RÉPONSE DE GRISETTE A TATA
orsque j'abandonne pour vous De charmants, de tendres matous, Quand je pense établir une amitié parfaite, Car c'est tout ce que Ton peut établir entre nous,
Pourquoi irTappellez-vous coquette?
La réprimande est indiscrette ; D'une bizarre humeur elle paroît l'effet :
Est-ce sur le nom de Grisette, Que vousme soupçonnezd' avoir le cœurcoquet? Mon nom ne convient pas à l'air dont je suis faite.
Quoi ! pour écrire galamment, Pour avoir dans l'esprit quelques vives lumières, Falloit-il assurer qu'on ne peut savamment
Parler sur certaines matières
Sans avoir couru les gouttières ?
Chats connoisseurs en jugent autrement.
Mais, quand même on auroit quelque douce foiblesse, Est-ce avec vous, hélas! qu'on voudroit coqueter?
122 Contes de Moncrif.
Vous aimez trop à vous flatter.
Il est temps que votre erreur cesse, Elle m'outrage, enfin, pourquoi vous le cacher?
S'il n'est point de chatte Lucrèce, Il n'est point de Tarquin, Tata, de votre espèce ;
Cela soit dit sans vous fâcher.
Quand un chat, comme vous, se propose de plaire. Il devroit en user ainsi :
De jaloux soupçons se défaire, Et de ses airs grondeurs aussi, Sans cela, Tata, point d'affaire.
Je ne veux point du tout m'aller mettre en danger D'entendretous les jours dire, morbleu j'enrage
Il n'en faudroit pas davantage
Pour me rebuter d'être sage; Et souvent par dépit on se peut engager A quelque bagatelle au delà du langage; Ceci soit dit encore sans vous désobliger,
Adieu, Tata; foi de Grisette, Mais de Grisette comme nous, Je ne suis pas plus satisfaite De votre lettre que de vous.
Les Chats. 12
RÉPONSE DE GRISETTE A COCHON Chien du maréchal de Vivonne.
On auroit bien connu, sans que vous l'eussiez dit, Que vous êtes sorti de la race cynique; L'air dont vous répondez à ce qu'on vous écrit,
En est une preuve authentique ; Vous ne mordez pas mal ; pour vous rien n'est sacré ;
Devant vous rien ne trouve grâce ;
Vous déchirez tout ; et malgré
De vingt siècles le long espace,
Du beau talent de votre race
Vous n'avez point dégénéré :
Mais qu'il soit véritable, ou qu'il soit apocryphe,
Que vous soyez des descendants
De ces philosophes mordants,
Si vous avez de bonnes dents,
Nous n'avons pas de mauvaise griffe; Cependant, comme j'aime à n'en jamais user,
Si vous vouliez bien vous défaire De certaine hauteur qui ne me convient guère, Je pourrois avec vous quelquefois m'amuser. Vous me croyez peut-être une chatte vulgaire : Je m'en vais vous désabuser.
Si pour aïeux vous comptez Diogène, Cratès et tous les autres chiens, Moi, que vous méprisez, je compte pour les miens, Tous les dieux dont la fable est pleine.
124 Contes de Moncrif.
Quand les Titans audacieux Risquèrent follement d'escalader les cieux,
Le Dieu qui lance le tonnerre, Incertain du succès d'une insolente guerre,
Voulut que déesses et dieux
Quittassent le ciel pour la terre; Dont, soit dit en passant, ils furent tous joyeux: Entre tous les pays, l'Egypte fut choisie.
Là, sous de différentes peaux,
Sous de jolis, de laids museaux, Se cachèrent un temps les buveurs d'ambroisie.
L'un étoit bœuf, l'autre étoit ours ; L'autre d'un beau plumage emprunta la parure;
Une chatte fut la figure
Que prit la reine des amours; Et comme elle est bonne princesse,
Pour éviter oisiveté,
Elle contenta la tendresse D'un jeune chat épris de sa beauté;
Tant qu'enfin la belle déesse
Fit des chatons en quantité.
C'est de cette source divine
Que je tire mon origine.
Qui de nous deux, Cochon, dites la vérité,
Doit se piquer de qualité ?
Ce discours vous déplaît peut-être.
Parlons de votre esprit, vous en faites paroître
Dans tout ce que vous écrivez.
Mais est-il à vous seul cet esprit qui sait plaire ? Et ne devez-vous point à votre secrétaire Tant de brillants endroits si finement trouvés ?
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Les Chats. 125
Entre nous, Cochon, je soupçonne
Qu'un tel secrétaire vous donne
Plus d'esprit que vous n'en avez.
Je connois son tour, ses manières
Vives, charmantes, singulières.
Apollon ne fait pas des vers plus élevés : Pour moi je n'ai que mes seules lumières ; Je vous Tapprends, si vous ne le savez; Et que je ne cours point les toits ni les gouttières ;
Jamais cris aigus, scandaleux, Ne sont sortis de ma modeste gueule.
Lorsque l'Amour me fait sentir ses feux,
Ce n'est qu'à ma maîtresse seule Que j'ose confier mes secrets amoureux.
Alors sensible aux tourments que j'étale, D'un chat digne de moi sa bonté me régale ; Cela s'appelle-t-il un destin malheureux?
Si ce Maréchal qui vous aime,
Vouloit pour vous faire de même ;
Si ce véritable héros, Qui seul a plus d'esprit et de valeur que trente,
Lorsque l'Amour trouble votre repos, OrTroit à vos désirs une chienne charmante,
On ne vous verroit point réduit A la nécessité d'idolâtrer sans fruit Une maîtresse égratignante.