‹ Contes;Chapitre 52 sur 60 · SECONDE PARTIE · texte numérisé non relu

SECONDE PARTIE

'ame de la princesse et celle du prince de Carnate se rendirent en un instant dans FÉtoile du matin: là, ces extases délicieuses, réservées pour les âmes, succédèrent aux agitations cruelles qui les avoient troublées; rien ne les trompoit alors sur la fidélité qu'elles s'étoient mutuellement gardées. — Comment Savons-nous point démêlé plus tôt, dit Amassita, les illusions que le prince de Balassor employoit pour nous désunir? Nous ne pouvons à Tavenir nous défier trop du pouvoir dont il abuse. — Hélas! ajouta Mazulhim, quelle occupation que la défiance et l'inquiétude pour deux âmes que

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Brama a destinées à s'aimer! Leur tendresse suffiroit si bien pour les remplir entièrement ! — Sans doute, répondit Amassita, deux âmes passeroient des siècles à s'occuper Tune de l'autre, toujours avec le même empressement. Quel dommage que leur personne les importune et les égare si souvent par les erreurs qu'elle leur cause ! Les corps sont presque toujours esclaves des objets qui d'ordinaire les environnent, et ces objets leur donnent de si fausses idées du bonheur ! — Il est vrai, reprit Mazulhim, que les corps en imposent souvent aux âmes, et qu'on ne sauroit assez plaindre les amants qui ne peuvent jamais se débarrasser de leur personne. Que n'ai-je la liberté d'abandonner la mienne sans retour ! — Que ne pouvez-vous aussi ne plus reprendre la vôtre ! Mais détournons cette idée, notre captivité est l'ouvrage de Brama, supportons-la sans nous plaindre de lui ; nos peines seront adoucies par le plaisir de lui rester fidèles. — Peut-on cesser de lui être fidèles ? reprit Amassita. Je conçois aussi peu comment on se détermine à déplaire au Dieu qui nous fait naître sensibles, que je vois de possibilité à ne vous plus aimer.

L'entretien de ces deux amants duroit depuis environ soixante soleils, lorsqu'ils se ressouvinrent que le moment de célébrer la fête de la Reconnoissance approchoit. Cette fête étoit formée par toutes les âmes qui jouissoient du don de liberté. Elles alloient se rendre près du

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trône où Brama est environné de soixante mille déesses l, qui toutes l'aiment sans distraction et sans jalousie. Là, ces âmes favorites pensoient de concert à cette merveilleuse prière qui leur avoit été révélée, et dans cette extase, les différents degrés de plaisir qu'elles sentoient avoient entre eux de certains rapports qui formoient une harmonie admirable.

A peine Amassita et Mazulhim parurent à la fête, qu'elles obtinrent un sourire de Brama; car ce Dieu regarde avec une complaisance particulière les âmes des souverains, quand elles ont des vertus douces et bienfaisantes. L'âme du prince de Balassor n'attira que des regards sévères ; les soixante mille déesses, dès qu'elles l'aperçurent, détournèrent leurs yeux, ne pouvant souffrir une âme qui persécute celle dont elle ne peut se faire aimer.

Amassita et Mazulhim, remarquant la situation de Sikandar, craignirent qu'il ne l'eût encore méritée par quelque nouvelle injustice. Ces deux âmes avoient laissé leur personne au pouvoir de ce perfide ; elles tournèrent précipitamment leur intelligence vers le cercle des événements, c'est-à-dire vers le dôme dont le trône de Brama est couronné. C'est là que tout ce qui se passe dans l'univers habité vient suc-

i. Selon la religion des Indiens, ces déesses sont dans le ciel d'un de leurs principaux dieux, appelé Déundiren. On a cru pouvoir les transporter dans le palais de Brama.

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cessivement se peindre et demeure représenté : spectacle très amusant pour les soixante mille déesses.

Quels nouveaux malheurs les deux amants apprirent ! Ils virent Sikandar ranimant la personne de la princesse par le secours d'une âme libre qui lui étoit soumise ; c'étoit celle d'une habitantede Balassor.Mazulhim aperçut ensuite cette fausse Amassita environnée des Bramines ; ils lui prescrivoient un jour où le prince Sikandar recevoit sa foi, si elle le préféroit encore à ses autres amants.

Gomme ils contemploient ces événements, la fête cessa ; il fallut quitter le palais de Brama, sans avoir pu s'instruire des autres trahisons de Sikandar. Ils se hâtèrent de se rendre à Malleani, ayant dessein de rentrer chacun dans leur personne; mais combien d'obstacles les arrêtèrent! Amassita trouva sa représentation déjà animée par l'âme de l'habitante de Balassor. L'état de Mazulhim ne fut pas moins embarrassant; il ne put découvrir ce que sa personne étoit devenue. Dans cette situation, ces deux âmes voyant celle de Sikandar au moment de rejoindre son corps, elles la joignirent, malgré les raisons qu'elles avoient de la haïr, et suivant une inspiration qu'elles crurent leur être donnée par Brama, elles entrèrent avec cette âme ennemie dans la personne de leur persécuteur.

C'étoit précisément le jour annoncé par les

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Bramines pour l'hymen de la princesse. La fausse Amassita se rendit au temple, et Sikandar la suivit. Les deux âmes, jointes à celle de ce prince, concoururent à cette démarche par l'union de leur volonté, sans trop prévoir cependant quel fruit elles pouvoient retirer de .cette condescendance : elles étoient guidées uniquement par cette secrète confiance que les âmes pures ont avec tant de justice en la bonté du Dieu qui les éclaire.

La princesse quevoyoient alors les Bramines étoit bien différente de la véritable. On reconnoissoit, il est vrai, dans celle-ci la forme de ces traits qui rendoient Amassita la plus belle personne des quatorze Mondes ' ; mais ces mêmes traits n'avoient plus du charme qui met la beauté au-dessus de tous les autres avantages. Il leur manquoit ces grâces, cet esprit que notre âme seule répand sur notre extérieur, et qui marquent les degrés d'excellence dont elle est douée.

Une différence encore plus remarquable, c'est que TAmassita qu'animoit une âme étrangère étoit d'un caractère entièrement opposé à celui de la princesse.

La véritable Amassita étoit née avec cette saine raison, sans laquelle l'esprit, quelque éminent qu'il soit, n'est qu'un talent qui peut

i. Les Indiens imaginent quatorze mondes, sept supérieurs et sept inférieurs. Celui-ci est appelé Poulaham.

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avoir des moments de succès, mais qui finit toujours par se faire haïr. Personne ne démêloit mieux qu'elle et le mérite et les imperfections; personne aussi n'étoit plus indulgente. Sensible aux grâces de l'imagination, elle étoit plus touchée encore des qualités du caractère. Avec des vertus, on étoit sûr de racheter auprès d'elle tous les défauts qui n'étoient qu'un manque d'agrément. Elle unissoit enfin deux avantages qu'on voit bien rarement ensemble : le mérite qui efface celui des autres, et le don de se faire aimer.

L'habitante de Balassor n'avoit que beaucoup d'esprit. Née avec un fond de disposition à l'ennui, son humeur étoit ordinairement aigre et contredisante. Il n'y avoit qu'un seul genre de mérite qui trouvât grâce auprès d'elle, c'étoit celui de l'amuser, et elle exigeoit impitoyablement que vous l'eussiez sans cesse. Si par malheur vous la laissiez retomber un instant dans cette langueur qui lui étoit naturelle et insupportable, aussitôt vous lui paroissiez par l'esprit et par la figure une sorte de monstre qu'elle auroit étouffé avec autant de satisfaction qu'elle en auroit senti à vous immortaliser dans les moments où vous aviez le secret de lui plaire.

Ces contrastes si marqués entre les deux Amassita n'empêchèrent pas les Malleanes de croire qu'ils voyoient toujours leur vénérable souveraine : ils pensèrent seulement que depuis

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quelque temps la princesse ne ressembloit que bien imparfaitement à ce qu'elle avoit été.

Voilà donc la fausse Amassita dans le temple au milieu des bramines et des grands du royaume. Elle élève la voix et déclare qu'elle persiste plus que jamais à prendre pour époux le prince de Balassor. Elle ajouta à cet aveu quelques traits de mépris sur les prétentions de Mazulhim, jurant qu'elle neTavoit jamais aimé et cela devant tant de personnes qui connoissoient toute la passion que la princesse avoit marquée par lui. Cette conduite faisoit supposer dans Amassita un caractère de fausseté, dont elle avoit toujours été extrêmement éloignée. Les bramines cependant firent avancer Sikandar : ils lui demandèrent, selon la coutume, si Paveu que la princesse venoit de faire ne mettoit pas le comble à ses vœux? Tous les spectateurs redoublèrent d'attention : un seul mot que Sikandar alloit prononcer assuroit sa félicité. Quelle fut la surprise des bramines et de la cour! Sikandar resta quelque temps immobile, paroissant agité de différentes pensées. Enfin il prit la parole, et avec une volubilité extraordinaire, il tint des discours ou Ton apercevoit des lueurs de raison qui s'évanouissoient aussitôt. Quelquefois il se parloit à lui-même. Sikandar, disoit-il, vous êtes un puissant prince, on vous doit toute sorte de respect, mais point du tout d'estime. Il révéloit ainsi tout haut ces témoignages mortifiants que les âmes vicieuses sont

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forcées secrètement de se rendre d'elles-mêmes. Les deux âmes qui agissoient en lui se servoient de ses organes pour rompre la suite des idées que sa propre âme lui inspiroit, ce qui produisoit une confusion à laquelle on ne pouvoit rien comprendre.

Les bramines étonnés de ce désordre, dont ils n'avoient encore point vu d'exemple, le regardèrent comme une maladie qu'ils nommèrent folie. Brama ne leur permit pas alors de reconnoître que ce qui leur paroissoit si déraisonnable dans Sikandar n'étoit qu'une conversation très sensée de deux âmes intéressées à contrarier une troisième, démêlé qui ne manque presque jamais d'arriver, quand plusieurs âmes se trouvent rassemblées dans un même corps.

La folie apparente de Sikandar détermina les bramines à suspendre la cérémonie, et les deux âmes unies continuèrent à troubler tous les mouvements de celle de ce prince. Quelquefois inspiré plus puissamment par Pâme d'Amassita, Sikandar prenoit un extérieur et un langage qui, ne convenant qu'à une femme, le rendoit extrêmement ridicule. Il se plaignoit d'être une princesse infortunée et composoit un roman sur les inconvénients de la beauté. Dans d'autres moments il se louoit extrêmement d'un rendez-vous qu'il avoit eu à l'Étoile du matin, et tout de suite il faisoit un portrait de la fidélité le plus sensé et le plus tendre.

Quelques personnes de la cour regardèrent

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d'abord comme une plaisanterie cette manière sérieuse et conséquente de dire des choses ou extravagantes, ou obscures, ou impossibles à croire; et ils appelèrent cela persifler. Mais voyant que Sikandar n'avoit point d1autre langage, ils pensèrent qu'un persiflage continuel est un délire. Enfin ce prince étoit devenu le jouet des petits esprits, et un objet de pitié pour les gens sensés qui ne connoissent point encore les vices de son caractère.

Tandis que la situation de Sikandar étonnoit une partie de la cour et amusoit tout le reste (car dans cette cour-là on profitoit avec un zèle incroyable de toutes les occasions de se moquer); alors, dis -je, Tordre des événements, ou plutôt la bonté particulière de Brama, rappela l'âme étrangère qui occupoit la représentation d'Amassita. A l'instant l'âme de cette princesse et celle du prince de Carnate se séparèrent de Târne de Sikandar et volèrent de concert dans le corps de l'aimable Amassita.

Le prince de Balassor se trouva donc livré uniquement à sa propre âme. Cependant il ne reprit pas assez parfaitement l'extérieur ni le langage de la raison commune, pour effacer toute idée de l'espèce de folie qu'il avoit eue ; il tenoit encore à je ne sais combien d'habitudes bizarres. Souvent les corps contractent des habitudes dont leur âme s'aperçoit à peine. D'ailleurs, quand il ne seroit resté dans ce prince aucune trace de son état précédent, le

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peu de penchant qu'ont les autres hommes à se dissuader de ce qui les met en droit de nous mépriser, auroit suffi pour qu'on ne s'aperçût qu'à demi du retour de sa raison.

Amassita dans une situation plus heureuse avoit oublié tous ses malheurs passés : renfermant en elle-même l'âme de son amant, elle jouissoit d'une félicité jusqu'alors inconnue. Les mortels qui mènent la plus agréable vie ne tiennent leurs plaisirs que de quelques objets extérieurs toujours prêts à leur échapper, et ces objets, s'ils ne se succèdent, deviennent bientôt insipides ou même insupportables. Amassita, pour être parfaitement contente, n'avoit besoin que d'elle-même : elle trouvoit à la fois en elle la source de son bonheur et le plaisir de le communiquer ; plaisir sans lequel un âme vraiment sensible n'est point parfaitement heureuse. Tous les mouvements dont son âme étoit charmée passoient donc sans cesse et sans altération dans celle qui les faisoit naitre, et les transports de cette âme si chérie étoient au même instant, et sans interruption, reportés dans la sienne. Quel dommage qu'une union si pure et si paisible ne soit plus le partage des amants ! Une femme de ce siècle-ci, qui auroit senti le charme d'un pareil commerce, verroit avec un dédain bien parfait et bien raisonnable le talent de se parer à son avantage, et la satisfaction de désespérer les autres femmes en attirant tous les regards. Les

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hommes les plus à la mode n'auroient qu'à lui adresser des lorgneries, lui marquer des préférences, lui écrire même des billets tendres qui promettroient des sacrifices ; elle les laisseroit faire sans daigner seulement les remarquer. Qu'on lui parlât, parexemple, de ces confidences qu'un amant favorisé fait à un grand nombre de ses vrais amis ; de ces indiscrétions qui peuvent accréditer les charmes de la personne dont on découvre les foiblesses; elle croiroit de bonne foi qu'une pareille conduite n'est jamais pardonnée : enfin elle regarderoit les autres femmes comme des dupes, qui pensent que la vie ne consiste qu'à faire des songes.

Cette félicité intérieure, en faisant le bonheur de la princesse, diminuoit celui des personnes assez heureuses pour pouvoir l'approcher sans cesse. On voyoit que c'étoit un effort pour elle que d'accorder un regard, que de s'occuper quelques instants de ceux qui avoient eu le plus de part à sa confiance. On remarquoit avec douleur ce changement; car comme on l'avoit vue capable d'amitié, on l'aimoit comme si elle n'eût été qu'une simple particulière. Elle étoit sensible, disoit-on ; à présent tout ce qui l'environne lui est à peu près égal ; ainsi rien ne l'intéresse. Ce qu'il y a de plus étonnant, c'est que cette opinion sur le caractère des princesses s'est conservée dans le monde : mille gens croient de très bonne foi qu'elles ne savent aimer qu'elles-mêmes.

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L'âme de Mazulhim, quoique sensible autant que celle de la princesse, ne jouissoit pas d'un bonheur si tranquille; sa destinée étoit d'habiter le corps que Brama lui avoit donné en partage ; elle en étoit séparée, elle désiroit le rejoindre.

Si des amants ordinaires avoient aperçu cette inquiétude, sans en savoir la véritable cause, ils auroient jugé que Mazulhim n'avoit pas pour la princesse la même tendresse qu'elle ressentoit pour lui. C'est vraisemblablement d'une pareille erreur qu'est née l'opinion fausse où l'on est, que de deux amants, il y en a toujours un qui aime plus que l'autre.

La princesse s'aperçut bientôt de l'inquiétude très pardonnable qui troubloit Mazulhim ; elle fit chercher avec tout le soin possible la personne de son amant. Les perquisitions furent inutiles; Sikandar, qui l'avoit dérobée, n'avoit confié son secret à personne, et Sikandar préparoit à son rival des chagrins bien plus sensibles encore. Dans l'Inde, et surtout chez les Malleanes, le don de disposer de son âme pour aller parcourir l'univers paroissoit le bonheur le plus désirable : dès qu'ils avoient la moindre espérance d'obtenir cette faveur, ils ne répondoient plus de leur raison. Ils étoient même de si bonne foi à cet égard, que si on avoit dit à la plus vertueuse dame de la cour : « Avouezle sincèrement ; quelque prix qu'on exigeât, si l'on s'offroit de vous enseigner le secret des âmes

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libres, auriez-vous le courage de résister? » Elle auroit sûrement répondu : « J'espère qu'on ne me proposera point de me rapprendre. » Toutes les autres se seroient écriées : « Eh ! qu'on me Papprenne. » Mais on traitoit rarement cette matière ; on savoit que les âmes ainsi favorisées ne pouvoient, sans s'exposer à déplaire au dieu Brama, communiquer un si grand avantage.

La crainte d'irriter le dieu des âmes n'avoit pas cependant arrêté le prince de Balassor. Sacrifiant tout à sa passion, il avoit gagné la plupart des bramines et des grands de l'État, en leur révélant la sublime prière : tous lui avoient promis d'obliger la princesse à l'épouser.

Amassita étoit alors bien éloignée de prévoir le malheur qui la menaçoit. « Notre destinée est assez douce, disoit-elle un jour à Târne de Mazulhim : en attendant que, par la bonté de Brama, votre personne nous soit rendue, nous passerons les jours dans cette union intime qui nous est si chère : je suis aimée des Malleanes ; ils ne souffriront pas qu'un prince que je hais devienne leur monarque ; je ne serai point au cruel Sikandar. » Comme elle achevoit ces mots, les bramines parurent avec les autres sujets engagés dans la conspiration, et portant l'infidélité jusqu'à s'armer du nom d'un dieu qu'ils trahissoient, ils déclarèrent à la princesse de la part de Brama, qu'il falloit qu'à l'instant même elle vînt au temple. Dans le trouble que lui causa cet ordre imposant, elle se laissa conduire

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aux pieds de la statue du Dieu des âmes. Là, le chef des bramines ayant placé à côté d'elle le perfide Sikandar, ils commencèrent la cérémonie de Thyménée. Amassita reprit alors ses esprits. « O Malleanes, s'écria-t-elle, soyez touchés du sort de votre princesse; il s'agit du bonheur de sa vie. » Elle déclara ensuite de quelle manière Sikandar, possédant comme elle le Mandiran, n'avoit employé le pouvoir de cette admirable prière que pour faire des injustices. «Jugez, ajouta-t-elle, de l'horreur de ma situation : je n'ai jamais préféré, je n'aime que le prince de Carnate. Si vous me forcez d'être unie avec Sikandar, je vous l'ai avoué, favorisée du dieu des âmes, j'ai le secret de donner l'essor à la mienne : l'hymen qui m'attachera à un amant que je déteste ne lui livrera que ma représentation : ma foi, mes vœux, mon âme enfin, en seront toujours séparés. — Cessez de résister au dieu des âmes, dit le chef des bramines, en interrompant la princesse : Brama veut que votre hymen s'achève. » A ces mots, il* prit la main de la princesse et celle de Sikandar. Alors le temple trembla, les voûtes s'ouvrirent, et du sein d'un nuage il sortit quatre éléphants *, tels qu'on représente ceux qui soutiennent les quatorze mondes. Le nuage achevant de se dissiper, la représentation de Mazul-

1. Les Indiens croient que les quatorze inondes sont portés sur une montagne d'or que huit éléphants soutiennent.

him parut dans un char, et s'animant tout à coup : « Mourez, dit-elle aux bramines, et que vos âmes passent pendant mille siècles dans les corps les plus vils. » A l'instant tous les bramines qui avoient trempé dans la conspiration expirèrent. C'étoit Brama lui-même qui animoit le corps de Mazulhim. Le dieu dit ensuite : «Que le Mandiran s'efface pour jamais de la mémoire des mortels, puisque cette faveur devient un moyen de me trahir. Et toi, continua-t-il, en s'adressant à Sikandar, cesse de jouir du rang où je t'avois élevé. Deviens un simple mortel, et que ton âme, toujours plus éprise des charmes d'Amassita, soit sans cesse attentive au bonheur inexprimable dont cette princesse va jouir avec ton rival. Quels que soient tes crimes, tu seras assez puni. Une éternelle jalousie est le plus grand de tous les tourments. » A ces mots, Brama parut au milieu des soixante mille déesses; lui-même unit Amassita et Mazulhim. Quel moment pour eux, que celui d'une union désirée si ardemment ! Quels jours heureux ils passèrent ensemble ! On trouve gravé dans les fastes de Malleani : « Amassita et Mazulhim s'aimèrent comme s'ils avoient été assez heureux pour n'avoir que leur âme. »

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