‹ Contes;Chapitre 13 sur 60 · TROISIEME LETTRE · texte numérisé non relu

TROISIEME LETTRE

Notre ouvrage s'avance, madame; bien des personnes sensées en ont senti l'utilité et m'ont secouru de leurs lumières; sérieusement je crains que la dame d'avant-hier ne se soit évanouie de bonne foi : ce n'est presque plus le bon air, que de jouer de certaines frayeurs ; ainsi, bientôt on ne songera pas à avoir peur des chats. Les femmes n'adoptent guère de ridicules , que ceux qui portent avec eux un caractère d'agrément; leur vanité est à cet égard bien plus sensée que la nôtre.

Mais seroit-ce assez pour nous que de voir l'antipathie pour les chats s'effacer? Ne faudroit-il pas que tous les yeux fussent ouverts sur leur mérite ?

Ne reviendrez-vous point, heureux siècle d'Astrée, Jours de paix, de plaisirs, ivresse du bonheur, Où l'amour une fois jurée Pour jamais régnoit dans un cœur; Où l'épouse tendre et chérie Ne connoissoit de sort plus doux Que de passer toute sa vie Entre son chat et son époux r

Mais ne nous arrêtons point, madame, à des idées trop flatteuses; passons à bien des vérités

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historiques que nous avons encore à faire valoir.

Les Arabes adoroient un chat d'or1; ils avoient une si grande opinion des chats, qu'ils ne purent jamais se résoudre à leur croire une origine semblable à celle des autres animaux.

Ils singularisèrent celle-ci par une fable qui acquit bientôt parmi eux l'autorité de l'histoire : les rats, selon cette fable, s'étoient multipliés dans l'arche et rongeoient sans aucune discrétion la pâture des autres animaux. Noé résolut de les détruire, et, se trouvant auprès du lion, il lui donna un soufflet : ce soufflet causa au lion un éternuement, et de l'éternuement sortit un beau chat, le premier chat qui soit venu livrer la guerre aux souris2.

Ce merveilleux événement n'est, comme vous le voyez, madame, que médiocrement développé par l'auteur arabe; il n'explique point par quel motif Noé se détermina à souffleter le lion par préférence ; mais nous retrouvons heureusement cette même fable rendue avec plus de clarté dans une des lettres persanes; voici comment elle est contée. Il étoit sorti du nez du cochon un rat qui alloit rongeant tout ce qui se trouvoit devant lui, ce qui devint si

i. Plin., lib. vi. cap. xxix, de Fêle, sive carto animali.

2. Murtadi, habitant de Tybe, ville d'Arabie, selon le genharine, a fait en 1 584. un traité des merveilles de l'Egypte traduit en francois par Valtier en 1665 : c'est de ce traité que cette tradition est extraite.

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insupportable à Noé, qu'il crut qu'il étoit à propos de consulter Dieu encore; il lui ordonna de donner au lion un grand coup sur le front, qui éternua aussitôt, et fit sortir de son nez un chat1.

Les circonstances de cette fable, heureusement restituées par l'auteur des Lettres persanes, prouvent bien avec quel choix et quelle finesse il sent les traits propres à jeter de vrais agréments dans un ouvrage ; et ce fragment de l'histoire des chats n'a pas peu contribué, sans doute, au succès d'un livre aussi généralement applaudi. Et les Perses, madame (on sait que c' étoit un peuple éclairé], croit-on qu'ils n'avoient pas une haute estime des chats ? Il n'y a qu'à lire ce qui se passa sous le règne d'un de leurs plus illustres rois ; il s'appeloit Hormus ; tranquille dans le sein de la paix, ce monarque apprit qu'une armée de trois cent mille hommes, commandée par le prince Schabé-Schah, son parent , faisoit une invasion dans son empire ; il assembla ses ministres ; et tandis qu'ils délibéroient sur une conjoncture si pressante, un vieillard vénérable se présenta et parla ainsi : « Roi, l'armée du rebelle peut être détruite en un seul jour, et vous avez dans vos Etats le héros auquel cette victoire est réservée ; vous le connoîtrez entre vos capitaines

1. Cette lettre etoit intitulée Tradition ottomane; c'est l'ombre de Japhet qui parle, interrogée par le juif Ibesalon.

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par une distinction aussi rare qu'avantageuse ; mais, pour ne point vous paroître suspect dans ce que j'avance, il faut que je vous rappelle les services que j'ai rendus au roi Nouchirvan, votre illustre père. Ce fut à moi que ce monarque confia le soin d'aller demander de sa part au Khacan des Turcs une de ses filles en mariage ; je fus introduit dans le palais des princesses ; elles me parurent toutes extrêmement belles, et j'aurois été bien embarrassé à me déterminer, si j'avois cru que la beauté uniquement dût fixer mon choix ; mais je voulois que ce fussent les qualités du cœur et de l'esprit qui emportassent la balance. Je demandai au Khacan la liberté de demeurer quelque temps à sa cour, afin de pouvoir connoître le caractère des princesses ses filles. Elles marquoient toutes un égal empressement de devenir épouses du roi de Perse, et j'examinois secrètement les différents ressorts qu'elles faisoient pour m'engager à leur donner chacune la préférence ; une seule (et c'est elle qui est devenue la reine votre mère), une seule, dis-je, ne mit en usage que la même conduite qu'elle avoit toujours gardée; c'étoit une grande douceur dans le caractère, un goût toujours le même pour ses devoirs, un certain agrément dans l'esprit, qui la faisoit aimer de tout ce qui approchoit d'elle. Enfin, pour fixer mon choix, elle ne voulut paroître que ce qu'elle étoit, et je crus reconnoître à cette marque le vrai carac-

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tère de la vertu. Je la demandai au nom de mon roi ; et l'empereur son père, suivant l'usage de ses Etats, avant le départ delà princesse, fit faire son horoscope par les plus habiles astrologues ; ils s'accordèrent tous en une circonstance : ils prédirent qu'elle auroit un fils qui surpasseroit en renommée tous ses ancêtres ; que ce prince seroit attaqué par un des rois du Turkestan, sur lequel il remporteroit une victoire entière, s'il étoit assez heureux de trouver un de ses sujets qui eût la physionomie d'un chat sauvage. » Ce récit achevé, le vieillard, qui avoit la science des sages, disparut comme un éclair.

Le roi ne songea plus qu'à chercher le héros qui devoit sauver ses Etats. Le vieillard n'avoit point déclaré son nom , ni donné aucune lumière sur le séjour qu'il habitoit ; mais la ressemblance avantageuse du chat le fit bientôt reconnoître dans la personne de Baharam, surnommé Kounin. Il étoit de la race des princes de Rei et gouvernoit pour lors la province d'Adherbigan l. Hormus le pressa de prendre le commandement de son armée et resta surpris merveilleusement, lorsque Baharam ne choisit que douze mille hommes pour combattre les trois cent mille rebelles ; cette troupe, animée par le présage admirable dont leur étoit la physionomie de leur général, vain-

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