‹ Contes, lettres et pensées de l'abbé GalianiChapitre 9 sur 33 · CICÉRON · texte numérisé non relu

CICÉRON

A Madame d’Êpinay.

Naples, le 10 juillet 1771.

Vous voulez avoir une lettre de moi, et savoir à quoi vous en tenir au juste sur le compte de Cicéron. Le voici donc : On peut regarder Cicéron comme littérateur, comme philosophe et comme homme d’État. Il a été un des plus grands littérateurs qui aient jamais existé. Il savait tout ce qu’on savait de son temps , excepté la géométrie et autres sciences de ce genre.

Il était médiocre philosophe, car il savait tout ce que les Grecs avaient pensé, et le rendait avec une clarté admirable; mais il ne pensait rien, et n’avait pas la force de rien imaginer. Il eut l’adresse et le bon-

heur d’être le premier à rendre en langue latine les pensées des Grecs, et cela le fit lire et admirer par ses compatriotes. C’est ce qui a fait faire à Voltaire plus de bruit que Bochart, Bossuet, Huet, Le Clerc, Hammond , Grotius, etc. Ils ont dit en latin, sur la Bible, tout ce que Voltaire a expliqué en français : on ignore ceux-là; on ne parle que de lui. Comme homme d’État, Cicéron, étant d’une basse extraction et voulant parvenir, aurait dû se jeter dans le parti de l’opposition ou de la chambre basse, ou du peuple, si vous voulez. Cela lui était d’autant plus aisé, que Marius, fondateur de ce parti, était de son pays.

Il en fut même tenté, car il débuta par attaquer Sylla, et se lia d’amitié avec les gens du parti de l’opposition, à la tête desquels, après la mort de Marius, étaient Clodius, Catilina, César. Mais le parti des grands avait besoin d’un jurisconsulte et d’un savant ; car les grands seigneurs, en général, ne savaient ni lire ni écrire. Il sentit donc qu’on aurait plus besoin de lui dans le parti des grands, et qu’il y jouerait un

rôle plus brillant. Il s’y jeta, et dès lors on vit ce nouveau parvenu mêlé avec les patriciens. Figurez-vous donc en Angleterre un avocat dont la cour a besoin pour en faire un chancelier, et qui suit par conséquent le parti du ministère. Cicéron brilla donc à côté de Pompée, et toutes les fois qu’il était question de choses de jurisprudence ; mais il lui manquait la naissance, les richesses , et surtout, n’étant pas homme de guerre, il jouait de ce côté-là un rôle subalterne. D’ailleurs, par inclination naturelle , il aimait le parti de César, et il était fatigué de la morgue des grands, qui lui faisaient souvent sentir la grandeur des bienfaits dont on l’avait comblé. Il n’était pas pusillanime , il était incertain. Il ne défendait pas des scélérats, il défendait les gens de son parti, qui ne valaient guère mieux que ceux du parti contraire. L’affaire de Catilina était grave, car elle tenait à la chaîne d’un grand parti. Aucune affaire de whigs n’est jamais petite en Angleterre ; elle est ridicule à Paris. Son éloquence n’était point vénale.

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non plus que celle de M. Pitt ; elle était celle de son parti. Enfin, Dieu ne permit pas qu’un de ses clients l’assassinât ; car Dieu ne permet point, il fait, et fait toujours ce que bon lui semble. Voltaire se moque de nous quand il parle du gouvernement de Cilicie, de Cicéron. Il n’y a rien qui ressemble tant au gouvernement de Sancho-Pança dans lile de Barataria.

C’était une affaire de cabale pour le faire parvenir à l’honneur du triomphe, comme les exploits de M. de Soubise n’étaient que pour le faire parvenir au bâton de maréchal. Cependant Cicéron le manqua, et son ami Caton s’y opposa le premier. Il ne voulait pas tout à fait prostituer un honneur déjà trop avili ; et, d’ailleurs, Cicéron n’était pas d’une naissance à comparer à la maison de Rohan. Pour les vertus de Cicéron, on n’en sait rien : il ne gouverna jamais. Pour ce qui est de son mérite d’avoir ouvert les portes de Rome à la philosophie, il est bon de dire que le parti de l’opposition était un parti d’incrédules; car les évêques (c’est-à-dire les au-

— figures, les pontifes, etc.) étaient tous lords et patriciens. Ainsi le parti de l’opposition attaquait la religion, et Lucrèce avait écrit son poëme avant Cicéron. Le parti des grands soutenait la religion : ainsi Cicéron, qui dans son cœur penchait du côté de l’opposition, était incrédule en cachette, et n’osait pas le paraître. Lorsque le parti de César triompha, il se montra plus à découvert, et sans en rougir. Mais ce n’est pas à lui qu’on doit la fondation de l’incrédulité païenne , qu’ils appelaient Sophie , sagesse ; c’est au parti de César. Les applaudissements que la postérité a donnés à Cicéron viennent de ce qu’il suivit le parti contraire à celui que la cruauté des empereurs rendit odieux. En voilà assez sur Cicéron

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