DIXIEME LETTRE
Nous n'avons, madame, traité encore qu'en ébauche la forme aimable de nos chats ; c'est une de celles qui font le plus d'honneur à la nature. Ils joignent au maintien solide des quadrupèdes un agrément et une dextérité donnée à un petit nombre d'espèces. Couverts
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d'une fourrure veloutée, où la nature s'est jouée à varier des couleurs, ils naissent armés contre Fintempérie des saisons.
C'est une mécanique très curieuse que L'art avec lequel les chats disposent cette fourrure, pour recevoir ou éviter à leur gré les impressions de l'air; la découverte que j'en ai heureusement faite est le fruit d'un grand nombre d'observations.
Quand il règne un air dont les chats veulent se garantir, j'ai remarqué qu'ils tiennent leur poil couché exactement sur leur peau ; ce qui fait connoître que cette tissure devient alors un rempart où les parties du froid ou du chaud glissent sur la superficie ; au lieu que, quand la saison est convenable à leur tempérament ou flatte leur sensation, ils s'ouvrent, pour ainsi dire, aux influences; ils dilatent leur poil, ils le hérissent, ce qui donne un libre passage à l'air dont ils consentent d'être frappés. Ces précautions sont sans doute une suite de la connoissance qu'ils ont des changements du ciel. Cette patte qui, par les contours qu'elle trace sur leur visage, est un présage de pluie et de beau temps, que les gens même les moins éclairés ont remarqué, supplée aux instruments de mathématiques : ainsi les chats peuvent être regardés comme des baromètres vivants.
Mais supposons que ces relations des chats avec les astres soient imaginaires , et ne les regardons que par des faces qui leur sont in-
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contestables ; leurs yeux, par exemple, ont été longtemps l'objet de l'ambition des belles, on ne pouvoit leur donner un éloge plus flatteur que de leur trouver les yeux pers, c'est-à-dire changeants comme ceux des chats, ou verts, comme on remarque qu'ils les ont communément1. M. de La Fontaine, dans la fable des filles de Minée, après avoir décrit la dispute de Neptune et de Minerve, au sujet de la ville d'Athènes , pour caractériser dignement la déesse, la représente avec ces yeux qui sont le partage des chats :
Elle emporta le prix et nomma la cité; Athènes offrit ses vœux à cette déité; Pour les lui présenter on choisit cent pucelles, Toutes sachant broder, aussi sages que belles. Les premières portoient force présents divers, Tout le reste entouroit la déesse aux yeux pers.
Marot, pour frapper d'un seul trait le portrait de Vénus, n'a— il pas dit?
Le premier jour que Venus aux yeux verds, etc.
i. On ne prétend pas que les yeux pers et Jes yeux verts soient les mêmes. Les yeux pers sont ceux qui sont ordinairement d'un bleu pâle, ou quelquefois de couleur d'eau, et qui varient encore de différentes nuances dans l'espace d'un jour. Les yeux verts ne changent point de nuances quand ils appartiennent aux hommes; mais, à l'égard des chats, les yeux verts ont ces augmentations et ces degraditions de couleurs qui caractérisent les yeux pers.
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Le sire de Coucy, si célèbre par ses amours, avoue dans ses poésies, qui sont du temps de Philippe-Auguste, que c'est là le charme auquel son cœur a cédé. Ces beaux yeux, qui appartenoient à une dame de Fayel, causèrent, comme on le sait, l'aventure du monde la plus tragique. Les yeux verts n'inspirent que de grandes passions, et la nature qui les a refusés dans ce siècle-ci aux belles les a prodigués à l'espèce chatte f.
A ne connoître ces aimables animaux que par tant de qualités dont ils sont doués, ne jugeroit-on pas qu'ils jouissent d'une longue vie? Cependant, tandis qu'un ennuyeux corbeau voit, selon l'opinion des anciens, l'espace de six ou sept siècles, un chat remplit à peine deux ou trois lustres. Comment la nature conserve-t-elle si peu de temps ce qu'elle semble avoir fait avec tant de plaisir? Dans les différents climats où elle les a répandus, elle n'a varié leur forme que pour multiplier leurs agréments : on a remarqué que ceux de l'Europe ressem-
i. Il y a longtemps que les chats sont en possession d'avoir de beaux yeux : un de nos anciens poètes a comparé ceux de son chat aux nuances de l'arc-en-ciel:
Yeux desquels la prunelle perse Imitoit la couleur diverse, Qu'on voit en cet arc pluvieux Qui se courbe au travers des cieux.
(Du Bellay.)
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hlent exactement au lion par beaucoup de traits. Les chats syriens, plus grands que les nôtres, sont très curieusement bigarrés1, et comme leurs yeux ne sont pas tous deux dans la même position, et que leur bouche a un penchant vers l'oreille, des voyageurs ignorants et qui ne connoissent de régularité que dans les proportions communes, ont rapporté qu'ils avoient la bouche et les yeux de travers, et concluoient de là qu^ls étoient monstrueux. Mais philosophiquement examinés, leur physionomie est très heureuse et très agréable : les chats du Malabar habitent ordinairement sur des arbres, le vol leur est propre, et ce qu'il y a de plus surprenant, est qu'ils volent sans ailes2.
Mais sur toutes ces espèces de chats étrangers, ce sont ceux de Perse, il faut en convenir, qui l'emportent par leur beauté. Un fameux voyageur, en i52i, enrichit Fltalie de cette nouvelle race, présent qu'elle conserva avec tant de soin et de jalousie, que ce ne fut qu'après un siècle presque révolu, que ces beaux chats furent transportés en France. Elle en a l'obligation au célèbre M. Ménard, qui apporta de Rome une chatte, sur la mort de laquelle il a fait un sonnet bien
i. Jonston.
2. Scaliger et plusieurs voyageurs modernes. Ce qu'on appelle ici chat volant est le polatouche ou écureuil volant. (Voyez l'Histoire naturelle de M. de BufFon.)
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digne d'illustrer sa muse, comme il est arrivé :
C'est grand dommage que ma chatte Aille au pays des trépassés ; Pour se garantir de sa patte, Jamais rat ne courut assez ;
Elle fut matrone romaine,
Et fille de nobles aïeux ;
Mon laquais la prit sans mitaine,
Près du temple de tous les dieux.
J'aurai toujours dans la mémoire Cette peluche blanche et noire, Qui la fit admirer de tous ;
Dame Clothon l'a maltraitée, Pour plaire aux souris de chez nous Qui l'en avoient sollicitée.
Il n'est pas étonnant que M. Ménard ait regretté si tendrement sa chatte, elle étoit sans doute les délices de sa solitude et l'appui de sa philosophie, lorsqu'il composa ces vers qui caractérisent si bien ses mœurs et son esprit :
Las d'espérer et de me plaindre De l'amour, des grands et du sort.
C'est ici que j'attends la mort, Sans la désirer ni la craindre.
Mais quels avantages n'ont point été occasionnés par les chats ? Une des plus célèbres maisons de l'Angleterre leur doit sa richesse et son illustration. Richard Whigtington, dans sa
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grande jeunesse, dépourvu de tous les biens de la fortune, mais né avec d'excellentes inclinations, voulut aller dans l'Inde chercher une plus heureuse destinée. Il se présenta comme passager pour s'embarquer. On lui demanda avec quels secours il comptoit de vivre dans le trajet. Il répondit qu'il n'avoit pour toute richesse qu'un chat et le désir de se signaler. On fut touché de cette franchise noble avec laquelle il exposoit sa situation ; on le reçut lui et son chat et le vaisseau fit voile. Comme ils étoient dans les mers de Tlnde, une tempête les surprit et les fit échouer sur une côte, où bientôt les naturels du pays s'emparèrent de leur navire et de leurs personnes. Le jeune Anglois, portant son trésor entre ses bras, fut conduit comme les autres devant le roi de ces peuples, et, tandis qu'ils étoient à son audience, ils aperçurent un nombre immense de souris et de rats, qui parcouroient le palais et s'attroupoient jusques sur le trône du monarque qui en paroissoit très ennuyé. Whigtington reconnut la voie de la fortune qui l'appeloit; il ne fit que laisser aller son chat et voilà un monde de souris et de rats étranglés et le reste mis en fuite. Le roi charmé de l'espoir d'être bientôt délivré du fléau qui désoloit ses États, entra dans des transports de reconnoissance qu'il ne savoit comment exprimer assez vivement. Il embrassoit tantôt ce chat libérateur et tantôt le jeune Anglois; et, pour accorder à l'an et à l'autre
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de dignes marques de sa reconnoissance , il déclara Whigtington son favori et donna à ce merveilleux chat le titre de généralissime de ses armées, n'ayant eu jusque-là d'ennemis à combattre que cette immensité de souris et de rats qui l'assiégeoient sans cesse.
Whigtington, soutenu par la considération que lui donnoit le chat son émule, surmonta toutes les cabales de la cour. Il gouverna plusieurs années cet empire; enfin, gagné par l'amour de sa patrie, il obtint la liberté d'y retourner. Le monarque, en échange du général Chat qui lui fut laissé, lui donna un navire chargé de richesses. A peine le jeune Anglois fut-il de retour en Angleterre, qu'il y fut élevé à la dignité de maire de Londres 1 : dans ce nouveau rang, pour donner des témoignages publics de la reconnoissance qu^l devoit aux chats, il en prit le nom. Il fut appelé milord Gat. Ses descendants ont succédé aux honneurs de cette dénomination ; ses images sont encore répandues en plusieurs endroits de Londres, on le voit pompeusement représenté dans les enseignes, portant en triomphe sur Fépaule ce chat auquel il fut redevable de son bonheur et de sa gloire.
M. Bayle2, à l'occasion de la reconnoissance
1. C'est lui qui a fait construire a Londres l'édifice où se tient la Bourse.
2. Dictionnaire, article Rosen, sous la remarque C, p. 2485, édit. de Rotterdam, imprimé en 1720.
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qu'on doit aux animaux des services qu'ils nous rendent , rappelle le testament d'une demoiselle Dupuy, témoignage bien sensible des obligations qu'elle croyoit avoir à son chat. MUe Dupuy avoit le talent de jouer de la harpe à un degré surprenant, et c'étoit à son chat qu'elle devoit l'excellence où elle étoit parvenue. Il Técoutoit attentivement chaque fois qu'elle s'exerçoit sur sa harpe, et elle avoit remarqué en lui des degrés d'intérêt et d'attendrissement à mesure que ce qu'elle exécutoit avoit plus ou moins de précision et d'harmonie. Elle s'étoit formé, par cette étude, un goût qui lui avoit acquis une réputation universelle. A sa mort elle voulut donner à son chat une marque convenable de sa reconnoissance; elle fit un testament en sa faveur; elle lui légua une habitation très agréable à la ville, et une à la campagne. Elle y joignit un revenu plus que suffisant pour satisfaire à ses besoins et à ses goûts; et afin que ce bien-être lui fût fidèlement procuré, elle légua en même temps à plusieurs personnes de mérite des pensions considérables, à condition qu'elles veilleroient sur les revenus de cet aimable légataire, et qu'elles iroient une quantité de fois marquées par semaine lai tenir compagnie. Ce testament fut attaqué; les plus fameux avocats se partagèrent et écrivirent. J'ai fait inutilement jusqu'à présent les recherches les plus exactes pour trouver les factums qui furent faits sur cette importante
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affaire. Il se perd comme cela tous les jours des ouvrages aussi curieux qu'intéressants, dont il est bien injuste que le public se trouve privé. J'ai Thonneur d'être, etc.