‹ Contes, lettres et pensées de l'abbé GalianiChapitre 30 sur 33 · ORIGINE DE POLICHINELLE · texte numérisé non relu

ORIGINE DE POLICHINELLE

Poleccnella. Ainsi s’appelle un personnage qui depuis longtemps paraît dans les •comédies napolitaines. Il représente un homme ridiculement grossier, porté pour la bouche et pour les femmes, et qui, lorsqu’il parle, dit des balourdises, mais d’une manière plaisante et enjouée. A cet effet, on le montre en scène vêtu d’une cami-

sole et de pantalons de toile blanche, avec un béret blanc sur la tête et un masque noir à long nez et à physionomie burlesque. Il est tour à tour, et selon le caprice de la pièce, seigneur, valet, philosophe, etc.; et quand ce rôle est bien joué, quand on le remplit des singularités, des attitudes et des saillies qu’on appelle lazzis, il ne manque pas d’agrément et fait rire beaucoup plus que l’Arlequin et le Brighella de Venise ou le Docteur de Bologne.

Aucun de nos écrivains, que nous sachions, n’a rapporté l’origine de ce masque indigène; nous allons la donner pour qu’on ne l’oublie point.

Au siècle passé, il y avait dans Acerra, ville de la Campanie heureuse, une troupe de comédiens qui parcourait la province pour gagner quelque chose. Un jour ils débouchèrent dans une campagne où les paysans faisaient la vendange. Comme en cette occasion l’on buvait plus que de coutume et qu’hommeset femmes travaillaient de compagnie, la gaieté était vive ët chaque passant recevait son brocard. Les co-

médiens se virent à leur tour exposés aux railleries des vendangeurs ; mais, aguerris à cet exercice, ils commencèrent à répondre et à renvoyer saillies pour saillies. Or, parmi les villageois il y en avait un, nommé Fuccio d’Aniello, à la face comique, au nez long, au teint hâlé, assez facétieux d’ailleurs , et d’esprit pointu. Les comédiens se mirent à le plaisanter tout particulièrement, et lui, il redoublait de lardons et de gausseries. Personne ne voulut céder et on lutta à qui se moquerait le mieux ; les reparties devinrent plus aigres, aux plaisanteries succédèrent les cris et les huées, ce fut une vraie bataille. Finalement le campagnard eut le dessus, et les comédiegs, honteux, prirent le parti de s’en aller et revinrent en ville émerveillés. Remis de leur émotion, selon la coutume des gens de théâtre qui tirent profit de toute chose, ils pensèrent faire une bonne affaire s’ils engageaient dans leur compagnie ce contadino qu’ils avaient trouvé si facétieux et si spirituel ; ils lui firent des propositions et il les accepta. Ils parcou-

rurent le pays avec leur nouveau bouffe, qui réussit à merveille et eut accès partout à la faveur de ses pointes ; ce à quoi contribuèrent aussi son physique de caricature et sa tenue de campagnard : à savoir la camisole et le pantalon de toile blanche. La troupe gagnait gros et le nom de Puccio d’Aniello était célèbre. Au bout de quelques années Puccio mourut, mais alors les comédiens le remplacèrent par un compagnon qui parut avec le même costume et le même masque. Il garda aussi Pancien nom, mais adouci, et s’appela Polecenclla.

D’autres comiques suivirent l’exemple, et bientôt le masque de Polecenclla se répandit dans tous les théâtres d’Italie et son nom servit à désigner un homme plaisant et enjoué. Nous avons conservé cette véridique tradition à l’honneur de notre Acerra; en effet, si, anciennement, les Osques et les histrions d’Atella (ville voisine de Capoue) ont charmé Rome par leurs pièces joyeuses et fourni à d’autres mimes le fond des farces dites atellanes qui, au dire d’Horace, succédaient sur le théâtre à la

tragédie, afin d’égayer les spectateurs, pareillement les modernes Pulcinelli ont monté sur toutes les scènes d’Italie et d’Europe et diverti tous ceux qui aiment le talent comique et le génie bouffe.

Fin.

Fa

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