DE LA LIBERTÉ
CONTE
n enchanteur, ennuyé d'entendre des hommes condamner dans autrui les défauts qu'ils avoient euxmêmes, résolut de démasquer les premiers qui lui tiendroient pareil langage. Il se retira dans une île et publia que ceux qui viendroient s'y établir y seroient libres de faire leur volonté et n'éprouveroient jamais d'injustice de la part des habitants. A peine cette nouvelle fut-elle répan-
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due, qu'il vit arriver trois personnages de l'espèce de ceux qu'il attendoit. Vous désirez le droit de citoyen, leur dit-il? Je vais vous l'accorder. Voici Tunique condition que j'impose : dites-moi, chacun, quel est votre caractère, votre goût dominant ; on écrira sur la liste de nos insulaires ce que vous allez dicter, et dès ce moment vous pourrez vivre ici de la manière qui vous conviendra davantage.
L'un qui s'appeloit Almon, dit : Je suis naturel, je hais la dissimulation, je me montre tel que je suis ; voilà mon caractère. On écrivit : Almon est naturel. Pour moi, dit le second, qui se nommoit Alibé : J'aime à plaire, à faire ce qui amuse les autres, j'ai acquis les talents qui peuvent y contribuer . On écrivit : Alibé aime à plaire. Il faut que je l'avoue, dit le troisième, qui avoit nom Zanis : Je suis extrêmement singulier. On écrivit : Zanis est singulier. Vous pouvez à présent, leur dit l'enchanteur, vous livrer sans aucune contrainte au genre de vie qui vous plaira. Allez, on va vous conduire à l'habitation qui vous est destinée.
Quand ils furent partis, l'enchanteur dit à ceux qui formoient la Cour : Vous voyez avec quelle confiance ces trois hommes viennent d'annoncer leur caractère. Je vais vous en faire un portrait véritable. Almon, sans égards pour ce qui convient aux autres, est accoutumé à ne se jamais contraindre. Quoiqu'il ait de l'esprit, s'il loue ou s'il blâme, c'est toujours par caprice ;
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voilà ce qu'il appelle être naturel. Sans dessein de dominer, il est décidant; il parle par la seule envie de parler; il interrompt pour dire son avis et contrarie souvent la personne qui vient à le suivre. En un mot, rempli de défauts contre la société et leur donnant libre carrière, voilà ce qu'il appelle haïr la dissimulation. Alibé, qui effectivement a bien des talents, ne les emploie que contre lui ; il veut qu'on l'écoute sans cesse; il veut être applaudi, et l'être seul, et il appelle cette sorte de tyrannie, aimer à plaire. A l'égard de Zanis, toujours occupé à ne ressembler à personne, il rit de ce qui attristeroit les autres et regarde d'un œil funeste tout ce qui excite la gaieté. Facile à démêler, lorsqu'il se croit impénétrable, on voit qu'il s'est fait le matin une liste des étonnements, des distractions, des caprices qu'il aura dans sa journée. Indiscret, contredisant, injuste; il se croit justifié suffisamment, quand il a dit : C'est que je suis singulier; il croit même avoir fait son éloge. Jouissons, sans qu'ils nous aperçoivent, des aventures qui vont les surprendre. A ces mots, l'enchanteur et ses confidents devinrent invisibles. Almon, en sortant de chez l'enchanteur, se trouva près d'un superbe palais et découvrit au frontispice une table de lapis, sur laquelle des cailloux transparents formoient cette inscription, qui étoit éblouissante :
Tout le monde a raison.
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Almon, rempli de curiosité, entre, et comme il approchoit du vestibule, il entend un bruit de divers instruments. Le bruit cesse; deux portiques s'ouvrent ; il voit paroître deux hérauts, dont rhabillement étoit composé de tout ce qui caractérise les différentes conditions des hommes, et qui marchoient vers lui, tantôt avec une affectation de gravité, tantôt avec de fausses grâces, et quelquefois d'une manière comique. C'est ici le palais d'Alcanor, lui dit le premier qui l'aborda. Vous pourrez le regarder comme le vôtre, ajouta le second, et tout de suite, reprenant alternativement la parole, sans donner à Almon le temps de répondre, ils continuèrent ainsi: Cette retraite est charmante. On peut s'y ennuyer et le dire. On peut, dès qu on s'y plaît, y passer les jours entiers. On peut n'y