ET DE SES ENVIRONS
LES TROIS ORANGES
Variante I.
N jour le fils du roi jouait à la balle, lui ayant échappé des mains, elle vint tomber violemment dans un panier d’œufs et les brisa tous. La propriétaire des œufs se refusa à recevoir n’importe quelle espèce d’indemnité offerte par le fils du roi et, de plus en plus en colère, dit à ce dernier: « Puissiez-vous tomber en consomption jusqu’à ce que vous trouviez les trois belles oranges. » Le fils du roi ne fit aucune attention à ce que lui disait la vieille et, même, se mit à se moquer d’elle; mais, de retour au palais, il se sentit frappé par la maladie. Les meilleurs docteurs appelés en consultation déclarèrent ne pouvoir reconnaître sa maladie et sa situation fut désespérée. La reine,
voyant que son fils maigrissait de jour en jour, par ses caresses et ses objurgations obtint de lui la confession de la cause de sa maladie, et enfin, le conjura de se mettre à la recherche des trois belles oranges.
Il obéit aux conseils de sa mère et, se procurant un bon cheval, se lança dans cette entreprise. Ce fut en vain que, pendant plusieurs jours, il chercha quelqu’un qui pût lui indiquer où se trouvaient les trois belles oranges. Il finit par trouver une petite femme qui se berçait dans une coque d’œuf et qui lui dit : « Alpestres, tortueuses et très désertes sont les routes qui y conduisent; c’est pourquoi il vous convient de vous tenir en garde contre les malandrins qui les infestent. Toutefois vous trouverez une de mes commères qui vous donnera des renseignements plus complets. » Ecoutant les conseils de la petite* femme, il se remit en voyage. Vers le coucher du soleil, il tomba dans une troupe de brigands et, pour les éviter, il passa une rivière à la nage; mais son cheval fut renversé par les ondes bouillonnantes et il dut poursuivre sa route à pied. A bout de forces, il arriva à un certain endroit où se trouvait une autre petite femme qui se berçait dans une coquille de noix et qui lui dit : « Long et âpre est le chemin; c’est pourquoi il vous con-' vient d’acheter trois paires de bottes de fer;
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pour y atteindre. Là, vous trouverez une de mes commères qui, moyennant une certaine compensation en argent, vous informera mieux que moi. » Il remercia la petite femme, acheta des bottes de fer et se mit. en voyage. Ayant usé les trois paires de bottes parce qu’une terrible tempête avait rendu tous les terrains fangeux et impraticables, il trouva une troisième petite femme qui se berçait dans une coquille de noisette et qui lui dit d’un ton à le dissuader : « Pauvret, à quels grands risques vous vous exposez! De tous ceux qui sont allés à la recherche des trois belles oranges, aucun n’est revenu vivant chez lui! » Mais le fils du roi glissa une bourse pleine d’or dans la main de la petite femme et celle-ci ajouta : « Ardue est votre entreprise ; mais si vous faites ce que je vais vous dire, il vous sera facile de l’accomplir. Pas bien loin d’ici, il y a un beau palais habité par un sorcier qui garde jalousement les trois belles oranges dans une urne de cristal placée à son chevet. Si le sorcier a les yeux ouverts, c’est signe qu’il dort; s’il les a fermés, c’est signe qu’il veille. Je vous avertis qu’en entrant dans ce palais vous ne devez vous arrêter pour parler à personne. » Cela dit, elle lui confia une baguette d’ivoire et disparut. A un tir de fusil, il se trouva en face d’un palais de pur diamant dont la splendeur éblouissait les yeux.
Ce palais n’avait ni portes ni fenêtres et le fils du roi désespérait déjà de pouvoir y entrer lorsque, ayant touché par hasard un angle du palais, il vit s’ouvrir devant lui une porte magnifique. Il traversa une grande cour ornée de statues en marbre qui, avec des sanglots humains, lui disaient : « Malheur à toi, si le sorcier te voit; malheur à toi, si le sorcier est éveillé! » Selon ce que lui avait dit la petite femme, il ne s’arrêta point à parler avec elles; mais s’introduisit dans un délicieux jardin, au milieu duquel se trouvait une grandiose galerie de cristal. Il s’approcha de l’une des glaces et vit que le sorcier avait les yeux grands ouverts; il s’introduisit dans la galerie et prit les trois oranges dans l’urne de cristal et s’enfuit ensuite. Dans la cour, il trouva, tout prêt, un bon cheval, se mit en selle et partit au galop. Il avait déjà chevauché plus de mille lieues lorsqu’il se sentit pris par la soif et, ne trouvant ni ruisseau ni fontaine pour se désaltérer, il se décida à ouvrir une des oranges. Il en vit sortir, à sa grande surprise, une belle demoiselle qui sanglotant lui dit : « Donne-moi à boire, car je meurs de soif. » Puis elle mourut. Durant le trajet il se sentit de nouveau pris de soif ardente et ouvrit la deuxième orange et il lui arriva exactement ce qui lui était advenu une première fois. En proie à la plus vive douleur
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et au plus grand désespoir, il arriva auprès d’une rivière limpide où il ouvrit la troisième orange et il en sortit une troisième demoiselle qui était bien plus belle que les deux autres. Il lui donna à boire dans le creux de la main et estimant qu’il n’était pas décent de la conduire au palais dans l’etat de complète nudité où elle se trouvait, il jugea convenable de l’envelopper dans les rameaux touffus d’un arbre et de la laisser, en lui disant qu’il retournerait la prendre immédiatement. A peine s’était-il éloigné qu’une méchante sorcière vint boire à la rivière dans laquelle se reflétait les beaux contours de la belle demoiselle. Croyant que c’étaient ses traits, elle s’écria : « Oh, comme je suis devenue belle! » Mais son illusion fut de courte durée car, ayant levé les yeux vers l’arbre, elle vit la belle demoiselle qui cherchait à se cacher dans les tresses de sa splendide chevelure. La sorcière tenta vainement de la faire descendre en lui montrant le plus grand zèle pour peigner les cheveux qu’elle possédait. Sur ces entrefaites, les voitures royales arrivèrent et la belle demoiselle fut habillée princièrement; puis elle fut conduite au palais au milieu des acclamations de la foule et de la joie de la famille royale qui voyait que la santé du prince était assurée par un si beau mariage. La méchante sorcière fit dans son cœur le ser-
ment d’en tirer une terrible vengeance. Quand elle eut appris que la jeune reine avait mis au jour un bel enfant, elle s’introduisit clandestinement dans la chambre de la nouvelle mère et, malgré les cris poussés par la jeune reine, demandant du secours, elle parvint à lui planter une épingle dans la tête. Aussitôt la reine fut transformée en une blanche colombe qui prit son vol et disparut par la fenêtre. La sorcière Se plaça sur le lit où était la reine. Les domestiques et les dames de compagnie, étant arrivés et s’étant aperçus que la reine était devenue si laide, coururent en informer le roi, qui, s’étant assuré d’un si étrange événement, ne pouvait plus trouver de tranquillité et déjà se préparait à demander un divorce. La sorcière, faisant valoir pour excuse que l’accouchement était la cause de sa laideur, réussit à calmer la colère du roi et ce triste événement n’eut pas de suite. Cependant, à l’heure où le cuisinier préparait les mets pour la table royale, une blanche colombe venait se poser sur la fenêtre et d’une voix presque humaine disait : « Cuisinier de ma cuisine, que fait le roi avec la fausse reine ’ ? « Le fait parvint aux oreilles du roi qui ordonna que cette merveilleuse colombe
Cuoco, cuoco délia mia cucina, Che fa il re' colla falsa regina?
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lui fut apportée, sur sa table, en un jour solennel. La sorcière fit des reproches au roi lui disant qu’il était peu convenable qu’un animal fût admis aux honneurs de la table royale; mais le roi tint ferme, et, le jour indiqué, la colombe fut apportée. La sorcière, pour s’en débarrasser, avait empoisonné tout ce que la colombe devait manger; mais la colombe se mit à picorer dans l’assiette du roi, qui, en lui faisant une caresse, sentit que quelque chose lui tenait à la tête, et, par hasard, il retira l’épingle. Immédiatement il eût devant lui sa véritable femme. Ayant appris ce qu’elle avait eu à souffrir par les actes de la méchante sorcière, le roi ordonna de préparer un bûcher et la méchante femme, après qu’elle eut été habillée d’une chemise enduite de goudron, fut livrée aux flammes au milieu des démonstrations de joie du peuple qui acclamait sa véritable reine.
Conté par le poète Vigo.
Comparer : 5o, 6o, 6i.