‹ Contes laotiens et contes cambodgiensChapitre 10 sur 13 · DES RÉALITÉS · texte numérisé non relu

DES RÉALITÉS

Il y a de cela bien longtemps, un homme nommé chau Khyal (le vent), partit le matin de sa maison avec son fils nommé Nam, et se rendit au bord d’une rivière où poussaient de très beaux bambous. Il marchait son couteau à la main et derrière lui marchait son fils. Quand il fut arrivé au bord de la rivière, il retroussa son sàmpot et, se mit à couper un bambou puis à l’arracher de la touffe en tirant de toutes ses forces. Son fils qui était très jeune le regardait faire. Ce bambou arraché de la touffe, il l’ébrancha, puis, quand il fut bien ébranché, il alla à un autre bambou et le coupa.

PETITS CONTES 217

— Pourquoi, lui dit son fils, coupez-vous ces bambous ?

— C’est, répondit le père, pour fabriquer une nasse kanchrèng avec laquelle je prendrai beaucoup de poissons.

— Nous n’avons pas besoin de beaucoup de poissons, reprit l’enfant ; si vous en prenez beaucoup, nous ne pourrons pas les manger et ils pourriront.

— Je prendrai beaucoup de poissons avec le kanchrèng, dit le père, je salerai ces poissons et quand j’en aurai beaucoup je les vendrai ?

— Alors, dit le fils, vous aurez beaucoup d'argent ?

— Oui, répondit le père, et avec cet argent, j’achèterai une bufflesse pour la mettre avec notre buffle.

— Oui, dit le fils, et la bufflesse nous donnera des petits bufflons.

— Oui, et avec l’argent que je tirerai de la vente de ces bufflons j’achèterai...

— Quoi ? dit l’enfant.

— Je ne sais pas.

— Un cheval...

— Oui, un cheval.

— Pour moi ?

— Hein ! dit le père.

— Je le monterai.

— Non, j’achèterai un cheval pour moi, reprit le père.

— Je le monterai tout de même.

— Je te le défends.

— Alors, je le monterai sans vous le dire.

— Hein ! dit le père, et il donna à son fils un si violent coup du bambou qu’il émondait que l’enfant tomba mort sur-lechamp.

Voyant cela, l’homme, désespéré, laissa~là les bambous, prit le cadavre de son enfant et s’en alla à sa maison en disant : « Voilà que j’ai tué mon enfant, parce qu’il voulait malgré moi monter un cheval que j’espérais acheter avec les prix des bufflons qu’une bufflesse que j’aurais achetée pour mettre avec mon buffle m’aurait donnée, si avec ma nasse kanchrêng j’avais pris beaucoup de poissons que j’aurais salés et vendus. »

Un homme qui passait et qui l’entendit parler ainsi murmura : « Voilà un homme qui est bien sot. Il croit qu’on veut lui ravir les biens qu’il imagine. »

Arrivé chez lui, sa femme, néang Néang,

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lui dit : « Mon mari, vous êtes un sot.Vous rêvez tout éveillé, et vous tuez mon enfant parce qu’il vous assure qu’il montera un cheval quevousespérez acheter quand... quand., quand... Alors, moi qui suis une mère, je m’en vais, je quitte votre maison parce quevous avez tué mon fils. » Et la femme s’en alla en pleurant, en sanglotant, comme si elle avait été folle. Si bien que l’homme avec toutes ses espérances de nasse kanchrêng, de poisson salé, de bufflesse, de bufflons, de cheval, perdit son fils, sa femme et se trouva seul avec sa maison vide et

son couteau.

Ruse de Femme

Une vieille femme qui avait trois ou quatre poules n’en possédait qu’une qui couvât 1 ses œufs. Elle y tenait beaucoup et prenait soin de lui apporter du riz tout près de son nid et d’écarter les autres poules qui accouraient pour le manger. Or, un jour, un voleur vint sous sa maison voler la couveuse. La vieille fut si fâchée de se voir ainsi dépouillée d’une poule qu’elle surveillait avec tant de constance qu’elle entra ; dans une grande colère et résolut de se , venger. Elle s’en alla dans le village disant : « Je n’ai vraiment pas de chance, je n’avais qu’une couveuse, elle en était au quatorzième jour et j’attendais ce jour-là

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pour la tuer et la faire cuire avec des feuilles de datura ; elle eût été excellente à manger. C’est un secret que j’avais. Et voilà qu’un voleur m’a pris ma couveuse et va la manger. »

Ce voleur ayant entendu parler la vieille femme résolut de profiter du secret, fit cuire la poule avec des feuilles de datura et la mangea. Il fut pris de colliques quelques instants après son dîner et mourut dans la nuit.

La Mère des Serpents

Il y avait, dans la très haute antiquité, un homme qui, dans le royaume du Cambodge, faisait le commerce des colliers de grains enfilés (i). Un jour qu’il avait entrepris un petit voyage pour faire son commerce, son épouse demeura à la maison avec sa fille. Cette épouse, voulant avoir des patates douces pour les faire cuire et les manger avec sa fille, prit une bêche et s’en fut dans la brousse pour les découvrir et les déterrer. Comme elle fouillait le sol de la brousse avec sa bêche pour déterrer une patate qu’elle avait découverte, il arriva

(T) Angkam, colliers de grains d’or, d’argent, de cuivre, de verre, enfilés sur une cordelette.

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que sa bêche tomba dans le trou du serpent Kéng-kâng, qui était de couleur blanche et noire et qui vivait tout seul en cet endroit des animaux qu’il étouffait sans les mordre entre ses anneaux ; il n’avait jamais pu trouver une épouse, car il était alors le seul serpent qui fut au monde.

L’épouse du marchand de colliers était fort ennuyée, parce que le trou était très profond et que son bras n’était pas assez long pour l’y aller prendre. Alors, le serpent Kéng-kâng parlant à cette femme lui dit : « Si vous voulez me permettre de forniquer avec vous, je vous rendrai votre bêche. » L’épouse du marchand répondit : « Oui, » et le serpent, s’étant approché, la prit entre ses anneaux et forniqua avec elle, puis il lui rendit sa bêche. Peu de temps après, cette femme découvrit qu’elle était enceinte.

Son mari étant de retour, la fille qui avait vu sa mère forniquer avec le serpent Kéng-kâng dit à son père ce qu’elle avait vu. Cet homme fut très fâché, ne dit rien, prit une hache et alla se cacher tout près du trou du serpent. Quand celui-ci sortit, il alla à lui et le tua d’un coup de hache si

fortement donné que la tête fut détachée du corps. Ceci fait, il revint chez lui, dit à sa femme de le suivre dans la brousse, l’amena près du corps du serpent Kéngkàng et la tua en lui donnant un si fort coup de hache qu’il lui ouvrit le ventre depuis les seins jusqu’à l’entrejambe. Il vit alors une multitude de serpents sortir du ventre de son épouse et s’enfuir de tous côtés ; il en compta plus de trente espèces, et s’en alla retrouver sa fille, très triste, car il comprenait que si beaucoup de ces serpents étaient inoffensifs, il y en avait quelques-uns qui seraient très méchants et dont la morsure serait mortelle.

C’est de ces serpents que sont sortis tous j les serpents qu’on rencontre au Cambodge et sur toute la terre. Tout le monde sait en effet que leur père fut le serpent Kéngkàng et que leur mère fut l’épouse du marchand de colliers de grains enfilés.

Le Roi incestueux

Il y avait autrefois un roi qui régnait dans le pays de Kang-Chak. Ce roi régnait depuis longtemps. Il n’avait pas de fils mais il avait seulement une fille qui était nubile, aussi fut-elle demandée en mariage par un autre roi. Ce jour-là, le roi réunit tous ses dignitaires, tous ses mandarins, puis il leur parla ainsi : « Si, dans un champ planté par vous, vous aviez toutes sortes d’espèces qui croissent toujours plus belles, donneriez-vous les fruits ou les mangeriez-vous vous-mêmes? » Alors tous les dignitaires, tous les mandarins, se prosternèrent et dirent : « Si les plantations faites par nous étaient belles nous en mangerions nous-

mêmes les fruits. » Les mandarins répondirent de cette façon parce qu’ils ne pouvaient connaître la secrète pensée du roi. Après cette consultation, le roi entra dans le vice et s’en alla furtivement vers sa fille. Celle-ci, comprenant que le roi son père voulait la travailler contrairement aux lois qui existent depuis les temps anciens, invoqua à son aide tous les esprits célestes et pria le seigneur Indra de lui permettre de s’échapper. Aussitôt la terre engloutit toute l’enceinte du palais ; en un instant tout disparut et tous moururent. A la place du palais se forma, au même moment, un lac qui existe encore maintenant et qui fut appelé le lac de Kang-Chak parce qu’autrefois ce lac était une demeure royale et qu’avec elle disparurent l’or, l’argent, les anneaux, les pierreries.

TROISIÈME SÉRIE

Trois Contes Cambodgiens

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