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Les Indiens appellent ce livre le Pouranam

2. Le royaume de Malleani est situé dans cette partie de l'Inde appelée le Calécut. Les femmes dans ce pays ont l'autorité sur les hommes, elles en choisissent le nombre qu'elles veulent, et elles les traitent comme des esclaves.

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de la vie l'exclusion à tous les amants. Une fille étoit libre aussi de ne point aimer, c'està-dire de prendre douze nouveaux amants, et de n'avoir point d'époux. Voici dans quelle vue cet usage étoit établi. Pendant le cours d'une année, une fille sans cesse entourée de ses amants avoit le temps de pénétrer leur caractère, quelque attention, quelque intérêt qu'ils eussent à le cacher. Ainsi on s'unissoit autant par convenance que par penchant. Eh, quelle félicité suivoit une pareille union ! Si par hasard l'amour venoit à diminuer, l'amitié déjà établie remplissoit si bien la place de cette passion, que les époux n'avoient presque rien à regretter.

La princesse Amassita, fille du souverain de Malleani, étant parvenue à l'âge d'être mariée, les plus grands princes de l'Inde se disputèrent l'honneur d'être du nombre des douze amants. Elle étoit bien digne de cet empressement : elle joignoit à une figure charmante un certain agrément dans l'esprit et dans le caractère, qui forçoit les femmes les plus vaines à lui pardonner d'être plus aimable qu'elles.

Parmi les illustres concurrents qui furent préférés, Mazulhim, prince de Carnate et Sikandar, prince de Balassor, se distinguèrent bientôt, l'un par les grâces avec lesquelles il cherchoit à plaire, et l'autre par l'impétuosité de sa passion. Cette tendresse très vive de part et d'autre ne mit point cependant d'égalité entre eux aux

veux de la princesse; Mazulhim seul intéressoit son cœur, mais elle n'osoit se l'avouer, craignant de s'être prévenue trop favorablement sur le caractère de ce prince : elle s'attachoit à garder plus sévèrement avec lui l'extérieur d'indifférence qu'elle devoit avoir pour ses amants, jusqu'au moment de choisir un époux.

Le prince de Carnate étoit dans une extrême agitation : né aussi modeste que sensible, il n'osoit se flatter de remporter sur ses rivaux : il se croyoit chaque jour à la veille de voir finir l'année des épreuves ( c'est ainsi que l'on appeloit le temps que les douze amants passoient auprès de la princesse); il n'en vouloit pas perdre un seul moment. Dans cette vue, il pria le dieu Brama de lui révéler la sublime prière, et ce fut avec des instances si vives, ses intentions étoient si pures qu'elles eurent leur effet. Depuis ce moment, dès que la nuit étoit venue l'âme du prince de Carnate partoit et s'introduisoit dans l'appartement de la princesse, dont l'accès étoit alors interdit à ses amants. Mazulhim par ce secours s'épargnoit des moments d'absence qui lui auroient été insupportables : mais parmi ses concurrents, il ne possédoit pas seul cette indépendance de l'âme ; Sikandar en jouissoit depuis longtemps : il avoit séduit, en répandant les trésors de Golconde *, un péni-

1. C'est dans le royaume de Golconde que se trouvent les mines de diamants.

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tent * aimé de Brama, et ce favori infidèle lui avoit enfin appris le Mandiran.

La princesse se dissimuloit en vain son penchant pour le prince de Carnate ; il parut à bien des marques dont elle seule ne s'apercevoit pas. C'est Tillusion ordinaire des amants; ils s'imaginent queleur secret ne s'est point échappé, tant qu'ils ne se sont point permis la satisfaction de le trahir. Mazulhim crut entrevoir cette préférence, mais cette idée flatteuse s'évanouissoit bientôt : inquiet dans ce qu'il osoit se promettre, il falloit, pour être tranquille, un mot de la bouche de la princesse. Eh ! comment l'obtenir! Amassita ne voyoit jamais ses amants qu'ils ne fussent rassemblés et ne leur parloit qu'en public; aussi on avoit toujours ses rivaux pour confidents.

Un jour qu'ils étoient chez la princesse. Mazulhim imagina un moyen pour avoir un entretien secret avec elle. La conversation rouloit, selon la coutume ordinaire, sur les charmes d'Amassita. Madame, dit le prince de Carnate, n'osant présumer que nos continuels hommages vous plaisent, nous avons bien lieu de craindre qu'ils vous ennuyent. Vous n'entendez jamais que des louanges, que des protestations exagérées peut-être : non que vous

1. Les pénitents sont, dans la mythologie des Indiens, ce qu'etoient les héros à l'égard des dieux des Grecs. Ces pénitents, quoique mortels, disputent quelquefois de puissance avec les dieux.

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ne soyez digne des éloges les plus flatteurs et des vœux les plus tendres : mais il n'est pas donné à tous les amants d'exprimer heureusement ce qu'ils ressentent. Vous ne trouvez que des prévenances qui ne vous laissent pas le temps de désirer, et il y a des gens qui nous impatientent quand ils nous devinent. Il est sûr du moins que si Tun de vos amants est assez heureux pour vous intéresser par cet extrême empressement, les onze autres vous en deviennent plus insupportables. Oserois-je vous proposer un moyen de vous épargner ces mêmes hommages, qui vraisemblablement vous importunent? Souffrez qu'aujourd'hui chacun de vos amants vous entretienne un quart d'heure seulement avec quelque liberté : ce sera pour leur amour une occasion de paroître dans toute sa sincérité. Ce quart d'heure expiré, les soins, les petites prévenances qui sont autant de fadeurs, les serments prodigués sans qu'on les exige, les louanges à découvert qui blessent un amour-propre délicat, au lieu de le flatter; enfin toute cette déclamation ordinaire de la tendresse ne leur sera plus permise, il faudra qu'ils se contraignent; ainsi l'enjouement, la finesse de l'esprit, les ressources de l'imagination prendront la place du sérieux de l'amour : caractère le plus ennuyeux dans les amants qui ne sont point aimés. Mon cœur ne m'engage à vous proposer cette conduite à l'égard de vos amants, que parce qu'il est plus occupé de votre

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bonheur que du sien même. Je souffrirai extrêmement sans doute à me taire; mais si je ne suis pas assez heureux pour mériter quelque préférence, ne vous plus parler de ma tendresse est la seule marque que je puis vous en donner sans vous déplaire.

La princesse parut surprise du discours de Mazulhim. Votre idée, répondit-elle, est effectivement très raisonnable. Il est vrai que si mon cœur s'étoit déjà déterminé, l'amant vers lequel il pencheroit se tairoit comme les autres et son silence peut-être me seroit moins supportable encore, que l'ennui d'entendre ses rivaux. Paccepte cependant le projet que votre prudence vous fait imaginer, je ne veux pas être moins raisonnable que vous. La princesse ' prit un air sérieux en achevant cette réponse, ne s'apercevant pas que ce sérieux pouvoit ressembler à un reproche. Amassita commença dès le jour même cette espèce d'audience qu'elle venoit de promettre : le temps de la promenade et celui des jeux furent employés à écouter ses amants. Les concurrents du prince de Carnate eurent les premiers moments, que la princesse abrégea souvent d'autorité. Sikandar s'approcha d'elle, montrant assez de confiance de n'être point haï. Comme à la faveur des différentes métamorphoses qu'il pouvoit prendre, il entroit dans l'appartement d'Amassita, lorsqu^lle n'étoit qu'avec ses femmes, il avoit remarqué que la princesse se livroit à une certaine rêverie qui

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n'avoit point Tair de l'ennui : il expliquent favorablement pour lui ce même trouble, tandis que le prince de Carnate, sans oser s'en flatter, en étoit Tunique cause. La princesse Técouta sans jamais lui répondre ; et le quart d'heure à peine achevé : Souvenez-vous, lui dit-elle, que pour le reste de Tannée je suis dispensée de vous entendre. Le prince de Carnate s'offrit alors, Sikandar se retira, et les autres amants observèrent avec inquiétude cette espèce de tête-à-tête, le dernier qu'Amassita devoit accorder.

Mazulhim vint à son tour, mais avec un trouble qui ne lui permit pas de remarquer que la contenance de la princesse n'étoit guère plus assurée que la sienne. Madame, lui dit-il, à présent je suis au désespoir de la loi que je vous ai engagée à prescrire : voici peut-être la dernière fois que je puis vous dire que je vous aime. Que deviendrai-je, si votre choix regarde un autre que le plus tendre de vos amants ? Alors fixant ses yeux sur ceux de la princesse, son trouble augmenta, et il cessa de parler. Amassita, qui sembloit ne s'occuper que d'un tapis de fleurs sur lequel ils se promenoient, n'étoit rien moins que distraite : elle ne sentoit plus, comme en écoutant ses autres amants, l'impatience de voir finir la conversation : elle avoit trouvé qu'ils mettoient dans leurs discours trop d'empressement de paroître amoureux, et plus encore d'envie de plaire : celui de Mazul-

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him ne lui parut pas assez tendre; elle tourna les yeux sur les siens, sans trop démêler encore ce qu'elle y cherchoit; et voyant qu'il gardoit toujours le silence : Vous n'avez qu'un quart d'heure, dit -elle. A ces mots son embarras augmenta, et elle resta à son tour un moment sans parler. Belle Amassita, reprit Mazulhim avec plus d'assurance, eh ! pourquoi me faire sentir davantage le peu qu'il durera, ce moment où je puis vous parler sans avoir mes odieux rivaux pour témoins? Ah! si j'étois l'amant que vous préférez, qu'il vous seroit aisé de m'ôter mon incertitude, sans que personne au monde connût mon bonheur ! J'ai obtenu du Dieu des âmes le pouvoir de disposer de la mienne; séparée du corps qui la contraint, elle habite presque sans cesse votre palais. Cette nuit même, toutes ces idées, toutes ces images que vous n'avez regardées à votre sommeil que comme des rêveries amenées par le hasard, c'étoit un entretien de mon âme avec la vôtre : elles choisissoient exprès les impressions les plus agréables qu'elles pouvoient faire sur votre imagination : une personne comme vous n'a pas un seul moment dont une âme qui l'adore ne s'empresse de disposer; elle ne voit pas un seul objet qui ne soit occupé d'elle. Ce matin j'étois cet oiseau qui n'avoit appris qu'à répéter votre nom, et qui vous a surpris partout ce qu'il vous a dit de tendre. Quelquefois ces fleurs que vous cultivez vous-même, vous êtes étonnée de les

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voir en un jour s'élever et éclore sous vos yeux. Quand vous tirez des accords d'un des instruments de musique qui vous plaisent, vous remarquez que tous les autres vous répondent. C'est mon âme, c'est toujours une âme sur laquelle vous régnez, qui agit, qui parle dans tous ces corps, et qui pour vous amuser produit ces sortes de merveilles. Que ces instants me rendent heureux ! N'osant me flatter d'être ce que vous aimez, j'ai du moins le plaisir de devenir tout ce qui vous rend la vie agréable. — Quoi ! vous êtes toujours où je suis ? répondit la princesse. — Oui, belle Amassita, reprit Mazulhim; c'est la tendresse que vous m'inspirez qui m'a fait désirer cette liberté d'âme que j'ai obtenue, et je ne l'ai jamais employée que pour être auprès de vous. Daignez le partager, ce pouvoir si admirable; il dépend de quelques mots qu'il ne faut entendre qu'une fois pour s'en souvenir le reste de sa vie : Brama, en me les révélant, ne m'a accordé que la moitié du bienfait, s'il ne m'a pas réservé le bonheur de vous les apprendre. Songez quel est l'avantage de donner à son âme la liberté de parcourir l'univers, d'être indépendante...— Non, interrompit la princesse, si je disposois de la mienne, ce ne seroit que de concert avec vous; mon âme voudrait toujours être suivie de la vôtre... Amassita, à ces mots, s'aperçut que son secret s'étoit échappé, mais il ne lui restoit pas le temps de se le reprocher; le quart d'heure étoit déjà lini, elle se hâta d'ap-

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prendre les mots consacrés : elle convint que le soir même, dès que ses femmes la croiroient endormie, son âme iroit joindre celle du prince de Carnate, et ils choisirent l'Etoile du matin pour le lieu de leur rendez-vous. La princesse rentra dans son appartement, Mazulhim retourna à son palais; tous deux ne respiraient que la fin du jour, et ce jour ne finissoit point.

La nuit vint cependant : l'âme de Mazulhim étoit partie bien auparavant ; elle vit enfin arriver celle de la princesse : elles se joignirent, ou plutôt elles se confondirent : elles goûtèrent cette joie, cette satisfaction profonde, que les amants qui ne sont pas assez heureux pour savoir se débarrasser de leur corps, sont bien éloignés de connoître. On conçoit aisément que la nuit se passa très précipitamment pour elles.

Il fallut s'en retourner. La princesse vouloir, avant l'heure de son lever, rejoindre son corps qu'elle avoit laissé dans son lit. Ces amants se promirent un même rendez-vous pour la nuit d'ensuite : ils firent ensemble la route vers Malleani et ne se séparèrent qu'au moment de rentrer dans leur habitation.

On croiroit qu'une union où l'âme seule agit est exempte des révolutions qui persécutent le commun des amants ; mais l'amour ne va jamais sans quelque trouble. Quelle surprise pour Fâme de la princesse, lorsque, rentrant dans son appartement, elle aperçut son corps déjà éveillé et environné de ses femmes occupées à le parer!

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Le prince de Balassor, par le secours d'une métamorphose, avoit entendu les amants lorsqu'ils se donnoient rendez-vous à l'Étoile du matin ; et dès l'instant où l'âme de la princesse étoit partie, il avoit été s'emparer de sa représentation.

L'âme d'Amassita se vit donc réduite à chercher une autre habitation que la sienne; car une âme ne pouvoit reprendre sa propre personne, ni s'emparer de celle d'une autre, à moins que cette personne ne fût libre. La princesse ne savoit comment disposer de son âme sans être conduite par celle de son amant : elle resta incertaine, errante, formant mille projets, et ne s'arrêtant à aucun.

Il paroît surprenant qu'une âme qui agissoit librement ne trouvât pas d'abord des ressources pour se retirer de peine : mais c'est le destin des âmes entièrement livrées à l'amour; elles négligent si fort toutes les autres opérations dont elles sont capables, qu'elles ne savent plus qu'aimer.

Mazulhim vint à l'heure ordinaire chez la princesse; il avoit cette joie délicieuse que les amants les plus discrets ont tant de peine à cacher quand ils commencent d'être heureux. Quel étonnement pour lui de ne point trouver dans Amassita ce caractère de douceur et de dignité qui lui étoit si naturelle? La princesse le regardoit avec un air de mépris et lui parloit d'un ton d'aigreur, tandis que pour ses autres

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amants elle affectoit une coquetterie grossière. C'est ainsi que Pâme du prince de Balassor faisoit malignement agir la fausse princesse, de façon à désespérer Mazulhim.

Le prince de Carnate ne comprenoit rien à ce changement; il ne pouvoit le croire. Est-ce pour cacher notre intelligence, disoit-il en luimême, qu'elle affecte avec mes rivaux cette conduite si indécente? Quel seroit son égarement? Si Ton a découvert qu'elle me préfère, on croira de plus qu'elle est coquette : voilà tout le fruit qu'elle retirera de cette fausse finesse. Ainsi Mazulhim, en soupçonnant la princesse, tomboit de plus en plus dans l'erreur : et bien des amants en pareille occasion ont eu, comme lui, l'imprudence de croire que jamais dans une femme la coquetterie ne peut être excusable. Sikandar lisoit dans les yeux de son rival toute la douleur dont il étoit cause, et ressentoit autant de joie dans le fond de cette âme dont il animoit le corps de la princesse. Pour porter enfin à Mazulhim un coup irrémédiable, il fit assembler les Bramines ; ils étoient dépositaires des lois. Quoique l'année ne soit pas encore révolue, leur dit-il, je suis déterminée, si vous y consentez, à déclarer l'amant que je préfère. Les Bramines, croyant entendre leur souveraine, applaudirent à cette proposition. La fausse princesse nomma le prince de Balassor, et on annonça le jour où l'on célébreroit l'hyménée.

Après cette démarche si funeste pour Mazul-

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him et pour Amassita, Pâme de Sikandar partit ; et aussitôt celle de la princesse, qui étudioit le moment de rentrer dans sa personne, ne manqua pas de s'en emparer : mais toutes les perfidies que le prince de Balassor venoit de faire ne suffisoient pas à sa fureur. Cétoit peu pour lui d'avoir obtenu, par une trahison odieuse, l'assurance de posséder la princesse ; il voulut encore semer entre elle et son rival les sujets d'une haine qui ne pût s'éteindre. Comme il méditoit ce projet, son âme aperçut celle du prince de Carnate, qui par inquiétude s'étoit séparée de son corps, qu'elle alloit reprendre . Aussitôt l'âme de Sikandar joignit celle de Mazulhim et saisit avec tant de précision l'instant où celle-ci rentroit dans sa personne, qu'elles s'y établirent toutes deux. L'âme du prince de Carnate fut au désespoir de se trouver une compagnie si odieuse ; mais comment se séparer d'elle ? Ce pouvoit être un parti dangereux que de lui abandonner la place. Ces deux âmes restèrent ainsi renfermées sans avoir de commerce ensemble : elles résolurent de se nuire autant qu'il leur seroit possible, par les démarches qu'elles feroient faire à leur commune machine. Il n'y avoit qu'une seule opération à laquelle elles pussent se porter de concert ; c'étoit de songer à la princesse et de conduire chez elle la représentation du prince de Carnate.

Ces deux rivaux dans la même personne se rendirent donc au palais d'Amassita. A peine la

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princesse aperçut Mazulhim, qu'elle s'empressa de se justifier sur le choix qu'elle paroissoit avoir fait devant les Bramines. Le prince de Carnate, attendri par la douleur de la princesse, voulut se jeter à ses genoux; mais cette autre âme qui agissoit en lui de son côté troubloit toujours les mouvements que le prince de Carnate vouloit exprimer. S'il juroit à la princesse de l'aimer toute sa vie, l'autre âme lui faisoit prendre un ton d'ironie qui sembloit désavouer le sens des paroles. Ces dehors offensants et toujours aperçus de la princesse la blessoient ; elle faisoit des reproches à Mazulhim. Ce prince étoit désespéré de la voir dans cette erreur ; mais au moment qu'il la rassuroit par les discours les plus tendres, l'âme ennemie lui imprimoit un air de distraction et de fausseté qui les rebrouilloit avec plus de colère. Enfin ces deux amants éprouvèrent la situation du monde la plus singulière et la plus cruelle. Cette malignité de rame du prince de Balassor mit entre eux la désunion et le désespoir.

Les Malleanes étoient extrêmement surpris de voir ces contrastes dans la conduite du prince de Carnate; ils ne savoient pas encore que dans un amant les inégalités et l'inconstance ne sont que l'ouvrage d'une âme étrangère qui le fait agir malgré lui, tandis que la véritable âme reste toujours fidèle.

Mazulhim et Amassita ainsi désunis, Sikandar crut qu'il n'avoit qu'à reparoître sous sa

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forme ordinaire ; il se sépara de Pâme de son rival : c'étoit le jour même qu'on avoit destiné pour l'hymen de la princesse. Les Bramines s'assemblèrent, et la fête commença. Quelle situation pour le prince de Carnate ! La princesse étoit toujours irritée contre lui : livrée à Terreur où l'âme de Sikandar, jointe à celle de son amant, l'avoit jetée, elle ne songea plus qu'à oublier Mazulhim ; elle se laissa parer du voile de Félicité, c'est ainsi qu'on nommoit les habits de cette cérémonie. On la conduisit au temple des deux époux immortels, dont l'union et le bonheur inaltérables répandent dans l'univers le charme d'aimer. Le prince de Balassor marchoit à côté de la princesse; et Mazulhim, qui voyoit son malheur assuré, suivoit confondu dans la foule, et pénétré de la plus vive douleur. Le chef des Bramines fit asseoir sur un trône Amassita, et l'indigne amant qui alloit devenir ^on époux. Le trouble de la princesse s'augmenta à ce spectacle. Un torrent de larmes vint inonder ses yeux. Il faudroit avoir éprouvé sa situation pour en concevoir toute l'horreur. Dans une âme bien tendre, le tourment de croire ce qu'on aime infidèle est affreux, sans doute. Il y a cependant un supplice plus cruel encore : c'est le moment où, le cœur rempli de cet ingrat, on se détermine à donner sa foi à un autre. La princesse ne put achever ce projet ; elle récita précipitamment le Mandiran, et son âme prit aussitôt l'essor. Mazulhim, dont

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les yeux étoient attachés sur elle, la voyant saisie par ce sommeil qui marque le départ des âmes libres, disposa à l'instant de la sienne ; et toutes deux, sans s'inquiéter de ce que leur corps deviendroit, allèrent, comme si elles se le fussent promis, vers cette étoile où elles s'étoient donné leur premier rendez-vous. La cérémonie cessa, et Sikandar resta dans la consternation, n'imaginant point encore quel parti il devoit prendre.

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