VENIR QUE PAR CAPRICE, RESTER OU DISPARAITRE
Alcanor est sans cesse environné de tout ce qui fait V amusement des autres. On peut croire
QUE C'EST POUR LE SIEN PROPRE QU'lL EN USE AINSI, ET NE LUI EN SAVOIR PAS LE MOINDRE GRE. Ce dialogue achevé, Almon se trouva près de l'appartement ; les deux hérauts lui répétèrent trois fois de suite, parlant en même temps : Ici tout le monde a raison.
Les hérauts se retirèrent, et Almon entra dans un magnifique salon. Il vit un grand nombre d'hommes et de femmes, qui par leur maintien, leurs occupations, leurs discours, sembloient se croire seuls. L'un rêve, l'autre
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danse; celui-ci parle et n'est point écouté; celle-là s'examine dans une glace et révèle tout haut ce qu'en secret son amour-propre lui inspire de bonne opinion d'elle-même. Ici on entend dire : j'ai beaucoup d'esprit; là : je suis une créature parfaite. Enfin ce sont beaucoup de gens en un même lieu qui ne forment point de société.
Alcanor, toujours distrait sans être occupé, n'attiroit point l'attention des autres. Dans des moments il étoit environné d'un cercle où tous parloient ensemble. Quelquefois c'étoit un silence taciturne qu'on y voyoit régner. Almon, qui n'avoit été remarqué de personne, vint s'asseoir auprès d'Alcanor ; l'entretien se tournoit alors sur l'éloge de la politesse. Si vous en êtes, dit Almon en interrompant, à définir la politesse des habitants de cette île, la conversation tombera bientôt. Je serois bien fâché de vous empêcher de penser comme il vous plaît, répondit Alcanor avec un air de circonspection; mais comme je hais la dissimulation, je vous avouerai que votre opinion me paroît la plus dénuée de sens commun, de jugement, de raison, d'esprit. La politesse ne consiste que dans de certains usages convenus, et vous ignorez les nôtres. — Et je les ignorerai, repartit Almon, à moins que pour m'acquitter avec vous, je n'apprenne à répondre d'une manière fort désobligeante. — Désobligeante ! dit Fépouse d'Alcanor, avec un sourire d'amitié;
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elle n'est que naturelle ; et je vous avertis, car j'aime mes voisins, qu'à en juger autrement, vous paroissez ridicule, et vous faites bien, on se montre ici tel qu'on est. Almon voulut répliquer. — Si vous insistez, interrompit la dame, vous serez un sot, je vous le dis, parce que je le pense et que je hais la dissimulation. L'enchanteur parut alors. Quelle insupportable liberté que celle de votre île! s'écria Almon; on n'y éprouve, m'aviez-vous dit, aucune injustice de la part de vos citoyens ! Sans doute, répondit l'enchanteur; c'estvous qui êtes injuste. Vous avez déclaré que vous étiez naturel, et j'approuve que vous le soyez ; mais croyezvous avoir le privilège exclusif de l'être ? Apprenez que c'est aussi le caractère de tous nos habitants. Pouvez-vous vous plaindre des gens qui vous ressemblent? Mais sortez d'erreur, Almon, et que les scènes qui viennent de vous déplaire vous instruisent. Il n'y a point de société qui pût s'entretenir, si les hommes se montroient toujours tels qu'ils sont : il n'est permis de s'abandonner à son naturel, que quand ce naturel s'accorde avec les usages et les vertus qui lient la société. — Il faut que j'en convienne, dit Almon frappé de ces vérités. Madame m'avoit bien promis que j'allois n'être qu'un sot ; je le suis, je commence à le connoître, et je veux rester parmi vous, afin de m'en convaincre au point de ne l'être bientôt plus, si je puis. — Je réponds de vous, continua l'en-
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chanteur, sans même que mon art s'en mêle, avec de l'esprit et un vrai désir de plaire, on se corrige bientôt de ses défauts. Venez être témoin des aventures de vos camarades, elles serviront encore à vous instruire. A ces mots, ils furent transportés dans une maison où Alibé venoit d'être présenté. Cétoit le rendez-vous de la bonne compagnie. A peine Alibé fut assis, qu'il s'empara de la conversation, et ce fut pour étaler toutes ses connoissances, pour montrer beaucoup d'esprit et pour parler de soi, comme s'il n'y avoit eu dans le monde d'autre mérite que le sien, ou que celui des autres ne dût consister qu'à savoir lui rendre hommage. On l'écouta d'abord, en lui donnant tous ces témoignages équivoques d'applaudissements, tels qu'un certain sourire de complaisance, qu'on place souvent sans avoir entendu ce qu'on loue; un mot dénué de sens et qu'on répète d'après la personne qui parle, comme si un mot étoit un oracle ; un regard qu'on adresse à celui des écoutants qui passe pour avoir le plus d'esprit, comme pour lui faire part de l'admiration où l'on est de ce qu'on vient d'entendre. Et Alibé augmentait de bonne opinion de lui-même, et d'envie de parler. Bientôt, pour commencer à le tirer de son erreur, lorsqu'il prodiguoit des traits d'imagination, on le louoit sur l'étendue, sur la fidélité de sa mémoire. S'il passoit à des recherches qui ne supposent que de l'érudition, on admiroit en lui l'excellence du génie. S'il
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faisoit des plaisanteries de mauvais goût ou des contes usés, on le félicitoit d'avoir si bien l'esprit et le langage du monde ; enfin on l'accabloit de louanges déplacées. D'abord il n'entendit que les louanges : l'amour-propre, même dans un homme d'esprit, est quelquefois si sottement crédule ! Alibé s'aperçut ensuite que ces louanges étoient à contre-sens; mais il pensa que c'étoit manque de justesse d'esprit dans les gens qui l'applaudissoient, et leur sut gré de l'intention. Il les reprenoit avec bonté quand il les voyoit ainsi se méprendre ; il leur enseignoit d'une façon détournée la manière de le louer convenablement. L'assemblée jouissoit du plaisir de voir croître l'orgueil et le ridicule d'Alibé; mais ce n'étoit pas assez pour elle, il falloit qu'il sentît sa situation. Tout à coup chacun change avec lui de conduite. Il venoit d'annoncer le récit d'une aventure très singulière qui lui étoit arrivée ; il commence ; un homme l'interrompt, et à propos de singularité, raconte un songe très extraordinaire qu'il a fait la nuit précédente. Alibé se contraint, s'impatiente ; il saisit enfin une occasion de proposer des vers assez heureux qu'il a composés. Au mot de vers, un autre en récite de nouveaux, et voilà Alibé réduit à l'ennui d'écouter, ou du moins au dépit de se taire. Enfin il se voit environné de talents qui le persécutent, parce qu'ils sont applaudis, et qu'il ne trouve pas le moindre jour pour faire briller les siens. Il n'y
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peut plus tenir, il sort indigné du peu d'égards qu'on a dans cette maison pour le mérite d'autrui. Il va chez l'enchanteur, qui, pour toute réponse à ses plaintes, lui présente le livre sur lequel on avoit inscrit son caractère ; il l'ouvre et lit : Alibé, comme il croit être : 77 aime à plaire. Alibé, comme il est : // ne veut que briller. Alibé referme le livre, regarde en pitié l'enchanteur et court se rembarquer. Il s'en retourne plus incorrigible que jamais, dit l'enchanteur: quelques connoissances, divers talents médiocres et peu d'esprit; c'est de cet assemblage que la fatuité a pris naissance.
Il ne manquoit à l'enchanteur que de voir Zanis sur la scène ; il eut bientôt satisfaction. Comme Zanis passoit sur une grande place, une troupe de gens parés d'une manière bizarre l'entourent et l'engagent à monter dans un char. On connoît votre mérite, lui dit-on, vous êtes digne du triomphe. Ils le conduisent ainsi dans une espèce de temple, où il trouve une nombreuse assemblée. Il se présente avec une ferme résolution d'être plus singulier que jamais. Maintien recherché, propos hasardés, tout est mis en œuvre, et n'est point remarqué ; il voit que, bien loin d'étonner personne, il est regardé comme un homme à l'ordinaire ; cela le décontenance. Il reprend courage, il avance une maxime inouïe, tout le monde est de son opinion ; on connoissoit cette façon de penser, elle est commune. Son embarras se renouvelle, il conte, il
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exagère, on commence à l'écouter; mais un autre prend la parole et tient des discours si outrés, que Zanis est presque réduit à se trouver raisonnable. Enfin il se retire avec le dépit d'avoir été unanimement loué sur la justesse de son esprit et sur la retenue de son imagination. Il rêve, il médite, il est pénétré de douleur; car rien n'est si humiliant que la déraison affectée en pure perte. Dans ce trouble d'esprit, il est abordé par un petit homme, qui avec tout rajustement et le maintien d'un vieillard, avoit à peine dix-huit ans. Je vois bien que vous êtes un homme simple, un esprit sensé, lui dit le faux vieillard. On vous a bien étonné dans la maison dont vous sortez ? Vous n'êtes pas encore assez instruit de l'humeur capricieuse de nos citoyens ; ce sont des espèces de fous qui s'imaginent que c'est un grand mérite que d'étonner les autres par une conduite singulière ; et vous sentez bien quelle est la sottise de penser ainsi ? Les usages communs sont des contentions sages qui épargnent à notre esprit le soin de s'exercer sur des objets qui ne méritent pas de l'occuper. Concevez combien on rétrécit son imagination, combien on l'avilit, quand on la tient sans cesse appliquée à nous faire marcher, ou rire, ou tenir nos coudes différemment des autres hommes ; à nous faire paroître impatients ou tranquilles, passionnés ou indifférents, par contenance ; à nous faire dire oui ou non d'une manière remarquable.
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Vous verrez ici bien des scènes qui vous surprendront ; vous n'en verrez peut-être pas une qui vous amuse. A force de se singulariser à tous égards, nos Insulaires ont épuisé les moyens les plus bizarres d'y parvenir ; et imaginez-vous ce que c'est que l'extravagance qui se répète ! Pour moi, revenu de la sotte ambition de paroître extraordinaire, je baille au seul souvenir de ce qu'elle m'a fait faire ; et pour ne pas retomber dans un pareil égarement, je me suis imposé tous les assujettissements et en même temps tous les avantages de la vieillesse. Je mène constamment la vie sage et retirée qui lui est propre. Je passe les journées au coin de mon feu dans mon fauteuil, bien clos. J'y radote au milieu de ma famille. Je ne sors qu'un moment à midi, pour me promener au soleil, et ne songe pas s'il y a dans le monde des fous qui veulent se singulariser et servir de spectacle aux autres. Le sage vieillard étala tout de suite une quantité de maximes rebattues sur la simplicité des premiers hommes, et qui commençoient toutes par Autrefois. Zanis écoutoit avec un secret dépit de Tétonnement que lui causoit cet homme, qui extravaguoit par principe. Cette scène finie, plusieurs autres aussi peu attendues se succédèrent et remplirent la journée de Zanis. S'il vouloit rêver ou parler, il étoit interrompu. Désiroit-il se mettre à table, on lui donnoit une comédie. Enfin, outré de la persécution que lui faisoient
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souffrir les fantaisies de tous ceux qu'il rencontroit, il courut chez l'Enchanteur : Laissez-moi partir, dit-il; vos habitants se donnent pour extraordinaires, et ils ne sont que contrariants, capricieux, extravagants. Vous faites leur portrait et le vôtre, répondit FEnchanteur. Au lieu de vous vanter d'être singulier, que ne me disiez-vous de bonne foi : « Je meurs d'envie de le paroître. L'un est bien différent de l'autre. Les gens naturellement singuliers plaisent ordinairement dans la société ; au lieu que celui qui ne l'est que par étude, outrant bientôt son personnage, ne tarde guère à ennuyer et finit par être insupportable. Mais j'ai voulu vous désabuser et non vous punir. Tout ce qui vous est arrivé, ainsi qu'à Almon, n'étoit que prestige : retournez l'un et l'autre dans votre Patrie, et n'oubliez jamais, s'il est possible, que le naturel qui déplaît doit se cacher, et que l'ambition d'être extraordinaire mène insensiblement à la folie. Vous l'éprouvez : pour faire sentir à ceux qui s'applaudissent de leurs travers, combien ils sont à charge aux autres hommes, il ne faut que les faire vivre avec des gens qui leur ressemblent.