L’INSENSIBILITÉ
A Madame d’Êpinay.
Naples, le $ septembre 1772.
...J’ai tardé huit jours à apprendre la fâcheuse nouvelle de notre pauvre marquis
(de Croismare). Ne vous étonnez pas : je n’y ai pas été à beaucoup près aussi sensible que j’aurais cru moi -même. Ce phénomène m’a étonné, a pensé me faire horreur à moi-même, et j’ai voulu en approfondir la cause. Ce n’est pas l’absence; ce n’est pas que mon cœur ait changé ou qu’il se soit endurci ; c’est qu’on n’a d’attachement à la vie d’autrui qu’en proportion de l’attachement qu’on a à la sienne, et on n’est attaché à la vie qu’en proportion des plaisirs qu’elle nous cause J’entends à présent pourquoi les paysans meurent tranquillement et voient mourir les autres stupidement. Un homme envoyé à Bicêtre pour toujours apprendrait toutes les morts de l’univers sans regrets. Voilà la cause de la valeur militaire, de la vie dure d’une campagne. On se bat bravement après une nuit d’hiver passée au bivouac ; on méprise également sa vie et celle des autres; on en est ennuyé. Ainsi, si vous avez pleuré plus que moi, c’est une marque certaine que, malgré les chagrins et les malheurs, votre vie à Paris est moins insi-
pide que la mienne à Naples, où rien ne m’attache, excepté deux chats que j’ai auprès de moi, dont l’un s’étant égaré hier par la faute de mes gens, je suis entré en fureur; j’ai congédié tout mon monde.
Heureusement, il a été trouvé ce matin, sans quoi je me serais pendu de désespoir.
Voilà mon état, et voyez vous-même ce qui vaut mieux du chagrin ou de l’insipidité...