I. Bibliothèque orientale
besoins. Eh! que n'a-t-elle point fait pour lui, cette nature? Est-il un animal plus heureusement constitué ? On n'aperçoit jamais d'altération dans sa santé ; exempt de toute inquiétude, on ne le voit point s'embarrasser des soins du lendemain. Quel avantage sur les autres animaux! La prévoyance, tout estimable qu'elle a le droit de nous paroître, n'en est pas moins fille de la crainte ; elle est une de ces vertus qui supposent la misère de l'état de celui qui la possède. Un chien, environné de tout ce que sa voracité lui rend de plus précieux, ne jouit pas de cette quiétude qui constitue le vrai bonheur; à l'instant même de sa satisfaction, il sent son indigence prochaine; il va cacher avec défiance une partie de sa richesse. Le chat, maître de sa situation, goûte, dans le sein de l'abondance, le plaisir pur de la tranquillité ; son adresse et sa sobriété lui sont des garants toujours certains d'un avenir agréable.
On ne sauroit leur reprocher, comme on le feroit avec justice aux chiens, que leur commerce nous coûte des soins et de la contrainte ; philosophes dans le choix de leur habitation, il n1est aucun endroit d'une maison qui ne leur paroisse une retraite agréable. L'heure des repas leur est indifférente ; dans les intervalles on ne craint point qu'assujettis à la soif, la rage les fasse devenir l'effroi et la destruction d'une famille qui les a élevés dans ses bras ; ils n'y apportent pas même la moindre incommodité.
io2 Contes de Moncrif.
C'est par un murmure doux, et qui semble n'être qu'une agacerie d'amitié, qu'ils s'expliquent avec nous; ils ménagent ainsi, avec autant d'art que de prudence, cette voix à laquelle ils donnent un essor si éclatant, quand ils se retrouvent dans cette région où les hommes n'osent aller les troubler ; on peut enfin ne s'occuper d'eux que pour s'en amuser. Les chiens, heureux seulement parce qu'ils sont nos esclaves, nous vendent cependant leur servitude et l'inutilité dont ils sont dans les villes ; ils multiplient nos soins domestiques. Les chats, possesseurs d'un bien-être qui n'attend rien de nous, délivrent nos maisons des animaux qui les détruisent; ils nous prodiguent l'agrément de leur commerce. Qu'on les reçoive dans l'intimité des familles, ils n'y veulent jouer que le rôle d'animaux ; ils n'exigent point des égards que les hommes ne doivent qu'aux hommes, et nous épargnent la honte de mettre au rang de nos occupations le soin de satisfaire leurs besoins ou leurs caprices. S'ils étoient susceptibles d'amour-propre, dans quels animaux seroit-il plus pardonnable? A examiner le jeu et l'harmonie qu'il y a dans tous les membres, ne semble-t-il pas que la nature a donné une attention particulière à leur construction? Elle leur a fait un avantage qui réussit toujours chez les hommes, c'est d'avoir ce qu'on appelle une physionomie. L'ensemble de leurs traits qui porte un caractère de finesse et d'hilarité, et particulièrement leurs mousta-
Les Chats. 103
ches, sont des dons qu'ils ne peuvent avoir reçus qu'à titre d'agréments. Le brillant dans les yeux, si estimé encore parmi les hommes, est assurément prodigué à l'espèce chatte. Nos yeux à nous n'ont d'autre faculté que de nous faire apercevoir les objets par le secours de la lumière, et nous deviennent purement inutiles partout où elle n'existe plus. Ceux des chats portent avec eux la lumière même. Le soleil ou les clartés artificielles, dont nous avons un besoin indispensable dans presque toutes nos actions, ne sont pour eux qu'un spectacle; et tandis qu'arrêtés souvent dans nos projets les plus intéressants, nous nous impatientons jusqu'à temps que l'obscurité cesse , les chats amants s'entr'aperçoivent clairement dans la gouttière ; et plus heureux que nous, leurs yeux en cherchant l'objet qu'ils aiment leur suffisent pour le découvrir.
Ces qualités lumineuses sont si dignes d'attention, qu'elles ont mérité un éloge dans le livre d'un de nos plus célèbres académiciens des sciences1. Il ne balance point à honorer les yeux des chats, et ces étincelles qu'on voit briller quand on les frotte à rebrousse-poil, du titre de phosphores naturels ; cette remarque fera connoître aux siècles à venir que les chats n'étoient pas inutiles dans les académies, et qu'ils y concouroient à la perfection des sciences.