‹ Contes, lettres et pensées de l'abbé GalianiChapitre 6 sur 33 · LA PASSION DE M. WILKES · texte numérisé non relu

LA PASSION DE M. WILKES

M. Wilkes arrive à Naples; il met ses grisons en campagne pour lui trouver une courtisane italienne ou grecque : il donne l’état des qualités, perfections, talents,

(i) Diderot à M u « VoUnd, 1760.

commodités qu’il désire dans sa maîtresse.

Cependant, on lui meuble, sur les bords de la mer, la demeure la plus voluptueuse et la plus belle. Lorsque la demeure est prête à recevoir son hôte, il s’y rend ; et un des premiers objets qui le frappent, c’est une femme belle par admiration, sous la parure la plus élégante, et la plus légère, négligemment couchée sur un caqapé, la gorge à demi nue, la tête penchée sur une de ses mains et le cou appuyé sur un gros oreiller.

On se retire, il reste seul avec cette femme. Il se jette à ses pieds, il lui baise les mains, il lui adresse les discours les plus tendres, les plus passionnés, les plus galants ; on l’écoute, et quand on l’a écouté en silence, deux bras d’albâtre viennent se reposer sur ses épaules et une bouche vermeille comme la rose se presse sur la sienne. Il vit six mois avec cette courtisane dans une ivresse dont il ne parle pas encore sans émotion ; il aurait donné sa fortune et sa vie pour elle. Un jour que quelques affaires d’intérêt l’appelaient à Naples pour la journée entière, à peine

est-il sorti que dona Flaminia (c’est le nom de la courtisane) ouvre son coffrefort, en tire tout ce qu’il y avait d’or et d’argent, s’empare de ses flambeaux et de toute sa vaisselle, fait mettre quatre chevaux à un des carrosses de Monsieur, et disparaît. Wilkes revient le soir; l’absence de sa maîtresse l’a bientôt éclairé sur le reste. Il en tombe dans une mélancolie profonde; il en perd l’appétit, le sommeil, la santé, la raison; il s’écrie:

« Eh ! pourquoi me voler ce qu’elle n’avait qu’à me demander? » Cent fois il est près de faire mettre à sa chaise de poste les deux seuls chevaux qui lui restent et de courir après son ingrate ou plutôt son infâme . . . mais l’indignation le retient. Le vol avait transpiré par les domestiques.

La justice en prend connaissance ; on se transporte chez M. Wilkes; on l’interroge.

Wilkes, pour toute réponse, dit au commissaire ou juge de quoi il se mêle , que, s’il a été volé, c’est son affaire ; qu’il ne se plaint de rien, et qu’il le prie de se retirer, de demeurer en repos et de l’y laisser. Ce-

pendant les affaires de M. Wilkes se terminent, et il se dispose à repasser en France. C’est alors que cette femme, qui comptait assez sur l’empire qu’elle avait pris sur lui pour croire qu’il la suivrait à Bologne, où elle s’était réfugiée, lui écrit qu’elle est laj plus malheureuse des créatures, qu’elle est en exécration dans la ville ; que, quoiqu’il n’y ait aucune plainte contre elle, cependant on prend des informations, et qu’elle risque d’être arrêtée. Wilkes laisse là son voyage de France, part pour Bologne, se met tout au travers de la procédure commencée, rend à cette indigne la sécurité et même l’honneur, autant qu’il est en lui , et revient à Naples sans l’avoir vue, l’âme remplie de passion, mais un peu soulagé par la conduite généreuse qu’il avait tenue.

Il arrive le soir chez lui, et son premier mouvement est de tourner les yeux sur ce canapé où il avait vu la première fois cette femme. Qui retrouve- t-il sur le canapé ?

Sa Flaminia, sa maîtresse ! Elle Pavait devancé et rapporté tous les effets qu’elle avait pris. Wilkes la reconnaît, pousse un

cri et se sauve chez l’abbé Galiani , à qui il apprend la dernière circonstance de son aventure, la seule qu’il ignorât. Cette femme suit Wilkes chez l’abbé : elle se jette à ses pieds, elle demande à se jeter aux pieds de Wilkes et elle accompagne sa prière d’un geste bien pathétique ; en se relevant, elle montre à l’abbé qu’elle est mère, ajoutant que, quelle qu’ait été sa conduite, M. Wilkes ne doutera point que l’enfant qu’elle porte ne soit de lui. Voilà Wilkes et l’abbé très-embarrassés. Après un moment de silence, Wilkes se lève et dit à l’abbé : «Mon ami, mon parti est pris.

Voyez cette femme , conduisez-la chez moi, ordonnez qu’on la serve comme auparavant, et dites-lui qu’elle y attende en repos ma résolution. » L’abbé exécute ce que Wilkes lui dit. Cependant celui-ci fait faire ses malles, et cet homme qui n’avait pas mis le pied dans un vaisseau du roi sans frémir, par la crainte involontaire de la mer et de l’eau, s’expose dans un bateau grand comme une chambre et traverse la Méditerranée, au hasard de périr cent fois,

laissant à la femme qu’il fuyait, ses chevaux , ses équipages , sa vaisselle , ses meubles, tout ce qu’il y avait dans sa maison , avec trois cents guinées qu’il charge l’abbé de lui remettre (i).

(i) Diderot à M"« Voland, 1760.

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