ; il fut l’un de ses disciples, fut jaloux de ses vertus, de son influence et tenta plusieurs fois de tuer ou de faire tuer son maître. La dernière fois, comme il venait à lui pour se venger de ses insuccès, la terre s’entrouvrit sous ses pas et il tomba jusque dans l’Avichey-norok ( Avici naraka), le plus profond des enfers. Il y est en-
core ; il y expie sa jalousie, sa haine du Buddha et ses tentatives de meurtre, embroché du haut en bas, avec deux autres broches horizontales qui le maintiennent immobile, l’une qui va de l’Est à l’Ouest et l’autre du Sud au Nord.
Voilà, pourquoi, de trois innocentes fables, les buddhistes ont fait trois jàtakas du Buddha.