‹ Contes, lettres et pensées de l'abbé GalianiChapitre 4 sur 33 · LE CARDINAL ET LE GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

LE CARDINAL ET LE GÉNÉRAL

A propos de ce qu’il ne faut point faire faire son rôle à un autre, Galiani racontait qu’un général d’ordre fit une visite à un cardinal dans un moment où, en petite veste, la tête nue et déshabillé, il s’amusait avec ses amis. Jamais visite ne lui sembla plus à contre-temps ; il en prit de l’humeur. Il fallait s’habiller décemment ou renvoyer le général ; mais il n’était guère

(i) Diderot à M ll «Voland, 1760.

possible de prendre ce dernier parti. Un des amis du cardinal lui dit : « Monseigneur, laissez-moi faire. Je vais prendre vos habits, et dans un moment je vous débarrasse de ce maudit général. » Le cardinal y consentit, et voilà la toque jetée sur sa tête et la barrette jetée sur les épaules du représentant de Son Éminence Mais Son Éminence était grasse et replète, et son représentant était un petit homme maigre et fluet : ajoutez que le général avait vu, par hasard, une fois ou deux Son Éminence. Aussi le premier mot dont il le salua, c’est qu’il le trouvait bien changé.

« Il est vrai, lui répondit le cardinal, c’est l’effet d’une maladie vénérienne qui n’a jamais bien pu se guérir. » Et l’Éminence vraie , qui était aux aguets pour voir comment son représentant s’en tirerait, et qui entendit cette réponse , d’oublier son déshabillé indécent et de se jeter tout au milieu du salon, et de crier au général : « Cet homme ne sait ce qu’il dit; c’est moi qui suis Son Éminence et qui n’ai point eu le mal qu’il me donne, mais bien la honte de

vous recevoir dans l’état où vous me voyez. » (i)

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