RÉPONSE DE GRISETTE A COCHON
amais chien n'eut tant de savoir, Jamais chien n'eut tant d'éloquence, Tant d'esprit, tant d'amour que vous en faites voir, Veuillent les immortels, auteurs de ma naissance, Soutenir contre vous mon chancelant devoir ! Ils exaucent mes vœux, et déjà je commence A sentir dans mon cœur l'effet de leur secours. Je vous vois des défauts qui vont rompre le cours D'un feu qui m'auroit pu coûter mon innocence : Oui, je remarque en vous un défaut furieux; En est-il un plus grand que l'indigne foiblesse Qui vous fait renoncer à vos doctes aïeux?
Il vous seroit plus glorieux Qu'on crût qu'avec leur sang vous avez leur sagesse,
Que de puiser votre noblesse
Dans la source du sang des dieux ; Semblable à ces humains, dont la vaine folie
Est de traîner d'illustres noms,
Et qu'à prix d'argent on allie
Aux plus éclatantes maisons,
Dont l'antique histoire est remplie;
Découvrent-ils des noms plus grands,
Un fourbe généalogiste,
D'eux, à ces noms trouve une piste; Comme ils changent d'habits, ils changent de parents; Chez eux l'orgueil domine, et non pas la nature. Je connois leurs défauts mieux qu'ils ne font les miens;
Les Chats. 127
Mais je ne savois pas, Cochon, je vous le jure,
Qu'il fût des d'Hoziers chez les chiens ;
A peu près voilà votre histoire :
Hier cynique, aujourd'hui dieu :
Vous êtes dans les cieux, aux bords de Tonde noire
Et sur terre, en troisième lieu ;
Cela n'est pas facile à croire.
Quoi! vous seriez tout à la fois Le grand chien dont l'ardeur nous brûle,
Le laid chien à la triple voix,
Le gros chien dont je fais scrupule
D'écouter les tendres abois?
Vous parois-je assez bête, ou bien assez crédule,
Pour croire qu'un chien en soit trois?
Lorsque je vous contai la galante aventure
Qu'eut Vénus sur les bords du Nil, Je n^us point, comme vous, recours à l'imposture ; Je ne prouve pas bien, dites-vous, qu'en droit fil
Je sois de la mère des Grâces;
Quelle preuve vous en faut-il?
Passons-nous des contrats qui, des premières races
Jusqu'à nous conservent les traces;
Je ne puis donc avoir pour moi
Que la seule mythologie.
Quel livre est plus digne de foi,
Qu'un livre qui contient en soi
La première théologie?
Si parmi les célestes feux
Qui règlent le sort de chaque être,
On voit votre espèce paroître,
N'en soyez pas plus orgueilleux.
128 Contes de Moncrif.
l^âne de l'ivrogne Silène, Le bouc sale et puant, le scorpion hideux,
Et mille monstres affreux Font, comme elle, briller la lumineuse plaine. Mais, Cochon, montrez-moi quelqu'un de parmi vous Dont on ait cru la cervelle assez saine
Pour lui donner la forme humaine,
Comme les dieux ont fait pour nous.
Jadis un jeune fou possédoit une chatte, Pour qui l'histoire dit qu'il prit beaucoup d'amour ;
Il ne se passoit pas un jour Qu il ne baisât cent fois et sa gueule et sa patte; De cet étrange amour c'étoit là tout le fruit;
Et comme il faut quelqu'autre chose,
Ce pauvre amant se vit réduit A demander aux dieux une métamorphose.
Il n'épargna ni soins, ni pleurs, ni revenus,
Pour se rendre Vénus propice.
Le célèbre temple d'Erice,
Fuma de plus d'un sacrifice.
Il fit tant enfin que Vénus, Par excès de pitié pour sa bizarre flamme,
De sa chatte fit une femme.
N'allez pas, en chien ignorant, Croire encor que j^impose à la belle déesse;
De l'honneur fait à mon espèce,
Je donne Esope pour garant; Mais oublions tous deux no*tre race immortelle.
Finissons, Cochon, j'y consens,
Une si fameuse querelle;
Soyez pour moi tendre et fidèle,
Les Chats. 129
Malgré les dieux je cède au trouble que je sens.
Que les galants propos, que les jeux innocents Naissent chez nous d^une tendresse
Que ne soutiendra point le commerce des sens Allons ensemble, allons sans cesse Cueillir aux rives du Permesse De ces fleurs qui durent toujours.
Couronnons-en ce maître incomparable,
Dont le divin génie embellit vos discours;
Et laissons dans le monde un souvenir durable De nos singulières amours.
LES CHATS