PREMIÈRE PARTIE
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PREMIERE SERIE
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Contes Judiciaires
J’ai publié dans mon volume , Cambodge, Contes et Légendes, sous ce ?nëme titre , on^e contes tirés du recueil cambodgien intitulé Sâtra Kœng Kântray ou Chbap Kœng Kântray, qui en compte cinquantetrois. Ce recueil est considéré comme un sâtra, c’est-à-dire comme un livre sacré, mais il est aussi considéré comme un livre faisant partie des codes : de là son nom vulgaire de chbap. Il est un livre sacré parce que le roi qui rend les sentences qui terminent les contes dont il est
composé est, dans le texte cambodgien, présenté comme le Bodhisattva , le futur buddha, à l’une de ses incarnations ; il est un livre de la Loi parce qu’il est donné en exemple aux juges. On le trouve souvent, au Cambodge, en un petit sdtra écrit sur olles de palmier joint aux autres recueils des lois, et je viens d’en trouver une leçon, moins complète assurément, au travers des lois laotiennes que M. le lieutenant-colonel Tournier, résident supérieur de France au Laos, a bien voulu mettre à ma disposition.
C’est cette leçon laotienne que je vais donner ici.
La leçon cambodgienne commence ainsi : « Voici le Sàtra Kœng Kântray qui montre le Bodhisattva jugeant les affaires de justice avec équité, sans bienveillance ni malveillance, sans nonchalance ni défaillance, craignant le péché et [ craignant ] d’aller en l’enfer Avici où vont [renaître] les méchants. Redoutant le mensonge, sage, affable constamment, jusqu’à la fin de sa vie, tenant toujours ni haut ni bas [entre les deux parties, les plateaux de la balance]-, afin de ne déplaire à aucun,
CONTES JUDICIAIRES
de satisfaire les méchants [i eux-mêmes ], il n’infligeait pas d’amendes et jugeait ayant toujours, constamment, sans cesse, la crainte d’errer, et s’exprimant exactement, nettement, sans écart. »
La leçon laotienne attribue ces jugements à un certain roi Ték-Nay, sans dire que ce prince était un bodhisattva.
Le Marchand et les trois Passagers
On raconte que trois camarades, s’étant embarqués sur le bateau d’un commerçant, aperçurent un arbre sur la rive. L’un d’eux, en le montrant, dit qu’il était joli et propre à faire entendre le taung-taung (i) ; le second , entendant son camarade faire taung-taung avec sa bouche, battit des mains [comme on fait quand on veut accompagner cet instrument], et le troisième, entendant chanter taung-taung et battre des mains, se leva et se mit à danser. Ses mouvements firent chavirer le bateau et les marchandises furent perdues.
Le commerçant [ne pouvant se faire
(i) Espèce de gong long.
IO
payer le prix de ses marchandises, parce que les trois camarades ne parvenaient pas à se mettre d’accord sur la part que chacun d’eux devait payer], les conduisit au roi, afin qu’il prononçât entre eux. Le roi [ayant écouté les déclarations des trois hommes], condamna celui qui avait fait taung-taung avec sa bouche à payer une part, celui qui avait battu des mains à payer une part et demie, et celui qui avait dansé à payer deux parts de la valeur des marchandises au marchand.
En jugeant ainsi, le roi a bien et justement jugé.
Note. — Cette leçon est beaucoup plus brève que la cambodgienne et infiniment moins littéraire. J’ai donné la traduction de cette dernière dans mes Contes et Légendes, p. 176, et M. Aymonier en a donné le texte dans ses Textes Khmers, p. 181, et une traduction sommaire, p. 46. Le texte cambodgien que j’ai traduit était un peu différent de celui qu’on trouve dans les Textes Khmêrs, d’ailleurs incorrects (1). Cependant les
(1) Le manuscrit que M. Aymonier a fait autographier est très fautif. 11 y manque fréquem-
variantes affectant la marche du récit sont peu importantes.
Le texte donné par M. Aymonier et sa traduction portent que le premier passager prit un morceau de bois et le ràcla comme on racle un saydieou qui est un monocorde ; celui que j’ai traduit portait que ce passager avait joué d’un sadieou qu’il avait apporté; et le texte laotien dit que, voyant un bel arbre sur la rive, le premier passager avait dit qu’il était très propre à faire entendre le taung-taung ; or cette onomatopée n'est pas celle du sadieou mais celle d’une sorte de petit gong.
La sentence présente aussi une variante. La leçon des Textes K/imérs enseigne que le premier passager fut condamné à payer une part, le second deux parts et le troisième trois parts ; ma leçon condamne les deux premiers passagers à payer chacun un cinquième et le troisième passager qui a dansé et fait chavirer le bateau à payer les trois autres cinquièmes ; la leçon lao-
ment des mots, des membres de phrases et certains passages sont absolument incompréhensibles. Si on voulait avoir un texte à peu près correct. il faudrait comparer plusieurs manuscrits pris loin les uns des autres et, avec eux, reconstituer le texte primitif. Mais c’est là un travail de critique très judicieux qu’aucun cambodgien n’est encore en état d’entreprendre et dont aucun français, à ma connaissance, ne saurait se charger. Il exige une connaissance de la langue littéraire que personne encore ne possède.
tienne les condamne : le premier passager à une part, le second à une part et demie et le troisième à deux parts. Les variantes sur ce point sont plus importantes parce qu’elles apprécient différemment les responsabilités et constituent trois motions d’appréciation. Dans la leçon des Textes Khmers, la responsabilité du passager qui a battu des mains est double de celle du passager qui a imité le sadieou et celle du passager qui a dansé et fait chavirer l’embarcation est triple. Dans la leçon que j’ai donnée, les responsabilités des passagers qui ont soit joué du sadieou soit battu des mains sont égales entre elles et la responsabilité de celui qui a dansé est triple. Dans la leçon laotienne, on a vu qu’elles sont autrement appréciées : celui qui a battu des mains est une demi-fois plus responsable que celui qui a fait le taung-taung avec sa bouche, et celui qui a dansé est une demi-fois plus responsable que le deuxième passager et une fois plus responsable que le premier passager.
Trois juges que j’ai consultés au sujet de ces variantes sont unanimes à trouver que. quelle que soit l’une des trois sentences rendues par le roi juge, il a fort bien jugé, parce que toutes trois sont justes (i).
(i) J’ai trouvé dans les lois laotiennes après le paragraphe Des Filouteries, parmi plusieurs autres que je donne ici, une autre leçon de ce conte. Elle ne diffère de celle-ci que parce qu’il s’agit non d’un taung-taung, mais d’un sadieou comme dans le conte cambodgien.
Les trois Fils du Maha-sèthey (i)
En ce temps-là, un màha-sèthey (2) avait trois fils. A sa mort, ces trois fils se disputèrent à propos du partage des biens que leur père laissait. Ne pouvant se mettre d’accord, ils furent trouver le roi et le prièrent de prononcer entre eux.
Le roi les ayant écoutés rendit la sentence suivante :
« Le fils aîné prendra deux parts, le fils
(1) Ce conte se trouve reproduit sans variante dans les lois laotiennes, ainsi que le précédent, après le paragraphe intitulé : Des Filouteries.
(2) Mâha-sêlhey « grand riche ». Ce qualificatif était un titre donné par le roi au chef de la guilde des marchands. Voyez plus loin, IIe série, 1, Visayamatya. r
cadet prendra une part et demie, et le fils jeune prendra une part. »
Le roi a bien jugé.
Note. — Ce conte ne se trouve pas dans le Sâlra Kœng Kânlray khmér, du moins dans les leçons connues de moi. Celui qui figure aux pages 46 et i83 des Textes Khmers, et dans mes Contes et Légendes, page 179, sous le titre Les trois Frères, et dont le conte laotien pourrait bien avoir été tiré, présente une variante importante. Il ne s’agit pas au Cambodge de statuer entre trois frères qui ont des droits à l’héritage de leur pere commun, ni de fixer, comme au Laos, les droits de chacun d’eux par ordre de géniture. Le cas est plus grave : Les deux ainés sont déjà mariés et sortis de la maison du père, le dernier est resté avec lui jusqu’à sa mort et lui a donné ses soins ; tous trois ont procédé à l’incinération. Voilà le cas. Au Laos, c’est l’énonciation d’une coutume générale en matière d’héritage; au Cambodge, c’est une question de droit, c’est un cas spécial. Aussi les sentences sont-elles différentes : Le roi prononce pour le Laos que l’aîné doit toucher deux parts, le cadet une part et demie etque le plus jeune adroità une part. Pour le Cambodge et le cas de droit, il prononce que les deux aînés, qui sont sortis de la maison, ont droit à chacun une part, et que le plus jeune, qui est demeuré avec son père et l’a soigné jusqu’à sa mort, a droit à deux parts. Et ce jugement est conforme à la loi cambodgienne.
Les trois Fils du Cultivateur
Un cultivateur avait trois fils : l’aîné travaillait avec un dignitaire, le cadet se livrait au commerce afin de nourrir ses parents, le plus jeune était religieux. A la mort de leurs père et mère, les trois frères se disputèrent au sujet du partage des biens que laissaient leurs parents. Ne pouvant se mettre d’accord, ils allèrent soumettre leur différend au roi.
Le roi les ayant entendus, prononça ainsi la sentence :
« Le frère jeune qui est religieux recevra deux parts, le frère cadet qui s’est livré au commerce prendra une part et demie, et
l’aîné recevra une part, plus la maison paternelle. »
En jugeant ainsi le roi a bien et justement jugé.
Note. — Ce conte est le neuvième des récits du Satra Kœng Kânlray ; il figure en traduction sommaire à la page 46 et en texte à la page 184 des Textes Khmers autographiés de M. Aymonier. Il diffère de la leçon cambodgienne, non seulement par sa brièveté et sa littérature pauvre, mais encore par la sentence royale. « Celui qui poursuit les honneurs et celui qui poursuit la fortune recevront chacun une part et celui qui s’est fait religieux, parce que ce faisant, il améliore la destinée future de ses parents, aura deux parts. » La pensée qui a dirigé les adaptateurs cambodgiens et laotiens — car tous ces contes sont d’origine hindoue (1) — est la même, mais combien plus définie celle du premier.
Je dois encore faire observer que les droits des trois frères sont diversement appréciés au
(1) M. Léon Feer a démontré, dans son introduction à mon Cambodge, Contes et Légendes, que les onze contes que j’ai donnés, et qui provenaient du Kœng Kânlray, se retrouvent presque tous dans le Velala Pancha vimçati (les Vingt-cinq contes du Vampire).
Laos et au Cambodge. Pendant qu’au Laos le fils qui a nourri ses parents reçoit une demi-part de plus que celui qui sert l’Etat, et une demipart de moins que celui qui sert ses parents décédés en qualité de religieux, au Cambodge, le fils qui nourrit ses parents est mis sur le même rang que celui qui sert l’Etat et tous deux sont moitié moins méritants aux yeux du juge que celui qui est entré en religion. Cela nous enseigne, ce qui est exact en partie, que les religieux sont plus appréciés, plus iespectés au Cambodge qu’au Laos, et que les serviteurs de l’Etat y sont plus considérés; ce dernier trait annonce-t-il une notion sociologique plus claire? Je le crois, mais je ne puis m’empêcher de remarquer que c’est mettre, au Cambodge, les devoirs sociaux sur le même rang que les devoirs filiaux et les estimer moins qu’au Laos.
Les quatre Pattes nu Chat
Quatre commerçants qui voyageaient ensemble avaient un chat dans le but d’empêcher les rats de couper (sic) leurs marchandises. Ce chat étant devenu malade d’une patte, les commerçants se chargèrent de veiller chacun sur l’une de ses pattes. Celui qui avait la garde de la patte malade, par bonté, prit du coton, le trempa dans une huile médicale et en enveloppa soigneusement le membre malade. Or, il arriva que le chat, s’étant approché du foyer pour se chauffer, mit le feu au coton imbibé d’huile qui entourait sa patte malade, et, pris de frayeur, s’enfuit au travers de la jonque et porta le feu partout. Les marchandises des quatre commerçants furent
CONTES JUDICIAIRES
détériorées, consumées, perdues. Les trois autres commerçants, qui étaient chargés de surveiller les pattes valides du chat, voulurent alors se faire payer le prix de leurs marchandises par celui qui était chargé de surveiller la patte malade et dont le pansement avait causé le mal. Celui-ci refusa de payer et tous quatre s’en allèrent trouver le roi.
Celui-ci ayant attentivement écouté leurs déclarations réfléchit un instant et rendit cette sentence :
« Le pied malade ne pouvait pas servir au chat pour marcher, c’est avec les trois autres pieds qu’il a pu s’enfuir. Conséquemment les trois commerçants gardiens des pattes non malades payeront ensemble deux parts et celui qui avait la surveillance de la patte malade, parce qu’il est aussi responsable, payera une part [puis ils partageront la somme réunie en quatre parts égales et chacun d’eux prendra une part]. »
Note. — Ce conte est le dixiéme des Kœng KârJray. Il figure aux pages 47 et 189 des Textes
Khmérs et j’en ai donné une traduction aux pages 182-184 de mon Cambodge, Contes et Légendes.
La variante est assez importante, puisque sans la phrase que j’ai ajoutée à la fin et mise entre crochets [], la sentence ne se comprendrait pas. Dans la version cambodgienne, il s’agit d’un commerçant qui a confié la garde des quatre pattes de son chat, soit à ses commis ( Textes Khmérs), soit à ses domestiques (ma traduction); par conséquent, ces quatre hommes sont responsables envers leur maître. Dans la version laotienne, ce sont quatre commerçants qui. voyageant de compagnie, sont responsables entre eux. De là, sentence au Cambodge condamnant les trois gardiens des pieds valides à payer au maître deux tiers du prix des marchandises détruites et le gardien de la patte malade à payer l’autre tiers; le commerçant est entièrement remboursé. Dans le cas laotien, parce que les quatre gardiens des pattes sont aussi les propriétaires des marchandises perdues, le roi condamne les commerçants : trois à payer deux parts, un à payer une part ; et je suis obligé d’ajouter qu’ils doivent partager ensuite le prix des marchandises en quatre parts et d’en prendre chacun une.
Il est bien possible que le conte laotien, la leçon que j’en ai tout au moins, soit altéré sur ce point et qu’il faudrait le rétablir d’après le texte cambodgien. Je n’ai aucun moyen de m’en assurer.
Les quatre Hommes stupides
Quatre hommes ayant aperçu une bien belle jeune fille, lui firent signe de la main de venir avec eux. Elle vint et tout de suite les quatre hommes se prirent de querelle, chacun d’eux voulant la prendre pour épouse. La jeune fille, mise en demeure de choisir, leur dit que son âge lui commandait de prendre pour mari le plus stupide d’entre eux. La dispute, au lieu de cesser, reprit, et chacun des quatre hommes se mit à affirmer, contre chacun des trois autres, qu’il était certainement le plus stupide. Ne parvenant pas à se mettre d’accord sur ce sujet, ils décidèrent d’aller trouver le roi et de s’en rapporter à son jugement.
Le roi ayant été' mis au courant de leur différend les invita à lui donner les preuves de leur stupidité.
Le premier dit :
— Un jour l’amant de ma femme, queje ne connaissais pas pour tel, vint avec un mannequin qu’il avait façonné, vêtu et coiffé comme une femme, me demander la permission de coucher sous ma maison avec son épouse. Je lui accordai cette permission. La nuit profonde étant venue, ma femme simula un mal de ventre et me pria de l’éclairer avec une torche que je tiendrais du haut de l’échelle parce qu’elle avait peur. Je fis ce qu’elle me disait. Ma femme, faisant un détour, vint trouver son amant sous la maison et se livra à lui à la clarté de la torche queje tenais. Quant à moi, qui voyais qu’on remuait sous la maison, je croyais que cet homme caressait son épouse et c’était la mienne qu’il caressait. Vous voyez, seigneur, queje suis un homme bien stupide.
— Tu as raison, dit le roi, tu es un homme vraiment stupide.
Le second dit :
— Ma femme avait des amants et je ne le savais pas. Un jour que j’étais occupé
CONTES JUDICIAIRES
avec elle à arracher des semis de paddy pour en faire des paquets pour le repiquage, l’amant de ma femme qui était monté sur un arbre nous cria : « Que faites- vous donc devant moi sur cette planche de semis ? Voilà que vous faites l’amour ensemble, sans honte aucune et sans vous cacher. » Ma femme et moi, nous nous récriâmes en disant que cela n’était pas vrai, et j’ajoutai : « Vous avez mal vu du haut de votre arbre, ma femme était d’ailleurs trop éloignée de moi pour cela. » L’amant de ma femme soutint qu’il nous avait très bien vus. Je protestais et j’allais me fâcher lorsque ma femme me dit : « Monte donc sur cet arbre afin de voir si ce n’est pas lui qui donne, quand on est dessus, une pareille illusion. Quant à vous, dit-elle à son amant, venez vous placer à une brasse environ de moi. » Nous fîmes ce qu’elle nous disait et quand je fus sur mon arbre, ils se mirent à faire l’amour ensemble devant moi. Voyant cette chose , je m’écriai : « C’est très curieux, je vous vois faire l’amour ensemble de mes propres yeux. Cet arbre est vraiment un arbre curieux ». J’appris plus tard qu’on s’était moqué de moi. Ne
pensez-vous pas, seigneur, que je suis un homme très stupide ?
— Certainement, dit le roi, tu es un homme très stupide.
Le troisième raconta :
— Comme j’étais encore jeune, je m’en allais de compagnie avec des jeunes filles. Très intimidé par elles, quand on m’appela pour le repas, je n’osai pas manger et cependant, le riz cuit sous les yeux, j’avais grand faim. Quand on m’offrit du paddy grillé et écrasé (àmbok), j’en mis à plusieurs reprises dans ma bouche, mais j’étais si intimidé par les jeunes filles que je ne parvins pas à l’avaler, quelque effort que je fisse pour cela ; ma bouche était pleine de ce paddy grillé, et j’en avais les joues gonflées quand on me donna de l'alcool à boire. Ne pouvant pas vider ma bouche dans mon ventre, ni parler parce qu’elle était pleine, je demeurai silencieux, immobile et le bol d’alcool à la main. Me voyant ainsi, on prit une torche et on l’approcha de ma figure pour voir ce que j’avais. Alors on éclata de rire et les jeunes filles se moquèrent de moi. Peut -on être plus stupide que je l’ai été?
CONTES JUDICIAIRES 2 s
— Certes, dit le roi, tu es un homme bien stupide.
Le quatrième homme dit :
— Un jour, je partis pour la forêt en emportant une lance au bout de laquelle j’avais attaché un paquet de riz cuit. L’heure du manger étant venue et ayant faim, je m’arrêtai et plantai ma lance en terre; je vis alors que cette lance était si haute qu’il m’était impossible d’atteindre mon paquet de riz. Je montai alors sur un arbre et je décrochai mes provisions. Malheureusement, en descendant de l’arbre, la lance, étant mal plantée dans la terre, s’inclina et me perça les joues de part en part, si cruellement que je ne pus manger de plusieurs jours. Croyez-vous, seigneur, qu’on peut être plus stupide que moi ?
— Non, dit le roi, tu es un homme aussi stupide que les trois autres, et je serais fort embarrassé de prononcer entre vous quatre. Heureusement pour toi tu portes la preuve de ta stupidité et les autres n’ont aucun moyen de prouver la leur. Cela me tire d’embarras et c’est à toi que je donne cette jeune et jolie fille.
Ayant ainsi parlé, le roi fit célébrer le mariage de cet homme stupide et de cette belle fille.
Le roi a bien et justement jugé cette affaire.
Note. — Ce conte est le vingt et unième des récits du Kœng Kânlray et figure dans les Textes Khmérs de M. Aymonier aux pages 52-53 et 206-208. La seule variante, importante, que j’y découvre est qu’il est dit dans la leçon cambodgienne que la jeune fille a été enlevée par les quatre hommes alors que la leçon laotienne enseigne qu’elle est venue à leur appel.
L’un des quatre récits, le second, se retrouve dans les Contes de Boccace. sous le titre de le Poirier enchanté (septième journée, nouvelle IX); il est la troisième des conditions imposées par Pirrus à Lidie pour lui prouver son amour. Quel trajet ce conte a-t-il fait avant de parvenir de: l’Inde en Italie et comment le joyeux conteur florentin du quatorzième siècle l’a-t-il connu?
Les quatre Hommes vertueux
Quatre grands ermites {màha-rusey , mdharshis ) occupaient chacun un angle d'un sala qu’on avait élevé dans une forêt afin qu’ils pussent y méditer ( phavanabhàvanà) tout à leur aise. Un commerçant brahmane plaça sous leur garde 10.000 dàmlœng d'or (i) et les déposa au milieu du sala où il méditaient; cela fait, il s’en alla à ses affaires commerciales. Quand il revint au sala il ne trouva plus son or, et les quatre ermites auxquels il le demanda lui dirent qu'ils ne l’avaient pas vu et qu’ils ne l’avaient pas pris. Très fâché
i) Le dàmlœng vaut environ 3~ gr. 5o.
contre eux, le commerçant brahmane fut trouver le roi, lui dit qu’il avait perdu son or dans sa ville royale et lui raconta les circonstances de cette perte. Le roi l’ayant écouté répondit au brahmane qu’il allait ordonner des recherches. Il fit, en effet, chercher cet or par tous ses officiers (amatjsa), mais en vain, et cet insuccès le chagrina beaucoup.
La princesse néang Vichitta-Saley, très intelligente, croyant que le roi, son père, avait du chagrin à cause de cette affaire, lui dit : « Soyez tranquille et n’ayez plus aucun souci ; je me charge de retrouver l’or que ce brahmane a perdu. »
Ceci dit, elle fit venir les quatre ermites leur posa une énigme en quatre points et les invita à la résoudre. Voici quelle était cette énigme :
« Il y avait en ce temps-là une jeune, très jolie et charmante fille qui était allée étudier les sciences chez un religieux ( tabàs ). Quand elle eut achevé ses études, elle lui fit un cadeau de 1.000 dâmlœng d’or, puis elle lui promit d’elle-même de venir lui offrir sa virginité avant de se livrer à celui qu’on lui donnerait pour
CONTES JUDICIAIRES
mari, si à cette époque il n’était plus moine. Ayant fait d’elle-même cette promesse à son professeur, la jeune, très jolie et charmante fille s’en retourna chez ses parents. Plus tard, le religieux étant redevenu laïque et cette jeune fille ayant été mariée, elle refusa de se laisser caresser par son mari et lui dit la promesse qu’elle avait faite à son professeur. Cet homme, ayant réfléchi un instant, lui dit : « Puisqu’il en « est ainsi, il est convenable que vous « teniez votre promesse ; allez voir votre « professeur, et oflrez-lui ce que vous avez « promis de lui offrir. » La jeune fille remercia son mari, fit une très belle toilette, mit des bijoux, des pierres fines à son cou, à ses bras, à ses jambes, à ses doigts, et partit pour aller trouver son ancien professeur.
« En route, elle rencontra un tigre affamé. Cet animal, voyant venir vers lui cette jeune fille, allait se jeter sur elle et la dévorer, lorsqu’elle lui dit : « O mon tigre, « je vais offrir ma virginité à mon ancien « professeur, parce que je lui ai promis « cette chose avant de me livrer à mon « mari. Je te supplie donc de me laisser
« aller, afin que je tienne ma promesse. « Quand mon professeur aura fait la chose « pour laquelle je vais à lui, je repasserai « par ici, et, si tu veux encore me manger, « tu me mangeras. Je ne dirai plus rien, « car alors j’aurai tenu ma promesse. » Le tigre, ayant entendu cette supplique, 'laissa passer la jeune fille.
« Plus loin, elle rencontra des voleurs qui voulaient la tuer afin de s’emparer des bijoux qu’elle portait à son cou, à ses bras, à ses doigts, à ses pieds et à ses oreilles. Elle leur dit quelle promesse elle avait autrefois faite à son professeur et qu’elle allait, avec le consentement de son mari, pour se libérer envers lui. Puis elle ajouta : « Laissez-moi aller avec mes bijoux, car il « faut absolument que je tienne la pro- « messe que j’ai faite autrefois à mon pro- « fesseur et que je paraisse devant lui bien « parée, agréable. Après cela, je repasserai « par ici, et alors vous prendrez mes bijoux, « vous me tuerez si vous voulez, et je ne « dirai rien, car alors j’aurai tenu ma pro- « messe. » Les voleurs, ayant entendu les paroles que leur disait cette jeune fille, la laissèrent passer.
CONTES JUDICIAIRES
« Alors elle arriva chez son ancien professeur et lui dit qu’elle venait pour tenir la promesse qu’elle lui avait autrefois faite. Celui-ci, apprenant ainsi qu’elle était mariée, lui dit ces paroles : « O néang, vous « m’avez autrefois promis cette chose et « voici que vous êtes mariée et que vous « venez me l’offrir. C’est bien ! mais moi « parce que vous êtes mariée je ne veux « pas faire cette chose avec vous, parce « que si nous la faisions ensemble nous « serions coupables. Retournez donc chez « vous. » C’est ainsi que ce maître refusa l’amour de cette jeune fille. »
« De ces quatre êtres généreux, ajouta la princesse, — le mari, le tigre, les voleurs et le professeur, — ô vous autres, les quatre ermites, lequel a eu les sentiments les plus respectables, selon chacun de vous ? Pouvez-vous me donner la solution de ce problème qui m’intéresse beaucoup. »
L’un des grands ermites répondit : « Le sentiment le plus respectable est certainement celui qui a inspiré le mari, car, afin qu’elle tienne la promesse qu’elle avait autrefois faite à son professeur, pour qu’elle ^n'y manquât pas, il a permis que sa femme
allât lui offrir sa virginité. » La princesse, ayant entendu ces paroles, pensa que celui qui les avait dîtes était un homme jaloux.
Un autre des grands ermites dit : « Le sentiment le plus respectable est celui qui a inspiré le noble cœur du tigre, car il avait faim et il a laissé partir sa proie afin que la jeune fille tînt la promesse qu’elle avait faite à son professeur. » La princesse pensa que cet ermite était un homme avide de nourriture.
Le troisième des grands ermites dit :
« Le sentiment qui a inspiré le cœur des voleurs est plus respectable encore parce que, maîtres d’avoir les bijoux de la jeune fille, ils l’ont laissée partir toute parée, afin qu’elle parût plus belle aux yeux de son professeur. » La princesse songea que cet ermite était avide de richesse et soupçonna qu’il avait volé les 10.000 dàmlœng d’or du commerçant brahmane.
Le quatrième ermite dit : « Les sentiments qui ont dicté la conduite du professeur me paraissent beaucoup plus purs, parce qu’il a refusé de jouir d’une jeune, très jolie et très charmante fille qui venait
CONTES JUDICIAIRES
s’offrir à lui. » La princesse pensa que ce dernier ermite était un homme luxurieux.
Ayant ainsi reçu les réponses des quatre ermites à l’énigme en quatre points qu’elle leur avait posée, la princesse, connaissant le fond de leur cœur, résolut d’employer la ruse. Elle simula de l’amour pour l’ermite qui n’admirait rien tant que le sentiment qui avait inspiré les voleurs et qu’elle soupçonnait d’avoir commis le vol au préjudice du commerçant brahmane.
Cet ermite se laissa prendre à cette ruse féminime, se crut aimé, et, quand la princesse lui demanda les 10.000 dàmlœng d’or qu’il avait pris au commerçant brahmane, il alla les chercher à l’endroit où il les avait cachés et les lui apporta. La princesse les prit et les remit de suite au roi son père qui fit appeler le brahmane et lui remit tout son or. Celui-ci fut si reconnaissant, si joyeux, qu’il fit au roi une offrande de 5.000 dàmlœng d’or avant de s’en retourner dans son pays.
Tout ce qui concerne l’instruction de cette affaire de justice enseigne qu’on peut employer la ruse pour connaître l’opinion des parties avant de rendre la sentence. Ce
procédé est dit anuman vinichchhaya (i), déduction de l’investigation.
Note. — Ce conte est le douzième du Kœng Kântray cambodgien et le onzième des onze Coules judiciaires, que j’ai donné dans Cambodge, Contes et Légendes. Il ligure dans les Textes Khmers, de M. Aymonier, en traduction sommaire aux pages 47-49, en texte et caractères cambodgiens aux pages 188-192.
Les variantes entre les leçons cambodgiennes et laotiennes sont peu nombreuses. Tout d’abord la princesse que le texte que j’ai traduit nommait fautivement Pichot-sama est appelée Vichitto-saley au Laos et Pichœt-sarey au Cambodge. La raison en est que le v et le p se remplacent souvent d’une langue à l’autre et que tous les mots comprenant un r au Cambodge et qu’on rencontre au Laos sont prononces avec une l (2).
Une autre variante provient de la différence de la somme confiée volée et rapportée. Elle est de 1.000 taëts d’or dans le texte que j'ai traduit pour mes Contes et Légendes, de 1.000 aussi
(1) Du pâli anumânam, déduction et viniccliayo, investigation.
(2) La lettre r disparait quelquefois sans être remplacée. Ainsi trâpéang, mare fait tapéang.
CONTES JUDICIAIRES
dans la traduction sommaire de M. Aymonier ; en retour, dans le texte autographié en langue et caractères khmêrs qui accompagnent cette dernière traduction, la somme est de 10.000 dâmlœng d’or. Cette variante est donc plus apparente que réelle. J’ajouterai que le manuscrit laotien que j’ai eu à ma disposition portait en commençant ioo.ooo dâmlœng d’or, puis par la suite 10.000 seulement.
Ni la traduction sommaire de M. Aymonier, ni celle plus exacte que j’ai donnée du texte cambodgien, qu’en 1898 j’ai eu à ma disposition, ne parlent du présent fait au roi par le marchand heureux d’avoir retrouvé son or. Mais le texte autographié par M. Aymonier parle de ce présent et le dit de 4.000 dâmlœng ou taëls d’or; le texte laotien le dit de 5. 000.
Deux variantes sont plus importantes.
La première est la conclusion. Alors que la leçon cambodgienne conclut simplement par ces mots saclikdey dauchnés néshauv sut kûl manang, ce jugement-là se nomme entendre et penser avec mesure (1), c’est-à-dire, au sens que les cambodgiens donnent à cette phrase, « juger avec sagesse; bien et convenablement juger ». Un texte que j’ai sous les yeux ajoute : ban sdmbat suorkéa sdmbat nipèan, c’est-à-dire « procure les
(1) J’avais lu solœs tang manang , tout d’abord, mal lu par conséquent. Les mots sutœ et manang viennent du pâli suti-mânang dont le sens est réfléchir avec mesure, sagement. Le mot khmêr kût a le sens de « penser ».
biens du svarga (paradis) et les biens du nirvâna. » La leçon laotienne donne une conclusion bien différente ; elle n’est plus la phrase banale qui termine presque tous les contes du Kœng Kântray, elle offre cette procédure rusée en exemple et la nomme anuman vinichchliaya « déduction d’investigation. »
La seconde variante qui doit attirer notre attention n’est pas moins importante. La leçon laotienne enseigne que la princesse, convaincue que le voleur est l’ermite admirateur de l’acte de désintéressement commis par les voleurs, imagine de simuler un vif amour pour cet homme, non pour acquérir la preuve qu’il est vraiment coupable, mais pour se faire apporter l’or volé. La leçon cambodgienne est tout autre : la conviction de la princesse est établie par les répon. ses des quatre ermites, mais c’est pour la baser sur une preuve visible autant que pour se faire apporter l’or volé qu’elle promet d’épouser celui des quatre ermites qui pourra lui donner 10.000 dâmlœng d’or. La leçon laotienne est plus line, plus subtile que la cambodgienne et la ruse de la princesse, plus hardie et moins recommandable, au Laos, est cependant moins grossière qu’au Cambodge où elle expose moins la princesse. Cela est un trait qui peint bien la différence que tous les voyageurs qui, dans le passé et le présent, ont parcouru l’Indo-Chine, ont observée entre les mœurs des femmes au Laos et les mœurs des femmes au Cambodge.
M. Léon Feer, dans son introduction à mes Contes et Légendes et dans une note qu’il a bien
CONTES JUDICIAIRES
voulu mettre au bas de ce conte, le signale « comme une particularité remarquable, et deux contes enclavés l’un dans l'autre. Le conte enclavé, rhistoire racontée par la fille du roi correspond au neuvième récit des contes du Vetala, version hindoustanie, et au dixième de la version tamoule. Le traducteur anglais de cette dernière, Babington, la déclarant unfit for publication, l’a omis dans sa traduction.» Il faut aller en Angleterre pour trouver des plumes aussi chastes. Elles y deviennent cependant plus rares d’année en année. Les romanciers de la nouvelle école, les femmes et les filles surtout, sont moins timorés aujourd’hui que l’était jadis ce bon sir Babington malgré cela on est encore très exposé â rencontrer de ces chastes et intempestives retenues. C’est ainsi qu’à Ceylan, ayant acheté une brochure contenant la transcription en caractères latins et la traduction en anglais du Pratya Sa taka, je trouvai que le traducteur, le chaste NicholasMendès, avait omis la stance xxxn, non seulement en traduction, mais même en son texte. Elle était remplacée par cette phrase entre crochets [ omitled on moral grounds]. Un traducteur est toujours libre, je le reconnais sans effort, de transcrire et de traduire telle partie qu’il veut d'un ouvrage quelconque, mais j’estime que, fûtil anglais, il n’a pas le droit de vendre comme complet un ouvrage qui ne l’est point. Que diable, il n’est pas difficile de mettre sur la couverture entre crochets, si on a de l’affection pour ces signes typographiques [incomplète] ou ex. purgated édition ]. La pudibonderie britannique
ne devrait pas dispenser de l’honnêteté la plus élémentaire.
M. Louis Yossion, ancien consul de France à Rangoon, a donné, sous le titre Les Quatre Brahmes, une leçon de ce conte dans ses Contes Birmans d’après le Thaudamma sâri Dammazat, pp. 41-65, un volume qui fait partie de la même collection des Contes et Chansons populaires. Les variantes de cette leçon birmane, également extraite d’un livre des lois, sont assez nombreuses pour que je les signale ici.
Tout d’abord, il est dit dans la leçon birmane que cette histoire remonte à l’époque de Thoumana (Sumana) le treizième buddha et qu’elle s’est passée à Tingatanago. C’est un détail que ne donnent ni la leçon cambodgienne ni la leçon laotienne. D’autre part, il ne s’agit pas, dans la leçon birmane, d’une somme confiée par un commerçant brahmane à quatre hommes vertueux, mais d’une somme de quatre cents pièces d’or formée de l’apport de quatre étudiants brahmes et cachée au nom des quatre par l’un d’eux. Celui-là ne dérobe pas la somme entière, mais cent pièces d’or seulement, dans l’espoir que ses compagnons consentiront à partager avec lui les trois cents pièces qui restent. Le juge du pays ordonne le partage. Les perdants font appel devant le gouverneur et celui-ci les renvoie devant la cour de justice du roi. Le roi donne l’ordre à son premier ministre de procéder à une enquête et le menace de le dégrader s’il n’a pas découvert la vérité dans les sept jours. Le ministre n’arrive à rien, se désespère et c’est alors que sa fille,
CONTES JUDICIAIRES
Tsanda kommari (et non plus une princesse royale comme dans les versions khmêre et laotienne) vient à son secours. Elle convoque les quatre étudiants brahmanes et leur dit le conte intitulé : La promesse bien gardée. « Cela s’est passé, dit-elle, il y a longtemps de cela au pays de Tekkala (Taxila). »
La variante suivante est assez grave : Ce n’est plus un religieux, professeur de la jeune fille, qui a reçu la promesse du don de sa virginité : c’est un prince. La conscience dévote des Birmans a reculé devant un sacrilège. Les Laotiens l’ont en partie évité en ajoutant à la leçon cambodgienne ce membre de phrase : « ...si, à cette époque, il n’était plus moine. »
La scene du tigre ne se retrouve pas dans la leçon birmane ; elle y est remplacée par une autre identique dont un nat (génie) gardien d'un banian est le sujet.
Le prince s’écrie : « Voilà qui est admirable, etc. » et il renvoie indemne la fille à son mari après lui avoir fait accepter de nombreux bijoux.
Une variante plus grave- encore ressort de ce fait que le traducteur birman fait intervenir une suivante et que ce n’est plus la fille du premier ministre, mais cette suivante qui promet son amour au brahme soupçonné et lui fait avouer sa faute. Il est visible que le traducteur birman, déjà blessé de voir un moine réclamer la virginité d’une fille, a été non moins choqué de voir la fille d’un premier ministre jouer un rôle qu’il trouvait tout au plus digne d’une suivante.
Un détail charmant, entre dix autres dans la
leçon birmane : la fille du premier ministre intervient près du roi en faveur du brahme voleur : « Il n’est pas encore dégagé des liens de la matière, dit-elle... Votre Majesté peut pardonner. » Le génie gardien de l’ombrelle blanche déployée au-dessus du trône, entendant ces sages paroles, crie .- « Bravo ! » et le roi pardonne au brahme coupable. Puis, frappé d’admiration en présence de tant de sagesse, il fait de la fille du premier ministre la reine de tout le royaume.
Le conte birman s’achève par ces deux sentences : « Juges, dans vos prétoires, déployez la même perspicacité, la même sagesse dans l’examen et le jugement des causes que l’on soumet à votre tribunal. Imitez les exemples donnés par la sage princesse Thoudamma Sari. » Ce nom est probablement celui que prit Tranda Kommari, la fille du premier ministre, en montant sur le trône, conformément à la coutume hindoue et indo-chi-
noise.
La Barque coulée et les deux Bœufs
En ce temps-là un commerçant étranger au royaume vint avec sa barque pour vendre et acheter des marchandises En route, il attacha son bateau à l’une des rives, dans la brousse. Deux bœufs qui se trouvaient en face de son bateau, l’un sur la rive gauche, l’autre sur la rive droite, se voyant tout à coup eurent un désir très vif de se battre. Ils descendirent l’un et l’autre dans la rivière et s’y battirent si bien qu’ils firent chavirer le bateau et que toutes les marchandises qu’il contenait furent submergées et perdues. Le commerçant étranger s’en alla porter plainte au roi. Celui-ci, ayant écouté son récit, réfléchit un instant et lui dit :
« Puisque tu as éprouvé ce désagrément dans mon royaume, je vais te payer la moitié du prix des marchandises que tu as perdues. Tu perdras l’autre moitié. »
Le commerçant étranger accepta avec reconnaissance le jugement du roi et pensa que le malheur qui était sur lui était passé.
Note. — Ce conte ne se retrouve pas au Cambodge, mais il parait avoir été inspiré par le conte vingt-deuxième de la série du Kœng Kântray car la sentence royale est la même. La seule différence entre les deux contes réside en ce détail que, dans le Kœng Kântray, la barque des commerçants coule parce que la terre de la rive éboule sur elle, et que, dans le conte laotien, cet accident est causé par un combat que deux bœufs se livrent près d’elle. Le récit du Kœng Kântray figure aux pages 53 et 208 des Textes Khmérs de M. Aymonier.
La Fosse pleine d’Or
Un jour un commerçant qui traversait le royaume avec cinq cents charrettes conduites par cinq cents conducteurs, entra dans la forêt pour y chercher de l’eau [pour ses attelages]. Il n’en trouva point, mais il découvrit une fosse toute pleine d’or. Il se disposait às’approprier cettefortune énorme lorsque des chasseurs survinrent. Voyant que cet or avait été découvert sur le territoire du royaume, ils se pressèrent d’aller informer le roi de la trouvaille du commerçant. Le roi fit comparaître le commerçant, l’interrogea et rendit cette sentence :
« Puisque tu as trouvé tout cet or dans mon royaume, il est à moi parce que toute la terre du royaume est mienne. Cependant
comme sans toi qui l’as découvert je n'aurais pas eu connaissance de cet or, il est juste que tu en aies ta part. »
Et il ordonna que la moitié de l’or trouvé par le commerçant lui fût remise et que l’autre moitié fût versée au trésor royal.
Note. — Ce récit correspond au vingt-troisième récit du Kœng Kântray et figure aux pages 53 et 209 des Textes Khmérs de M. Aymonier. Il ne présente aucune variante au fond.
On observera que le conte précédent et celuici se suivent dans les leçons laotienne et cambodgienne, et que leurs données, autant que les sentences royales qui les terminent, montrent qu’ils forment deux récits jumeaux qui ne doivent point être séparés.
Leur apologue commun pourrait être celui-ci : « Le roi doit prendre sa part des malheurs qui surviennent dans son royaume et sa part des aubaines qu’on y fait. »
Succession d’un Religieux
Un bhikshu (i) vint à mourir sans qu’on lui connût aucun parent et sans qu’il se présentât quelqu’un pour hériter de lui. Le roi, ayant été informé de cette circonstance, décida qu’on ferait deux parts des biens que ce bhikshu avait laissés. Une part serait employée à faire en son nom des aumônes aux religieux, et l’autre part serait versée au trésor royal.
Note. — Ce récit ne se retrouve pas dans le Sâtra Kœng Kântray que j’ai sous les yeux, ni dans le texte que M. Aymonier en a donné. Il éta blit le droit du souverain sur une partie des biens des regnicoles tombés en déshérence.
(i) Moine mendiant.
Les Victimes d’un Tremblement de Terre
En ce temps-là, le royaume d’un certain roi était en proie aux désordres intérieurs ; en outre le ciel y demeurait constamment sombre et pluvieux. La terre de ce royaume fut ébranlée et un certain nombre des habitants moururent ensevelis et écrasés par elle. Le roi, ayant été informé de ce sinistre, dit : « Puisque cela s’est produit dans mon royaume, je dois remplacer les habitants morts par des gens m’appartenant. » Et prenant autant de ses esclaves qu’il était mort d’habitants, il les libéra et les envoya remplacer ceux qui avaient disparu.
Note. — Ce récit ne se rencontre pas dans le Kœng Kântray cambodgien et je crois qu’il n’est pas connu au Cambodge. Il est assez curieux d’y trouver mention d’un tremblement de terre.
Le Diamant volé
Un sèthey, étant obligé de faire un assez long voyage et ne voulant pas emporter avec lui un très beau diamant d’une valeur de io.ooo dâmlœng d’or qu’il possédait, le renferma dans un sac bien fermé et confia ce sac à un autre sêthey de ses amis.
Quand il revint de son voyage, ce sêthey, son ami, le lui rendit et il lui parut tel qu’il l’avait remis, mais quand il l’eut ouvert en sa maison, il reconnut que son diamant qui valait 10.000 dâmlœng d’or avait été remplacé par un autre diamant d’une valeur de ioo dâmlœng d’or. Très mécontent de son ami, il alla se plaindre au roi et le roi fit appeler le sèthey auquel le diamant avait été confié pour l’interroger. Cet
homme répondit qu’il ne comprenait rien aux réclamations de son ami. Le roi réfléchit un instant et décida d’avoir recours à la ruse pour connaître la vérité. Il fit venir un tisseur de langouti lui remit un langouti plus 10.000 dâmlœng d’or pour lamer d’or ce langouti. Puis il lui dit de bien prendre garde de briser un seul fil, mais avant de le lui remettre, il avait lui-même brisé trois fils. Lorsque le tisseur rapporta le langouti tout lamé d’or, le roi lui montra l’endroit où trois fils étaient rompus, puis il le menaça de le faire tuer s’il ne trouvait pas une femme qui pût remplacer les trois fils brisés par des fils non brisés de manière qu’on ne pût plus reconnaître l’endroit endommagé. Le tisseur trouva la femme qu’il fallait pour cet ouvrage et l’amena au roi. Celui-ci ordonna à cette femme de remplacer les fils rompus et cette femme les remplaça si bien qu’il était impossible de distinguer des autres ceux qu’elle avait faufilés.
Le roi, ravi de son habileté, lui demanda comment elle avait fait et cette femme le lui dit.
Le roi se fit alors apporter le sac bien
CONTES JUDICIAIRES
fermé qui avait contenu le diamant valant io.ooo dâmlœng d’or et qui ne contenait plus que le diamant valant ioo dàmlœng. L’ayant examiné avec soin, il fit appeler le sêthey volé et lui dit : « Tu as pris le petit diamant qui vaut ioo dàmlœng d’or, tu l’as mis dans le sac et tu me l'as apporté. » Le sêthey répondit « Oui », puis ayant salué le roi, il s’en alla chez lui. Le roi fit appeler le sêthey soupçonné et lui dit : « J’ai découvert avec mon intelligence que tu as remplacé par un petit diamant le gros diamant qui était dans le sac. Ne mens pas et apporte-moi le diamant que tu as volé à ton ami en brisant l’amitié qui vous unissait avant. » Alors ce sêthey rentra chez lui, prît 10.000 dàmlœng d’or et les offrit en cadeau au roi, après quoi il lui remit le gros diamant.
Le roi prit alors le sac, y fit habilement une toute petite ouverture par laquelle il sortit le petit diamant et le remplaça par celui qui valait io.ooo dâmlœng d’or. Cela fait, il remit le sac à la femme et lui dit de réparer ce sac comme elle avait réparé le langouti. Quand cette femme habile eut achevé cette besogne difficile, le roi fit
appeler le sêthey qui avait été volé, et lui dit : « J’ai fait des invocations (i) afin que tu retrouves ton gros diamant dans le sac où tu as renfermé le petit. Prends donc ce sac, emporte-le chez toi, fais des invocations sur lui pendant trois jours, puis rapporte-le ici. » Le sêthey emporta le sac dans sa maison, fit des invocations pendant trois jours sur lui et le rapporta au roi. « Ouvre-le, » dit le roi. Le sêthey ouvrit le sac, prit le gros diamant qu’il renfermait et le montra au roi. « Ce diamant est-il bien celui que tu avais perdu ? » demanda le roi. « Oui, dit le sêthey, ce diamant est le mien. » C’est ainsi que le roi rétablit entre les deux sêthey l’amitié qui avait été détruite.
Le sêthey propriétaire du diamant fut si satisfait du roi qu’il lui fit un présent de 10.000 dâmlœng d’or.
Note. — Ce récit est imité du treizième récit des Kœng Kântray qui figure aux pages 49 et
(1) Atisthan.
CONTES JUDICIAIRES 51
192-195 des Textes Klimérs autographiés de M. Aymonier. II s’agit dans ces deux leçons de deux sêthey d’un abus de confiance, d’une ruse du roi pour tout remettre en ordre et pour établir la bonne amitié rompue entre les deux sêthey, mais à cela se bornent les rapprochements qu’on peut faire.
Le sêthey volé, dans le récit khmêr se nomme Totlou et le sêthey voleur porte le nom de Thménh-Chey. L'objet du vol n’est plus un diamant mais 1.000 dâmlœng d’or que l’ami remplace par du cuivre. (On comprend mieux 1.000 dâmlœng d’or dans un sac, qu’un seul diamant). La ruse du roi est aussi toute différente : il donne l’ordre à Totlou d’attirer chez lui le fils de Thménh-Chey, de le garder bien caché et de lui renvoyer un singe à la place de l’enfant. Totlou obéit, Thménh-Chey porte plainte au roi, et Totlou, sur l’ordre du roi, affirme que le jeune garçon s’est de lui-même transformé en singe. Alors le roi les invite, l’un à garder le cuivre, l’autre à soigner le singe et à invoquer les génies pendant trois jours afin que la transmutation se produise. Il leur promet que si leur amitié d’autrefois est bien vraie, le cuivre deviendra or et le singe reprendra sa forme humaine. On devine la suite : Thménh-Chey rapporte l’or à Totlou et Totlou rend l’enfant à Thménh-Chey.
Le Voyageur accusé de Vol (i)
Un voyageur étant arrivé au sala d’un canton y entra pour se reposer et pour y passer la nuit. Or, il arriva que, cette même nuit, un voleur s’en alla voler le chef du canton et vint dans le sala où le voyageur reposait y cacher le produit de son vol. Le chef du canton ayant retrouvé ce que le voleur lui avait pris dans le sala, accusa le voyageur d’être l’auteur du vol dont il avait été victime et fut porter plainte au roi. Le chef du canton n’ayant pu produire aucun témoin contre cet homme et sa
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(i) Ce conte est précédé des lignes suivantes : « Quand il n’y a pas de témoin, il faut examiner l’affaire avec soin, prononcer avec précaution et s’efforcer d’en créer. »
CONTES JUDICIAIRES
plainte paraissant fondée, bien que l’accusé niât énergiquement être coupable, le roi lui fit lier les pieds et le fit déposer dans la forêt à peu de distance de deux esclaves qu’on avait liés pareillement et punis de la même peine. Puis il envoya des hommes écouter ce que dirait l’accusé aux deux esclaves. Ces hommes écoutèrent, entendirent et, le lendemain, servirent de témoins et déposèrent en faveur du voyageur qui fut acquitté.
Note. — Ce récit est inspiré du récit trenteneuvième du Kœng Kântray, que M. Aymouier a donné dans ses Textes Khmers aux pages 57- 58, 228-229. Il s’agit, dans les deux cas, de créer des témoins pour déposer dans une affaire où nul, ni l’accusateur ni l'accusé, n’en peuvent produire, et la ruse que le roi imagine réussit dans la leçon cambodgienne aussi bien que dans la leçon laotienne. Mais l’affaire est différente : Tandis qu’au Laos, c’est la découverte des objets volés pies du voyageur couché dans le sala qui sert de base à l’accusation, au Cambodge c’est le voleur de bœufs lui-même qui, arrêté par le voyageur, se cramponne à lui et le dénonce. Le roi les fait attacher et exposer tous deux aux moustiques, puis il charge des gardes de les
espionner. Les deux individus s’adressent mutuellement des reproches, les gardes servent le lendemain de témoins et déposent en faveur du voyageur.
Cependant, le narrateur khmêr s’est moins donné la tâche d’indiquer un moyen d’avoir des témoins, parce qu’il en faut à une affaire, que de découvrir la vérité et d’indiquer comment il faut prononcer en matière de vol. La sentence est conforme à la loi cambodgienne : Le voleur est condamné à payer quatre fois la valeur des bœufs volés par lui. Le prix des bœufs déduit, ce qui reste est ainsi partagé entre le propriétaire des bœufs et le voyageur qui a arrêté le voleur : une part au premier, deux parts au second.
Ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas
Un homme demanda l’hospitalité au propriétaire d’une maison. Celui-ci la lui accorda et partit pour se livrer à son commerce. Celui qu’il avait reçu chez lui, profitant de son absence, compta les colonnes, les traverses, les chevrons, les lattes qui étaient entrées dans la construction de la maison, puis, quand le propriétaire revint, il refusa de la lui rendre disant qu’elle était à lui. Le propriétaire alla porter plainte au chef du pays, et celui-ci ayant reçu du voleur une liste détaillée de toutes les pièces qui composaient la maison et constaté que la partie adverse prétendait n’avoir pas compté les pièces qu’elle utilisait en la construisant, vérifia la liste sur place, cons-
tata qu’elle était exacte et donna gain de cause au voleur. Le propriétaire appela au roi de ce jugement et le roi, comprenant que le voleur avait compté toutes les pièces de bois employées dans la maison et que celui-ci ne les avait pas comptées en les employant, demanda au voleur s’il n’y avait pas dans le sol, sous la maison, quelque pièce cachée. « Non, répondit le voleur, il n’y a rien. » Le propriétaire, interrogé à son tour, répondit : « O roi, il y a, sous telle colonne de la maison, deux pièces de bois sbœng que j’ai coupées dans la forêt, puis rassemblées en forme de pied de corbeau (1), et placées là parce que le terrain était trop fangeux. » Le roi envoya vérifier cette déclaration sur place et, comme il fut trouvé qu’elle était exacte, il adjugea la maison non à celui qui en connaissait ce qu’on en pouvait voir, mais à celui qui en connaissait les détails secrets.
Note. — Ce récit et une autre leçon que j’ai trouvée dans le même livre des lois laotiennes,
(1) En forme de croix.
CONTES JUDICIAIRES
sont conformes au cinquante-troisième et dernier récit du Kœng Kântray cambodgien. M. Aymonier en a donné la traduction et le texte dans ses Textes Khmers, pages 64 et 252-254. Il ne présente que des variantes littéraires de pure forme, avec la leçon bien cambodgienne plus littéraire mais aussi plus prolixe.
Les trois Esclaves (i)
Il y avait en ce temps-là un homme nommé Kdàmphét qui mourut sans laisser ni enfants ni héritiers. Cet homme avait trois esclaves, l’un qu’il avait fait entrer dans la garde du roi, l’autre qu’il envoyait faire du commerce et dont les gains servaient à l’entretien de la maison, le troisième qu’il avait conservé avec lui et qui lui donnait ses soins. A sa mort, ces trois esclaves se disputèrent au sujet de la succession de leur maître et portèrent leur différend au roi. Celui-ci, s'étant fait rendre compte de leur condition dans la maison
(q) Une autre leçon de ces contes se retrouve dans les lois laotiennes, après le paragraphe Des Filouteries sans variantes importantes.
de Kdàmphét, rendit la sentence suivante : « Celui qui demeurait avec son maître et lui donnait ses soins aura deux parts des biens, celui qui se livrait au commerce pour le nourrir aura une part et demie, celui qui est entré à mon service recevra une part. »
Note. — Ce récit ne se trouve pas dans le sdlra Kœng Kântray cambodgien, mais il rappelle le récit que j’ai intitulé les trois fils du Mâha-Sêthey, que je donne plus haut, et la leçon khmêre du même récit. La seule variante, c’est qu’il s’agit dans le premier de trois frères, fils d’un grand riche, et dans celui-ci de trois esclaves. — Voyez plus haut, II, p. i3, et Textes Klimêrs, pp. 46 et i83. — Voyez aussi page i5, le conte intitulé : Les trois Fils du Cultivateur.
Le Palais Incendié
Un homme entra dans un sala situé au bord d’une route, alluma du feu, fit cuire du riz et, le riz cuit, se mit à le manger. Pendant qu’il déjeunait ainsi tout seul, un autre homme arriva, vit le feu qui n’était point éteint, s’en approcha et, plaçant un morceau de viande qu’il avait apporté dans une fourchette de bois, il l’exposa devant le feu afin de le faire griller. Un milan, voyant ce morceau de viande, s’abattit sur lui, le prit avec ses serres, l’emporta et alla se poser sur le palais du roi, pour le déchiqueter à son aise avec son bec et le manger. Or, il arriva qu’ayant emporté avec le morceau de viande la fourchette qui le supportait et à laquelle le feu avait
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pris, cette fourchette incendia le palais. Le roi, surpris de voir cet accident se produire par le sommet de son palais, envoya chercher l’astrologue et l’interrogea. Celui-ci devina que le feu avait été mis par un milan qui avait enlevé, avec un morceau de viande, la fourchette allumée qui le maintenait devant le feu. Le roi fit procéder à une enquête. On arriva à connaître celui qui avait allumé le feu et ne l’avait pas éteint et celui qui, voyant ce feu, s’en était servi pour faire cuire sa viande. Alors, le roi révoqua l’astrologue qui n’avait pas su éloigner le malheur de son palais, et condamna à la peine de mort les deux voyageurs, causes de l’accident.
La Lance, le Riz et les Chiens
Un voyageur, voyant un sala de repos sur le bord de la route qu’il suivait, y entra et planta sa lance dans le sol. Un autre voyageur qui s’y trouvait déjà, s’y était arrêté pour déjeuner et venait d’achever tranquillement son repas, lorsqu’un chasseur qui avait plusieurs chiens de chasse avec lui arriva dans le sala. Les chiens, voyant que le second voyageur avait laissé un peu de riz, se jetèrent tous ensemble sur ce riz, car ils étaient très affamés, puis se battirent. Ce faisant, ils firent tomber la lance que le premier voyageur avait plantée dans le sol du sala et cette lance en tombant tua un quatrième voyageur qui entrait. Les parents de cet homme cou-
CONTES JUDICIAIRES
rurent au palais du roi et portèrent plainte contre le voyageur dont la lance avait été la cause première de l’accident, contre celui dont le riz avait été la cause seconde, et contre le chasseur dont les chiens l’avaient causé. Le roi, ayant entendu les plaignants et les trois accusés, condamna celui qui avait laissé un peu de riz dans le sala et celui qui y avait amené ses chiens à payer le prix du riz, de l’alcool et autres objets nécessaires à la cérémonie funéraire de l’homme tué. Quant à celui dont la lance avait été la cause principale du meurtre, il fut condamné à payer le wergeld du mort.
Les trois Fils du Roi
Un roi avait trois fils. Après la mort de leur père, ces trois fils se disputèrent le trône. Les grands officiers royaux, voyant cela, s’en allèrent trouver un mâhârshi qui habitait la forêt voisine. Ce saint homme les interrogea sur les aptitudes des trois princes. Les officiers royaux lui dirent : « L’un d’eux a étudié l’astrologie, l’autre sait très bien tirer de l’arc, et le troisième sait parfaitement prendre l’avis des grands du royaume. »
« Voilà qui est bien, dit le mâhârshi, celui qui connaît l’astrologie sera conseillerchapelain ( purohita ), celui qui sait tirer de l’arc sera premier séna bodey (ministre de
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la guerre) et celui qui sait parfaitement prendre l’avis des grands du royaume sera roi. »
Note. — Ce récit correspond au dix-huitième récit du Kœng Kântray. — (Voyez les Textes Khmers, pp. 5i et 204). — Il en diffère surtout par ce détail que, dans la leçon cambodgienne, c’est le roi qui, avant de mourir, consulte les grands du royaume, les savants et les mâhârshis, sur celui de ses trois fils auquel il doit laisser le pouvoir. La décision et aussi quelque peu différente : « Le prince qui sait interroger les conseillers sera roi, celui qui est habile archer sera chef de l’armée, et celui qui connaît l’astrologie sera uparaja (obbaréach), sous-roi, et par conséquent conseiller principal du roi, son frère. »
Les quatre Princes
En ce temps-là le roi d’un certain royaume était décédé sans laisser d’enfants, pour lui succéder. A la même époque, quatre princes royaux d’un pays voisin, qui étaient allés étudier les sciences à Taksila, vinrent se placer sur la Pierre du jardin royal. Comme ils y étaient, les dignitaires qui se promenaient dans le jardin vinrent à eux et un purohita (conseiller-chapelain), qui était très intelligent, leur posa cette énigme en quatre points :
« Il y avait une fois quatre filles très charmantes : la première était très belle ; la seconde savait préparer et offrir des mets délicieux ; la troisième était ordonnée, économe et savait diriger les domestiques ; la
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quatrième fréquentait les religieux , les gens pieux et pratiquait l’aumône aux samànas brahmanes. Or, de ces quatre filles très charmantes, quelle est celle qui vous parait la meilleure. » Les quatre princes répondirent chacun selon son cœur et deux d’entre eux ne tombèrent point d’accord pour désigner la même fille. Le purohita et les autres dignitaires ayant entendu leurs réponses choisirent celui qui avait dit ses préférences pour la quatrième fille et le firent roi. Les trois autres furent faits uparajas.
Note. — Ce récit est une leçon laotienne du vingtième récit du Sâtra Kœng Kântray, qui figure aux pages 5 1-02 et 204-206 des Textes Khmers que M. Aymonier a donnés, mais tous deux sont une réminiscence d’un jâtaka très connu au Cambodge, le Mâha-Chinok (mâhajînaka ) qui est un gros ouvrage dont je me propose de donner bientôt la traduction.
Les variantes entre les deux récits sont assez importantes. Tout d’abord : les filles charmantes de la leçon laotienne qui sont présentées comme des personnages fictifs sont, dans la leçon cambodgienne, des princesses du royaume.
L’autre variante est plus grave et montre un
sens littéraire plus développé et plus d’imagination. Les dignitaires du récit cambodgien ne sont pas en promenade dans le jardin royal quand ils font la rencontre des quatre princes montés sur la pierre ; ils suivent un char de parade que l’attelage sans cocher parait entrainer au hasard et qui, pourtant, obéit aux génies gardiens du royaume qui le dirigent vers la pierre où se trouve celui des princes qu’il convient de faire roi.
Cette variante du récit cambodgien le rapproche du mâha-jinaka. C’est en effet un char sans cocher livré à son attelage et aux génies qui conduit les dignitaires à la pierre où le Mâhajinaka s’est endormi, après avoir été sauvé des eaux de la mer par la déesse des eaux, néang Mikkhâla. Les dignitaires, surpris de trouver ce prince endormi qui, d’ailleurs, est le fils inconnu d’eux de l’avant-dernier roi et le neveu du dernier roi, le réveillent et l’amènent au palais pour le présenter à la princesse, sa cousine, qu’ils ont mis en demeure de prendre un mari et de leur donner un roi. Ils ne lui proposent pas une énigme en quatre points à résoudre, mais cette épreuve est remplacée par une série d’autres que l’ancien roi a imaginées et qui doivent être subies par le prince avant d’épouser sa fille et de monter sur le trône.
Le Meurtre du Maharshi (i)
En ce temps-là, un individu entra dans le jardin royal et y déroba des mangues ; le gardien du jardin, l’ayant entrevu comme il fuyait, s’élança à sa poursuite, mais le voleur arriva en fuyant dans un endroit habité par un mâharshi ( màha l'usey), puis en disparut sans avoir été vu. Le gardien du jardin arriva en cet endroit et y trouva le mâharshi. Prenant cet homme pour le voleur qu’il poursuivait, il le tua et alla prévenir le roi.
Le roi, ayant examiné cette affaire, dé-
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(i) Ce conte est précédé, dans le texte, du précepte suivant : « Quiconque juge une affaire doit l’examiner avec soin avant de rendre sa sentence, afin de n’être soupçonné par personne ».
couvrit que le mâharshi était innocent et condamna son gardien à payer sept parties sur dix du prix de la vie du saint homme et à saluer plusieurs fois son corps. Puis, prenant la moitié de l’or versé par le gardien, il en fit envelopper le cadavre et embellit le chaydey (i) qu’il avait fait élever à l’endroit où le mâharshi avait été tué.
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(i) Monument funéraire en forme de pyramide.
Le Sac d’or
En ce temps-là deux femmes, dont l’une était mariée et dont l’autre était encore demoiselle, en cheminant de compagnie, virent et ramassèrent en même temps un sac qui était plein d’or. Elles furent d’abord très heureuses, mais il arriva qu’elles ne purent point se mettre d’accord quand il s’agit de le partager, parce que chacune d’elles prétendait l’avoir aperçu la première. Afin d’en finir, elles décidèrent de soumettre leur différend au roi.
Celui-ci, les ayant écoutées avec soin, leur demanda laquelle des deux observait les préceptes (sœl). Celle qui était mariée répondit : « J’observe les huit préceptes tous les jours de pleine lune. » La demoi-
selle répondit à son tour : « J’observe les cinq préceptes tous les jours, sans jamais y manquer, et les huit préceptes tous les jours de pleine lune et tous les derniers jours du mois sans jamais y manquer. »
Le roi, les ayant entendues, dit :
« La femme mariée qui observe les huit préceptes tous les jours de pleine lune recevra un tiers de l’or du sac, et la demoiselle qui observe tous les jours les cinq préceptes et tous les jours de pleine lune et de fin de mois les huit préceptes, sans jamais y manquer, parce qu’elle est plus dévote que l’autre, recevra deux tiers de l’or. »
Ce jugement, ainsi rendu par le roi et basé sur l’observance des préceptes saints est justement rendu.
Le Mangeur de Mangues, le Cornac et le Chasseur
En ce temps-là un homme étant monté sur un manguier pour en manger les fruits tomba de la branche où il était. Il se raccrocha à une branche inférieure qui s’inclina sous son poids et il se trouva dans l’impossibilité de remonter et en grand danger de se casser la tète en tombant. A ce même moment un cornac monté sur le dos de son éléphant vint à passer. L’homme suspendu à la branche du manguier l’appela, le pria de venir à son secours avec sa monture et lui promit ioo dâmlœng d’or. Le cornac, heureux de l’aubaine, conduisit son éléphant sous le manguier, afin de sauver l’homme, mais, comme il était assis sur son
éléphant, il se trouva que ses bras ne pouvaient atteindre le patient. Alors il se leva et tendit les bras pour atteindre l’homme, mais comme il se haussait le plus qu’il pouvait, ses jambes et ses pieds se mirent à trembler. L’éléphant, croyant qu’on l’incitait ainsi à avancer, se mit en marche et le cornac se trouva suspendu aux pieds de l’homme qui, lui-même, était pendu à la branche du manguier.
Un chasseur, qui s’en allait à la chasse, vit ces deux hommes ainsi suspendus. Le cornac l’appela, le pria de venir à leur secours et lui promit ioo dâmlœng d’or. Le chasseur fit une échelle avec des morceaux de bois qu’il coupa, les sauva tous les deux, puis réclama l’or promis.
Les deux hommes avaient l’intention de le payer, mais ne purent se mettre d’accord sur la partie de la somme promise que chacun d’eux devait verser au chasseur. Le chasseur croyant qu’ils voulaient se dérober s’en alla porter plainte au roi. Le roi ayant écouté les trois hommes décida que le cornac devait payer deux tiers de la somme promise et que l’homme du manguier devait payer un tiers seulement.
CONTES JUDICIAIRES
Cela est très juste parce que le cornac, avant de porter secours à l’homme tombé du manguier, moyennant une certaine somme, n’avait pas pris toutes les précautions qu’il aurait dû prendre, et, en outre, parce que s’il a pu ne pas tomber, c’est qu’il était suspendu aux pieds de l’autre qui certainement en souffrait.
Une Accusation non fondée
En ce temps-là un brahmane, ayant labouré sa rizière et ramené son bœuf, l’attacha sous sa maison. Vers minuit un individu vint voler son bœuf, le tua et en cacha la viande dans le jardin d’un autre brahmane qu’il se garda bien de prévenir. Le propriétaire du bœuf ayant découvert la viande accusa le propriétaire du jardin de lui avoir volé son bœuf et le conduisit au roi afin qu’il examinât son affaire.
Le roi, nommé Moul-Kântray, qui était très intelligent, interrogea le propriétaire du jardin, et ce brahmane lui répondit : « Je n’ai pas volé ce bœuf, je n’ai pas su qu’on l’avait volé et j’ignorais que sa chair avait été apportée et cachée dans mon jar-
CONTES JUDICIAIRES
din. » Alors le roi interrogea le propriétaire du bœuf en lui disant : « Vois-tu, brahmane, si un voleur qui a volé un objet quelconque va le cacher dans le terrain d’autrui, le propriétaire de ce terrain peut être accusé d’avoir volé cet objet et, cependant, il ne l’a pas volé. » Le brahmane propriétaire du bœuf répondit : « C’est vrai. » Le roi reprit : « Ton bœuf a été attaché par toi sous ta maison ; il a été volé sans que tu le voie. A ce même moment où un voleur volait ton bœuf, le propriétaire du jardin était couché chez lui. Alors, pourquoi as-tu dit que tu as vu?» Le propriétaire du bœuf répondit : « Je n’ai pas vu le bœuf volé entre les mains de cet homme, c’est vrai, je ne puis donc pas dire que cet homme est le voleur. » Sur cette réponse, le roi dit : « Tu as eu tort, brahmane, de porter ainsi une accusation à la légère. » Puis il le condamna à payer une amende.
Le mauvais Juge
QUI RENAIT KhMOCH TUK
En ce temps-là, un sèna (dignitaire) d’un roi de Langka (Ceylan) nommé Vey-brahmane, fut chargé par le roi d’examiner les affaires de justice.
Dans le même temps, deux brahmanes eurent un différend au sujet de 1.000 dâmlœng d’or appartenant à l’un d’eux et qui avaient été renfermés dans un sac. Un voleur était venu, avait ouvert le sac, pris ce qu’il contenait et l’avait abandonné vide sous l’escalier de la maison. Le brahmane propriétaire de l’or accusa l’autre brahmane de le lui avoir volé et tous deux s’en allèrent porter plainte au sêna. Le roi,
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ayant appris la chose, donna l’ordre à ce dignitaire déjuger cette affaire.
Le sêna, ayant hâtivement entendu les deux plaideurs, réfléchit peu et jugea que le propriétaire de la maison était certainement le voleur. Il le condamna à payer 2.000 dàmlœng d’or.
Le propriétaire de l’or, ayant reçu sa part, fut satisfait de la sentence et s’en alla chez lui sans plus tarder. A mi-route, il fit la rencontre d’un tigre qui le dévora, et, de suite, il renaquit yaksa. Peu de temps après, le sêna qui avait rendu la sentence ci-dessus fut avalé par un klimoch tùk (fantôme de l’eau) alors qu’il se baignait dans le fleuve ; il renaquit de suite prêta enflammé et s’en allait criant ses souffrances. Les hommes surent ainsi que ce magistrat était ainsi puni pour avoir mal jugé dans l’affaire des i ooo dàmlœng d’or.
Le roi Moul-Kàntray, qui avait gardé souvenir de cette histoire, la racontait souvent à tous ses sènas afin qu’ils examinent bien les affaires de justice avant de prononcer la sentence.
Les trois Coucheurs
En ce temps -là un roi jugea ainsi un différend qui s’éleva entre trois individus parce que chacun d’eux prétendait coucher entre les deux autres. « Allez, dit le roi, et couchez-vous tous trois de manière à avoir le sommet de vos têtes au même point, et chacun de vous sera couché entre les deux autres. »
Cette sentence est juste.
Note. — Ce conte est le septième des Kœng Kûntray, et figure aux pp. 46 et 1O2 des Textes Kkmêrs autographiés que M. Avmonier a donnés en 1878. — Je l’ai également donné en 1894 dans Cambodge, Contes et Légendes au nombre des Contes judiciaires (p. 175). Les variantes entre les deux leçons sont purement littéraires.
La Jarre d’or (i)
En ce temps-là, deux individus, qui étaient allés ensemble à la recherche de patates, en ayant découvert une, se mirent à creuser la terre. Comme ils la fouillaient chacun avec leurs bêches, il arriva que, tout à fait en même temps, leurs instruments touchèrent une jarre remplie d’or. Chacun d’eux, à la vue de l’or, prétendit en avoir une part plus grosse que l’autre. Ne parvenant point à se mettre d’accord, ils s’en allèrent trouver le roi. Celui-ci, les ayant écoutés, décida que celui qui avait
(i) Ce récit et les cinq suivants sont précédés dans le texte des lois laotiennes du titre : Parlons du partage égal des objets.
proposé à l’autre d’aller chercher des patates aurait la plus grosse part.
Cette décision est très juste.
Note. — Ce conte correspond au trente-sep tièrae des récits du Kœng Kânlray que M. Aymonier a donnés pp. 37 et 227 de ses Textes Khmérs. Il en diffère assez pour que les variantes soient signalées. Tout d’abord, ce n’est pas en déterrant une patate que les deux héros du conte cambodgien trouvent une jarre d’or, c’est en creusant un puits. Ils se disputent non la part la plus grosse, mais la jarre après s’être partagé l’or. Enfin, ils s’adressent, non au roi, mais au tribunal, et c’est parce que les juges décident que la jarre sera partagée entre les deux plaideurs qu’ils appellent de cet étrange jugement au roi. Leroi prononce que la jarre appartiendra à celui qui a eu l’idée de creuser un puits et que l’or restera partagé par parts égales entre les deux plaideurs. — Je ne comprends pas comment M. Aymonier a pu traduire que celui-là aurait aussi deux parts de l’or. — Je dois signaler que la leçon laotienne, en parlant d’une part plus grosse, oublie de dire pourquoi les deux parts n’étaient point égales. On devine là une erreur de l’adaptateur.
Les deux Plaideurs yaksas et le Juge yaksa (i)
Il y avait une fois deux yaksas qui se disputaient parce que chacun d’eux prétendait plus manger que l’autre de la chair d’un homme dont ils s’étaient emparé. Ne pouvant s’entendre, ils allèrent trouver le dignitaire des yaksas afin que celui-ci partageât entre eux.
Le dignitaire les ayant écoutés fit faire trois parts égales de l’homme, prit une part pour lui et leur remit chacun une part des deux autres.
(i) Ce récit qui, dans le Livre des Lois laotiennes, suit le précédent avec le titre que j’ai indiqué à la note ci-dessus, est suivi du texte de loi suivant : « Ainsi, si des gens ne peuvent pas partager entre eux quelque chose qui se mange, ils doivent aller trouver soit le dignitaire soit leur chef afin qu’il fasse le partage. Dans ce cas, ce dignitaire ou ce chef a droit à une part. »
L'honnête Homme et le Voleur
QUI MUTUELLEMENT S’ACCUSENT DE VOL (i)
On raconte qu’un homme qui s’était mis en route pour aller rendre visite à ses frères s’arrêta dans un sala pour y passer la nuit. Cette même nuit, un voleur qui était allé voler les bœufs et les buffles d’un habitant du pays vint avec le produit de son vol se coucher dans le même sala. Comme le matin était venu, ils se réveillèrent et trouvèrent à la porte du sala le propriétaire qui, ayant suivi le voleur à la trace et ayant retrouvé ses bêtes, ne savait lequel il
(i) Ce récit est précédé d’un texte de loi intitulé : Des Accusations de vol.
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devait accuser des deux hommes qui étaient là. L’honnête homme, craignant d’être accusé par le voleur s’il ne disait rien, prit les devants et déclara qu’il avait vu son compagnon arriver de nuit au sala avec le bétail. Le voleur se récria et soutint que le voleur était celui qui l’accusait. Le propriétaire , ne sachant lequel des deux hommes était le voleur, les conduisit au roi.
Le roi, les ayant écoutés, demanda à l’honnête homme pourquoi il était venu dans ce sala.
Cet homme répondit que, s’étant mis en route pour aller rendre visite à ses frères, il s’était arrêté dans ce sala qu’il avait trouvé sur sa route pour s’y reposer et y passer la nuit.
Le roi lui demanda encore s’il avait apporté quelque présent qu’il comptait offrir à ses frères. L’homme répondit oui, et le roi l’invita à montrer les objets qu’il avait apportés, puis il fit appeler les frères de ce voyageur.
Les ayant interrogés, il trouva que ce que le voyageur avait dit était vrai et décida que, n’étant pas le voleur, il ne pouvait pas être poursuivi. Quant à l’autre,
qui n’avait pu donner aucune raison bien appuyée de preuves de sa présence dans le sala, le roi déclara qu’il était le voleur et le punit comme tel.
Cela est très juste.
Les quatre Étudiants qui se disputent une Femme
Quatre hommes eurent une querelle au sujet d’une femme qu’ils voulaient épouser. Voici à quelle occasion.
Ces quatre hommes étaient quatre jeunes hommes qui, ayant été étudier les sciences magiques au grand [royaume du Taksila, s’étaient mis en route pour regagner leur pays. Arrivés à un certain endroit, au bord d’un grand lac, ils s’arrêtèrent pour se reposer. Or celui qui avait étudié l’art de lire dans les astres, tout d’un coup prédit à ses compagnons qu’un grand aigle, portant dans son bec une princesse fille de roi, allait bientôt paraître. Un instant après, le grand oiseau annoncé par le devin parut et
chacun vit qu’il portait une princesse en son bec.
Le jeune homme qui avait étudié l’art de décocher des flèches enchantées tira sur l’aigle, bien qu’il fut hors de portée, et le tua. La princesse tomba dans l’eau du grand lac.
Le jeune homme qui avait étudié l’art de marcher sur les eaux s’élança à son secours, la prit dans ses bras et ramena son cadavre au rivage.
Celui qui avait étudié l’art de ressusciter les morts s’approcha du cadavre, souffla dessus et lui rendit la vie.
Cela fait, chacun d’eux prétendit qu’il avait rendu à la princesse le plus grand bienfait et déclara qu’elle serait son épouse. Comme ils avaient la même prétention et le même désir, ils ne parvinrent pas à se mettre d’accord et la querelle s’envenima. Ls décidèrent alors d’aller trouver le roi et de s’en rapporter à sa décision. Celui-ci, les ayant écoutés et ayant réfléchi, dit : « Celui qui est allé prendre la princesse dans l’eau et qui l’a serrée dans ses bras doit être son époux, parce qu’en la serrant dans ses bras il a déjà touché son corps. Le tireur d’arc
sera son frère, le devin sera son père et celui qui l’a ressuscitée, qui lui a donné la vie, sera sa mère. Conséquemment les deux époux devront les entretenir, les soigner sans jamais les quitter.
Ce jugement est très juste
Note. — Ce récit est le deuxième des Kœng Kântray que M. Aymonier a donné dans ses Textes Klimérs, pages 44 et 175. — J’ai donné en 1899 une traduction de la leçon khmêre dans mon Cambodge, Contes et Légendes (p. 161 -i65). Les données des deux leçons sont identiques, mais combien plus littéraire, plus complète la leçon cambodgienne, toute pleine de détails intéressants.
Le Voleur et les quatre Femmes
En ce temps-là, il y avait quatre femmes de mauvaise vie qui aperçurent un voleur que le roi avait fait accrocher à la porte de la ville royale. Comme il était joli de visage et élégant de ses formes, elles résolurent de le sauver. L’une d’elles qui avait i .000 dàmlœng d’or paya sa rançon au roi ; la seconde alla dans la forêt chercher les simples qu’elle connaissait et qui servirent à guérir les plaies du voleur ; la troisième se mit à vendre au marché pour, avec ses gains, nourrir le blessé ; la quatrième demeura près de lui pour le soigner. Quand ce jeune homme fut guéri, chacune des quatre femmes désira l’avoir pour mari et se disputèrent à son sujet. Ne parvenant
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pas à se mettre d’accord, elles allèrent porter au roi leur différend le priant de prononcer entre elles. Le roi les ayant écoutées rendit cette sentence : « Celle qui a soigné le voleur sera son épouse, parce qu’en le soignant elle a touché son corps ; celle qui l’a racheté sera son frère ; celle qui est allée chercher les simples qu’elle connaissait sera sa mère, et celle qui a travaillé pour le nourrir sera son père. En outre, les deux époux devront entretenir les trois autres femmes. Cela est bien jugé.
Note. — Ce conte est le cinquième des cinquante-trois récits du Kœng Kânlray que M. Aymonier a donnés dans ses Textes Khmers, pages 40 et 180. — J’ai aussi donné une traduction de ce conte d’après la leçon khmêre dans mon Cambodge, Contes et Légendes, pages 189- 191. — Ces deux leçons ont exactement le même thème, mais la leçon cambodgienne est plus littéraire, plus détaillée, plus intéressante. — Le livre des Lois Laotiennes contient une autre leçon de ce conte ; je le donne plus loin. (Voyez les Contes de la Princesse, Ir' partie, iv* série).
Le Tigre et l’Ermite Les Jugements du Bœuf, du Chachak, du Vautour, du Singe, du Dévata et du Lièvre
On raconte qu’un tigre, s’étant couché sur le trou d’un serpent venimeux, fut cruellement mordu par lui et qu’il mourut de sa blessure. Un ermite qui s’en allait mendier sa nourriture aperçut le cadavre du tigre, vit qu’il était mort d’une morsure de serpent, eut pitié de lui et résolut de lui rendre la vie. Il cracha sur la morsure du serpent, le venin disparut subitement et le tigre fut ressuscité. Mais alors cet animal, voyant l’ermite près de lui, entra dans une grande fureur parce qu’il
CONTES JUDICIAIRES
avait osé, disait-il, pénétrer sur son terrain, et voulut le dévorer. L’ermite protesta en disant qu’il était venu sur le territoire du tigre pour le sauver, pour lui rendre la vie. Le tigre ne voulait rien entendre et se disait dans son droit de tigre de manger l’homme qui pénétrait chez lui. L’ermite protestait. Ne pouvant se mettre d’accord, ils allèrent trouver le bœuf et lui exposèrent leur différend.
Le bœuf, les ayant entendus, réfléchit que le tigre était un animal très puissant, qui certainement se vengerait de lui s’il ne jugeait pas en sa faveur, et décida que l’ermite avait eu tort de pénétrer sur le territoire du tigre et que celui-ci avait droit de le manger. Cette sentence rendue par le bœuf était injuste ; l’ermite, n’étant pas content, en appela au châchak (sorte de loup). Le châchak songeant que le tigre habitait la même forêt que lui, était son voisin puissant, eut peur et décida que l’ermite avait tort et que le tigre avait le droit de le manger. Cette sentence aussi était injuste. L’ermite ne voulant pas se laisser manger en appela au singe. Le singe se rappela qu’autrefois son grand-
père ayant vu un homme tomber dans un trou, l’en avait retiré et qu’un tigre étant survenu, il avait encore sauvé cet homme en l’emportant sur un arbre loin du tigre, mais que, plus tard, l’homme peu reconnaissant, avait tué son grand-père. S’étant ainsi rappelé cela, le singe décida que le tigre avait certainement le droit de manger l’ermite. Cette sentence était injuste, et l’ermite, ne voulant pas se laisser manger en appela au vautour. Cet oiseau, ayant réfléchi que le tigre ne pouvait pas manger l’ermite tout entier et qu’il en laisserait une partie dont il pourrait se repaître après lui, décida que le tigre avait le droit absolu de manger l’ermite. L’ermite rejeta la sentence et en appela à un dévâta (dieu, bienheureux) qui était le gardien d’un arbre du voisinage. Ce dévâta, alors très en colère contre certains hommes qui étaient venus couper une ou deux branches à l’arbre dont il avait la garde, se prononça contre l’ermite et déclara que le tigre avait le droit de le manger. Cette sentence est injuste. L’ermite appela d’elle au lièvre. Le lièvre, ayant entendu les deux parties et appris du tigre que cinq juridictions avaient
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déjà donné tort à l’ermite, réfléchit longuement et trouva que le tigre, en voulant manger l’ermite qui n’était venu sur son territoire que pour le ressusciter, oubliait les principes saints qui obligent ceux qui ont été obligés à la reconnaissance envers leurs bienfaiteurs. Ayant ainsi pensé, il décida, sous prétexte de voir les lieux et d’apprendre par l’examen des faits comment les choses s’étaient passées, que le tigre et l’ermite se rendraient avec lui sur les lieux. Ils s’y rendirent tous trois et le lièvre invita le tigre à se coucher sur le trou du serpent, là même où il était quand l’ermite l’y avait trouvé. Le tigre obéit, fut mordu par le serpent et expira. « O ermite, dit le lièvre en s’adressant à l’homme, ne sais-tu pas que le tigre est ingrat de nature et féroce. Il est maintenant puni. Une autre fois garde tes bienfaits pour de meilleures gens. » Cette sentence est juste (i).
(i) Ce conte est dans 1 a Livre des lois Laotiennes suivi de ceci : « Toutes les affaires semblables doivent être examinées et jugées de cette manière qui est donnée en exemple. »
Note. — Ce récit est le trente et unième des Kœng Kântray que M. Aymonier a donné dans ses Textes Khmérs aux pages 45 et 172. Il est beaucoup plus détaillé dans le texte, à peine plus dans la traduction qui a été fort abrégée et faite avec beaucoup de liberté Je ne trouve aucune variante de fond entre la leçon khmêre et la leçon laotienne.
Le Mensonge du Médecin, le Bodhi-