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Contes;

E rvest pas un des moindres embarras de l'histoire littéraire, que de démêler comment un honnête homme, né avec de V esprit, mais dont les ouvrages ne sont qu'agréables et dignes de quelque estime, est parvenu à la plus grande considération par les places qui lui ont été données et par les grâces de toute espèce quon a répandues

ii Notice sur la Vie

sur lui pendant toute sa vie. tandis que plus d!un homme de génie a vécu tristement sans récompense et loin de la faveur.

■ De pareils exemples doivent prouver . sans doute, que ce qu'on appelle le bonheur dépend moins de nos talents que de notre caractère, et que les murmures de quelques mécontents font plus l'histoire de leur insociabilité que celle de l'ignorance et de Vinsensibilité des hommes. »

O'est par cette boutade asseï âpre} mais cruellement juste . que débute . dans le Nécrologe des hommes célèbres 1 , l'auteur d'un éloge sur Moncrif} et si nous citons de prime abord ces quelques lignes où se joue une certaine philosophie . c'est qu'elles résument asse\ bien ce que nous aurons à dire par la suite sur le poète aimable du Rajeunissemenc inutile.

Les œuvres d'un écrivain seront du reste toujours le meilleur plaidoyer vis-à-vis des attaques dirigées contre lui : c'est dans ses ouvrages qu'un auteur se rejiete. c'est par eux qu'il se défend; et Moncrif. dans sa préface : les Essais sur la nécessité et sur les moyens de plaire2, exprime à merveille les avantages d'un caractère aimable et d'un esprit séduisant.

i. Le Nécrologe des Hommes célèbres de France, par une société de gens de lettres. Paris, 1771, in-12. 2. Avertissement de la première édition.

et les Œuvres de Moncrif. ni

« Si Von juge les hommes, dit-il. par le motif commun qui les fait agir, on peut dire qu'ils ont tous le désir de plaire, parce que tous veulent être applaudis, recherchés, accueillis; que tous, enfin, veulent réussir dans l'esprit des autres. A décider d'eux par leur conduite, il semble que le plus grand nombre ait précisément la vue opposée. Quelle différence, en effet, d'un homme qui. concentré dans son amour-propre, réduit pour ainsi dire la société au commerce que ses passions ont entre elles ; qui ne conçoit que ses goûts, qui ne sent que ses besoins, pour qui tous les objets extérieurs semblent transformés en autant de miroirs où il n'aperçoit que luimême! Quel contraste, dis-je. de cet homme — qu'on ne rencontre que trop souvent — à celui qui, persuadé que les vertus sociables sont la source du véritable bonheur.se regarde comme membre d'une République que des regards mutuels entretiennent, et que l'amour-propre mal entendu cherche à détruire; qui, toujours attentif à ce qui fatte ou mortifie, à ce qui élève ou dégrade ses concitoyens, ne cherche dans ses différents points de vue que ce qui le mène à se concilier leur amitié et leur estime ! Peut-on trop fuir celui qui ne veut qu'un bonheur auquel ne s' associe personne? Peut-on trop rechercher celui qui n'est satisfait de soi-même, qui n'est heu-

iv Notice sur la Vie

reux que par les avantages qu'il verse dans la société, i

Moncrif fut recherché ; il mit en action cette belle déclaration de principes en devenant courtisan de Vopinion et favori de la fortune : « Un des fruits qu'on doit naturellement se promettre des avantages de l'esprit, dit-il. dans une dissertation, c'est de se procurer une vie agréable %3 et il n'y manqua pas en plaçant sa gloire en viager. — Il étudia Part de plaire plus qu'il ne l'approfondit, mais il sut réussir dans cet art avec tout le bonheur des talents superficiels j avec toute la grâce des esprits subtils . légers et souples. Il aima V existence au grand jour, les succès en pleine lumière, les bonnes fortunes tapageuses ou les applaudissements bien sonores ; il vécut donc plus pour la galerie que pour lui-même et sacrifia très volontiers sa petite fierté à son grand amour-propre. Amuseur de bonne compagnie, il concourut aux plaisirs de la société par les qualités heureuses de sa personne } et toujours prêt à dépister par ses saillies la tristesse du nid des autres, il recueillit les suffrages de ces nombreux ennuyés de Cour qu:il faut si peu de verve originale pour égayer. Moncrif. enfin ; se révéla encore dans le talent tout extérieur de lecteur de la Reine, ce qui lui donna cette affectation particulière à ceux-là. qui. pour avoir entendu trop complaisam-

et les Œuvres de Moncrif. v

ment le chant de leur propre parole^ ont perdu l'habitude d'écouter la voix profonde de leurs nobles pensées. De tout cela que conclure? — Beaucoup et peu. Ce fut un aimable garçon } acteur ingénieux, madrigalier Jiatteur et tout confit en miel. Dans ce facile xvme siècle, il passa à Jleur de peau parmi ses contemporains j frôlant et chatouillant l'épiderme vaniteux de chacun d'eux, sans révolter personne par des qualités virtuelles ou des vices hautains. Devonsnous demander autre chose à l'auteur des Chats ) Il n'eut point de griffes et fit patte de velours aux grands sans faire le gros dos devant les complaisances ; ceci rentre dans la Nécessité et les Moyens de plaire, ce livre de toutes les époques , qui sera lu par tous les faibles et pratiqué par tous les médiocres. Ceux qui se prodiguent à la société mondaine lèvent la tête à la manière des épis qui s'égrènent ; les hommes de solitude^ les penseurs^ n 'étant pas secoués par le vent du caprice, sont comme les épis plus lourds et plus serrés : ils se courbent et se durcissent dans l'indifférence publique et l'indépendance d'eux-mêmes^ mais ils deviennent le pain nourrissant des forts } lorsque la faux du temps les a couchés par terre sans crever leur cuirasse de bron\e.

vi Notice sur la Vie

En laissant entrer dans notre académie de Petits Conteurs du xvme siècle le léger et galant Moncrif, nous avons moins pensé à sanctionner un talent trop contestable qu'à présenter aux curieux et aux érudits cette fameuse Histoire des Chats, qui valut à son auteur des satires violentes, mais aussi certains éloges asseï justement mérités.

Sa gloire d'écrivain a passé } comme les faux honneurs et les hommages trompeurs qu'il devait à sa charge; son profil d'homme de cour s'est effacé dans le crépuscule des réputations disparues; mais son livre des Chats reste là comme une fantaisie ingénieuse et agréable, comme une singularité <r gravement frivole » qui intéresse encore par la manière dont elle est conçue, aussi bien que par la façon précieuse dont elle est exécutée.

Ce fut une plaisanterie de société qui engagea le Lecteur de la Reine à composer cet éloge de la gent féline en forme de Lettres adressées à une grande Dame; il y prodigua, comme pour se jouer . une érudition pédant es que , à l'exemple de Alathanasius, mais il trompa ses contemporains, qui eurent la faiblesse de le prendre au sérieux, et déchaînèrent sur

et les Œuvres de Moncrif.

lui les injures, les chansons , les brocards les plus vifs, comme s'ils eussent voulu retourner contre le panégyriste les griffes de ceux qu'il avait chantés.

Après les classiques amis de la race féline, Mahomet, Pétrarque, le Tasse, Montaigne, Richelieu et Galiani, Moncrif apparaît en miniature, saillant de l'histoire littéraire, dans un coquet médaillon de perles fausses soutenu par un chat.

Parmi nos Petits Conteurs, avec /'Histoire des Chats et les Ames rivales, il évoquera ces beaux-

vin Notice sur la Vie

esprits du dernier siècle, qui se riaient de l'érudition de leurs propres travaux et de leurs recherches, comme ces roués sceptiques de la même époque, qui mettaient en avant les malicieuses apparences de la galanterie, alors même qu'au Pays d'Amour leur cœur s : était laissé prendre au trébuchet d'une passion sincère, ardente et durable.

François- Augustin Paradis de Moncrif naquit à Paris en 1G87, dune famille anglaise. d: origine bourgeoise , dont le nom fut francisé à sa naissance même, a Sa famille, honnête quoique peu aisée, dit d'Alembert1^ le fit élever avec soin dans V espérance de lui voir prendre un de ces états où la fortune est la recompense du travail. Le jeune Moncrif déconcerta ces vues par des inclinations toutes contraires ; il préféra aux études sérieuses les talents agréables : la poésie, la danse et la musique. Il cultiva jusqu'à l'escrime, dans laquelle même il se rendit très profond et presque célèbre ; mais, en fréquentant les

i. Eloge de Moncrif. Voyez : Histoire des membres de V Académie Jrançoise morts depuis 1700 jusqu'en 1771, par M. d'Alembert, tome VI. Paris, 1786, in-12.

et les Œuvres de Moncrif. ix

salles d: armes, il eut le mérite, très rare à son âge. de n'en -prendre ni le ton ni les mœurs. Ce fut au contraire ce talent qui servit le plus à l'introduire dans les sociétés brillantes, en lui fournissant souvent l'occasion de se trouver avec la jeunesse la plus distinguée du Royaume. Il s:en fit aimer et rechercher par les agréments de son esprit et par la complaisante facilité de son caractère. Bientôt il pensa à rendre solidement utile à son bien-être le bonheur qu'il avait de plaire à des hommes dont la bienveillance et le crédit pouvaient lui procurer un état agréable ; il sentit de quel avantage il serait pour lui d'intéresser efficacement en sa faveur les sociétés ou il était admis; pour y réussir, il tâcha de s'y rendre nécessaire en contribuant à leurs plaisirs... Il était l'âme de tous les divertissements que ces sociétés appelaient au secours de leur ennui; il y portait la variété, les grâces, la gaîtè, et quelquefois jusqu'à cette joie bruyante que la triste dignité regarde comme un plaisir ignoble, mais qu'il avait l'art de lui faire goûter; il ne dédaignait pas de se prêter à ce genre de farce appelé Parade, genre que le bon goût a enfin remis à sa place et relégué sur les balcons de la foire, mais qui faisait alors l'incroyable délice de plusieurs personnes de la Cour, entraînées à cet insipide amusement par une espèce de délire passager.

x Notice sur la Vie

Ce passage de d'Alembert est notre seul document sur les premières années de Moncrif; il fait scintiller ses grâces tout à coup sans que nous les ayons vues grandir et se développer. Mais peu nous importait de rechercher les étapes studieuses d'un tel écolier ; la nature V avait formé pour plaire ; il n:eut pour maîtres que ses instincts complaisants et serviles. et ses soins se portèrent si aisément à perfectionner ses apparences et sa démarche, qu'il oublia de lire en lui-même les caractères sacrés de la conscience individuelle et les altùres leçons de la fierté. Tempérament tout en dehors, il étudia l'esprit des autres et les susceptibilités humaines ; il comprit les sinuosités de l'art aimable et les sensations de la jlatterie : le rôle d'Alceste n'était pas à sa taille^ Tartuffe entra che% lui dans la peau de Philinte ; il se courba devant les grands pour s7 élever plus sûrement jusqu'à eux. Son humeur égale et enjouée, son affabilité courtisanesque^ son sourire quémandeur d: approbation, sa crainte d'effaroucher, sa pudeur à vêtir la vérité de falbalas charmants^ firent de lui un homme sociable plutôt qu'un être social; il passa dans le monde comme ces miroirs trompeurs des fées qui embellissent et charment la vanité j mais qui se ternissent au souffle de chacun. De telles natures ne sont même pas égoïstes ; l'égoisme est le synonyme incompris de l'indépendance ; il n'y

et les Œuvres de Moncrif. xi

a que les fiers qui soient égoistes ; ils traversent les sociétés et l'existence comme les navires bien approvisionnés et cuirassés qui franchissent les mers sans faire escale ; ils doublent avec majesté le cap des tempêtes, car ils ont la force en eux-mêmes et marchent à un but solitairement, mais avec le bonheur de la foi et la foi dans le bonheur.

Moncrif était bien fait de corps et de figure séduisante ; il portait dans ses manières ses lettres de crédit, et il en avait grand besoin, car il fondait tout son espoir dans les relations , ces échelons de la courte échelle des ambitieux. Il fit tout d'abord profession d'homme de lettres et se créa des protecteurs élevés au profit desquels il invoqua sa muse. Son ode la plus ancienne est Sur la mort de Louis le Grand; elle n'a rien de pindaresque dans V éclat de ses stances . qui tendent moins à faire tressaillir les mânes du Roi-Soleil qu'à enchaîner par la reconnaissance et les éloges Monseigneur le duc d Orléans, régent de France, qui. en effet, récompensa les efforts lyriques du poète courtisan. Oyons la dernière partie de cette requête ad hominem :

C'est en toi que la France espère Ton pouvoir devient son bonheur ; Sois pour elle aussi tendre père Que tu fus zélé défenseur.

xii Notice sur la Vie

Tel que le Souverain du Monde, Prince, ta sagesse profonde Sera le modèle d'un Roi ; Cède à la vertu qui t'anime; Tu nous dois un Roi magnanime.

Fais qu'il soit aussi grand que toi.

Si cela n: était pas aussi platj ce ne serait que ridicule ; Moncrif ri était pas aussi mauvais élève du Parnasse lorsqu'il s'agissait de chanter les belles et l amour. Si son cœur était de moitié dans le badinage des muses, il trouvait des accents moins froids sur sa lyre, et nous le retrouverons plus tard dans l'agrément de ses romances.

Il était fort répandu dans les sociétés badines et faisait partie de /'Académie de ces Dames et de ces Messieurs, du Théâtre de Bagnolet, de la Société dramatique de Berny, des Dîners du Bout du banc, de la Compagnie théâtrale du château de Morville et autres, aussi bien que /'"Ordre de la Calotte, lui accorda des brevets. Partout il était fêté comme un joyeux metteur en scène} partout on le mandait et partout aussi il apportait ses sourires^ ses plaisanteries, ses farces et ses mimes comme un Triboulet sans livrée^ auquel on accordait l'immunité de ceux qui amusent et savent se rendre indispensables. Du premier coup d œil il embrassait une assemblée et al-

et les Œuvres de Moncrif. xiii

lait droit aux puissants quémander des faveurs par ses espiègleries, de même qu'il tournait ses pas amoureux vers des beautés d:un rang élevé, se ménageant des droits dans les cœurs féminins comme il se réservait des intérêts dans l'esprit de ses partisans. « Cependant, s'écrie son panégyriste, tandis que M. de Moncrif cédant à la seule crainte de déplaire, se livrait avec une ardeur apparente à ces tristes et froides facéties qiû il savait bien apprécier, il pensait faire de ses talents un usage plus estimable et à s'acquérir auprès des vrais connaisseurs une gloire plus réelle. Il sentait, comme il l'avouait avec franchise, que la voix indulgente des sociétés qui l'applaudissaient n'était pas celle du public et il comparait la médiocrité orgueilleusement modeste et obscurément couronnée de ces tribunaux subalternes à ces Dieux pénates des anciens, qui n'étaient révérés que dans les maisons où ils présidaient. Il osa donc se montrer à ce public dont il redoutait et désirait le suffrage, et son premier essai fut très heureux. Il donna au Théâtre-Français une comédie intitulée l'Oracle de Delphes1, qui fut reçue avec les plus grands applaudissements, mais la pièce fut défendue à la quatrième

i. La paternité absolue de cette pièce n'est pas encore bien démontrée ; on a prétendu que le président Hénault et le poète Fuzelier avaient eu part à l'Oracle de Delphes,

xiv Notice sur la Vie

représentation : quelques plaisanteries que l'auteur s'était permises sur la religion païenne parurent mériter qu'on en arrêtât le cours, non parce que toute religion mérite d'être traitée religieusement, comme le prétend un auteur moderne, à coup sûr grand philosophe, mais parce que les fanatiques crurent voir dans ces plaisanteries des applications scandaleuses auxquelles AI. de Moncrif ir avait jamais pensé. »

Au xvme siècle, comme aujourd'hui . la suppression d'une œuvre de théâtre ne pouvait que donner de V importance à la pièce et mettre en relief son auteur; c'est ce qui serait arrivé au poète séducteur fil ne fêtait avisé de conserver l'anonyme par prudence ou par crainte, car les ennemis de cette production^ n' ayant plus de raison pour clabauder, se dispersèrent furieux de ne pas trouver une cible découverte pour leurs traits aiguisés.

a Moncrif dut regretter néanmoins de n'avoir pas recueilli pleinement les honneurs de son premier triomphe dramatique^, ajoute d'Alembert, car c'est à peu près le seul qu'il ait obtenu au Théâtre-Français ; il fit à la vérité pour la cour quelques autres comédies

et nous ne possédons aucune preuve contraire a cette assertion. Les œuvres complètes de Moncrif ne contiennent pas cette comédie.

et les Œuvres de Moncrif. xv

qu'on y reçut avec indulgence 1 ; mais elles furent accueillies froidement du public , sans qu'on en rappelât de cette décision. »

L'auteur des Moyens de plaire avait plus d'une corde à son arc. il était peintre, musicien, chanteur et poète, et ne pouvant séduire le parterre judicieux de la comédie il s' 'adressa aux dilettantes de V opéra. Sur la scène lyrique, il trouva un auditoire choisi et moins rebelle à ses talents variés, et les applaudissements consolèrent le musicien des déboires du poète. Zélindor, roi des Sylphes *,fut un des plus grands succès dont V Académie de musique pouvait alors se prévaloir : la composition simple et harmonieuse de ce petit ballet emporta tous les suffrages, et le grand parrain du siècle, Voltaire, n'appela plus dès ce jour Moncrif que s son très cher Sylphe », ce qui valait mieux qu'un titre de noblesse.

De toutes les œuvres poétiques de Moncrif celle qui, sans être un chef ~d: œuvre, restera comme un modèle de grâce, de délicatesse et de sentiment est à

i. Les Abdérites, comédie en un acte, précédée d'un prologue, etc.

2. Zélindor, roi des Sylphes, ballet représenté pour la première fois devant le roi, en son château de Versailles, le lundi 18 décembre 1752. — Traduit en italien, sous le même titre : Zélindor, Re dé S il fi, par le signor abate Frugoni, ce ballet fut représente au théâtre de Parme en 1757.

xvi Notice sur la Vie

coup sûr la pièce intitulée le Rajeunissement inutile, ou les Amours de Titon et de l'Aurore. Il y a dans certaines parties de cette petite fable une exquise sensibilité et une allure des plus dégagées; donnonsen ce faible extrait :

Que j'aime à voir Titon! avec combien de zèle Il se livre au plaisir qui le rendra fidèle ; D'un amant délicat dignes emportements.

Dans l'espoir d'acquérir une foi plus constante, Il profite si bien de ces heureux moments Que de vingt ans il passe jusqu'à trente. Hé bien, tendres amants, vous voilà rassurés, Vos cœurs sont pour jamais l'un à l'autre livrés. Vos vœux sont-ils remplis? Hélas ! peuvent-ils l'être ?

D'un bonheur qu'on n'a point goûté On se prive aisément ; mais en est-on le maître Lorsqu'on en a senti toute la volupté ?

Bientôt les craintes disparaissent,

Les désirs plus ardents renaissent; Après mille combats, à céder quelquefois

La seule pitié l'autorise.

C'est par excès d'amour qu'à l'ombre de ce bois La Déesse se rend; ici c'est par surprise. L'amour, couvrant leurs yeux de voiles séduisants,

Semble éloigner leur destinée.

Titon ainsi dans la même journée

Se retrouve à quatre-vingts ans.

Cette pièce; d'après l'auteur des Eloges histo-

et les Œuvres de Moncrif. xvii

riques, fait regretter aux poètes et aux gens de goût que Moncrif n en ait pas donné beaucoup d'autres dans le même genre, qui semblait être celui où la nature V avait réellement appelé. Il en a dédommagé le public par des pièces d'une espèce toute différente et qui ont plus contribué à sa réputation que tous ses autres ouvrages : nous lui devons ces Romances si connues et si touchantes, que personne n'a pu égaler jusqu ici, quoique plusieurs autres poètes s'y soient exercés, et qui, pleines de sentiment et de naïveté, le sont en même temps de finesse et de goût. On les chante1, on les relit tous les jours, et on en a retenu des vers qu:on se plaît à répéter. Àlais parmi toutes ces romances où les âmes tendres retrouvent avec tant de plaisir leurs sentiments et leur langage, elles paraissent chérir de préférence celle <i'Alix et Alexis 2, que tous ceux qui savent aimer ont apprise

i. Tous les airs des Poésies chrétiennes et des Romances de Moncrif se trouvent notes dans ses œuvres complètes., à la fin des volumes et comme appendice.

2. Les Constantes Amours d'Alix et d'Alexis, romance. — «Depuis que cette romance a paru, dit Moncrif dans une note, on a donné ce titre à toutes les chansons amoureuses qui ont une suite de couplets. La romance a cependant un caractère qui la distingue ; il faut qu'il y ait une action et que le style en soit naïf. C'est ce qu'ont négligé plusieurs bons auteurs; ils ont écrit leurs chansons en style d'ode, et c'est ôter a la romance son mérite principal. »

xviii Notice sur la Vie

par cœur et qui est en effet un chef-d'œuvre de simplicité, de naturel et d'intérêt. Ce genre de poésie où Moncrif s'est tant distingué, est du petit nombre de ceux dont les modernes ont été créateurs, et que les sévères arbitres du goût ont laissés vivre , quoique les anciens ne nous en offrent aucune trace. Ce n'est pas même aux siècles où les lettres ont commencé à refleurir, aux siècles qui se disent ou se croient éclairés^, que ces chansons tendres et naïves doivent la naissance ; c'est aux siècles que nous appelons grossiers et barbares, où les poètes, sans prétention et sans modèle, s' abandonnaient à toute la vérité et simplicité de la nature. Mais si Moncrif n'est pas l'inventeur de la romance, s'il Va reçue de nos bons aïeux, il a du moins le mérite de V avoir fait renaître de nos jours avec des grâces nouvelles et de l'avoir comme remise en honneur che\ sa nation, devenue plus délicate ou plus difficile. Il est parmi nous le vrai poète de cet estimable genre ; et ce îv est pas un léger honneur que de donner son nom à quelque genre de poésie que ce puisse être, ne fût-ce qu'à celui du vaudeville. Anacréon sera immortel, quoiqu'il n'ait été que le premier chansonnier d'une nation qui avait des Homère et des Sophocle.

En laissant, pour les quelques mots précédents, presque entièrement la parole au confrère d'Académie

et les Œuvres de Moncrif. xix

de Moncrif, nous avons voulu laisser percer un enthousiasme qui a peut-être sa valeur, mais que personnellement nous ne saurions entièrement partager. La romance rajeunie par F historien des Chats, a une certaine expression d'archaïsme qui charme, mais on y sent trop encore l'esprit superficiel de l'auteur, qui a parcouru hâtivement plutôt qu'il ne s'est assimilé les rythmes berceurs de ses anciens modèles. Dans /'Imitation des chansons du comte de Champagne, roi de Navarre; dans les Infortunes inouïes de Tantbelle, honnête et renommée comtesse de Saulx, dans le Portrait de Sophie1 ou le Secret pour aimer, il y a, certes, une allure naive et caressante qui a pu surprendre la frivolité des petits-maîtres blasés, mais, pour l'homme d'étude et le philologue, il n'y a là qu'une paraphrase défectueuse de fragments inimitables ou un mauvais pastiche des véritables romances si parfaites en leur genre. Voici, selon nous, la plus correcte, sinon la plus célèbre.

A quinze ans, quinze ans achevés, N'auriez d'amour la fantaisie?

Que je vous plains, cœurs réprouvés!

Guérissez-vous, bien le pouvez; Il ne faudra que voir ma mie.

i. Marie-Felicité-Sophie, reine de France.

xx Notice sur la Vie

Vous direz : Beaux yeux, me voilà ; Aimer je veux d'amour extrême; Son doux regard sur vous luira, Et votre cœur tôt s'écrira :

Ah! grand merci, voilà que j'aime.

C'est à l'aide de ces petites fugues poétiques que Paradis de Moncrif se faisait acclamer dans toutes les sociétés ; le duc de la Valliere, un délicat cependant, ne pouvait se passer de ce trouvère à la nouvelle mode, qui faisait les délices de Alontrouge ; le comte d:Argenson le prit pour secrétaire et bientôt après il eut l'honneur d'être attaché à l'abbé comte de Clermont, prince du sang, en qualité de secrétaire de ses commandements . Ce gentilhomme aimait les lettres et les arts, la vie facile et agréable ; il rencontra dans son nouveau serviteur cette complaisance à le distraire et à mouvementer ses plaisirs, qui lui était si précieuse et qu'il sut récompenser en prônant V esprit et les mérites de son féal poète. Il parla de lui à la reine avec tant d'éloges, qu'elle désira l'avoir à son service et le nomma tout à coup son Lecteur ordinaire, ce qui équivalait pour les courtisans à la plus immense faveur, car chacun ne voyait dans ce poste que l'avantage incomparable d'avoir l'oreille de Sa Majesté, non seulement pour les petites lectures monotones, mais bien plus pour les demandes adroites de

ec les Œuvres de Moncrif. xxi places, de pensions , d : immunités ; pour les éloges des inconnus ambitieux, pour les plaidoyers des talents en disgrâce, pour la médisance même lorsque ce n'était pas pour la calomnie. Le lecteur de la reine était donc un titulaire à ménager et un homme à craindre: il fallait compter avec lui et se le rendre favorable ; V écrivain se trouvait protégé par le grand dispensateur des bonnes paroles à sa souveraine. Malgré ces avantages. Moncrif ne quitta pas de suite la cour du comte de Clermont, mais il éprouva des difficultés qui, dit-on, lui firent renoncer à la société intime du prince ; il paraîtrait même qu 'il fut destitué pour s'être montré trop ardent avec la Camargo, et avoir en un jour vieilli auprès d'elle de plusieurs années. Voltaire, qui avait la faiblesse de courtiser les favoris, ne manqua pas d'entrer en relations plus suivies avec le lecceur. Lorsque celui-ci eut abandonné le comte de Clermont. il s'écria : i Si je savais où prendre l'auteur de Titon, je lui écrirais pour lui faire mon compliment de n'être plus avec un prince, et pour le féliciter d'avoir retrouvé sa liberté. « On trouvera dans la Correspondance du patriarche de Ferney plus de dix lettres adressées à Zélindor ou au Sylphe, entre autres une épitre qui débute ainsi :

-Muse aimable, muse badine, Esprit juste et non moins galant,

xxii Notice sur la Vie

Vous ressemblez bien mieux à Lafare, à Ferrand Que je ne ressemble à Racine.

C'est ce même Voltaire, cependant, qui écrivait à d'Alembert six mois après la mort de « l'Emule de Lafare et de Ferrand » : « Je crois que vous ferei lien de donner pour successeur à Moncrif; M. Gaillard; à condition qu'il ne parlera pas des cantiques sacrés que ce Moncrif faisait pour la

reine, t

Inconstance humaine, petitesses ridicules qui n'abandonnent pas les tempéraments de génie!

Moncrif. en effet, composa des cantiques aussi aisément qu'il avait rimé des priapées ; que ri eût-il pas fait pour plaire? . Transporté dans un monde très différent de celui qu'il venait d'habiter , insinue d'Alembert dans son éloge, passant d'une cour ou tout respirait le plaisir dans une autre où la piété régnait seule, il sut; sans hypocrisie et sans efforts} se rendre agréable à la vertueuse princesse qui Pavait jugé digne d'approcher d'elle; les sentiments de religion dont elle était pénétrée lui firent désirer de les voir exprimés en vers : le génie facile de M. de Moncrif se plia sans peine à ce louable désir; quoique le langage de la dévotion ri eût pas alors été le sien. H composa pour la reine des Cantiques spirituels, où il sut prêter aux sujets édifiants qriil

et les Œuvres de Moncrif. xxin

chantait tout l'agrément dont ils étaient susceptibles, sans les dégrader ni les travestir. »

Voilà bien des Jieurs de rhétorique pour caractériser la souplesse d'un homme sans effigie, mais n'oublions pas qu'un éloge n:est pas un réquisitoire et passons : a Nous n'appliquerons pas à ces cantiques le mot qu:il nous a raconté plus d: une fois d'un philosophe de mauvaise humeur à qui un ami. plus dévot que philosophe, avait envoyé un manuscrit édifiant, mais ennuyeux, pour le convaincre quon pouvait avoir en même temps beaucoup d:esprit et beaucoup de foi. ce que l'exemple seul de Pascal prouve bien mieux que cent volumes. Le manuscrit portait ce titre un peu fastueux : la Réconciliation de la Dévotion avec l'Esprit ; le philosophe effaça le titre pour y substituer celui d:une comédie très connue ; la Réconciliation normande, parce qw 'après avoir lu^ disaitil '. quelques pages de ce traité de paix fait sans mission et sans plein pouvoir } V Esprit lui avait paru plus brouillé que jamais avec la Dévotion. M. de Moncrif les a bien rapprochés l'un et Vautre dans les Poésies spirituelles dont nous parlons, car elles sont vraiment spirituelles dans tous les sens possibles de ce mot; et seront toujours le pieux délassement de ceux qui ne croiront pas la religion incompatible avec les grâces. Elles furent chantées avec tout le

xxiv Notice sur la Vie

succès possible dans la pieuse cour de la princesse qui les avait demandées^ et l'on ne pouvait pas dire de ces poésies ce qur'un écrivain célèbre a dit plaisamment, peut-être injustement, sur quelques autres cantiques sacrés :

Sacrés ils sont, car personne n'y touche. »

Moncrif ne se contentait pas d: alimenter . si Von peut s'exprimer ainsi .par ses Cantiques spirituels, la tendre piété de la reine, il était encore — pour faire complètement sa cour à cette religieuse princesse — le médiateur secret de quelques correspondances dévotes qu'elle entretenait avec des personnes confites dans l'onction et la prière . entre autres avec une ancienne comédienne qui s'était donnée à Dieu après s'être maintes fois prêtée au diable ; cette ancienne fille de théâtre se nommait Mlle Gautier et vivait en carmélite, servant le ciel avec le même fêle qu'elle avait servi le inonde 1.

Notre petit conteur est tout entier dans ces contrastes ; son désir de plaire le poussait par une triste logique au cabotinage sacré, comme il l'avait déjà

i. On trouvera dans un Recueil intitule : Pièces intéressantes et peu connues pour servir à l'Histoire. Paris, 1781 ; in-12, p. 259 et suiv., l'histoire fort curieuse à tous les points de vue de cette religieuse carmélite.

et les Œuvres de Moncrif. xxv

conduit aux bouffonneries de la parade ; il apportait dans la politique du monde les complaisances les plus dégradantes, comme ces hommes sans convictions qui Jiottent sous le vent de la faveur et se maintiennent en équilibre par des prodiges de lâcheté quotidienne . Il ne nous est permis, comme biographe^ de saisir cette existence que par les grandes lignes que nous ont tracées ses contemporains, mais si l'on compulse les nouvelles à la main, les petits écrits au jour le jour, les menues anecdotes du temps, si l'on songe à la pudeur de la vérité devant un favori de la cour, on conviendra sans peine que le compositeur de Zélindor et des Poésies chrétiennes devait avoir une âme singulièrement pétrie, et que. si toutes ses jongleries et ses tours de passe-passe ont pu aveugler la fortune à laquelle il se prostitua } la postérité plus sévère et plus digne doit lui refuser son contingent d'estime. Nous glisserons donc sur les mille détails biographiques que nous nous plaisons d'ordinaire à mettre en relief; autant les recherches sont agréables dans un sol fertile en documents honnêtes et francs, autant elles deviennent pénibles dans un terrain trompeur et fangeux^ lorsque surtout l'intérêt qui s'en dégage n'a pas un but bien défini. Le crâne du marquis de Sade séduirait un phrénologiste, de même que sa vie nous tenterait par ses puissantes monstruosités ; mais pourquoi poursuivre

xxvi Notice sur la Vie

et vouloir arrêter le profil fuyant d'un écrivain sans caractère ni étrangeté réelle ?

Les succès appellent le succès comme l argent appelle l'argent, disait judicieusement Champfort; en effet. V Académie française tint à honneur d: ouvrir ses portes à Paradis de Moncrif. et. le 2 g décembre 1733, il fut reçu à la place de Jean-François de Caumartin. évêque de Blois. Le discours qu:y prononça le nouvel élu est une asseï pâteuse flatterie à tous ses confrères et protecteurs. Il se termine par cette louange à l adresse de Al%r le comte de Clermont : « Si Vaccueil dont ce prince favorise manifestement le mérite littéraire et les arts, si la protection dont il m'honore ont contribué à m' élever à la place où je me vois, quelle est ma joie de pouvoir me Jiatter que mon assiduité à vos Assemblées, mon ^ele à profiter de vos lumières, me donneront lieu de justifier ses bontés, vos suffrages et l'honneur dont je vais jouir parmi

vous! »

Le lecteur de la reine eut un certain rôle actif à l'Académie1 dont il fut directeur; non seulement il

1. Marmontel, pour arriver à l'Académie, avait fait en sorte de louer tous les académiciens dans sa Poétique française, pour obtenir leurs voix. Dans ses Mémoires (chap. vu), il raconte d'une façon fort plaisante que les voix du président Henault et de Moncrif ne lui étaient point assurées : « Mme Geoffrin. dit-il. leur parla et revint à moi : a Est-

et les Œuvres de Moncrif. xxvn répondit aux discours de réception de Vévêque de Bayeux et de MAL Bignon et Maupertuis en 1743, mais encore il y lut des dissertations : de l'Objet qu'on doit se proposer en écrivant; de l'Esprit critique ; Qu'on ne peut ni ne doit fixer une langue vivante, et des Réflexions sur quelques ouvrages faussement appelés ouvrages d'imagination. Tout cela refit e le même homme, la même petite manière de concevoir, les mêmes défauts dénoncer : aucune originalité , un terre à terre semé de lieux communs, une mièvrerie désespérante, une basse adulation pour les applaudissements faciles. Il est difficile de relire ces opuscules oratoires, moins que bons, plus que mauvais, pires dans leur juste milieu, c'est-à-dire médiocres.

Pour ne rien retirer à Moncrif, on dit qu'il était reconnaissant et charitable; lorsque le comte d'Argenson qui avait contribué à sa fortune et qui l'honorait de son amitié fut tombé en disgrâce, son protégé obtint, après les plus vives sollicitations, d aller tous les ans passer quelques mois auprès de lui dans

« ce possible, me dit-elle, vous passez votre vie à vous faire « des ennemis? voilà Moncrif qui est furieux contre vous; « vous citez de lui une chanson et vous l'estropiez ; elle avait « cinq couplets et vous n'en citez que trois. — Helas ! ma- « dame, j'ai cité les meilleurs et n'ai retranche que ceux qui « représentaient la même idée. »

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le lieu de son exil ; « 77 s^arrachait avec joie aux charmes de la cour, dit encore d: Alembert } au plaisir des sociétés où il vivait pour aller dans le silence de la retraite consoler son ancien protecteur qui n'était plus q[ue son ami. » — Ah ! le bon billet qw 'a La Châtre! Moncrif consolait-il d'Argenson. ou bien d Ar genson payait-il le désintéressement de Moncrif? Qwest-ce encore ? — Il était bienfaisant. Il en fait preuve dans une lettre écrite à Duclos1; sa bourse était sans cesse ouverte aux indigents — mais l'indigence était toujours inconnue à sa bourse — et s'il semblait avoir pris pour maxime ce proverbe musulman : Fais du bien et le jette dans la mer; si les poissons l'engloutissent, Dieu s'en souviendra, c'est quil songeait déjà aux moyens de plaire dans cette autre vie et qw'il voulait se manifester aux yeux de Dieu avec la même générosité qu'il avait témoignée aux yeux de d'Argenson : un bienfait n'est jamais perdu.

Moncrif fut encore secrétaire général des postes } lecteur de Mme la Dauphine. secrétaire du duc d;Orléans et censeur royal ; il nous serait difficile de le suivre dans tous ces emplois où il ne fit que passer sans laisser de traces^ en aimable sylphe qu'il était;

i. Lettre sur la Bienfaisance à M. Duclos. — Dans les Œuvres complètes de Moncrif.

et les Œuvres de Moncrif. xxix

nous le voyons aussi figurer -parmi les membres de l'Académie des sciences et belles-lettres de Nancy et de Berlin^ mais le titulaire de ces honneurs variés se jouait dans sa situation comme le petit chien qui secoue des pierreries, trop heureux de faire briller ce clinquant pour ne pas négliger l'étude de ses propres sentiments et le travail suivi des sciences sérieuses. Cependant les reproches, les pamphlets , les satires , n'avaient pas manqué de tomber sur ce fortuné dignitaire, lorsqu'il publia ses Essais sur la nécessité et les moyens de plaire et son Histoire des Chats. On disait des Moyens de plaire qu'ils étaient trop sérieux pour des enfants et pas asse\ amusants pour ceux qui ne le sont plus, et les faiseurs de pointes ajoutaient que l'auteur n'avait pas les moyens. Mais c'est surtout sur les Chats que se portèrent les brocards, — à peine cet ouvrage était-il publié que la critique arriva : le poète Roy fit courir quelques sanglantes épi grammes ; Moncrif. justement blessé, l'attendit au sortir du Palais-Royal et lui compta sur les épaules une série de coups de bâton; mais Roy .qui avait les reins faits à ce genre de traitement, reçut le châtiment avec souplesse et tournant la tête avec une grimace de Crispin : « Patte de velours, dit-il à Moncrif , patte de velours , Minon-minet . » 77 était réellement trop facile de faire des quolibets sur

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les Chats, et le comte d:Argenson avait beau jeu de répondre à son secrétaire qui lui demandait le brevet d'historiographe de France: « His t or io graphe ^ cela est impossible : dis donc historiogriffe1. » — « On m' assure, écrivait aussi Voltaire au comte d'Argental, que Moncrif a été nommé examinateur de l histoire de Russie; l'auteur des Chats n:est pas trop fait pour juger Pierre le Grand; il y a loin de sa gouttière au Volga et au Jaik, »

Lorsque /'"historiogrifie/wr appelé à siéger à F Académie^ le tapage se fit immense; les brochures se multiplièrent, et une entre autres^ sous le titre de Miaou, parodiait le discours de réception de Moncrif2 ; voici de même un couplet de chanson qui courut alors 3 :

Les beaux esprits vont nous apprendre Qui chez eux doit avoir le pas :

Ils ont des rats, ils ont des rats ; Il leur faut quelqu'un pour les prendre ; Ils choisiront l'auteur des Chats.

Si vous ne choisissez Moncrif, Clermont vous montrera la grif ; Mais quand Moncrif sera reçu Apollon montrera le eu...

i. Almanach littéraire. 1778, p. m.

2. Pièce très rare, attribuée à tort à J.-B. Rousseau. Elle est peu spirituelle, fort mal écrite et parut en 1734.

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