SIXIEME LETTRE
A examiner les axiomes de morale, on découvre que ceux qui ont une forme proverbiale sont le plus généralement établis dans les esprits ; mais ce qui est bien à la louange des chats est l'attention qu'on a eue de les choisir pour former le corps de la plupart de ces judicieuses maximes.
Les anciens ont fait des définitions de la prudence bien dignes d'être longtemps accréditées dans les esprits; aussi s'y sont-elles maintenues
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en autorité jusqu'à temps que quelqu'un a dit, par un effort d'imagination inespéré : Chat échaudé craint Veau froide ; on a admiré. Tout autre tableau a disparu, et les chats sont restés en possession d'être le symbole parfait de la prudence. Quelle gloire pour eux que ce soit dans leur conduite que les hommes soient réduits à puiser les plus sages exemples qu'ils puissent suivre ! mais aussi quel spectacle comique, pour ces mêmes chats, de nous voir tous les jours retomber dans les mêmes pièges dont nous avons déjà éprouvé le danger! Une maîtresse, qui nous aura trahi cent fois, trouve encore, dans notre foiblesse, des ressources de confiance en elle, qui la mettent plus que jamais à portée de nous faire de nouvelles trahisons. Un chat ne peut être dupé qu'une fois en sa vie; il est armé de défiance, non seulement contre ce qui Ta trompé, mais même contre tout ce qui lui fait naître l'idée de la tromperie. L'eau chaude l'aura outragé ; c'en est assez, il craindra même la froide et n'aura jamais que très peu de commerce avec elle.
N'en rougissons point; c'est dans les gouttières que nous ferions bien d'aller chercher de Téducation ; c'est là que nous trouverions des exemples admirables d'activité, de modestie *, d'émulation noble , de haine de la paresse.
i . Veut-on éviter les pièges de l'amour-propre qui nous cache jusqu'à nos défauts personnels, on n'a qu'a méditer
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Lorsqu'Annibal, ne se permettant aucun repos, observoit sans cesse Scipion, afin de trouver l'occasion favorable de le vaincre, quel modèle avoit-il devant les yeux? Il guettoit son ennemi, comme le chat fait de la souris.
Il est vrai que dans le nombre des proverbes où les chats font l'objet principal du tableau, il y en a qui semblent faits exprès pour les tourner en ridicule1; mais de quoi n'abuse-t-on
souvent ce proverbe: Il ressemble à chat brûle, il vaut mieux qu'il ne se prise?
Le plus grand exemple d'activité qu'on puisse se proposer, c'est d'être debout avant que les chats soient chaussés.
Les magistrats n'oublient jamais combien leur présence est nécessaire pour contenir la licence du peuple, lorsqu'ils ont appris que les rats se promènent à l'aise, la où il n'y a point de chats. Extrait des illustres proverbes nouveaux et historiques, expliqués par diverses questions curieuses et morales, qui peuvent servir à toute sorte de personnes pour se divertir dans les compagnies. T. IIy p. jo et ipp, impr. en 166).
i. J'appelle un chat un chat, et Rolet un fripon (Despreaux, Satires.) 11 va vous jeter le chat aux jambes, et autres.
Mais il faut remarquer que dans ces façons de parler, les chats ne sont impliques que d'une façon indirecte, au lieu que les autres animaux sont exposes souvent dans les proverbes, simplement et spécialement. On ne saurait être plus fripon qu'une chouette, plus triste qu'un hibou, plus cruel qu'un tigre. Est-on avare? on l'est comme un chien. Quel est le plus mauvais souper du monde? un souper de chien. C'est être un chien, que de faire une noirceur à sa maîtresse. Que fait-on quand on est la plus malheureuse personne du monde? On enrage comme un chien. Ces furieux qui vont vomissant des injures contre le prochain, et
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pas? et combien la vanité de dire un bon mot a-t-elle entraîné d'injustes plaisanteries? Quand on veut peindre un amour effréné, qui s'attache aux premiers objets qui se présentent, on dit communément que c'est courir les gouttières ; on compromet ainsi la conduite des chattes, sans examiner si elles méritent une pareille application. Pour peu qu'on ait l'esprit d'analyse, ne conviendra-t-on pas que d'accuser les chattes parce qu'elles courent les gouttières, c'est comme si on vouloit donner un travers à une jolie femme, pour s'être promenée sur une terrasse de sa maison. Il est donc certain que les chattes ne s'écartent point de l'exacte bienséance, quand elles parcourent à leur gré les toits et les cheminées. Il ne s'agit plus que d'examiner ce qui les y attire dans des moments que les hommes ont consacré au repos : c'est l'amour, me dira-t-on, qui les réveille? Sans doute, mais c'est le plaisir d'aimer, et non une imagination déréglée, comme on le suppose. C'est un chat favori, un seul chat qu'elles y cherchent ordinairement ; et d'ailleurs, quand quelqu'une d'elles y auroit eu de la foiblesse pour quelques-uns de ces matous à bonnes for-
qui ne portent point coup, ce sont des chiens qui aboient a la lune. Dans la lecture des ouvrages qui déplaisent, comme celui-ci peut-être, comment s'ennuye-t-on ? Comme un chien. Achille, furieux contre Agamemnon, dans l'Iliade. n'imagine point d'outrage plus sensible que de l'appeler visage de chien.
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tunes, auxquels on cède par vanité , il y a eu telle autre chatte, dont la conduite réservée peut bien être admise pour compensation. Il ne faut que lire ce fameux sonnet sur la chatte de Mme de Lesdiçuières.
Menine aux yeux dorés, au poil doux, gris et fin, La charmante Menine, unique en son espèce ; Menine, les amours d'une illustre duchesse, Et dont plus d'un mortel envioit le destin :
Menine qui jamais ne connut de Menin, Et qui fut, de son temps, des chattes la Lucrèce; Chatte pour tout le monde, et pour les chats tigresse: Au milieu de ses jours en a trouvé la fin.
Que lui sert maintenant, que dédaigneuse et fière, Jamais d'aucun matou, sur aucune gouttière, Elle n'ait écouté les amoureux regrets!
La Parque étend ses droits sur tout ce qui respire ; Et de ne rien aimer, tout le fruit qu'on retire, C'est une triste vie, et puis la mort après.
De quelque manière qu'on ait employé les chats dans les façons communes de parler qui se sont établies, il en résulte toujours une conséquence avantageuse pour eux. Si on n'avoit pas été dans l'habitude de s'en occuper, il auroit été tout simple de choisir d'autres animaux, ou enfin d'autres figures pour être le corps de ces proverbes. Mais les chats étoient estimés ; on ne pouvoit les ramener trop sou-
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vent aux sujets de conversation ; on les a liés aux maximes de morale. Eh ! que pourroit-on y substituer à leur place ? Veut-on représenter quelqu'un qui sait se tirer avec adresse de toutes les situations embarrassantes? il est si simple et si élégant de dire : Il est du naturel des chats, il tombe toujours sur ses jambes.
Il faut avouer que cet attribut, avec lequel ils sont nés, est bien admirable. L'Académie des sciences ma pas regardé comme une étude indifférente le soin d'en expliquer la cause : ayez le plaisir, madame, de lire l'extrait que voici des mémoires de cette académie :
Les chats, quand ils tombent d'un lieu élevé, tombent ordinairement sur leurs pieds, quoiqu'ils les eussent d'abord en haut , et qu'ils dussent par conséquent tomber sur la tête ; il est bien sûr qu'ils ne pourroient pas eux-mêmes se renverser ainsi en Pair, où ils n'ont aucun point fixe pour s'appuyer ; mais la crainte dont ils sont saisis leur fait courber l'épine du dos, de manière que leurs entrailles sont poussées en haut. Ils allongent en même temps la tête et les jambes vers le lieu d'où ils sont tombés, comme pour le retrouver : ce qui donne à ces parties une plus grande action de levier ; ainsi leur centre de gravité vient à être différent du centre de figure, et placé au-dessus. D'où il s'ensuit que ces animaux doivent faire un demitour en l'air et retourner leurs pattes en bas : ce qui leur sauve presque toujours la vie. La
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plus fine connoissance de la mécanique ne feroit pas mieux dans cette occasion, que ce que fait un sentiment de peur confus et aveugle1.
Madame, il me semble que ceci n'est pas trop à la louange des chats. Je ne m'en suis pas aperçu du premier coup d'oeil ; je n'étois touché que du plaisir de connoître que l'Académie des sciences s'est occupée d'eux. Les laisserons-nous ne se sauver que comme des imbéciles, à la faveur d'un sentiment confus et aveugle? Mais c'est M. de Fontenelle qui s'explique ainsi : à qui nous en plaindre? Ses ouvrages ont embrassé tous les genres d'esprit. Il a partout des admirateurs; il est en droit d'avoir tort impunément avec nos chats. Réduisons-nous à répondre que si ce n'est que la peur qui les sert si bien, la nature les a du moins traités avec une grande distinction, de leur faire trouver, jusque dans leur foiblesse, des ressources pour leur conservation ; et qu'il seroit bien désirable pour les hommes que leur frayeur ressemblât à celle des chats.
J'ai l'honneur d'être, etc.