LE MONSTRE A SEPT TÊTES
IL vivait autrefois, dans la ville de Constantinople, une veuve, mère d’un fils unique du nom de Giouanin, jeune homme beau, fort et fameux dans le maniement de la lance et de l’épée. Arrivé à l’âge de vingt et un ans, amou- ‘reux de belles entreprises et faits d’armes qu’il entendait raconter par tant de chevaliers, il dit un jour à sa mère : « Mère, tu vois que je suis homme fait; que je sais me tenir à cheval et tenir l’épée à la main, permets que j’aille courir le monde. » Sa mère lui répondit : « Si telle est ton intention, va, que Dieu te donne bonne fortune et à moi assez de jours à vivre pour que je puisse te voir de retour! » Giouanin, tout heureux, embrassa sa mère, sauta à cheval et partit. Après plusieurs jours de marche, il
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arriva dans une ville toute tapissée de noir. Il y entra et le long des rues on ne voyait âme qui vive. Il s’en alla à une auberge et, pendant qu’il mangeait, il demanda à l’hôte pourquoi la ville était tapissée de noir. L’hôte lui répondit que dans un château, situé à près de deux heures de marche, habitait un monstre à sept têtes et que de la ville, tous les matins, on était obligé de lui envoyer une jeune fille à manger, sinon la ville aurait été détruite; l’hôte ajouta que, le lendemain matin, c’était le tour de la fille, du roi. Le lendemain matin, la fille du roi, les cheveux sur les épaules, toute habillée de noir, accompagnée de quelques personnes, allait au château du monstre; elle s’en allait en avant, pleurant doucement. Giouanin, qui était monté à cheval après les autres, rencontrant l’escorte qui était de retour, éperonna son cheval et rejoignit la fille du roi à qui il demanda ce qu’elle avait et pourquoi elle pleurait. Elle lui dit qu’elle allait être mangée par le monstre et elle le supplia de s’en retourner s’il ne voulait subir le même sort. Giouanin l’encouragea, la mit sur son cheval et lui dit : « Tenez-vous pour dit que le monstre ne mangera ni vous, ni moi, ni aucun autre, si ma bonne épée ne me trahit point. » ■Quand ils furent arrivés près du château ils aperçurent le monstre qui leur fit : « Ah, ce matin j’ai les morceaux doubles, j’en suis vrai-
ment satisfait. » Giouanin lui répondit : « Il faut les gagner auparavant; or donc prends ton sabre et avance avec tes sept têtes! » Puis il dit à la fille du roi : « Tiens-toi tranquille derrière moi, car le monstre est bel et bien perdu! » Le monstre en riant lui répondit : « Qui crois-tu être, toi qui viens me défier; mais allons, je ne veux pas te mécontenter, viens ! » Giouanin l’assaillit et du premier coup d’épée lui coupa trois têtes. Le monstre demanda un moment de répit, se remit les têtes et se retourna furieux sur Giouanin. Il agit ainsi trois fois, mais à la quatrième Giouanin ne lui accorda point de trêve et d’un second coup d’épée lui coupa les quatre autres têtes. La fille du roi, toute heureuse, lui dit : « Venez maintenant chez mon père recevoir le prix que vous avez mérité. » Giouanin coupa les sept langues du monstre, •les mit dans sa poche et dit à la fille du roi : « Je ne puis vous suivre maintenant. Attendezmoi un an et un jour; si je ne suis pas de retour dans cet espace de temps, je serai mort. » Ils s’étreignirent la main et chacun s’en alla de son côté. Sur sa route la fille du roi rencontra quelques charbonniers qui l’arrêtèrent et se firent raconter comment il se faisait qu’elle s’en retournait au lieu d’aller chez le monstre qui, par conséquent, viendrait détruire tout le pays. Quand ils apprirent que le monstre était mort,
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ils se firent conduire au château et mirent les sept têtes du monstre dans un sac; puis ils dirent à la princesse : « Maintenant conduis-nous à ton père et n’oublie pas de lui dire que c’est nous qui l’avons tué, ou ton affaire est faite. » Ainsi dit, ainsi fait. Le roi voulait donner la princesse à l’un des charbonniers; mais elle demanda un an et un Jour de temps. A l’époque fixée, Giouanin n’étant point encore de retour, la princesse ne savait que s’imaginer et voulait retarder encore son mariage. A la fin le roi l’obligea à épouser le charbonnier. On était à la veille des noces, la ville était toute dans la joie et toute couverte de ses ornements de fête. Le soir Giouanin arriva et demanda pourquoi la ville était toute tapissée de rouge. On lui répondit qu’elle était en fête pour les noces de la princesse avec le charbonnier qui avait tué le monstre à sept têtes. Le matin suivant, Giouanin se présenta au roi et lui dit : « Majesté, la princesse doit être mon épouse, parce que c’est moi qui l’ai délivrée du monstre et non pas cet imbécile de charbonnier. Les charbonniers vous ont apporté les têtes comme preuve ; mais visitez les têtes et vous verrez qu’elles sont sans langue, parce que je les ai coupées, et les voilà. » Le roi fut tellement étonné qu’il hésita à le croire; mais ayant fait examiner les têtes, il fut prouvé, en effet, qu’elles étaient sans langue
et que les langues étaient celles que Giouanin apportait. Il fit alors appeler sa fille pour se faire expliquer l’imbroglio. A peine vit- elle Giouanin qu’elle s’élança vers lui l’embrassa et dit : « Voici celui qui m’a délivrée, voici mon époux; les charbonniers m’ont menacée de mort si je ne disais ce qu’ils voulaient. » Le roi fit alors couper la tête à tous les charbonniers; puis il donna sa fille à Giouanin et fit faire de grandes fêtes qui durèrent un an et un jour. C’est ainsi que finit le conte.
D’Aviene, collection A. Frontero.
Comparer : 39, 53.
LES TROIS ORANGES
NE fois il y avait un roi qui avait un tils et ce
vJ fils était toujours pensif. Un jour, une vieille sorcière vint demander l’aumône et le fils du roi se mit à la fenêtre pour lui lancer deux ou trois sous. Ces sous tombèrent sur les yeux de la sorcière qui dit au fils du roi : « N’aie point de repos jusqu’à ce que tu trouves le rameau des trois oranges. » Le fils du roi partit seul et, à force de marcher, finit par rencontrer une vieille qui filait à laquelle il dit : « Savez-vous où se trouve le rameau des trois oranges? » Alors cette vieille lui répondit : « Le rameau des trois oranges est ici dessus dans ce grand jardin. » Gomme il était à cheval, il se dépêcha de sauter et d’entrer dans le grand jardin où il prit le rameau des trois oranges; puis remon-
tant à cheval il retourna chez lui. A peine arrivé à mi-route, il eut grand soif. Ayant coupé une orange il en sortit une jeune fille. Avant d’arriver chez lui il eut encore soif et il prit la seconde orange; la première jeune fille mourut pendant qu’il en sortait une autre de la deuxième orange. Arrivé près de la maison il coupa la troisième orange, la deuxième jeune fille mourut et il en sortit une autre, encore plus belle, de la dernière orange. Il descendit de cheval et, l’ayant prise à son bras, il la conduisit dans le jardin du palais, sur un oranger auprès d’un bassin, et s’en fut chez lui. Une servante envoyée chercher de l’eau aperçut cette belle jeune fille et la jeta dans le bassin où elle se transforma en une anguille, puis se plaça sur l’oranger où se trouvait cette jeune fille si belle. Le roi vint et lui dit de monter dans les appartements. Le ■fils du roi en la voyant arriver fut émerveillé et lui dit : « Gomme tu es devenue laide ! » Mais cette fourbe servante lui répondit que c’était l’air du bassin et que, habitant le palais, elle ne tarderait pas à redevenir aussi belle qu’auparavant. Le fils du roi la crut et l’épousa. Un jour, il vit une belle anguille dans le bassin et il allait la pêcher quand la servante lui dit de la laisser afin que le bassin s’en remplit. Il alla une seconde fois et il la prit; aussi, au lieu de manger l’anguille, il vit devant lui la belle jeune
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fille qui était sortie de l’orange. Tout content, il la prit à son bras et la conduisit à son père. Alors elle raconta le tour que la servante lui avait joué pour la perdre et épouser elle-même le fils du roi. Alors le roi fit prendre deux chevaux et fit lier la servante à leur queue pour la faire traîner dans les rues du pays jusqu’à ce qu’elle fut morte. En attendant, il ordonna de grandes fêtes pour le mariage de son fils avec la jeune fille sortie de l’orange.
De Grimaldi, collection A. Frontero.
Comparer : 5i, 6o, 6i. — Bladé, C. G., II, p. 1 1, 37. — Webster, p. 94 et Vinson, p. 63. — Grimm, II, p. 496'. — Basile, V. 9. — Comparetti, 1 1, 68. — Imbriani, N. F. 24. — Coronadi-Berti, p. 77. — Pedroso, 3. — Hahn, 49. — Jones, 26.