‹ Contes, lettres et pensées de l'abbé GalianiChapitre 7 sur 33 · DÉTAILS BIOGRAPHIQUES · texte numérisé non relu

DÉTAILS BIOGRAPHIQUES

A Madame d’Ëpinay.

Naples, le 13 décembre 1770.

Je suis enchanté de ce que vous mande Voltaire; j’ai passé un jour et une nuit à lire et relire Dieu et les hommes pour me distraire de toute autre idée. Je trouve que les dévots ont bien raison de dire que Voltaire craint la mort : rien n’est si vrai. U craint de mourir avant que d’avoir tout dit ; il se presse de tout dire et de tirer

jusqu’à son dernier coup de provision; mais il ne tire pas sa poudre aux moineaux ; c’est bien aux moines qu’il adresse ses coups. Enfin, à force de dire et de redire, de parler à demi-bouche et de s’expliquer clairement, Voltaire s’est rapproché de bien du monde, et pour être tout à fait d’accord, il n’a qu’à leur dire que ce qui reste à dire n’est pas absolument fait pour être dit.

Pour moi, je ne suis qu’un pauvre économiste manqué, qui n’ai que du pain pour tout potage et des abbayes pour tout revenu. Ainsi ne me mêlez pas dans la grande boulangerie, lorsque je n’appartiens qu’à la petite. En attendant, j’ai vu avec un grand étonnement, sur la Gazette de France du 9 novembre, quon a publié à Paris un ouvrage de moi, écrit en italien, en 17 54, et traduit en français; et je gage que je n’y suis pas même nommé, et que vous n’en savez rien, vous la première. Voici le fait : En 1726, avant que je ne vinsse au monde, Barthélemi Intieri, Toscan, homme de lettres, géomètre et mécanicien du pre-

mier ordre, inventa une étuve à blés. En 1754, il était vieux de quatre -vingt-deux ans et presque aveugle. Je souhaitais que le monde connût cette machine utile. J’écrivis donc un petit livre intitulé : Délia perfetta conservazione del Grano ( 1 ) ; et comme je n’ai jamais voulu mettre mon nom sur aucun de mes ouvrages, je voulus qu’il portât le nom de l’inventeur de la machine ; mais tout le monde sait qu’il est à moi, et je crois que Grimm, Diderot et le baron, et peut-être d’autres, l’ont à Paris. Ils savent cette histoire aussi bien que l’abbé Morellet. Je suis charmé à présent qu’il soit traduit en français, d’autant plus qu'il servira à découvrir un plagiat affreux et malhonnête que fit M. Duhamel, qui s’attribua l’invention de cette machine, pendant qu’il ne fit que faire regraver les dessins qu’en avait faits mon frère, et qu’il lui avait envoyés Le nom de mon frère est encore au bas des planches de l’édition ita—

(1) 1754, in-4. Traduit (par Bellepierre de Neuve- Église), 1770, in-8, avec figures.

lienne. Il y laissa même des fautes dans le dessin et certaines variations qui avaient été ajoutées dans les dessins par M. Intieri, et qui se trouvèrent ensuite impraticables ; M. Duhamel voulut les faire passer pour des additions et des corrections qu’il y avait faites. Or, ma belle dame, j’ai tout l’intérêt possible que toute la France sache, au moyen des folliculaires, que cet ouvrage m’appartient, chose qui ne m’a jamais été contestée ; et cela prouvera qu’au vrai je suis l’aîné de tous les économistes, puisqu’en 1749 j’écrivis mon livre de la monnaie, et en 1754 celui des grains. La secte économique n’était pas encore née dans ce temps-là.

Comme ces bêtes m’ont cru un intrus et un nouveau venu dans leur bercail, je suis bien aise qu’ils sachent que c'est bien à moi à les en chasser, et à rester où je suis depuis vingt ans. Je crois que l’imprimeur ne perdra rien si l’on sait que le livre qui porte le nom d’Intieri est autant à moi que celui qui porte le nom du chevalier Zanobi.

Si, à cette occasion, quelque gazetier vient

dire quelque chose de ma vie littéraire, sachez que je suis né en 1728, le 2 décembre; qu'en 1748 je devins célèbre par une plaisanterie poétique et une oraison funèbre sur la mort de notre feu bourreau Dominique Jannaccone, d’illustre mémoire ( 1 ); qu’en 1 749 je publiai mon livresur la monnaie ; en 1 7 5 4, les blés en question ; en 1 7 5 5 , je fis une dissertation sur Phistoire naturelle du Vésuve , qui fut envoyée ensemble, avec une collection de pierres du Vésuve, au pape Benoît XIV, et qui n’a jamais été imprimée ; mais elle est connue à Paris. M. de Jussieu l’a vue, et chez le baron, les garçons de la boulangerie la connaissent. En 17^6, je fus nommé académicien de l’académie d’Herculanum , et je travaillai beaucoup au premier volume des planches. Je fis même une grande dissertation sur la peinture des anciens que l’abbé Arnaud a vue. En 1758, j’imprimai

(1) Componimenti varj per la morte di Domenico Jannaccone , carnefice délia gran corte délia vicaria , raccolti e dati in luce da Giannantonio Sergio, awocato napoletano. 1749, in-4.

l’oraison funèbre du pape Benoît XIV (i) (c’est ce qui me plaît le mieux de mes ouvrages). Ensuite je devins politique , et en France, je n’ai fait que des enfants, et des livres, qui n’ont pas vu le jour. Vous connaissez mon Horace, et le public connaît mes Dialogues. Il y aurait une liste terrible des ouvrages manuscrits et achevés qui ne sont pas encore publiés; mais je songe sérieusement à me presser autant que Voltaire, car je crains la mort comme lui.

Enfin, je vous recommande mon honneur et ma célébrité.

Dans l’enthousiasme où l’on est à présent sur mon Pour et contre en France, je ne suis pas fâché qu’on sache bien qui je suis, et que ce n’est pas au singe seul, avec sa morsure, que je dois la célébrité. On verra que je suis un vieux écrivain et un vieux économiste, puisque j’ai commencé à imprimer à l’âge de dix-neuf ans, et qu'il y a vingt-deux ans que je babille par la presse et pour sortir de la presse. Mes manuscrits

(i) Délit lodi de Papa Benedetto XIV. Réimprimé à Naples, 1781, in-4.

italiens achevés sont la traduction de l'ouvrage de Locke, sur les monnaies, avec des notes ; une traduction en vers du premier livre de l’Anti- Lucrèce; quelques poésies, une dissertation sur les géants et les hommes d’une stature extraordinaire ; une dissertation sur les rois carthaginois; plusieurs dissertations sur des matières d’érudition et deux ou trois oraisons, une dissertation sur les peintures d’Herculanum, une sur le Vésuve, mon Horace français, etc.

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