‹ Contes, lettres et pensées de l'abbé GalianiChapitre 8 sur 33 · L’ÉDUCATION · texte numérisé non relu

L’ÉDUCATION

A Madame d'Êpïnay.

Naples, le 4 août 1770.

L’abbé Coyer aurait succédé à l’abbé de Saint-Pierre si son zèle était l’effet de

Digttizc •‘“■'gle

l’enthousiasme de la vertu , et non pas d’une ambition secrète d’être quelque chose. Son plan d’éducation ne vaudra pas assurément autant que votre critique.

Vous ne l’avez cependant faite que pour réveiller ma verve, je le vois bien. Je n’ai pas besoin d’être réveillé là-dessus. Mon traité d’éducation est tout fait. Je prouve que l’éducation est la même pour l’homme et pour les bêtes. Elle se réduit toute à ces deux points : apprendre à supporter l’injustice , apprendre à souffrir l’ennui Que fait-on faire dans un manège à un cheval? Le cheval fait naturellement l’amble, le trot, le pas ; mais il le fait quand bon lui semble et selon son plaisir. On lui apprend à prendre ses allures malgré lui, contre sa raison (voilà l’injustice), et à les continuer deux heures (voilà l'ennui). Ainsi, qu’on fasse apprendre ou le latin ou le grec, ou le français à un enfant ; ce n’est pas l’utilité de la chose qui intéresse, c’est qu’il faut qu’il s’accoutume à faire la volonté d’autrui (et à s’ennuyer) et à être battu par un être né son égal (et à souffrir).

Lorsqu’il est accoutumé à cela , il est dressé, il est social ; il va dans le monde, il respecte les magistrats, les ministfes, les rois (et il ne s’en plaint pas). 11 exerce les fonctions de sa charge ; il est à son bureau, ou à l’audience, ou au corps-degarde, ou à Pœil-de-beuf; il bâille, reste là et gagne sa vie. S’il ne fait pas cela, il n’est bon à rien dans l’ordre social. Donc, l’éducation n’est que l’élaguement des talents naturels pour donner place aux devoirs sociaux. L’éducation doit amputer et élaguer les talents. Si elle ne le fait pas, vous avez le poète, l’improvisateur, le brave, le peintre, le plaisant, l’original, qui amuse et meurt de faim, ne pouvant plus se placer dans aucune niche de celles qui existent dans l’ordre social. L’Anglais, la nation qui reçoit le moins d’éducation dans l’univers, est par conséquent la plus grande, la plus embarrassante, et bientôt la plus malheureuse de toutes.

Les règles de l’éducation sont donc bien simples et bien courtes. Il faut moins donner d’éducation dans une république que

dans une monarchie, et sous le despotisme il faut garder les enfants dans les sérails, pis que les esclaves et les femmes.

Le despotisme, chez les moines, est un résultat des rigueurs injustes et ennuyeuses du noviciat; et voilà la marche de la théocratie artificielle et moderne. La théocratie très-ancienne et primitive est partie des frayeurs du tonnerre, des tremblements de terre ; elle a fait des dieux et en a vu partout. La théocratie moderne commence par vouloir épurer les hommes dans les austérités et les macérations; une fois accoutumé au comble des souffrances et des ennuis, le pape, l’abbé , le confesseur, le maître des novices est un tyran , un , Dieu, il est tout. Il peut faire d’un être si dompté tout cejqu’il voudra.

L’éducation publique pousse à la démocratie ; l’éducation particulière mène droit au despotisme. Point de collèges à Constantinople, en Espagne, en Portugal. Le peu qu’il y en avait dans ces pays était mené par des Jésuites avec une cruauté qui les dénaturait. Au reste, la règle est

vraie en général : toutes les méthodes agréables d’apprendre aux enfants les sciences sont fausses et absurdes; car il n’est pas question d’apprendre ni la géographie, ni la géométrie. Il est question de l’accoutumer au travail, c’est à-dire à l’ennui, de fixer ses idées sur un objet, etc.

Un enfant qui saura toutes les capitales de l’univers n’aura pas l’habitude de se fixer sur un bilan de son revenu et de sa dépense, et M . le géographe sera volé sur la terre par son maître d’hôtel, et fera banqueroute au milieu de ses capitales. Partez de ces théories, développez-les , vous aurez un livre tout contraire à celui d’É mile, et qui n’en vaudra que mieux. Mais vous m’avez défendu d’être jamais mère de famille, et voilà une heure que je bavarde éducation...

Page 1