SATTVA ET LES ENFANTS
Il y avait, il y a bien longtemps, un médecin qui, -dans l’espérance d’acquérir des richesses, devait se procurer un remède infaillible, qu’on tire d’ordinaire du corps d’une personne morte de la morsure d’un certain serpent venimeux. En ayant aperçu un qui logeait dans un trou très élevé d’un arbre, il alla trouver le bodhisattva et l’incita à monter à l’arbre en lui disant qu’un merle de buffles (i) habitait le trou qu’il lui montrait d’en bas. Le médecin mentait ainsi dans l’espérance que le bodhisattva
(i) Merle qui se perche sur les buffles et les bœufs.
serait piqué par le serpent et qu’il pourrait obtenir beaucoup de biens du remède qu’il tirerait de son corps. Le bodhisattva, ne voulant pas monter à l’arbre, s’en alla trouver des enfants qui jouaient non loin de là et leur répéta les paroles du médecin, puis il leur montra l’arbre et le trou que le merle habitait. Ces enfants s’élancèrent sur l’arbre et se mirent à y grimper avec tant de rapidité que le serpent, inquiet de sentir l’arbre s’agiter, s’émut et sortit la tête de son trou pour voir ce qui se passait au dehors. Les enfants ayant vu sa tête furent pris de peur, lâchèrent l’arbre et tombèrent à terre. Les parents de ces enfants, les voyant tomber, se mirent dans une grande colère contre le bodhisattva et le conduisirent devant le roi. Le roi ayant écouté leurs plaintes, examina l’affaire et jugea que le bodhisattva n’avait commis aucune faute (parce qu’il ignorait que le médecin avait menti ou parce que les enfants étaient libres de ne pas suivre ses conseils), puis il ordonna de flageller les plaignants pour les punir d’avoir porté une plainte non justifiée. Quant au bodhisattva, il reçut des dignités.
Le Porteur et le Porté
On raconte qu’un homme qui ne pouvait pas passer un cours d’eau disait :
« Si quelqu’un est assez fort pour me faire passer ce cours d’eau, je lui donnerai de tout ce que je porte, l’objet que je préfère. »
Or, il portait une courge de riz blanc cru, un paquet de riz cuit et 1.000 bat d’or.
Quelqu’un qui l’entendit et qui était très fort se présenta, le prit et le porta de l’autre côté de l’eau. L’homme transbordé lui dit alors :
« Prenez de ces deux objets celui que vous préférez », et il lui montra la courge de riz blanc cru et le paquet de riz cuit.
Celui qui avait porté cet homme lui répondit :
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« Je ne veux aucun de ces deux objets, mais je veux les 1.000 bat d’or. »
L’autre refusa de les lui donner et tous deux s’en allèrent trouver le juge. Celui-ci les ayant entendus décida que le porteur devait prendre le paquet de riz cuit, mais cet homme déclara qu’il faisait appel de la sentence et fit appeler son adversaire devant la princesse néang Sakal, qu’il avait priée de juger son affaire. Cette princesse, ayant appris que l’homme qui voulait être passé de l’autre côté de la rivière avait dit : « Je donnerai à celui qui me passera, de tout ce que je porte, l’objet que je préfère, » réfléchit un instant, puis ordonna de placer sur une même ligne la courge de riz blanc cru, le paquet de riz cuit et les 1.000 bat d’or. Quand ces trois objets furent placés devant les plaideurs, elle dit à l’homme qui avait été porté :
« De ces trois objets, prends celui que tu préfères. » L’homme obéit et sans honte prit les 1.000 bat d’or et fit mine de s’en aller. La princesse le rappela :
« Ainsi donc, c’est l’or que tu préfères?» lui dit elle. « Oui, » répondit l’homme. « Dans ce cas, reprit la princesse, donne
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ton or à celui qui t’a porté, car tuas promis de lui donner des objets que tu portais celui que tu préfères. »
Ce jugement, qui fut autrefois rendu par la princesse Sakal, est très juste.
Note. — Ce conte est le trente-huitième des cinquante-trois récits des Kœng Kûntray khmêrs. Il présente d’importante variantes qu’il est utile d’indiquer : l’homme qui veut être passé, dans la leçon cambodgienne, n’offre pas des objets qu’il porte celui qu’il préfère, mais de payer son porteur à sa convenance et, arrivé sur l’autre rive, il offre son paquet de riz au porteur, qui, n’étant point satisfait, va porter plainte au roi. La reine mère, entendant les réclamations de cet homme, se substitue au roi son fils et juge en disant à celui qui a été porté : « De ce que tu portes, prends ce qui est à ta convenance, laisse le reste. » L’homme prend l’or, laisse le riz et son bâton (car, dans la leçon cambodgienne, la courge de riz cru est remplacée par un bâton), et veut se retirer. La reine mère le retient et lui dit : « C’est donc l’or qui est à ta convenance-, puisqu’il en est ainsi, partage avec ton porteur. » Elle ordonne qu’on forme trois parts de la somme, en adjuge deux parts au porteur et lui laisse l’autre. On voit que, dans les deux leçons, la sentence est motivée par un mot de la promesse : préfère dans la leçon laotienne et convenance dans la leçon cambodgienne.
Les deux Femmes qui se disputent un Homme qu’elles désirent prendre pour Mari
Un religieux, ayant quitté son habit pour rentrer dans le monde, ne put se procurer un sàmpot pour couvrir sa nudité. Ne pouvant suivre la rive du fleuve et voulant regagner son pays situé en aval de l’endroit où il se trouvait, il sauta dans l’eau et se coucha sur un tronc d’arbre qui flottait et que le courant emportait.
Deux femmes, qui virent ce tronc d'arbre passer et quelque chose d’indéfinissable qui se trouvait dessus, convinrent de prendre l’une le tronc d’arbre, l’autre ce qui se trouvait dessus. Ayant ainsi convenu, elles s’élancèrent à l’eau et, arrivées à l’arbre,
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virent que ce qu’elles n’avaient pu distinguer de la rive, était un homme nu qui s’y était couché tout de son long. Elles amenèrent l’arbre et cet homme à la rive, et la femme qui avait choisi l’arbre le prit pour elle ; quant à celle qui avait choisi ce que l’arbre portait, elle courut chez elle pour prendre un sâmpot afin d’habiller l’homme qui était son lot. Pendant qu’elle courait ainsi, l’autre femme eut pitié de cet homme nu, déchira son écharpe de dentelle et en donna la moitié à l’ancien religieux, puis elle le conduisit à son père et à sa mère, se le fit donner pour époux et tout de suite coucha avec lui.
Quand la femme qui avait couru chez elle pour chercher un sâmpot revint, elle réclama l’homme disant qu’il était à elle parce qu’il avait été convenu qu’elle aurait ce qu'on trouverait sur le tronc d’arbre, et qu’il avait été trouvé sur le tronc d’arbre. Elle ajouta qu’elle le réclamait parce qu’elle voulait en faire son mari. L’autre refusa de le lui rendre disant qu’elle l’avait vêtu alors qu’il était nu, et que, par cet acte, il était devenu sien.
Ne pouvant se mettre d’accord, ces deux
femmes s’en allèrent trouver le roi, et le roi, les ayant écoutées, prononça ainsi entre elles :
« La femme qui a déchiré son écharpe de dentelle pour habiller cet homme qui était nu doit l’avoir pour mari. »
Cela est juste parce que cet homme et cette femme avaient déjà couché ensemble et surtout parce que le père et la mère de cette femme avaient consenti à son union avec cet homme.
Note. — Ce commentaire est en contradiction avec la sentence : la sentence donne le religieux à la femme parce qu’elle a couvert sa nudité et non parce qu'elle a couché avec lui et qu’il est devenu son époux avec le consentement de ses père et mère.
DEUXIÈME SÉRIE
Contes du Visayâmatya
VlSAYAMATYA
Il y avait en ce temps-là un brahmane très intelligent.
Dans le même temps, un officier [de la garde royale] vint monter sa garde. Comme il était un sot, il s’endormit. Le roi s’étant levé et étant sorti [pour s’assurer que ses gens faisaient bonne garde], le trouva dormant profondément et le tua.
Un autre jour, le moment de se coucher étant venu, un autre officier ( amatya ). nommé Visaya, vint pour monter sa garde. Il se coucha la tête près du yant (i) et
(i) Le yant, du pâli yânta, mécanisme, était une sorte de piège dont parlent quelquefois les contes cambodgiens. O11 les tendait, dit-on, aux
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s’endormit. Au cours de la première veille, le roi prit son glaive et sortit. Comme il approchait de Visayâmatya, celui-ci l’entendit venir et prononça ces mots énigmatiques : « O, je ne sais si je le dirai, ou si je ne le dirai pas. » Le roi ayant entendu ces mots, retourna sur ses pas et rentra dans sa chambre pour se coucher. Au cours de la veille du milieu (seconde veille), il se leva de nouveau et sortit de sa chambre.
portes et aux fenêtres du palais, du harem, afin d’en empêcher l’accès ; ils étaient munis d’un déclanchement très sensible. Les uns lançaient une lance, d’autres abattaient une énorme et lourde poutre qui écrasait celui qui voulait subrepticement entrer ou sortir. La tradition a gardé le souvenir de ces machines, mais elles n’existent plus aux palais des rois. Leur description rappelle les pièges qu’on emploie encore aujourd’hui dans les forêts contre les bêtes féroces et pour prendre les cerfs.
On parle aussi souvent du roi légendaire qui venait s’assurer lui-même de la manière dont la garde était montée et qui tuait les factionnaires endormis. Il me semble avoir lu, quelque part au Cambodge, l’histoire d’un roi qui sortait ainsi non pour s’assurer que la garde était vigilante, mais pour poser des énigmes aux factionnaires et qui tuait ceux qui ne pouvaient pas les résoudre. Je n’oserais cependant pas affirmer que mon souvenir est bien exact.