‹ Contes;Chapitre 34 sur 60 · M. Lemery, Traité de chimie · texte numérisé non relu

M. Lemery, Traité de chimie

io4 C on tes de Moncrif.

Examinons à présent leur caractère. » Il est dangereux, si Ton en croit l'opinion vulgaire ; et cette erreur, quelque honte qu'elle fasse à notre jugement, se trouve adoptée même par des personnes de bon sens : on ne doit point s'en étonner ; les gens d'esprit sont peuples à bien des égards. C'est l'ouvrage d'une certaine portion de paresse, qui reste toujours dans ceux mêmes qui ont le plus de penchant à s'instruire ; et quelques-uns d'ailleurs ne se reprochent guère leur crédulité, quand leur vanité n'est point blessée de croire.

Comme nous avons déjà établi que les chats sont capables d'attachement et de prévenances dans la conduite qu'ils gardent avec les hommes ; pour peu que nous entrions dans le détail, nous prouverons encore qu'ils ont toute la délicatesse de l'amitié : mais on nous contestera que cette amitié soit constante, et qu'on puisse compter sur elle, on ne manquera pas de se récrier contre leur patte égratignante. C'est donc cette griffe tant reprochée dont il s'agit de faire connoître la candeur et l'innocence ; examinons d'abord sa forme : elle est si aiguë et exige des chats une si grande attention, une dextérité si parfaite pour ne point gripper, que les gens qui raisonnent le moins en conviennent, quand ils disent que les chats font patte de velours. Cette façon de parler, qui paroît n'être qu'un rébus, est cependant une analyse très fine de l'adresse admirable avec laquelle il

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faut qu'un chat se serve de sa patte pour que ses ongles n'égratignent point. Voilà donc les chats dans une perpétuelle contrainte ; et de quelle espèce encore? contrainte qui demande une étude d'autant plus gênante, qu'elle dérange absolument Tordre et Faction naturelle des ressorts de sa machine. C'est donc dans une retenue, dans une attention continuelle que les chats vivent avec nous. Pour peu qu'on ouvrît les yeux sur cette situation, oseroit-on ne pas sentir, ne pas avouer que l'attachement des chats est le plus flatteur et le plus tendre que nous puissions inspirer? Il est vrai que, dans le cours de sa vie, un chat aura peut-être une douzaine de distractions : sa griffe reprendra malgré lui le jeu qui lui est imposé par la nature ; encore ne sera-ce que le transport d'une joie involontaire ; l'égratignure d'ailleurs ne tombant jamais que sur des mains méfiantes ; cependant voilà les esprits qui se révoltent : on ne lui tient plus aucun compte de sa vertu passée; on se déchaîne ; on oublie tout ce qu'il en coûte à un chat, pour ne vous pas égratigner plus souvent : quelle injustice! quelle ingratitude! Un ami amusant, délicat, a passé sa vie à se contraindre pour vous, et vous ne pardonnerez pas à son amitié quelques moments de distraction ? La société pourroit- elle s'entretenir parmi les hommes, s'ils regardoient avec la même sévérité, avec cet esprit pointilleux, les coups de griffes (si je puis m'exprimer ainsi) qu'ils s'en-

tre-donnent, et presque toujours volontairement, dans le cours de leur liaison et même de leur amitié ? Ce petit manque d'égalité dans la conduite des chats, loin de nous indisposer contre eux, est une morale en action, qui devroit ne nous le faire envisager que comme des animaux autant capables de nous instruire que de nous amuser.

Tranquillisons-nous, madame, nous verrons un jour le mérite des chats généralement reconnu. Il est impossible que dans une nation aussi éclairée que la nôtre, la prévention, à cet égard, remporte longtemps encore sur un sentiment aussi raisonnable. N'en doutez point, dans les sociétés, aux spectacles, aux promenades, au bal, dans les académies même, les chats seront reçus, ou plutôt recherchés. 11 est impossible qu'on ne parvienne point à sentir que dans son chat on possède un ami de très bonne compagnie, un pantomime admirable, un astrologue né, un musicien parfait, enfin l'assemblage des talents et des grâces ; mais nous ne pouvons encore déterminer bien précisément quand arrivera ce siècle qui sera si légitimement comparé au siècle d'or : il faudra que la raison ait détruit l'ouvrage du préjugé, et les progrès de la raison ne sont point rapides ; aux ménagements qu'elle garde avec les hommes quand elle les conduit, il semble qu'elle craigne de leur faire apercevoir que c'est elle qui les entraîne; cela est bien humi-

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liant pour l'humanité et bien contraire aux intérêts des chats.

J'ai rhonneur d'être, etc.

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